Voyez plus loin les iudicatious des sources historiques
un doux champ de repos au milieu des batailles, des guerres et des révolutions politiques.
Et non seulement cette vie si poétique et en même temps si édifiante est certifiée par l'histoire, mais elle a reçu une sanction bien autrement haute; elle a été environnée d'un éclat qui fait pâlir et les prestiges de l'imagination, et la renommée du monde, et toute la popularité que peuvent donner les historiens et les rhéteurs ; elle a été ornée de la plus belle couronne de sainte I Elle a été glorifiée par le culte du monde chrétien. Elle a été dotée de cette popularité de la prière, la seule éternelle, la seule universelle; la seule qui soit décernée à la fois par les savants elles riches, et par les pauvres, les malheureux, les ignorants; par cette immense masse d'hommes qui n'ont ni le temps, ni l'esprit de s'occuper des gloires humaines. Et pour ceux chez qui l'imagination domine, quel bonheur de sentir que tant de poésie, tant de traits charmants où se peint tout ce que le cœur humain saurait éprouver de plus frais et de plus tendre, peuvent être rappelés, glorifiés, non plus dans les pages de quelque roman ou sur les planches d'un théâtre, mais sous les voûtes de nos églises, au pied des saints autels, dans l'effusion de l'âme chrétienne aux pieds de son Dieu !
Peut-être, égaré comme on Test souvent par cette partialité involontaire qu'on éprouve pour ce qui a été le but d'une étude et d'un attachement de plusieurs années, nous sommes-nous exagéré la beauté et l'importance de notre sujet. Nous ne doutons pas que. même à part toute l'imperlection de notre mise en œuvre, plusieurs ne trouvent que ce siècle si reculé n'a rien de commun avec le nôtre; que cette biographie si détaillée, que cette peinture de mœurs depuis si longtemps surannées, n'oiïre aucun résultat profitable et positif aux idées religieuses de nos Jours : les âmes saintes et pieuses pour qui seules nous écrivons en jugeront. L'auteur de ce livre s'est fait à lui-môme une objection grave : séduit d'abord par le caractère poétique et légendaire qu'offre au premier aspect la vie d'Elisabeth, il s'est trouvé comme h son insu, à mesure qu'il avançait, aux prises avec l'étude d'un admirable développement de la force ascétique qu'engendre la foi, avec la révélation des plus profonds mystères de l'initiation chrétienne : il a dû se demander 'alors s'il avait bien le droit d'entreprendre une œuvre pareille, si le récit des sublimes triomphes de la religion ne devait pas être réservé à des plumes dont cette religion puisse s'honorer, ou qui du moins lui soient
exclusivement vouées. Il lui a bien fallu reconnaître qu'il n'avait pour cela aucune mission; et ce n'a plus été qu'en tremblant qu'il a achevé un travail qui semble ne s'accorder ni avec sa faiblesse, ni avec son âg-e, ni avec son caractère laïque.
Et cependant, après de longues hésitations , il s'est laissé entraîner par le besoin de donner quelque suite à des études prolongées et consciencieuses, etpar le désir de présenter aux amis de la religion, comme à ceux de la vérité historique, le tableau fidèle et complet de la vie d'une sainte des anciens jours, d'un de ces êtres qui résumaient en eux toutes les croyances et les pures affections des siècles chrétiens ; de les peindre autant que possible avec les couleurs de leur époque, et de les montrer dans tout l'éclat de cette complète beauté avec laquelle ils se présentaient à l'esprit des peuples du moyen âge.
