‹ Histoire de Sainte Elisabeth de Hongrie, duchesse de Thuringe (volume 2)Chapitre 51 sur 74 · Il était né le 28 octobre 1200. Galletti, Hùt. Thur., a · texte numérisé non relu

Il était né le 28 octobre 1200. Galletti, Hùt. Thur., a

et son seigneur, fût devenu souverain du pays, sa jeunesse le laissait encore en quelque sorte sous la dépendance de sa mère, la duchesse Sophie, fille du célèbre Otton de Wittelsbach, duc de Bavière. Cette princesse voyait avec déplaisir l'extrême dévotion d'Elisabeth, et lui en témoignait souvent son mécontentement. La jeune Agnès, sœur de Louis, qui était élevée avec sa future belle-sœur, et que son éclatante beauté avait rendue plus facile à séduire par les vanités du monde, lui reprochait avec amertume ses habitudes humbles et retirées. Elle lui disait sans détour qu'elle n'était faite que pour devenir une femme de chambre ou une servante. Les autres jeunes filles de grande maison, qui étaient les compagnes des deux princesses, voyant qu'Elisabeth prenait chaque jour moins de part à leurs jeux, à leurs danses et à leur vie gaie et frivole, répétaient ce qu'elles entendaient dire à Agnès, et se moquaient ouvertement d'elle. Enfin les officiers les plus influents de la cour ducale, sans égard pour sa royale naissance, son sexe et son extrême jeunesse, ne rougissaient pas de la poursuivre par des dérisions et des injures publiques. Tous s'accordaient à dire qu'il n'y avait rien en elle qui rcssemblùl à une princesse.

En effet, Elisabeth montrait une sorte d'éloignement pour la société des jeunes comtesses et des notables demoiselles qu'un élevait avec elle;

elle recherchait beaucoup plus celle des humbles filles de quelques bourgeois d'Eisenach, et même celle des filles attachées à son service. Elle aimait surtout à s'environner des enfants des pauvres femmes à qui elle distribuait ses aumônes. Les injures dont elle était l'objet ne servirent qu'à lui rendre plus doux et plus cher cet humble entourage. Du reste, elle ne laissa surnager dans son cœur aucun sentiment d'orgueil ou d'amour-propre blessé, ni même d'impatience. Ce premier essai de l'injustice des hommes et des misères du monde devint comme un nouveau lien entre Dieu et elle : elle y puisa de nouvelles forces pour \e servir et l'aimer. Gomme le lis entre les épines, dit un de ses historiens, l'innocente Elisabeth fleurissait et germait au milieu des amertumes et répandait autour d'elle le doux et fragrant parfum de la patience et de rhumiUté K

Elle donna vers ce temps un exemple de cette humiUté, que tous les narrateurs de sa vie ont soigneusement rapporté. C'était le jour de l'Assomption, jour où il y avait de grandes indulgences dans les églises consacrées à la sainte Vierge, et où on lui faisait l'offrande des fruits et des grains de l'année. La duchesse Sophie dit à Agnès et à Elisabeth : « Descendons dans la ville, à Eisenach; allons à

1. Yelut lilium inter spinas, innocens Elisabeth floreus et germinans puagebatur aculeis, sed humilitatis ac sapieutiie fragraus suavitatis diffandebat odorem. — Theod., I, 5.

l'église de notre chère Dame entendre la belle messe des chevaliers Teuloniques, qui l'honorent spécialement. Peut-être y entendrons-nous prêcher sur elle. Mettez vos plus beaux habits et vos couronnes d'or. » Les deux jeunes princesses s"étant parées comme elle l'avait ordonné \ descendirent avec elle à la ville, et, étant entrées dans l'église, allèrent s'agenouiller devant un prie-Dieu en face d'un grand crucifix. A la vue de cette image du Sauveur mourant, Elisabeth ôta sa couronne, et, la posant sur un banc, elle se prosterna par terre sans autre ornement que ses cheveux. La duchesse, en la voyant ainsi, lui dit brusquement :

« Qu'avez-vous donc, mademoiselle Elisabeth ? Qu'allez-vous faire de nouveau ? Voulez-vous encore faire rire tout le monde de vous? Les demoiselles doivent se tenir droites, et ne pas se jeter par terre comme des folles, ou de vieilles nonnes qui se laissent tomber à la manière des roses fatiguées. Ne pouvcz-vous pas faire comme nous, au lieu de faire comme les enfants mal élevés ? Est-ce que votre couronne est trop lourde? A quoi sert de rester ployée en deux comme un

1. Le Wss. de DarmstaJt décrit à ce propos ea détail le costume que portaient Elisabeth, Aguèsetdeux autres demoiselles élevées avec elles « Toutes les quatre », y est-il dit, « avaient la même parure, les vêtements d'une môme couleur, des bandeaux dans les cheveux ; des bracelets, oruements sur la poitrine, une tunique et un surcot ou manteau, un bandeau et un voile. »

paysan? » Elisabeth se leva et répondit humblement à sa belle-mère : « Chère dame, ne m'en voulez-pas. Voici devant mes yeux mon Dieu et mon roi, ce doux et miséricordieux Jésus, qui est couronné d'épines aiguës ; et moi qui ne suis qu'une vile créature, je resterais devant lui couronnée de perles, d'or et de pierreries! ma couronne serait une dérision de la sienne. » Et aussitôt elle se mit à pleurer amèrement, car l'amour du Christ avait déjà blessé son tendre cœur^. Elle se recoucha sur son banc comme auparavant, laissa parler Sophie et Agnès tant qu'elles voulurent, et continua à prier avec tant de ferveur, qu'ayant mis un pan de son manteau devant ses yeux, elle le trempa de ses larmes. Les deux princesses, pour éviter aux yeux du peuple un contraste fâcheux, se virent oblig'ées de faire comme elle, et de se tirer le manteau devant les yeux : ce qu'il leur aurait été tout aussi ag-réable de ne pas faire, ajoute le chroniqueur.

