‹ Histoire de Sainte Elisabeth de Hongrie, duchesse de Thuringe (volume 2)Chapitre 30 sur 74 · Purgat., cant. VI · texte numérisé non relu

Purgat., cant. VI

5. Nous devons rappeler ici le beau travail de M. Sœrres, intitulé Saint François d'Assise, troubadour, traduit dans la Revue européenne de 1833. Il n'y a point de vers italiens dont ou puisse avec certitude fixer la date avant ceux de saint François. Nous avons parlé plus haut des beaux poèmes de saint Bonaveuture.

Tout en réformant le monde, Dieu lui permet d'user le premier de cette poésie qui allait produire le Dante et Pétrarque. Gomme c'était son àme seule qui lui inspirait ses vers et qu'il ne suivait aucune règle, il les faisait corriger par le frère Pacifique, qui était devenu son disciple, après avoir été le poète lauréat de Frédéric II : et puis tous d'eux s'en allaient le long des chemins, chantant au peuple ces hymnes nouveaux , et lui disant qu'ils étaient les musiciens de Dieu, qui ne voulaient d'autre salaire que la pénitence des pécheurs. Nous les avons encore, ces chants radieux oii le pauvre mendiant célébrait les merveilles de l'amour d'en haut, dans la langue du peuple, et avec une passion qu'il craignait lui-même de voir accuser de folie.

Nullo donca oramai più mi repreada, Se lai arnore mi fa pazzo gire.' Già non e core che più si difenda, D'amor si preso, che possa fuggire.

Pensi ciascun come cor non si fend a, Fornace tal come possa patire...

Data m'è la scnlenzia, Che d'amore io sia morto.

Già non voglio conforto, Se non naorir d'amore.., Amore, amore grida tutto '1 mondo :

Amore, amore ogai cosa clama...

118 INTRODUGTlOiS

Amore, amore tanlo penarmi fai, Amore, amore nol' passo palire :

Amore, amore tanto mi ti dai, Amore, amore, ben credo morire :

Amore, amore tante preso m'hai, Amore, amore, famm' in te transire Amor dolce languire.

Amor mio desioso, Amor mio dilettoso, Annegami in amore *.

Non, jamais cet amour, qui était, comme nous l'avons vu, toute sa vie, n'a poussé un cri si enthousiaste, si vraiment céleste, si pleinement détaché de la terre ; il l'était tellement, que non seulement les siècles suivants n'ont jamais pu l'égaler, mais qu'ils n'ont pas même su le comprendre. On connaît mieux ce célèbre cantique à son frère le soleil, composé après une extase où il avait reçu la certitude de son salut. A peine échappé de son cœur, il va le chanter sur la place publique d'Assise, oii l'évêque et le podestat allaient en venir aux mains. Mais, aux accents de cette lyre divine, la haine s'éteint dans les cœurs, les ennemis s'embrassent en pleurant, et la concorde renaît, ramenée par la poésie et la sainteté.

1. Rime ùi san Francesco, dans Crescimbeni, Comnientarij délia volgarpoesia.

Enfin, la plus haute et la plus belle des poésies, la liturgie, produit en ce siècle quelquesuns de ses chefs-d'œuvre les plus populaires ; et, si saint Thomas d'Aquin lui donne le Lauda Sion, et tout l'admirable office du Saint-Sacrement, c'est un disciple de saint François, Thomas de Celano, qui nous lègue le Dies iras, ce c ri de suprême terreur; et un autre, le B. Jacopone, qui dispute à Innocent III la gloire d'avoir composé dans le Stabat Mater le plus beau chant qu'ait inspiré la plus pure et la plus touchante des douleurs.

Nous voici revenu à saint François, et on peut dire que cette époque, dont nous avons entrepris d'esquisser les traits les plus saillants, peut se résumer tout entière dans les deux grandes figures de saint François d'Assise et de saint Louis de France.

L'un, l'homme du peuple, et qui fit pour le peuple plus que n'avait encore fait personne, en élevant la pauvreté h la dignité suprême, en la prenant pour condition et pour sauvegarde d'une influence toute nouvelle sur toutes les choses du ciel et de la terre ; investi de cette vie surnaturelle du christianisme, qui a si souvent conféré la souveraineté spirituelle aux derniers de ses enfants ; jugé par ses contemporains comme

l'homme qui avait marché le plus près des traces du Christ ; enivré pendant toute sa vie d'amour divin; et, par la toute-puissante vertu de cet amour, orateur, poète, législateur, conquérant.

L'autre, laïque, chevalier, pèlerin, croisé, roi, ceint de la première couronne du monde, brave jusqu'à la témérité, n'hésitant pas plus à exposer sa vie qu'à courber sa tête devant Dieu ; amoureux du danger, de l'humiliation, de la pénitence; champion infatigable de la justice, de l'opprimé, du faible ; personnification sublime de la chevalerie chrétienne dans toute sa pureté, et de la véritable royauté dans toute son auguste grandeur. Tous deux dévorés de la soif du sacrifice, du martyre; tous deux perpétuellement préoccupés du salut de leur prochain ; tous deux marqués de la croix du Christ, François dans les glorieuses plaies qui lui sont communes avec le crucifié, et Louis dans ce milieu du cœur où git V amour.