Nous n'ignorons pas que, pour reproduire une vie pareille dans toute son intégrité, il faut aborder de front tout un ordre de faits et d'idées qui est depuis longtemps frappé de réprobation par la vague religiosité des derniers temps , et qu'une piété sincère mais craintive a trop souvent écarté de l'histoire religieuse : nous voulons parler des phénomènes surnaturels qui sont
si abondanU dans la vie des saints, qui ont été consacrés par la loi sous le nom de miracles, et flétris par la sagesse mondaine sous le nom de légendes, de superstitions populaires, de traditions fabuleuses. Il s'en trouve un grand nombre dans l'histoire d'Elisabeth. Nous avons cherché à les reproduire avec la même scrupuleuse exactitude que nous avons mise dans le récit de tout le reste de sa vie. La seule pensée de les omettre, ou même de les pallier, de les interpréter avec une adroite modération, nous eût révolté. C'eût été à oos yeux un sacrilège, que de voiler ce que nous croyons la vérité pour complaire à l'orgueilleuse raison de notre siècle : c'eût été une inexactitude coupable, car ces miracles sont racontés par les mômes auteurs, constatés par la môme autorité que iou^les autres événements de notre récit; et nous n'aurions vraiment pas su quelle règle suivre pour admettre leur véracité dans certains cas et la rejeter dans d'autres. C'eût été enfin une hypocrisie, car nous avouons sans détour que nous croyons de la meilleure loi du monde à tout ce qui a jamais été raconté déplus miraculeux sur les saints de Dieu en général, et sainte Elisabeth en particulier. Ce n'est pas même une victoire sur notre faible raison qu'il nous a fallu remporter pour cela; car rien ne
nous paraît plus raisonnable, plus simple pour un chrétien, que de s'incliner avec reconnaissance devant la miséricorde du Seigneur quand il la voit suspendre ou modifier les lois naturelles dont elle a été seule créatrice, pour assurer et glorifier le triomphe des lois bien autrement hautes de l'ordre moral et reUgieux. N'est-il pas doux et facile de concevoir combien des âmes de la trempe de celle d'Elisabeth et de ses contemporains, exaltées par la foi et l'humilité bien audessus des froids raisonnements de la terre, épurées par tous les sacrifices et toutes les vertus, habituées à vivre d'avance dans le ciel, offraient à la bonté de Dieu un théâtre préparé; combien aussi la foi ardente et simple du peuple appelait, et, si on l'ose dire, justifiait l'intervention fréquente et familière de cette force toute-puissante que nie, en la repoussant, l'orgueil insensé de nos jours!
Aussi est-ce avec un mélange de respect et d'amour que nous avons longtemps étudié ces traditions innombrables de générations fidèles, 011 la foi et la poésie chrétienne, où les plus hautes leçons de la religion et les plus délicieuses créations de l'imagination se confondaient dans une union si intime, qu'on ne saurait comment les décomposer. Même si nous n'avions pas le bon-
heur de croire avec une entière siraplicité aux merveilles de la puissance divine qu'elles racontent, jamais nous ne nous sentirions le courage de mépriser les innocentes croyances qui ont ému et charmé des millioas de nos frères pendant tant de siècles : tout ce qu'elles peuvent renfermer même de puéril s'exalte et se sanctifie à nos yeux, pour avoir été l'objet de la foi de nos pères, de ceux qui étaient plus près du Christ que nous; et nous n'avons pas le cœur de dédaigner ce qu'ils ont cru avec tant de ferveur, aimé avec tant de constance. Loin de là, nous confessons hautement que nous y avons mainte fois trouvé secours et consolation ; et nous ne sommes pas les seuls : car, si partout les gens qui se disent éclairés et savants les méprisent, il y a encore des refuges où ces douces croyances sont restées chères aux pauvres et aux simples. Nous avons trouvé leur cultechez les habitants de l'Irlande, du Tyrol, de l'Italie surtout, et même de plus d'une province française ; nous les avons recueillies sur leurs lèvres et dans les larmes qui coulaient de leurs yeux; elles ont encore un autel dans le plus beau des temples, dans le cœur du peuple. Nous oserons même le dire : il manque quelque chose à la gloire humaine des Saints qui n'ont pas été entourés de cette popularité tou-
chante, qui n'ont pas reçu en môme temps que les hommages de l'Église, ce tribut d'humble amour et d'intime confiance qui se paye sous ]e chaume, au coin du leu de la veillée, de la bouche et du cœur des simples et des pauvres. Elisabeth, dotée par le ciel d'une simplicité si absolue, et qui, au milieu des splendeurs de son rang, préférait à toute autre société celle des gens, malheureux et méprisés du monde; Elisabeth, l'amie, la mère, la servante des pauvres, ne pouvait être oubliée par eux ; et c'est ce doux souvenir gui explique quelques-uns des plus charmants récits que nous aurons à répéter.
