CHAPITRE IV
COMMENT LE JEUNE DUC LOUIS FUT FIDELE A LA CHÈRE ELISABETH ET COMMENT IL l'ÉPOUSA.
Lsetare cum muliere adolescenlise tuaj., lu amore ejus delectare jugiter.
Prov.. V, IS, 19.
Le Dieu juste qui avait accueilli les prières et les larmes de sa fille Elisabeth ne tarda pas à la récompenser de sa soumission et de sa patience. Seul, au milieu de toute sa cour, le jeune duc Louis ne s'était pas laissé prévenir contre elle •, et, trompant l'espoir et l'attente de tous, il resta fidèle à celle qu'il avait reg'ardée, dès son enfance, comme sa fiancée. Son amour pour elle augmentait chaque jour ; et bien que, probablement par égard pour sa mère, il ne jugeât point à propos de le manifester publiquement, celte pure et sainte aff'ection n'en jetait pas moins les plus profondes racines dans son cœur. Les sarcasmeset les exhortations de sa mère le trouvèrent aussi sourd que les conseils de ses amis etla voix des passions. Il voyait avec joie et admiration ce qui attirait à Elisabeth
les injures du monde, samodestie extrême, l'absence de toute pompe dans ses vêtements, sa piété, sa charité: il pensait en lui-même qu'il serait heureux d'apprendre d'elle ces vertus. Son chapelain B erthold, qui écrivit sa vie, ne doute pas que Dieu, par une inspiration secrète, n'eût tourné son cœur vers la royale exilée. Car ce n'était pas seulement comme son épouse et d'un amour humain et conjug-al qu'il l'aimait, mais comme une sœur en Jésus- Christ, et avec une allection qui semblait versée dans son cœur par la main du Très-Haut. Plus les méchants l'obsédaient de conseils perfides, et plus il se sentait l'ùme pénétrée de ndélitù et de tendresse pour cette innocente étrangère ; plus il la voyait haïe par les autres à cause de sa vertu et de sa piété, et plus il éprouvait le besoin de l'aimer et de la défendre. Bientôt il profita de toutes les occasions qui s'oflraient à lui pour pouvoir, sans ofîenser sa mère, aller la consoler secrètement dans ses moments de tristesse. Dans cette solitude, sans autre témoin que Dieu, qui avait déjà, béni cette sainte union, ils se parlaient de leur secret et mutuel amour ; et le prince cherchait, par ses paroles tendres et encourageantes, à adoucir les blessures que d'autres avaient laites à cette jeune àme. Aussi trouvait-elle dans ces douces relations un inexprimable soulagement. Toutes les fois quil faisait des courses un peu lointaines et qu'il passait par des villes marchandes, il y
achetait quelque objet qui lui paraissait rare ou précieux, pour en faire présent à sa fiancée. Jamais il ne revenait les mains vides : c'était, ou un chapelet de corail, ou un petit crucifix, ou une image pieuse, ou bien un couteau, une bourse, des gants, des bijoux pour orner la poitrine, des chaînes ou des épingles d'or, quelque chose enfin qu'elle n'avait point encore. A son retour, elle allait joyeusement au-devant de lui pour le saluer ; alors il la prenait dans ses bras et la caressait avec tendresse ; puis il lui donnait ce qu'il avait apporté, comme un gage de son amour et un signe qu'il avait pensé à elle en route.
Une fois cependant que le duc avait été accompagné dans sa course par plusieurs seigneurs étrangers, qui ne le quittèrent pas jusqu'à son retour, il oublia d'apporter à Elisabeth son présent accoutumé. La princesse, rendue défiante par la persécution et l'injustice, ressentit vivement cet oubli, que ses ennemis remarquèrent aussi avec joie et dont ils se vantèrent comme d'un symptôme de changement dans les dispositions de Louis. Ayant rencontré le sire Gaultier de Varilla, grand échanson, qui l'avait ramenée de Hongrie, à qui le roi son père Lavait spécialement confiée, et qui avait toujours combattu de son mieux les intrigues des autres courtisans, elle ne put s'empêcher de découvrir sa peine à ce vieil ami. Le bon chevalier se montra touché de son affliction, et lui promit d'en
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parler à son seigneur. Il en eut bientôt l'occasion, le duc l'ayant pris avec lui à une partie de chasse dans les environs de la Wartbourg-. Gomme ils se reposaient ensemble couchés sur l'herbe dans un certain bois où l'on voyait devant soi l'Inselberg", la plus haute montagne deThuringe, le sire Gaultier dit au duc: « Vous plaît-il, monseigneur, de répondre à une question que je vais vous faire ? » A quoi le bon prince répondit : « Parle en toute confiance, et je te dirai tout ce que tu voudras. — Or, donc, reprit le chevalier, que pensez-vous faire de mademoiselle Elisabeth que je vous ai amenée ? La prendrez-vous pour épouse, ou bien vous dégagerez-vous de votre parole et la renverrez-vous à son père? » Alors Louis se leva aussitôt, et étendit la main vers l'Insclberg : « Vois-tu, dit-il, celte montagne qui est devant nous ? eh bien, si elle était d'or pur depuis la base jusqu'au sommet, et que tout cela dut m'appartenir à condition de renvoyer mon Elisabeth, jamais je ne le ferais. Quon pense et qu'on dise d'elle tout ce r[u'on voudra, moi je dis ceci : Je l'aime, et je n'aime rien de plus ici bas. Je veux avoir mon Elisabeth. P]lle m'est plus chère, par sa vertu et sa piété, que toutes les terres et toutes les richesses du monde. — Je vous supplie, monseigneur, dit alors Gaultier, de me permettre de lui redire ces paroles. — Dis-les lui, répondit le duc, dis-lui (]ue jamais je n'écouterai ce qu'on me conseillera contre elle, et donne-lui
ceci comme un nouveau gage de ma foi. » Ce disant, il fouilla dans son aumônière et en lira un petit miroir ^ à double fond, monté en argent, où se trouvait au-dessus de la glace une image de Notre-Seigneur crucifié. Le Chevalier se hâta d'aller retrouver Elisabeth, lui répéta ce qu'il avait entendu, et lui remit le miroir. Elle se mit à sourire avec une grande joie, et remercia beaucoup le sire Gaultier de ce qu'il lui servait ainsi de père et d'ami ; puis elle ouvrit le miroir, et ayant vu l'image de Jésus-Christ, elle le baisa avec amour et le pressa contre son cœur.