Ces deux âmes si identiques dans leur nature etleur tendance, si bien faites pour se comprendre et se chérir, nese rencontrèrent jamais sur la terre. Mais une pieuse et touchante tradition veut que saint Louis soit allé en pèlerinage au tombeau de son glorieux contemporain, et qu'il y ait trouvé un digne successeur de saint François dans un de

ses disciples les plus vénérés, le B. yËgidius. L'histoire de leur rencontre donne trop bien la mesure du siècle dont nous traitons, pour qu'on ne nous pardonne pas de la répéter ici. Saint Louis, étant donc venu d'Assise au couvent de Pérouse, où demeurait ^gidius, le fait prévenir qu'un pauvre pèlerin demandait à lui parler. Mais une vision intérieure révéla aussitôt au frère que ce pèlerin n'était autre que le saint roi de France. Il court au-devant de lui, et dès qu'ils se voient, quoique ce soit pour la première fois, ils se jettent à genoux tous deux au même moment, et, s'embrassant tendrement, ilsdemeurent longtemps appuyéssur le cœur l'un de l'autre, et confondus dans ce baiser d'amour et d'effusion intime, sans échanger une seule parole. Après être restés ainsi embrassés pendant très longtemps, toujours à genoux et dans un profond silence, ils sedétachentrundel'aut-re, se lèvent, et s'en retournent, le roi à son royaume, le moine à sa cellule '. Mais les autres frères du

1. Esce di cella e corre alla porta... insietue cou grandissiina divozione ingiiiocchiaudosi, s'abbracciarouo iusieme, e bacciarousi cou tanta dioiestichezza, siccome per luugo tompo avessouo teuuta grande araistade insieme ; ma pcr tiitto qucsto non parlava ne l'uuo ne Taltro, uio stavauo cosi abbracciati, cou queli scgni d'amorc cnrilativo, iu silenzio. E stati che furono per irrandc spazio nel detto modo senza dirsi parola iurrieuje, si partirouo l'uuo d' al' altro, c

couvent, ayant découvert que c'était le roi, allèrent faire de grands reproches à yEgidius. « Gomment, lui dirent-ils, peux-tu être si grossier, lorsqu'un si saint roi vient de France exprès pour te voir, que de ne pas lui dire une seule parole? — Ah ! mes frères bien-aimés, leur répondit le Bienheureux, ne vous étonnezpas si ni moi ni lui nous n'avons pu parler, car, dès que nous nous sommes embrassés, la lumière de la divine sagesse m'a révélé tout son cœur, et lui a révélé tout le mien ; et ainsi, en nous regardant dans nos deux cœurs, nous nous connaissions bien autrement que si nous nous étions parlé, et avec une bien autre consolation que si nous avions voulu rendre par des paroles ce que nous sentions, tant la langue humaine est incapable d'exprimer les secrets mystères de Dieu ! ^ » Touchant et admirable

santo Lodovico se n'ando al suo viaggio, e frate Egidio si torno alla cella. Fioretti de S. Francesco, cap. xxxiv ; chrouique célèbre de la lin du treizième siècle.

1. 0 frate Egidio, perché sei tu stato tanto villaiio... ? Carissimi frati, non vi maravigliate de cLo, imperocchè né io a lui, ne egli a me potevai dire parola, perocchè si tosto corne noi ciabbracciammoinsième, la luce délia diviua sapieuzariveio e manilesto a me il cuore suo, e a lui il mio, e cosi per divinaoperazione ragguardandoci ne'cuori cioch'iovolea dire a lui ed egli a me, troppo meglio cognoscemmo, che se noi ci avessimo parlato colla bocco, e cou maggiore coueolazioue che se noi avessimo volutoesplicare cou voce quellocho noisentivamo nel cuore, per lo diffetto délia lingua umaua, la quale

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symbole de cette intelligence secrète, de cette victorieuse harmonie qui unissait alors les âmes supérieures, les âmes saintes, comme un pacte éternel et sublime.

On peut dire axissi que ces deux grandes âmes se sont complètement rencontrées et unies dans une âme de femme, dans celle de sainte Elisabeth, dont le nom s'est déjà trouvé tant de lois sous notre plume. Ce brûlant amour de la pauvreté qui enflammait le séraphin d'Assise, cette volupté de la souffrance et de l'humiliation, ce culte suprême de l'obéissance, se rallume tout à coup dans le cœur d'une jeune princesse qui, du sein de l'Allemagne, reconnaît en lui son modèle et son père. Cette immense sympathie pour la passion d'un Dieu fait homme, qui envoyait saint Louis, pieds nus, à vingt-quatre ans, au-devant de la sainte couronne d'épines, qui le forçait d'aller deux fois sous la bannière de la Croix chercher en Afrique la captivité et la mort ; cette soif d'une vie meilleure qui le faisait se débattre contre sa famille et ses amis pour abdiquer 1 a couronne et se cacher sous l'habit decordelier; ce respect de la pauvreté qui lui faisait baiser la main de tous ceux A qui il donnait

non puo chiaraineute euprimere li mistcri segreti ili Dio... Fiorelti, etc.

des aumônes ; ses larmes si abondantes, sa douce familiarité avec Join ville, et jusqu'à sa vive tendresse conjugale : tout cela se retrouve dans la vie d'Elisabeth, qui ne fut pas moins sa sœur par toutes les émotions et toutes les sympathies intimes de sa vie que par leur engagement commun sous la règle de saint François.

Il a été rétabli, de nos jours, que le treizième siècle a été remarquable par l'influence croissante des femmes sur le monde social et politique *; qu'elles y dirigèrent souverainement les affaires de plusieurs vastes États ^; et que chaque jour on leur rendait, dans la vie publique et privée, plus d'hommages. C'était la suite inévitable de ce culte de la sainte Vierge, dont nous avons plus haut constaté les progrès. Il faut tenir compte, dit un poète du temps, à toutes les femmes, de ce que la mère de Dieu a été femme 3. En effet, comment les rois et les peuples auraient-ils pu la prendre chaque jour pour médiatrice entre son fils et eux, mettre sous sa sanction toutes leurs œuvres, la choisir pour ob-

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