Mais ce n'est point ici le lieu d'approfondir cette grave question de la foi due aux miracles de l'histoire des Saints ; il nous sufât d'avoir énoncé notre point de vue personnel : etît-il été tout différent, il n'aurait pu nous dispenser, en écrivant la vie d'Elisabeth, d'exposer tout ce que les catholiques ont cru sur elle, et de lui tenir compte de la gloire et de l'influence que ses miracles lui ont values aux yeux des fidèles. Dans toute étude du moyen âge, la foi implicite du peuple, l'adhésion unanime de l'opinion publique, donnent à toutes les traditions popu" 1 aires, inspirées par la religion, une force qu'il est impossible à l'historien de ne pas apprécier.
De sorte qu'en laissant môme de côté leur valeur théologique, on ne saurait méconnaître, sans aveuglement, le rôle qu'elles ont joué de tout temps dans la poésie et dans l'histoire.
Quant à la poésie, il serait bien difficile fie nier quelles en renferment une mine inépuisable; c'est ce qu'on reconnaîtra chaque jour davantage à mesure qu'on reviendra aux sources de la véritable beauté. Quand même il faudrait se résigner à ne regarder la légende .que comme la mythologie chrétienne, selon l'expression méprisante des. grands philosophes de nos jours, encore nous paraîtrait-elle une source de poésie bien autrement pure, abondante et originale, que la mythologie usée de l'Olympe. Mais comment s'étonner de ce qu'on lui ait longtemps refusé tout droit à une influence poétique ? Les générations idolâtres qui avaient concentré tout leur enthousiasme sur les monuments et les inspirations du paganisme, et les générations impies qui ont décoré du nom de poésie les muses souillées du dernier siècle, ne pouvaient certes donner le môme nom à ce fruit exquis de la loi catholique; elles ne pouvaient lui rendre qu'un genre d'hommages, c'était de l'insulter et d'en rire, comme elles l'ont fait.
Sous le point de vue purement historique, les
traditions populaires, et notamment celles qui se rattachent à la religion, si elles n'ont pas une certitude mathématique, si ce ne sont pas ce qu'on appelle des faits positifs, en ont eu du moins toute la puissance, et ont exercé sur les passions elles mœurs des peuples une influence bien autrement grande que les faits les plus incontestables pour la raison humaine. A ce titre, elles méritent assurément l'attention et le respect de tout historien sérieux et solidement critique.
