‹ Histoire de Sainte Elisabeth de Hongrie, duchesse de Thuringe (volume 2)Chapitre 31 sur 74 · Frauenlob, poème du treizième siècle · texte numérisé non relu

Frauenlob, poème du treizième siècle

jet spécial de leur plus ardente dévotion, sans reporter une partie de cette vénération sur le sexe dont elle était la représentante auprès de Dieu, et le type régénéré? Puisque la femme était si puissante au ciel, il fallait bien qu'elle le fût aussi sur la terre. Mais, tandis que d'autres princesses apprenaient à partager avec les rois les droits du commandement suprême, la fille du roi de Hongrie, issue d'une race de saintes, et dont l'exemple devait tant en produire, montrait qu'il y avait encore pour les femmes une royauté des âmes au-dessus de toutes les pompes de la terre ; et c'est en l'exerçant, sans le vouloir et à son insu, qu'elle a conquis sa place dans l'histoire. Sa vie, si courte qu'elle fut, présente une réunion peut-être unique des phases les plus diverses, des traits à la fois les plus aimables et les plus austères que puisse renfermer la vie d'une chrétienne, d'une princesse et d'une sainte. Toutefois, dans les vingt années qui s'écoulent depuis le jour où on l'apporte dans un berceau d'argent à son fiancé, jusqu'à celui où elle expire sur le grabat d'hôpital qu'elle a choisi pour lit de mort, il y a deux parties bien distinctes, sinon dans son caractère, du moins dans sa vie extérieure. Lapreraière est toute chevaleresque, toute poétique, laite pour enchanter l'imagination au-

tant que pour inspirer la piété. Du fond de la Hongrie, de cette terre à moitié inconnue, à moitié orientale, frontière de la chrétienté, qui se présentait sous un aspect mystérieux et grandiose aux imaginations du moyen âge \ elle arrive au sein de la cour de Thuringe, la plus brillante et la plus poétique de toute l'Allemagne. Pendant son enfance, sa vertu précoce est méconnue, sa piété méprisée ; on veut la renvoyer ignominieusement à son père; mais son fiancé lui garde une inébranlable fidélité, la console des persécutions des méchants, et dès qu'il est maître de ses États se hâte de l'épouser. Le saint amour d'une sœur se mêle dans son cœur à l'ardente tendresse de l'épouse pour celui dont elle a partagé l'enfance avant de partager la couche, et qui rivalise de piété et de ferveur avec elle : un abandon plein de charme, une naïve et délicieuse confiance, président à leur union. Pendant tout le temps de leur vie conjugale, ils offrent l'exemple le plus touchant et le plus édi-

1. La fameuse Berfhe la Débonnaire, femme de Pépin, mère de Cliarlemagne, principale héroïne du cycle des épopées carlovingiennes, était aussi fille du roi de Hongrie, Voyez li Reali di Francia et le roman de Berthe aux grands pieds, édit. de M. P. Paris. Floires, ce héros d'une des épopées les plus populaires du moyen âge, Floires et Blanchefleur, était héritier du trône de Hongrie. Voyez Mss. de la Biblioth,roy., fonds Saint Germaiu-de?-Prés, u» J389.

fiant d'un mariage chrétien : et l'on peut affirmer que, parmi toutes les saintes, aucune n*a ofîert au même degré quÉlisabeth le type de l'épouse chrétienne. Mais au milieu du bonheur de cette vie, des joies de la maternité, des hommages et de l'éclat d'une cour chevaleresque, son âme s'élance déjà vers la source éternelle de l'amour par la mortification, l'humilité et la plus fervente dévotion ; et les germes de cette vie supérieure déposés en elle se développent et s'épanouissent dans une charité sans limites, dans une sollicitude infatigable pour toutes les misères des pauvres. Cependant l'irrésistible appel delà croisade, le devoir suprême de délivrer le tombeau de Jésus, entraîne loin d'elle son jeune époux, après sept ans de la plus tendre union : il n'ose lui révéler ce projet secret encore, mais elle le découvre dans un épanchement de familiarité intime. Elle ne sait comment se résigner à ce dur destin, elle le suit et l'accompagne bien au-delà des frontières de son pays, elle ne peut s'arracher de ses bras. Au désespoir qui déchire son cime lors de ses adieux si touchants et lorsqu'elle apprend la mort prématurée de son époux bien-aimé, on reconnaît tout ce que ce jeune cœur renfermait d'énergie et de tendresse ; précieuse et invincible énergie, digne d'être consa-

crée à la conquête du ciel; tendresse profonde et insatiable dont Dieu seul pouvait être le remède et le prix.

