‹ Histoire de Sainte Elisabeth de Hongrie, duchesse de Thuringe (volume 2)Chapitre 5 sur 74 · Titre accordé depuis par les papes à la Pologne · texte numérisé non relu

Titre accordé depuis par les papes à la Pologne

son fils mort martyr de la foi en combattant les Tartares. La Pologne, en opposant à ses hordes terribles qui avaient asservi la Russie et inondé la Hongrie un boulevard qu'elles ne purent jamais franchir, versa pendant tout ce siècle des flots de sang, et apprenait ainsi à devenir ce qu'elle a toujours été depuis, la glorieuse victime de la chrétienté.

En redescendant vers le midi de l'Europe, et en contemplant cette Italie, qui était la plus animée et la plus brillante des nations chrétiennes, l'âme s'afflige d'abord au spectacle de ces cruelles et interminables luttes des Guelfes et des Gibelins, et de cet immense empire de la haine qui se propageait à la faveur de la guerre de principes dont ces partis tiraient leur origine. C'est ce funeste élément de la haine qui semble dominer l'histoire d'Italie à toutes ces époques ; il se liait à je ne sais quelle politique païenne et égoïste, reste des souvenirs de la république romaine, qui l'emporta pendant tout le moyen âge, dans les cœurs italiens, sur l'idée de l'Église ou de l'Empire, et qui ne les dérobait que trop à la salutaire influence du Saint-Siège, dont ils auraient dû être les premiers sujets, et dont ils avaient pu apprécier la puissance et le dévouement pendant toute la lutte des cités lombardes

contre les empereurs. Mais, quelque rebuté qu'on soit par ces discordes qui déchiraient le sein de l'Italie, comment ne pas céder à l'admiration qu'excite le spectacle àe l'immense énergie normale et physique, de l'ardeur du patriotisme, de la profondeur des convictions, qui est empreinte dans l'histoire de chacune des innombrables républiques qui couvraient son sol ? On est stupéfait de cette incroyable fécondité de monuments, d'institutions, de fondations, de grands hommes en tout genre, guerriers, poètes, artistes, qu'on voyait éclore dans chacune de ces cités d'Italie, aujourd'hui si désertes, si dépeuplées. Jamais assurément, depuis les beaux siècles de la Grèce antique, on n'avait vu un ?i puissant développement de la volonté humaine, une si merveilleuse valeur donnée à l'homme et à ses œuvres, tant de vie dans un si petit espace I Mais quand on songe aux prodiges de sainteté que le treizième siècle vit naître en Italie, on comprend quel était le lien qui tenait ensemble tous ces cœurs impétueux ; on se souvient de ce fleuve de charité chrétienne qui coulait, profond et incommensurable, sous ces orages et ces vagues furieuses. Au milieu de cette mêlée universelle les villes se fondent et s'enrichissent, leur population est souvent décuple de ce qu'elle

est de nos Jours, les chefs-d'œuvre des arls s'y produisent, le commerce et surtout la science y grandissent chaque jour *. A l'inverse des pays germaniques, toute l'existence politique et sociale se concentre avec la noblesse dans les villes, dont aucune cependant n'était alors assez prédominante pour absorber la vie des autres : et cette libre concurrence entre elles peut expliquer en partie la force inouïe dont elles purent disposer. La ligue des villes lombardes, triomphante depuis la paix de Constance, bravait victorieusement tous les efforts de la puissance impériale. Les croisades avaient donné un incalculable essor au commerce et à la prospérité des républiques maritimes de Gênes et de Venise ; celle-ci surtout, sous son doge Henri Dandolo, héros octogénaire et aveugle, devenait une puissance de premier ordre par la conquête de Gonstantinople et de ce quart et demi de l'empire d'Orient, dont elle fut si longtemps fîère. La ligue des villes toscanes, sanctionnée par Innocent III, assurait une nouvelle garantie à l'existence de ces cités dont l'histoire vaut celle des plus grands empires, telles que Pise, Lucques, Sienne, qui

1. La célèbre université de Padoue est fondée en 1222; celle de Viceuce en 1202, Vcrcei! eu 122S, Trévise en 1290, Naples eu 1224.