Il doit en être de même pour tout homme qui s'intéresse à la suprématie du spiritualisme dans la marche de la race humaine, qui élève le culte de la beauté morale au-dessus de la domination exclusive des intérêts et des penchants matériels ; car, il ne faut pas l'oublier, au fond des croyances les plus puériles, des superstitions les plus nuisibles qui ont pu régner quelque temps chez des populations chrétiennes, il y avait toujours la reconnaissance formelle d'une force surnaturelle, et une protestation généreuse en faveur de la dignité de l'homme déchu, mais non pas sans retour. Partout et toujours elle gravaient dans les convictions populaires la victoire de l'esprit sur la matière, de l'invisible sur le visible, de la gloire innocente de l'homme sur
son malheur, de la pureté primitive de la nature sur sa corruption. La moindre petite légende catholique a gagné plus de cœurs à ces immortelles vérités que toutes les dissertations des philosophes. C'est toujours le sentiment de cette glorieuse sympathie entre le Créateur et la créature, entre le ciel et la terre, qui se fait jour à travers les siècles ; mais, tandis que l'antiquité païenne l'avait balbutié, en donnant à ses dieux tous les vices de l'humanité, les âges chrétiens l'ont proclamé en élevant l'humanité et le monde régénérés par la foi à la hauteur du ciel. Dans les siècles dont nous parlons, de pareilles apologies eussent été bien mal placées. Alors personne dans la société chrétienne ne doutait de la vérité et de la douceur ineffable de ces pieuses traditions. Les hommes vivaient dans une sorte de tendre et intime familiarité avec ceux d'entre leurs pères que Dieu avait manifestement appelés à lui, et dont l'Église avait pro- ' clamé la sainteté. Cette Église, qui les avait placés sur ses autels, ne pouvait certes pas s'olTenser de ce que ses enfants vinssent en foule, et avec une infatigable tendresse, apporter toutes les fleurs de leur âme et de leur imagination à ces témoins de l'éternelle vérité. Ils avaient déjà, reçu la palme de la victoire ; ceux qui combat-
talent encore ne se lassaient pas de les léliciter, d'apprendre d'eux la science du vainqueur. D'ineffables affections, de salutaires patronages, se formaient ainsi entre les saints de l'Église triomphante et les humbles combattants de l'Église militante. On choisissait à son gré dans ce peuple glorifié un père, un ami, une amie ; et sous son aile on marchait avec plus de confiance et de sécurité vers l'éternelle lumière. Depuis le roi et le pontife jusqu'au plus pauvre artisan, chacun avait une pensée spéciale dans le ciel : au sein des combats, dansles dangers et les douleurs de la vie, ces saintes amitiés exerçaient toute leur influence consolatrice et fortifiante. Saint Louis, mourant au-delà des mers pour la Croix, invoquait avec ferveur Fhumble bergère qui était la protectrice de sa capitale. Les preux Espagnols, accablés par les Maures, voyaient saint Jacques se mêler à leurs rangs, et retournant à la charge, changeaient aussitôt leur défaite en victoire. Les chevaliers et les nobles seigneurs avaient pour modèles et pour patrons saint Michel et saint Georges, pour dames de leur pieuse pensée, sainte Catherine et sainte Marguerite ; et, s'il leur arrivait de mourir prisonniers et martyrs pour la loi, ils songeaient à sainte Agnès, à la jeune fille qui avait aussi
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ployé sa tôle sous le fer da bourreau '. Le laboureur voyait dans les églises l'image de saint Isidore avec sa charrue, et de sainte Nottiburge, la pauvre servante tyrolienne, avec sa faucille. Le pauvre artisan, l'homme livré aux durs travaux, rencontrait à chaque pas ce colossal saint Christophe, succombant sous le poids de l'enfant Jésus, et retrouvait en lui le symbole de ces rudes labeurs de la vie, dont le ciel est .la moisson. L'Allemagne surtout était fertile en ce genre de croyances; et on le conçoit sans peine encore aujourd'hui, en étudiant son vieil esprit si naïf et si pur, en y trouvant cette ignorance du sarcasme, du rire moqueur qui flétrit toute poésie, en sondant sa langue si riche, si expressive. Nous ne finirions jamais si nous essayions de spécifier les innombrables liens qui attachaient ainsi le ciel et la t'3rre, si nous péné trions dans cette vaste sphère où toutes les affections et tous les devoirs de la vie mortelle ?e trouvaient entrelacés à dlmmortelles protections, 011 les âmes même les plus délaissées et les plus solitaires trouvaient tout un monde de consolations et d'intérêts, à l'abri de tous les
1. Et lors me seiguai, et lu'ageuoillai au piô de l'uu il'eulz, qui tenoit une hache danoise à chirpeatier, et dis : « Aiisi mourut Agnès. » Joinvilje.