Ainsi, cette séparation, une fois consommée, tout change dans sa vie, et Dieu prend la place de tout dans son âme. Le malheur se plaît à l'accabler ; elle est brutalement chassée de sa résidence souveraine ; elle erre dans la rue avec ses petits enfants, en proie à la faim et au froid, elle qui avait nourri et soulagé tant de pauvres : nulle part elle ne trouve un abri, elle qui avait donné asile à tant d'infortunes. Mais, quand ces injures sont réparées, elle n'en est pas plus réconciliée avec la vie mondaine. Restée veuve à vingt ans, elle dédaigne la main des plus puissants princes :1e monde lui fait mal; les liens de l'amour mortel une fois brisés, elle se sent blessée d'un amour divin ' ; son cœur, comme l'encensoir sacré, se ferme à tout ce qui vient de la terre, et ne reste ouvert que du côté du cieP.

1. Htec sancto amore saucia. Hymne du Bréviaire romain pour les saintes femmes.

Li cuers doit estre

Serablans à l'encensier

Tous clos envers la terre,

Et overs vers le ciel.

Le Séraphin, poème mss. de la Biblioth. rû\'., u" 1862. Ce poète iûcoimu semble a^oir ainsi devancé la magnifique expression de Bossuet, lorsqu'il dit du cœur de madame de 'a Vallière qu'il ne respirait plus que du côté du ciel.

INTRODUCTIOX 129

Elle contracte avec le Christ une seconde et indissoluble union ; elle le recherche et le sert dans la personne des malheureux: après leur avoir distribué tous ses trésors, toutes ses possessions, quand il ne lui reste plus rien, elle se donne elle-même à eux, elle se fait pauvre pour mieux comprendre et mieux soulager la misère des pauvres ; elle consacre sa vie à leur rendre les plus rebutants services. C'est en vain que son père, le roi de Hongrie, envoie un ambassadeur pour la ramener auprès de lui. Ce seigneur la trouve à son rouet, décidée à préférer le royaume du ciel à toutes les splendeurs royales de sa patrie. En échange de ses austérités, de sa pauvreté volontaire, du joug de l'obéissance sous lequel elle brise chaque jour tout son être, son divin Époux lui accorde une joie et une puissance surnaturelles. Au milieu des calomnies, des privalions, des mortifications les plus cruelles, elle ne connaît pas uneombre de tristesse; un regard, une prière d'elle, suffisent pour guérir les maux de ses frères. A la Heur de son âge, elle est mûre pour réternilc, et elle meurt en chantant un cantique de triomphe qu'on entend répéter aux anges dans les cieux.

Ainsi dans les vintrt-quatre années de sa vie, nous la voyons tour à tour orpheline, étrangère

et persécutée, fiancée modeste et touchante, femme sans rivale pour la tendresse et la confiance, mère féconde et dévouée, souveraine puissante bien plus par ses bienfaits que par son rang; puis veuve cruellement opprimée, pénitente sans péchés, religieuse austère, vraie sœur de charité, épouse fervente et favorite du Dieu qui la glorifie par des miracles avant de l'appeler à lui; et, dans toutes les vicissitudes de la vie, toujours fidèle à son caractère fondamental, à cette parfaite simplicité, qui est le plus doux fruit de la foi et le plus fragrant parfum de l'amour, et qui a transformé sa vie tout entière en cette céleste enfance à laquelle Jésus-Christ a promis le royaume du ciel.

Tant de charme, tant d'intérêt dans la brève existence mortelle de cette jeune femme, ne sont pas la création d'un poète ou le fruit d'une piété exagérée par l'éloignement des temps : ils sont tout au contraire garantis par toute l'autorité de l'histoire. La profonde impression que la destinée et les héroïques vertus d'Elisabeth ont faite sur son siècle s'est manifestée par le soin tendre et scrupuleux avec lequel on a recueilli et répété de génération en génération les moindres actions de sa vie, les moindres paroles qui lui échappaient, et mille traits qui portent la lu-

mière jusque dans les derniers replis de celte âme si naïve et si pure. Il nous est ainsi donné, à six siècles de distance, de rendre compte de cette bienheureuse vie avec tous les détails familiers et intimes qu'on ne s'attend guère à trouver que dans les Mémoires écrits d'hier, et avec des circonstances si poétiques, si romanesques même, qu'on a de la peine à ne pas y voir d'abord les résultats d'une imagination exaltée, et qui s'est plu à embellir de tous ses attraits une héroïne de roman. Et cependant leur authenticité historique ne saurait être soupçonnée ; car la plupart de ces détails, recueillis en même temps que ses miracles, et vérifiés par de solennelles enquêtes aussitôt après sa mort, ont été enregistrés, par de graves historiens, dans les chroniques nationales et contemporaines qui font foi pour tous les autres événements du temps *. Aux yeux de ces pieux narrateurs qui écrivaient comme agissait la société où ils vivaient, sous l'empire exclusif de la foi, une si belle victoire du Christ, tant de charité et de sollicitude pour h: pauvre peuple et des manifestations si éclatantes de la puissance de Dieu, opérées par un être si faible et si jeune, apparaissaient comme

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