‹ Histoire de Sainte Elisabeth de Hongrie, duchesse de Thuringe (volume 2)Chapitre 33 sur 74 · rtrim, Deutsche Sagrn · texte numérisé non relu

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•4. Légende de sainte Jeanne de Portugal.

la nature entière animée et inanimée, et qui lui arrachait des cris si plaintifs et si admirables. Tous les chrétiens avaient alors plus ou moins le même sentiment; car la terre, aujourd'hui si dépeuplée, si stérilisée pour l'âme, était alors imprégnée d'une beauté immortelle. Les oiseaux, les plantes, tout ce que l'homme rencontrait sur son passage, tout ce qui avait vie, avait été marqué par lui de sa foi et de son espérance. C'était un vaste royaume d'amour et de science aussi; car tout avait sa raison, et sa raison dans la foi. Gomme ces rayons brûlants qui, partis des plaies du Christ, avaient imprimé les sacrés stigmates sur les membres de François d'Assise, ainsi les rayons partis du cœur de la race chrétienne, de l'homme simple et fidèle, avaient imprimé sur chaque particule de la nature le souvenir du ciel, l'empreinte du Christ, le sceau de l'amour.

Oui, il y a eu dans le monde comme un immense volume, où cinquante générations ont écrit pendant douze siècles leurs croyances, leurs émotions, leurs rêves, avec une tendresse et une patience infinies : non seulement chaque mystère de la foi, chaque triomphe de la Croix y avait sa page, mais encore chaque fleur, chaque fruit, chaque bête des champs y figurait à son

tour. Gomme dans les anciens missels, comme dans les grands antiphonaires des vieilles cathédrales ', à côté des brillantes peintures où sont tracées avec une inspiration si chaleureuse et si profonde à la fois les grandes scènes de la vie du Christ et des saints, on y voyait le texte des lois de Dieu et de sa divine parole, encadré par toutes les beautés de la nature ; tous les êtres animés s'y retrouvaient pour chanter les louanges du Seigneur, et des anges sortaient à cette fin du calice de chaque fleur. C'était là la Légende, la lecture des pauvres et des simples, l'Évangile paré à leur usage, Biblia pauperum f Leurs yeux innocents y lisaient mille beautés dont le sens est aujourd'hui à jamais perdu; le ciel et la terre leur y apparaissaient peuplés de la plus douce science ; ils pouvaient bien chanter d'une voix sincère ; Pleni sunt cœliet terra gloria tua.

Qui pourrait calculer combien la vie s'est appauvrie depuis lors ! Qui songe aujourd'hui à l'imagination des pauvres, au cœur des ignorants ?

Oui, le monde était alors enveloppé par la foi comme d'un voile bienfaisant qui cachait les

l. Far exemple i la bibliothèque du Dôme de Sieuiie, à Saint-Laurent de Nuremberg, etc.

plaies de la terre, qui devenait transparent pour les splendeurs du ciel. Aujourd'hui, c'est autre chose ! tout est nu sur la terre, tout est voilé dans le ciel.

Il fallait, pour vêtir le monde de cette parure consolante, l'union complète et sans réserve des deux principes qui s'alliaient si merveillement dans Elisabeth et dans son siècle, la simplicité et la foi. Aujourd'hui, comme chacun le sait et le dit, elles ont disparu de la société en masse; la première surtout a été extirpée complètement, non seulement de la vie publique, mais aussi de la poésie, de la vie privée et domestique, des rares asiles oii l'autre est restée. Ce n'a pas été sans une protonde habileté que la science athée et la philosophie irréligieuse des siècles modernes ont prononcé leur divorce avant de les condamner à mourir. Lorsque leur sainte et délicieuse alliance eut été brisée, ces deux célestes sœurs n'ont pu que s'embrasser encore dans quelques âmes méconnues, dans quelques populations éparses et oubliées; et puis elles ont marché séparément à la mort.

Cette mort, il n'est pas besoin de le dire, n'a été qu'apparente, n'a été qu'un exil. Elles ont gardé au sein de l'Église impérissable le berceau d'où elles étaient sorties pour peupler et décorer

le monde : tout homme peut aussi ramasser sur leur route les immortels débris qu'elles y ont semés, et qu'on n'a pas encore pu anéantir. Le nombre en est si grand, la beauté si éclatante, qu'on serait tenté de croire que Dieu ait permis à dessein que tous les charmes extérieurs du catholicisme tombassent un moment dans l'oubli, afin que ceux qui lui demeureraient fidèles au milieu des épreuves modernes, eussent l'ineffable bonheur de les découvrir eux-mêmes et de les révéler de nouveau.

Il y a là tout un monde à reconquérir pour l'histoire et pour la poésie : la piété même y retrouvera des trésors. Qu'on ne ne nous reproche point de remuer des cendres à jamais éteintes, de fouiller d'irréparables ruines : ce qui serait vrai des institutions humaines ne saurait l'être des objets de notre étude, du moins selon la foi des catholiques ; car s'il est vrai que l'Eglise ne meurt, pas, rien aussi de ce qu'elle a une fois touché de sa main, inspiré de son souffle, ne saurait mourir pour toujours. 11 suffit qu'elle y ait déposé un germe de son propre principe, un rayon de l'invariable et inimitable beauté qu'elle a reçue avec la vie ; s'il en a une fois été ainsi, c'est en vain que les temps s'obscurcissent, que la neige des hivers s'amoncelle : il est toujours temps de déterrer la

racine, de secouer quelque poussière moderne, de briser quelques liens factices, de la replanter dans quelque bonne terre, pour rendre à la fleur le partum et la fraîcheur des anciens jours.

Il nous serait pénible qu'on pût croire, par suite des idées que nous venons d'exposer, que nous sommes d'aveugles enthousiastes du moyen âge; que tout nous y semble admirable, digne d'envie et sans reproche ; et que, dans le siècle oii nous sommes destinés à vivre, les nations ne soient plus guérissables comme autrefois ^ Loin de nous la pensée de nous consumer en de stériles regrets, et de perdre la vue à force de verser des larmes sur le sépulcre des générations dont nous avons hérité ! Loin de nous la pensée de ramener des temps à jamais passés ! Nous savons que le Fils de Dieu est mort sur lacroix pour sauverl'humanilé, non pas pendant cinq oii six siècles, mais pendant toute ladurée du monde. Nous ne pensons pas que la parole de Dieu ait reculé, ni que son bras soit raccourci. La mission de l'homme pur est restée la même ; le chrétien a toujours son salut à faire et son prochain à servir. Nous ne regrettons donc, tout en les admirant, aucune des institutions humaines qui ont péri selon la des-

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