mécomptes d'ici-bas. On s'exerçait ainsi à aimer dès ce monde ce qu'on devait aimer dans l'autre; on comptait retrouver au-delà de la tombe les saints protecteurs du berceau, les douces amies de l'enfance, les fidèles patrons de l'existence tout entière ; on n'avait qu'un vaste amour qui réunissait les deux vies de l'homme, et qui, commencé au sein des orages du temps, se prolongeait à travers les gloires de l'éternité. Mais toutes ces croyances et toutes ces tendres affections, qui s'élançaient du cœur de l'homme de ces temps-là vers le ciel, se rencontraient et se fixaient toutes sur une image suprême. Toutes ces pieuses traditions, les unes locales, les autres personnelles, s'éclipsaient et se confondaient dans celles que le monde entier répétait sur Marie. Reine de la terre autant que reine du ciel, pendant que tous les fronts et tous les cœurs étaient inclinés devant elle, tous les esprits étaient inspirés par sa gloire ; tandis que le monde se couvrait de sanctuaires, de cathédrales élevées en son honneur, l'imagination de ces générations poétiques ne tarissait pas dans la découverte de nouvelles perfections, de nouvelles beautés, au sein de cette beauté suprême. Chaque jour voyait éclore quelque légende plus merveilleuse, quelque nouvelle
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parure que la reconnaissance du monde offrail à Celle qui lui avait rouvert les portes du ciel, qui avait repeuplé les rangs des anges, qui avait ôlé aux hommes le droit de se plaindre du péché d'Eve ; il l'humble ancèle couronnée par Dieu de la couronne que Michel avait arrachée à Lucifer en le jetant dans les enfers '. « Il faut bien », lui disait-on avec une délicieuse simplicité, « il faut bien que tu nous exauces; nous avons tant de bonheur à t'honorer 1 ■^ » a Ah ! s'écrie Walter, chantons toujours cette douce Vierge, à qui son Fils ne sait rien refuser. Voilà notre consolation suprême ; c'est que dans le ciel on fait tout ce qu'elle veut ! » Et pleine d'une inébranlable confiance en l'objet de tant d'amour, convaincue de sa vigilance maternelle, la Chrétienté s'en remettait à elle de toutes ses peines et de tous ses dangers, et se reposait dans cette confiance, selon la belle image d'un poète contemporain de sainte Elisabeth :
Enaormie et périllée,
Mais notre Dame est éveillée...
1. Expressions du poème de l;i (hierrc de Warlbourg, du temps de la naissance de sainte Elisabeth et d'autres des douzième et treizième siècles.
2. Cantique en l'honneur de Marie, dans Ilollmau. llisioive des citants de l'Église en Allemagne, p. lOi*.
Oncques ne lut la glorieuse Ne sommeilianz ne pareceuse...
Et nuit et joz la Virge monde En esveil est por tôt le monde.
S'ele dormoit une seule hore, Toz li monz ce desous de sore Trebucheroit, par les meffetz Que nous fesons et avons fez \
Dans l'esprit de ces siècles, où il y avait une si grande surabondance de foi et d'amour, deux fleuves avaient inondé le moade ; il n'avait pas seulement été racheté par le sang- de Jésus, il avait aussi été purifié par le lait de Marie, par ce lait qui avait été la première nourriture de Dieu sur la terre, et qui lui avait rappelé le ciel ^ ; il avait sans cesse besoin de l'un et de l'autre ; et comme le dit un pieux religieux qui a écrit avant nous la vie d'Elisabeth : « Tous ont le droit d'entrer dans la famille de Jésus-Christ quand ils font un excellent usage du sang de leur Rédempteur et de leur père, et du laict de la sacrée Yierge leur mère ; oui, de ce sang adorable qui encourage les martyrs, qui enchante leurs douleurs... et de ce laict virginal qui adoucit nos
1. Miracles de la Vierge, par le prieur Gautier de Coisny. Mss. de la bibl. roy., n°20.
2, Salvatorem sœculorum, ipsum RegemaDgelorum, sola Yirgo lactabat ubere de cœlo pleno. Office de l'Église pour les Matines de la Circoncision, lect viii.
