CHAPITRE V
COMMENT LE DUC LOUIS, MARI DE LA CHERE SAINTE ELISABETH, ÉTAIT AGRÉABLE ADIEU ET AUX HOMMES
Erat vir iile simplex et reclus, actimens Deum, et recedens a malo.
Job., I. I.
L'époux que Dieu avait destiné dans sa miséricorde à sa pieuse servante, et qu'elle aimait avec une tendresse si profonde et si réservée à la fois, était assurément digne d'elle et de son amour. Tous les historiens de Thuring-e et de notre sainte sont d'accord pour tracer de lui le portrait le plus attrayant; et, à l'exception de son glorieux homonyme saint Louis de France, Ihistoire de son siècle n'offre pas un prince qui, si jeune encore, ait possédé à un si haut point toutes les vertus du chrétien et du souverain.
La noblesse et la pureté de son âme se manifestaient à tous dans son extérieur. Sa mâle beauté était célèbre parmi ses contemporains. Tous les auteurs vantent la parfaite proportion de sa taille, la fraîcheur de son teint, ses blonds et longs cheveux, l'expression sereine et bienveillante de son visage. Plusieurs croyaient voir en lui une ressemblance frappante avec le portrait que la tra-
dition avait conservé du Fils de Dieu fait homme. Le charme de son sourire était irrésistible. Sa démarche était noble et digne ; sa voix d'une extrême douceur. Nul ne pouvait le voir sans l'aimer. Ce qui ledislingua surtout dès ses plusjeunes années, ce lut une pureté d'âme et de corps à laquelle il ne laissa jamais porter la plus légère atteinte. 11 était modeste et pudique comme une jeune fille : il rougissait facilement ; il observait dans ses paroles la plus grande réserve. Ce ne fut pas seulement dans ses premières et innocentes années qu'il sut préserver le trésor de cette pureté ; elle n'était pas chez lui le fruit d'une jeunesse dérobée à tout danger, ou bien d'émolions fugitives, de résolutions sincères, mais destinées à s'évanouir avec le premier orage des sens: c'était une volonté ferme et enracinée qui devint la règle de sa vie entière ; c'était une résistance inflexible aux tentations les plus fréquentes et les plus dangereuses. Livré à lui-même au moment d'entrer dans l'adolescence, maître à seize ans d'une des principautés les plus riches et les plus puissantes de l'Allemagne, entouré de tous les prestiges du pouvoir, du luxe, de la vie agitée de cette époque, entouré surtout de perfides conseillers, de flatteurs avides de voir périr sa vertu, jamais il ne fléchit, jamais il ne ternit de l'ombre la plus léi:ère la fidélité qu'il avait promise à Dieu. Qu'il nous soit permis à ce j^ropos de reproduire
ici deux traits que les écrivains contemporains ont racontés avec détails, et qui nous semblent de nature à édifier les âmes simples.
Peu de temps après la mort de son père, comme il était un jour avec sa mère, la duchesse Sophie, au château d'Ebersherg-, un certain seig^neur voulut mettre à l'épreuve sa jeune innocence. Ayant trouvé, dans le village voisin d'Auerbach, une jeune fille d'une beauté remarquable, il la fit venir au château et la conduisit à la chambre du prince. Il fallait pour cela traverser une cour où la petite Elisabeth jouait en ce moment avec ses compagnes. A la vue de cette étrang-ère qu'on menait chez son fiancé, elle se mit â pleurer ; et lorsqu'on lui demanda la cause de ses larmes, elle répondit : «Parce qu'ils veulent prendre l'âme précieuse de mon frère, et la perdre. » Cependant le jeune duc reposait sur son lit pendant la chaleur du jour, quand il entendit frappera la porte; aussitôt sautant en bas de sa couche et nu-pieds, il alla ouvrir. La jeune fille entra avec !e chevalier; après qu'ils se furent assis: «Damoiselle, » dit Louis, «que venez-vous faire ici? — Je n'en sais rien, monseigneur, » répondit-elle '. Alors
1. Le titre de domiceUus, domicella, dérivé du français, se donnait aux pages et aux filles d'honneur des grandes maisons. Voyez du Gange et Seguzius. Saint François, dans ses Opuscules, dit que Jésus-Christ sur la terre eut pour domicella la pauvreté.
le chevalier lui dit: «Je vous l'ai amenée pour que vous en fassiez votre plaisir, » A ces mots, le pieux et prudent prince appela un de ses chambellans, il lui dit d'apporter trois marcs d'argent pur.
Dès qu'il les eut reçus, il les donna à la jeune fille en lui disant : «Baissez votre voile, belle jeune fille, et prenez ce faible présent en guise de bénédiction, afin que vous puissiez retourner avec joie dans votre famille. » Puis, prenant à part l'indigne chevalier, il lui ordonna de reconduire cette jeune (ille à ses parents en la préservant de toute atteinte. « S'il lui arrive la moindre chose», ajouta-t-il, «je te promets que je te ferai pendre. » Le narrateur dit qu'il taira le nom de ce malheureux chevalier pour éviter le scandale. bJlisabeth, voyant partir sitôt l'étrangère, essuya ses larmes et s'en réjouit en remerciant Dieu.
Une autre fois, comme il regardait par une fenêtre à Eisenach sur une place où Ton dansait, un des assistants lui montra la femme d'un bourgeois de la ville qui se faisait remarquer par sa beauté et sa grâce ; il ajouta que si elle lui plaisait, il se chargeait de la rendre favorable uses vœux. Le prince se retourna vers lui vivement irrite : « Tais- toi, dit-il ; si jamais tu oses souiller mes oreilles par un pareil langage, je te chasserai de ma cour. Gomment oses-tu me proposer de deve-
nir complice d'an crime que je puis être appelé à juger et à punir tous les jours ' ? »
Une vertu si rare et si courageuse ne pouvait avoir pour fondement que la foi la plus active, et la pratique de tous les devoirs imposés par TÉglise.
On célébrait chaque jour, en sa présence, les saints mystères, et il y assistait avec une dévotion exemplaire. Il était le défenseur le plus zélé des droits de l'Église et des monastères, bien qu'il sût parfaitement distinguer ces droits de l'intérêt personnel de quelques prélats, comme on l'a vu par la guerre qu'il soutint contre l'archevêque de Mayence. Mais quand c'était l'injustice brutale ou l'avidité de ses vassaux laïques qui troublait la vie paisible et bienfaisante des ministres du Seigneur, il montait aussitôt à cheval pouraller défendre, la lance au poing, la cause de Dieu et du pauvre peuple -. La société dans laquelle il semblait le plus se plaire était celle des religieux ; et le but ordinaire de ses courses, en temps de paix, était l'abbaye des bénédictins de Reinhartsbrunn ^, où il avait choisi sa sépulture. Sa première visite, en y arrivant, était à l'hospice des pauvres et des pèlerins, qui était une partie essentielle de chaque
1. Rothc fixe la date de ce trait à Tannée 1226, Plusieurs autres traits de cette nature sont rapportés par les historiens.