T. I. IG
Elle mettait la plus grande sollieitode à observer les préceptes de l'Église sur les fêtes. Elle consacrait le saint temps de carême par le jeune habituel, quoique son âge l'en dispensât, ainsi que par des prières et des aumônes plus nombreuses. Mais rien ne saurait exprimer la ferveur, l'amour, la vénération pieuse avec laquelle elle célébrait ces jours sacrés où l'Église rappelle aux fidèles, par des cérémonies si touchantes et si expressives, le mystère douloureux et ineffable de notre Rédemption. Le jeudi saint, imitant ]e Roi des rois, qui à pareil jour, s'étant levé de table, déposa ses vêtements, la fille des rois de Hongrie, ôtant tout ce qui pouvait lui rappeler les pompes mondaines, se revêtait de l'habit ordinaire des pauvres mendiants, et, chaussée d'una sorte de brodequins qui paraît avoir été réservée alors aux malheureux, allait à pied faire la visite des églises. Ce même jour elle lavait humblement les pieds de douze pauvres, quelquefois de lépreux, et leur donnait à chacun douze pièces d'argent, un habit de drap et un pain blanc.
Elle passait toute la nuit du jeudi au vendredi saint en prières, et dans la contemplation de ia consommation de la Passion de Notre-Seigneur, Dès laurore du jour de la consommation du sacrifice divin, elle disait à ses suivantes : « C'est aujourd'hui un jour d'humiliation pour tous; je veux qu'aucune de vous ne me témoigne le moin-
dre respect. » Vêtue du même costume que la veille, et se conformant en tout à la coutume des pauvres femmes du pays, elle metLaiL dans sa robe quelques petits paquets de iing-e grossier , un peu d'encens et de tout petits cierg-es ; puis se rendait nu-pieds, au milieu de la foule, dans toutes les ég-lises ; et, s'ag'enouiliant devant chaque autel, elle y déposait un paquet de ling^e, de l'encens et un cierge ; après quoi elle se prosternait humblement, et passait au prochain auteL Quand elle avait ainsi achevé le tour d'une église, elle sortait sur la place, et distribuait de larg-es aumônes aux pauvres ; mais comme on ne la connaissait pas, on la foulait impitoyablement dans la presse, comme toute autre femme du peuple.
Des personnes de sa cour lui reprochaient de faire à l'église, en cette occasion solennelle, des oilrandes si mesquines, tandis que, comme princesse et souveraine, il lui appartenait de donner l'exemple de lamunifieence ; miis l'instinctcélesLe de son cœur lui disait qu'un pareil jour était mieux fêté par l'humilité que par toute autre vertu. Elle faisait violence à la générosité excessive de sa nature, pour pouvoir d'autant plus complètement se confondre avec les petits et les humbles, et o!lrir à Dieu ce sacrifice d'un cœur contrit et humilié qu'il a promis de ne jamais mépriser.
A la fête des Rogations, qui était à cette époque célébrée par des réjouissances mondaines, et sur-
tout par un grand luxe de parure, la jeune duchesse s'adjoignait toujours à la procession, vêtue de grosse bure et nu-pieds. Pendant les sermons des prédicateurs, elle prenait toujours place parmi les plus pauvres mendiantes, et suivait ainsi en toute humilité, à travers les champs, les reliques des Saints et la Croix du Sauveur '. Car, dit un de ses contemporains, toute sa gloire était dans, la Croix et la Passion du Christ; le monde était crucifié pour elle, et elle était crucifiée au monde.
Aussi le Dieu qui s'est lui-même nommé leDieu jaloux ne pouvait soufirir que le cœur de sa fidèle servante fût envahi, même pour un moment, par une pensée ou par une affection purement humaine, quelque légitime qu'en pût être l'objet. Un trait remarquable, rappelé par le chapelain Berthold, et répété par tous les historiens, nous montre jusqu'où Elisabeth et son époux portaient ces saints et délicats scrupules qui sont comme le parfum qui s'exhale des âmes élues. Une fois, tous les deux s'étaient fait saigner en même temps, et, selon la coutume d'alors, le duc avait réuni à cette occasion les chevaliers des environs, pour se réjouir avec eux et leur donner des fêtes
1. Gum quidam contra sanctorum décréta facientes pretiosis et delicatis vestibus decorantur, ipsa priuceps régis filia laneis induta, midis pedibus processionem Crucis et sanctorum reliquias sequebatur, et in prsedicatorum stationibussemper iuter pauperrimas se locabat. Theod, II, ii.