amertumes en apaisant la colère de Dieu » '.Et encore, il faut le dire, l'enthousiasme de cette filiale tendresse ne suffisait pas à ces âm es si pieuses envers la Yierge-Mère : il fallait un sentiment plus tendre, s'il était possible, plus intime, plus encourageant, le plus doux et le plus pur que l'homme puisse concevoir. Après tout, Marie n'avait-elle pas été une simple mortelle, une faible femme qui avait connu toutes les misères de la vie, qui avait passé par la calomnie, et l'exil, et le froid et la faim? Ah! c'était plus qu'une mère, c'était une sœur que chérissait en elle le peuple chrétien I Aussi la conjurait-on sans cesse de se rappeler cette fraternité si glorieuse pour cette race exilée ; aussi un grand saint, le plus passionné de ses serviteurs, n'hésitait pas à l'invoquer ainsi : « 0 Marie ! lui dit-il, nous te supplions comme
1; Vie de sainte Elisabeth^ par le R. P. Apoliuaire;. Paris, 1660, p. il.
Uu délicieux tableau d'un «les peintres les plus accomplis qu'ait inspirés l'art chrétien, Francesco Fraacia de Bologue, a consacré cette pensée deux siècles avant la pieuse exclamation que nous citons. Il a représenté saint Augustin debout, ayant à sa droite Marie qui oû're le sein à. son divin Enfaut, et à gauche Jésus sur la croix; d'une main il tient cetle inscription : Hic ab ubere lactor; et de l'autre : Hic a vulnere pascor ; et au-dessus de sa tète : Positus in medio, quo me vertar nescio. Dicam ergo : Jésus Maria, iniserere. Ce tableau est à la pinacothèque de Bologne.
Abraham suppliait Sara dans la terre d'Egypte... 0 Marie ! ô notre Sara ! dis que tu es notre sœur, afin qu'à cause de toi Dieu nous veuille du bien, afin que par ta grâce nos âmes vivent en Dieu. Dis-le donc, ô notre très chère Sara ! dis que tues notre sœur; et à cause d'une telle sœur, les Égyptiens, c'est-à-dire les démons, auront peur de nous ; à cause d'une telle sœur, les anges viendront se ranger en bataille à nos côtés ; et le Père et le Fils, et le Saint-Esprit, nous feront miséricorde à cause d'une sœur telle que toi ^ »
C'est ainsi qu'ils aimaient Marie, ces chrétiens d'autrefois. Mais, quand leur amour avait embrassé le ciel et sa mère, et tous ses bienheureux habitants, il redescendait sur la terre pour le peupler et l'aimer à son tour. La terre qui leur avait été assignée pour séjour, cette belle créature de Dieu devenait aussi l'objet de leur
1. Obsecrare possumus Mariam sicut Abraham obsecravit Saram, dicens : Die, obsecro, quod soror mea sis, ut bene milii sit propter te, et vivet anima mea ob gratiam tui. 0 ergo Maria, o Sara nostra, die quod sis soror nostra, ut propter te bene uobis sit a Deo, et ob gratiam tui, vivant animée nostrse in Deo. Die, inquam, eharissima Sara nostra, quod sis soror nostra, ut propter talem sororem ^gyptii, id est daemones, nos revereautur, ut etiam propter talem sororem Pater etFilius et Spirltus saoctusuostri misereautur. S. Bonaventura, Spéculum Manœ, lect. ix.