se donnait solennellement à la sainte Vierge avant la victoire glorieuse de l'Arbia; Florence surtout, peut-être la plus intéressante unité des temps modernes. A chaque page des annales de toutes ces villes on trouve des traits de la plus touchante piété comme du plus généreux dévouement à la patrie. Pour n'en citer qu'un entre mille, quand on voit un peuple se plaindre, comme celui de Ferrare, qu'on ne l'impose pas assez pour les besoins de la patrie, on ne se sent guère le courage d'être sévère envers des institutions qui comportaient un tel degré de désintéressement et de patriotisme. A côté de ce mouvement purement italien, on sait que la grande lutte entre la puissance spirituelle et la puissance temporelle y était plus flagrante que partout ailleurs; et certes celle-ci, réduite à se faire représenter par l'atroce Eccelin, lieutenant de Frédéric II, rend suffisamment hommage à la supériorité morale de la cause delÉglise. Le raidi de ritalie, sous le sceptre de la maison de Souabe; dut à Frédéric II et à son chancelier Pierre des Vignes le bienfait d'une législation sage et complète, et tout l'éclat de la poésie et des arts ; mais en môme temps il fut inondé par cet empereur et son Qls Mainfroy de colonies sarrasines, jusqu'à ce que Rome y eût appelé une nouvelle race

française, la maison d'Anjou, qui vint, comme autrefois les preux normands, garantir l'indépendance de l'Église et fermer aux infidèles cette porte de l'Europe.

Mais si l'historien catholique est forcé de lutter contre une certaine tristesse dans son jugement sur l'Italie, il ne trouve dans l'Espagne du treizième siècle que l'objet d'une admiration sans mélange. C'étaient alors, sous tous les rapports, les temps héroïques de cette noble nation ; les temps oîi elle méritait de conquérir, en même temps que son sol et son indépendance, le glorieux titre de monarchie catholique. Des deux grandes divisions de la Péninsule, l'Aragon nous montre d'abord, après ce roi Pierre III que nous avons vu tenir volontairement sa couronne d'Innocent III, et cependant mourir en combattant rÉgiise à Muret, son fils don Jacques le Conquérant, qui avait pour femme une sœur de sainte Elisabeth ; qui mérita son surnom en enlevant aux Maures Majorque et Valence; qui écrivit, comme César, sa propre chronique, et qui, pendant soixante-quatre ans de règne et de combats, ne iut jamais vaincu, gagna trente victoires et fonda deux mille églises. En Cas tille, le siècle s'ouvre sous le règne d'Alphonse le Bref, fondateur de l'ordre de Saint-Jacques et de

l'université de Salamanque ', ces deux gloires de l'Espagne.

A côté du roi brille l'illustre Roderic Ximenès, archevêque de Tolède (1208-1215), digne précurseur de celui qui devait deux siècles plus tard, immortaliser ce même nom : il était à la iois, comme tant d'autres prélats de ce temps, guerrier intrépide, profond politique, prédicateur éloquent, historien exact, et aumônier prodigue. Ce roi et ce primat furent les héros de la sublime journée de las Navas de Tolosa (16 juillet 1212), où l'Espagne fit pour l'Europe ce que la France avait fait sous Charles Martel, ce que fit plus tard la Pologne sous Sobieski, où elle la sauva de l'irruption de quatre cent mille Musulmans qui la prenaient à revers. L'empire du Croissant fut brisé à partir de cette glorieuse journée, véritable type d'une bataille chrétienne, consacrée dans la mémoire du peuple par des traditions miraculeuses, et que le grand Innocent 111 ne crut pouvoir dignement célébrer qu'en instituant la fête du Triomphe de la Croix, qui s'observe encore aujourd'hui à pareil jour en Espagne. A Alphonse succède saint Ferdinand, contemporain et cousin germain de saint Louis, et qui ne flérogoa point de cette illustre

' 1. D'abord à Palencia ; transférée à Salamanque en 1213.

parenté, puisque, comme Louis, il réunit toutes les gloires du guerrier chrétien à toutes les vertus du saint, et le plus tendre amour de son peuple au plus ardent amour de Dieu. Il ne voulut jamais consentir à grever ses sujets de nouveaux impôts : « Dieu pourvoira, disait-il, par d'autres ressources à notre défense ; je crains plus la malédiction seule d'une pauvre femme que toute l'armée des Maures ! » Et cependant il poursuit avec un bonheur sans pareil l'œuvre de l'affranchissement national; il prend Gordoue, le siège du Califat d'Occident; et, après avoir dédié la principale mosquée à la sainte Vierge, il fait reporter à Gompostelle, sur les épaules des Maures, les cloches que le calife Almanzor en avait enlevées sur celles des chrétiens. Conquérant du royaume de Murcie en 1240, de celui de Jaën en 1246, de Séville enfin en 1248, il ne laisse plus aux Arabes que Grenade ; mais, humble au milieu de tant de gloire, et étendu sur son lit de mort, il s'écriait avec larmes : « 0 mon Seigneur ! vous avez tant souffert pour l'amour de moi ! et moi, malheureux, qu'ai-je fait pour l'amour de vous ? »