pendant plusieurs jours ', Un deces jours, comme ils assistaient à une messe solennelle dans l'église Saint- Georg-es d'Eisenach, la duchesse, oubliant la sainteté du sacrifice, fixa ses regards et sa pensée sur son époux bien-aimé qui était auprès d'elle, et resta longtemps à le contempler, en se laissant entraîner avec abandon à l'admiration de cette beauté et de cette amabilité qui le rendaient si cher à tous. Mais, quand elle fut revenue à ellemême, au moment de la consécration, le divin Époux de son âme lui manifesta combien cette préoccupation purement humaine l'avait offensé : car lorsque le prêtre éleva l'hostie consacrée pour la faire adorer au peuple, elle vit entre ses mains le Seigneur crucifié et ses plaies toutes saignantes. Consternée par cette vision, elle reconnut aussitôt sa faute, et tomba le visage contre terre, toute baignée de larmes, devant l'autel pour en demander pardon à Dieu. La messe étant finie le landgrave, habitué sans doute àjla voir ensevelie dans
1. Hcrin. Fritz. C'était, au iri03-eu âge, une atîaire importante etsolennelie que de ?e faire saigner. Quand l'opération réussissait heureusement, on en remerciait Dieu, et on se réunissait avec ses amis dans un festin. Les princes et seigneurs eu faisaient le prétexte de grandes réjouissances. Pour les époux et les fiancés, c'était l'occasion d'un usage touchant. Le jeune homme allait chez celle qu'il aimait, lui demander du bon sang. La fiancée baisait et bénissait la plaie. Le bienheureux Henri Suso demandait ce bon sang à la sainte Vierge. Voyez sa vie, éd. Diepenbrock, p. 130.
ses méditations, sortit avec toute sa cour ; et elle resta seule et ainsi prosternée jusqu'à l'heure du dîner. Cependant, le repas préparé pour les nombreux convives étant prêt etpersonae n'osant troubler la duchesse dans sa prière, le duc lui-même vint la trouver, et lui dit avec une grande douceur : « Chère sœur, pourquoi ne viens-tu pas à table, et pourquoi nous fais-tu attendre si longtemps? » A sa voix, elle leva la tète et le regarda sans rien dire ; et lui, voyant ses yeux rouges comme le sang, à cause de l'abondance et de la violence de ses larmes, lui dit, tout troublé : « Chère sœur, pourquoi as-tu tant pleuré, et si amèrement? » Et aussitôts'agenouillantà côté d'elle, et ayant écouté son récit, il se mit à pleurer et à prier avec elle. Après un certain temps, il se leva et dit à Elisabeth : « Ayons confiance en Dieu ; je t'aiderai à faire pénitence et à devenir meilleure encore que tu n'es. » Mais comme il vit qu'elle était trop accablée de tristesse pour paraître au milieu de la cour, il essuya ses propres yeux, et alla rejoindre ses convives, tandis que la duchesse continuait à pleurer sa faute.
Cette jeune et pieuse princesse avait donc reçu du Ciel le don des larmes, de ces larmes douces et rafraîchissantes qui révèlent au fond de l'âme la présence d'un trésor inépuisable de grâces et de consolations d'en haut. Les compagnes de sa vie racontent que ses larmes, quelque abondantes
qu'elles fussent, n'altéraient en rien la beauté de son visag-e. Ce n'était pas, du reste, une grâce qui kii fût spéciale : c'était tout son siècle, tout le peuple catholique de ces temps heureux, qui la possédait, en même temps que sa foi ardente et simple. Elles en connaissaient la précieuse vertu, ces ferventes g-énérations qui honoraient dun culte si touchanl la divine larme que Jésus avait laissé tomber sur le sépulcre de son ami '. Il y avdit des larmes au fond de toute la poésie ^ et de toute la piété des hommes du moyen âg-e. Ce sang de l'âme, comme disait saint Augustin, cette eaw rf^* cretw", comme l'appellent nos vieux romans 3, coulait à flots de leurs yeux ; c'était pour les âmes simjles et pieuses en quelque sorte une formule de prières, un culte à la fois intime et expressif, une tendre et silencieuse ollrande qui les associait à toutes les douleurs et à tous les mérites de
1. On voit eucore à, Vendôme, dans la belle église de la Trinité, l'autel où était vénérée la sainte Larme, c'est-à-Jire une de celle? que Jésus avait versées sur le tombeau de Lazare [et lacnjmatus est Jésus. Joan. xi. 33), avec cette inscription : & Ad bustum amici Cliristus olim liens dedii testem hanc ainorisquo et doloris lacrymam » L'illustre Mabillou a publié un traité spécial pour défendre l'aulhenticité de cette sainte relique, qui a été contestée par TiiLers, écrivain presque oublié aujourd'hui, grâce au ciel, mais dont l'influence a été très funeste.
2. Voy. les Contes de Grimm. la Lôijendo du sainte Catherine et du chevalier, «te, etc.