féconde sollicitude, de leur airection ingénue. Des hommes qu'on nommait alors, et peut-être à bon droit, savants, étudiaient la nature avec le soin scrupuleux que des chrétiens devaient mettre à l'étude des œuvres de Dieu ; mais ils ne pouvaient se résoudre à en faire un corps sans vie supérieure; ils y cherchaient toujours des relations mystérieuses avec les devoirs et les croyances de l'homme racheté par son Dieu ; ils voyaient dans les mœurs des animaux, dans les phénomènes des plantes, dans le chant des oiseaux, dans ies vertus des pierres précieuses, autant de symboles des vérités consacrées par la foi '. De pédantes nomenclatures n'avaient pas encore envahi et profané le monde reconquis au vrai Dieu par le christisnisrae. Quand, dans la nuit, le pauvre levait les yeux au ciel, il y voyait, au lieu de la voie lactée de Junon, le chemin qui guidait ses frères au pèlerinage de Gompostelle, ou celui que suivaient les bienheureux pour aller au ciel. Les fleurs surtout offraient un monde peuplé des plus charmantes
1. L'étude de la nature, sous ce point de vue, était très répandue au treizième siècle, comme ou peut voir dans le Spéculum naturale de Vincent de Beauvais, et par la foule de Bestiaires, de Volucraires, de Lapidaires, qui parurent en vers et en prose vers ce temps. Elle est d'ailleurs empreinte dans toute la poésie de cette époque.
imapres, un langage muet qui exprimait les sentiments les plus tendres et les plus vifs. Le peuple se rencontrait avec les docteurs pour donner à ces doux objets de son attention journalière les noms de ceux qu'il aimait le plus, les noms des apôtres, de ses saints favoris, ou de saintes dont l'innocence et la pureté semblaient se réfléchir dans la pure beauté des fleurs. Notre Elisabeth eut aussi sa fleur, humble et cachée, comme elle voulut toujours être^. Mais Marie surtout, cette fleur des fleurs, cette rose sans épines, ce lis sans tache 2, avait une innombrable quantité de fleurs que son doux nom rendait d'autant plus belles et plus chères à son peuple. Chaque détail des vêtements qu'elle avait portés sur la terre était représenté par quelque fleur plus gracieuse que les autres : c'étaient comme des reliques partout éparses et sans cesse renouvelées. Les grands savants de nos jours ont cru mieux faire de substituer à son souvenir celui de
1. Ou appelle en Allemagne Elesahethsblumchen, ou Fleurette d'Elisabeth le Cystus Ilelianthemum .
2. Litium sine macula, rosa sine spinis, flos florum, expressions des anciennes liturgies de l'Eglise, mille fois répétées par les poètes de tous les pays au douzième et treizième siècles*. 0 vaga mia rosa ! dit encore saint Alphonse de Liguori dans ses Canzoncine in onore di Maria santis~ sima.
INTRODUCTIOX 151
Vénus ^ La sympathie était censée réciproque; la terre devait de la reconnaissance pour cette association à la religion de l'homme. On allait, dans la nuit de Noël, annoncer aux arbres des forêts que le Christ allait venir ^ : Aperiatur, terra et germinet Salvatorem, Mais, en revanche, elle devait donner des roses et des anéiïiones au lieu 011 l'homme versait son sang, et des lys là où il laissait tomber des larmes ^ Quand une sainte mourait, toutes les fleurs des environs devaient se faner en même temps, ou s'incliner sur le passage de son cercueil*. On conçoit cette ardente fraternité qui unissait saint François à
1. Par exemple, la fleur qui dans toutes les laugues de l'PÀirope s'appelait le Soulier de la Vierge a été nommée Cypripedium Calceolus. Citons encore un exemple notable du grossier matérialisme qui dii^tingue ces nomenclatures brutales. Tout le monde connaît cette charmante fleur bleu-deciel « dont les lobes arrondis semblent un feston d'azur autour d'une auréole d'or, « que les Allemands nomment Ne m'oubliez pas, et qui en France avait reçu le nom de- Phi^ je vous vois, plus je vous aime, et plus généralement encore celui de Yeux de la sainte Vierge. Le pédautisme moderne a remplacé ces doux noms par celui de Myosotis scorpsioïde, c'est-à-dire en propres termes, Oreille de souris à physionomie de scorpion t et voilà ce qu'on appelle le progrés des sciences ! Voyez l'excellent essai de M. Charles Nodier sur les Langues de convention dans ses notions de lini/uislique.