L'Espagne avait sa croisade permanente sur son propre sol ; le reste de l'Europe allait au loin la chercher, soit au nord contre les bar-

bares,. soit au midi contre les hérétiques, soit à l'orient contre les profanateurs du saint Sépulcre. Cette grande pensée venait de temps à autre se jeter au travers de toutes les agitations locales, de toutes les passions personnelles, pour les absorber toutes en une seule. Elle ne descendit au tombeau qu'avec saint Louis ; elle était encore dans toute sa force pendant la première moitié du treizième siècle. Dès ses premières années. Foulques de Neuilly, rival de Pierre l'Ermite et de saint Bernard par l'éloquence et l'enthousiasme qu'il inspire, allant de tournois en tournois, fait prendre la croix à toute la chevalerie française : une armée de barons s'embarque à Venise et va renverser l'empire de Byzance, comme un acheminement à Jérusalem. Malgré l'improbation qu'une sévère équité lit prononcer à Innocent III contre cette étonnante conquête, on ne saurait disconvenir de sa grandeur, ni même du sentiment chrétien qui l'inspirait. On voit toujours les chevaliers français poser comme première base de leurs négociations, la réunion de l'Église grecque avec Rome, et en faire le premier résultat de leur victoire. Cette conquête n'était d'ailleurs qu'un j liste châtiment intligé d la perfidie des empereurs grecs, qui avaient toujours trahi la cause des croisés, et à leur peuple

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dégénéré et sanguinaire, toujours esclave ou assassin de ses princes. Bien que l'idée de la croisade, en se portant sur différentes directions, dût nécessairement perdre de sa force, cependant cette force nous est révélée par tous ces princes généreux qui ne croyaient pas leur vie complète avant d'avoir vu la Terre sainte ; tels étaient Thibaut de Champagne, à qui cette expédition a inspiré de si beaux vers ; le saint et pieux Louis, mari de notre Elisabeth, que nous verrons mourir en chemin; Léopoîd d'Autriche, et jusqu'au roi lointain de Norwège, qui voulut être compagnon de saint Louis, Les femmes de ces preux n'hésitaient pas à les accompagner à ces dangereux pèlerinages, et l'on comptait presque autant de princesses que de princes dans les tentes des croisés. Les enfants même subissaient l'entraînement général, et sur tous les points de l'Europe on vit avec émotion cette croisade d'enfants, en 1212, dont l'issue fut si funeste, puisqu'ils y périrent tous, mais qui était une preuve suprême de cet amour du sacrifice, de ce dévouement exclusif aux croyances et aux convictions qui animaient l'homme de ces temps-là, depuis le berceau jusqu'à la tombe. Ce que ces petits enfants avaient tenté de faire avant l'âge, des vieillards usés par les années ne

se lassèrent pas de l'entreprendre, témoin ce Jean de Brienne, roi de Jérusalem, qui, après une vie tout entière consacrée aux combats de la foi et de l'Église, même contre son propre gendre Frédéric II, va, déjà plus qu'octogénaire, se charger de détendre le nouvel empire latin d'Orient. Après des succès presque miraculeux, il expire à quatre-vingt-neuf ans, épuisé par La victoire plus encore que par la vieillesse, et ayant dépouillé la pourpre impériale et sa glorieuse armure pour se revêtir de l'habit de Saint- François, et mourir sous ces insignes d'un dernier triomphe (1237).

A côté de ces manifestations individuelles de zèle, l'Europe voyait encore fleurir comme milice permanente de la Croix les trois grands Ordres militaires, les fraternités belliqueuses du Temple, de Saint-Jean de Jérusalem et de Sainte-Marie des Allemands. Ces derniers avaient pour grand maître, pendant les premières années du treizième siècle, Hermann de Saltza, illustre par ses nobles; et infatigables efforts pour réconcilier l'Église et l'Empire, et sous le règne de qui eut lieu la première expédition des chevaliers Teutoniqnes en Prus.se, tandis que l'un des foyers principaux de l'Ordre, et plus tard sa capitale, était auprès de sainte Elisabeth de Marbourg.