De pareils traits ne pouvaient servir qu'à envenimer la haine qu'elle inspirait déjà aux âmes profanes. Cette haine semble s'être propag-ée de plus en plus, à mesure qu'elle g'randissait; et, lorsque enfin elle eut atteint l'âge nubile, ce fut comme une explosion g'énérale de persécutions et d'in-

1. Vulueraverat jam lune charitas tenerum cor gladiusque dominicae passionis pertransierat animatn ejus delicatam. — Theod., 1. c.

jures de toute la cour de Thuring-e. Les pareats du Landgrave, ses conseillers, ses principaux vassaux, tous se déclarèrent contre elle. Ils disaient hautement qu'il fallait la renvoyer à son père, et reprendre la parole donnée ; qu'une pareille bég-uine ' n'était pas faite pour leur prince ; qu'il lui fallait une épouse bien alliée, riche, et de mœurs vraiment royales ; qu'il ferait beaucoup mieux de se marier avec la fille d'un prmce voisin qui pourrait lui donner des secours en cas de besoin, tandis que le père d'Élisab eth était trop éloig-né pour cela, de même que pour veng;er l'injure faite à sa fille, s'il la ressentait : mais que, du reste, il paraissait déjà l'avoir ou bliée, et ne lui avait pas envoyé le supplément de dot que sa mère avait promis. Les compag-non s intimes du jeune ducprofitaient de toutes les occasions pour lexciter à laisser là Elisabeth, à la ren -

1. Ddûs la première moitié du treizième siècle, préci séuient au temp? d'Elisabeth, on vit naître dans la plupart des villes de France et d'Allemagne des associations de vier{»es ou de veuves sous le nom de bérjuines, qui faisaient dos vœux de religioo et s'astreignaient à. toutes les pratiques de la vie monastique, sauf la clôture. Elles restaient daus leurs familles ou dans des quartiers qui leur étaient spécialement réservés sous le nom de béguinages, comme ceux qu'où voit encore aujourd'hui h. Gand et ù. Bruges. Elles prirent bientôt sainte Elisabeth pour patronne, et transformèrent ainsi on titre de gloire pour l'humble princesse le nom que lui appliquaient ses ennemis comme une injure.

voyer dans sa Hongrie, parce qu'elle était trop timide et réservée. La duchesse mère faisait tous ses efforts pour qu'elle fiât obligée de prendre le voile dans quelque couvent de femmes. Agnès surtout la poursuivait de ses mépris et de ses injures : elle lui répétait sans cesse qu'elle avait manqué sa vocation en ne devenant pas servante. «Mademoiselle Elisabeth, lui dit-elle un jour, si vous vous figurez que monseigneur mon frère vous épousera, vous vous trompez fort ; ou bien il faudra que vous deveniez tout autre que vous n'êtes, v

C'étaient de pareils propos qu'il lui fallait entendre chaque jour. Elle sentit profondément toute l'amertume de sa position ; elle se voyait à peine sortie de l'enfance, et déjà sans soutien, sans amis, sans consolation humaine, exilée en quelque sorte de sa patrie, privée de la protection paternelle , au milieu d'une cour étrangère, exposée sans défense aux insolences et aux persécutions des ennemis de Dieu et des siens. Elle en reconnut d'autant mieux que sa vie ne devait être qu'un pèlerinage dans ce monde instable. Elle eut recours à son Uieu ; elle lui confiait sa douleur en silence et lui ouvrait tout son cœur. Elle cherchait à confondre sa propre volonté avec celle de ce père céleste, et le suppliait d'accomplir cette très aimable volonté en elle par toutes les épreuves qu'il jugeait convenables. Puis, quand elle avait retrouvé sa paix et sa résignation au pied

du crucifix, elle venait rejoiadre ses femmes de chambre et les pauvres filles qu'elle s'était choisies pour compag-nes, et redoublait de caresses envers elles, ce qui, d'un autre côté, faisait redoubler les invectives et les moqueries des deux princesses et des courtisans,

Ici, un de ses biog-raphes interrompt son récit pour adresser à la sainte cette prière :

« 0 très chère sainte Elisabeth 1 j'honore ta vertueuse jeunesse, et je m'afflig-e avec toi de tes mépris et de tes persécutions. Que n'ai-je passé aussi saintement que toi mes premières années! que n'ai-je souffert aussi patiemment que toi toutes mes contrariétés! Je te supplie, par ton enfance bienheureuse, d'anéantir ma malice enfantine ; et par ton héroïque patience, de m'obtenir le pardon de mon impatience et de toutes mes fautes. »

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