Le moment allait, du reste, bientôt arriver où Louis tiendrait sa parole de chrétien et de prince, et où Elisabeth serait récompensée de sa patience et consolée de ses épreuves. En 1218, le jour de Saint-Kilian, le duc, ayant accompli sa dix-huitième année, se fit armer chevalier dans l'église de Saint* Georges d'Eisenach, avec plusieurs autres jeunes seigneurs ; l'évêque de Naumbourg vint y bénir leurs épées. Il n'y eut pas de prince étranger : Louis avait déclaré qu'il ne voulait tenir sa chevalerie que de Dieu et de ses féaux. L'année suivante fut occupée en partie par une guerre qu"il eut à soutenir contre l'archevêque Sigefroy
1. Les miroirs de cette sorte ont été. usités eu Allemagne jusque dans les derniers temps. Selon Raumer, Hist. des Hohensiaufeji, t. V, ce miroir était monté en ivoire, et venait d'Orient,
de Mayence, qui, par suite de certains démêlés avec le duc Hermann, avait excommunié son fils. Mais celui-ci, étant entré inopinément en Hesse, y ravagea les possessions du prélat et de ses amis, et l'obligea à demander la paix. Une conférence eut lieu à Fulde le jour de Saint-Boniface de l'année 1219 ; le landgrave y fut formellement absous, et une réconciliation complète eut lieu. De retour de cette première campagne, Louis proclama son intention d'épouser sa fiancée, et imposa en même temps silence à toutes les injures, à tous les conseils pervers dont elle avait été victime. Nul n'osa plus combattre une volonté aussi décidée, et l'astuce des hommes se trouva désormais impuissante pour séparer plus longtemps deux âmes que Dieu avait unies dans ses conseils éternels. Admirez, dit leur historien, admirez comment cet heureux jeune homme et ce chaste époux, en se mariant, reste sourd aux conseils des impies et étranger à la soif de l'or, sachant que c'est une bonne épouse i[ui est cette bonne part promise parle Seigneur à l'homme <iui a fait le bien sur la terre.
Ce fut en 122U que le mariage fut célébré au château de Warlbourg, avec beaucoup de pompe. Le duc y invita tous ses comtes de Hesse et de Thuringe, et une foule de chevaliers et d'écuyers. Tous les convives furent logés à ses frais dans la ville d'Eisenach. D'un commun accord, les sei-
gneurs remirent l'honneur de conduire la mariée à l'église au comte Meinhard de Muhlberg et au sire de Varilla, qui l'avaient été chercher, neuf ans auparavant, en Hongrie, et qui devaient maintenant mettre en quelque sorte le sceau à leur voyage. Elle fut en outre accompagnée par toutes les nobles dames et demoiselles du pays. Les chroniqueurs ne parlent pas des sentiments avec lesquels toute cette noblesse vit le triomphe de celle qui avait été si longtemps l'objet de ses dédains et de ses persécutions. Ils nous vantent en revanche l'harmonieuse musique de la messe, le luxe des festins et des danses, et l'éclat du tournoi, qui dura trois jours et où se distinguèrent plusieurs jeunes chevaliers. Après ces trois jours de fête, les seigneurs et leurs dames reprirent successivement la route de leurs châteaux, et l'ordre habituel recommença à régner dans le vaste manoir de Wartbourg. Les deux jeunes époux se retrouvèrent appartenant désormais l'un à l'autre '. Louis avait vingt ans, Elisabeth n'en
1. Quelques auteurs et notauiment les manuscrits de lleidelberg, racontent qu'Elisabeth ne se résolut qu'avec beaucoup de peine au mariage ; qu'elle désirait consacrer sa virginité au Seigneur, et qu'il fallut pour vaincre sa résistance l'avis de plusieurs prêtres savants, qui lui prouvèrent qu'elle ne pouvait rompre l'engagement contracté par son père. Cette version est contredite par celle de la plupart des auteurs les plus avérés et les plus rapprochés des événements. Ce ne fut que plus tard qu'elle manifesta à son confesseur des idées de cette nature. Voyez chapitre XIII.
avait que treize; tous deux innocents par le cœur encore plus que par la chair, ils s'aimèrent en Dieu, nous dit-on, d'un incroyable amour, et c'est pourquoi les saints ang-es demeuraient autour d'eux '.
1. Sanctus cum sancta, innocens cum innocente et non tam caruale quam spirituale connubium sortit! invicem se .in caritate Duuiini supra quam crc<li valeat, dilexerunt. Tlieod., I, 8.