Ainsi donc, à l'Orient, la prise de Gonstantinople et la ruine de l'empire grec par une poignée de Francs ; en Espagne, las Navas de Tolosa et saint Ferdinand; en France, Bouvines et saint Louis ; en Allemagne, la gloire et la ruine des Hohenstaufen ; en Angleterre, la Grande Charte ; au sommet du monde chrétien, le grand Innocent III et ses héroïques successeurs : en voilà assez, ce nous semble, pour assigner à l'époque de sainte Elisabeth une place mémorable dans l'histoire de l'humanité. Et, si nous en cherchons les idées fondamentales, il sera facile de les trouver, d'une part, danslamagnifique unité de cette Église à laquelle rien n'échappait ; qui proclamait dans ses plus augustes mystères, comme dans ses moindres détails, la suprématie délinitive de l'esprit sur la matière; qui consacrait, avec une prudente et paternelle sollicitude, la loi de l'égalité parmi les hommes, et qui, en garantissant au plus pauvre serf la liberté du mariage et la sainteté de la famille, en lui assignant dans les temples une place à côté de ses maîtres, surtout en lui ouvrant l'accès de toutes les dignités spirituelles, creusait un abîme entre sa condition et celle de l'esclave le plus favorisé de l'antiquité. En face d'elle, le pouvoir laïque, l'Empire, la royauté, souvent profané par les passions de ceux

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qui en étaient les dépositaires, mais retenu par mille liens dans la "voie de la charité ; trouvant partout dans ses écarts les barrières élevées par la foi et l'Église ; n'ayant pas encore appris à se délecter dans ces législations générales, qui trop souvent écrasent le génie des nations sous le niveau d'une uniformité stérile ; chargé au contraire de veiller au maintien de tous les droits individuels et des coutumes saintes des ancêtres, au développement régulier des besoins locaux et des inclinations particulières ; enfin, présidant à cette grande organisation féodale qui était fondée tout entière sur le sentiment du devoir comme entraînant le droit à sa suite, et qui donnait à l'obéissance toute la dignité d'une vertu et tout le dévouement d'une alTection. Les erreurs commises par Jean sans Terre pendant sa longue lutte contre l'Église, la misérable décrépitude de l'empire byzantin, montrent assez ce qu'eût été, à cette époque, la puissance laïque livrée à elle-même, tandis que son alliance avec l'Église donnait au monde des saints couronnés comme saint Louis et saint Ferdinand, c'est-à-dire des rois comme comme on non a jamais vu depuis.

Voilà pour la vie politique et sociale de ce siècle. La vie de l'àme et des croyances, la vie intérieure, en tant qu'on peut la distinguer de

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celle qui précède, nous oiTre un spectacle plus grand et plus merveilleux encore, et qui se rattache bien plus intimement à la vie de la Sainte dont nous avons écrit l'histoire. A côté de ces grands événements qui changent la face des empires, nous verrons des révolutions plus complètes et plus durables encore dans le royaume des esprits : à côté de ces illustres guerriers, de ces saints assis sur le trône, nous verrons l'Église enfanter et envoyer à la recherche des âmes d'invincibles conquérants et des armées de saints recrutés dans tous les rangs de la société chrétienne.

En effet, une grande corruption de mœurs s'était à la longue introduite dans cette société : formulée en hérésies de diverses natures, elle la menaçait de toute part ; la ferveur et la piété s'étaient ralenties ; les grandes fondations des siècles précédents, Gluny, Gîteaux, Prémontré, les Chartreux, ne suffisaient plus pour la vivifier, tandis que dans les écoles une aride logique en desséchait trop souvent les sources. Il fallait à la chrétienté malade quelque remède nouveau et souverain ; il fallait à ses membres engourdis une secousse violente ; il fallait à sa tête, à l'Église de Rome, des bras nouveaux et plus puissants. Dieu, qui n'a jamais manqué à son épouse, qui a

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juré dé ne lui manquer jamais, lui envoya le secours désiré et nécessaire.

C'étaient des visions bien prophétiques que ces rêves où Innocent III et Honorius III virent la basilique de Latran, la mère et la cathédrale de toutes les églises chrétiennes ^ au moment de s'écrouler, et soutenue, soit par un mendiant italien, soit par un pauvre prêtre d'Espagne. Le voilà ! Ce prêtre qui descend des Pyrénées dans le midi de la France envahi par les hérétiques, qui va nu-pieds à travers les ronces et les épines pour les prêcher, c'est ce grand saint Dominique de Gusman S que sa mère, pendant qu'elle le portait dans son sein, vit sous la forme d'un chien ayant une torche enflammée danssagueule, embièmeprophétique de sa vigilance et de sonzèle brûlant pour i'ïïglise : une étoile resplendit sur son front quand on le présente au baptême ; il grandit dans la pureté et la piété, n'ayant d'autre amour que cette Vierge divine dont le manteau lui semblait envelopper toute la céleste patrie : ses mains exhalent un partum qui inspire la chas-

1. Ua lit (Jaus l'iuscriptiou, seul reste de l'ancieuiie laçade, sur le portail moderne de Saint-Jeau-de-Latraa : « Doguiate pnpali datur ac siuiul iuiperiali, quod siui cuuctai'um mater et caput ecclesiarum, » etc.

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