‹ Histoire de Sainte Elisabeth de Hongrie, duchesse de Thuringe (volume 2)Chapitre 66 sur 74 · Biau liouK siri3, iou irai · texte numérisé non relu

Biau liouK siri3, iou irai

Et votre volonté forai ;

lieu d'eux, et les salua avec cordialité et avec g-aieté; puis elle leur tint des discours plus doux que le miel; tellement qu'ils se trouvèrent plus nourris de ce qu'elle leur disait que par tous les mets du festin. Le seigneur, enchanté d'avoir vu cette Elisabeth qu'il désirait tant connaître, prit congé ; le duc l'accompagna pendant un certain temps, puis revint en toute hâte auprès de sa femme, et lui demanda d'où elle avait eu cette parure. Elle ne put le lui cacher. Alors le pieux prince s'écria: « En vérité, c'est un bien bon Dieu que le nôtre ! Il y a du plaisir à servir un maître si bon, qui vient si fidèlement au secours des siens. Moi aussi je veux dès à présent être à toujours et de plus en plus son valet \ »

L'année suivante, en 1222, conformément à l'invitation que les envoyés du roi André leur avait faite en son nom, le duc Louis conduisit Elisabeth en Hongrie. Il confia la garde de ses États, pendant son absence, aux comtes de Muhlberg, de

Cargiaat folie ie feroie

Se de reins vous contredisoie.

Vostro sui, si vous sui donée,

Et loiauté vous ai portée,

Et ferai des or en avant.

Sire, testot votre commant :

Carie ne le dois contredire.

Vous estes, après Dieu, me sire.

Le moine Robert.

1 M. Stœdier, dans sa traduction alleinaiide de notre histoire, cite plusieurs textes qui rapportent à Timpressiou faite sur le duc par ce miracle sa résolution de prendre la croix.

DE SAINTE ELISABETH DE HONGRIE 3i3

Gleichen et autres, et se fit accompagner des comtes de Stolberg-, de Schwartsbourg-, de Besenbourg-, de Beichlingen et d'une foule de seigneurs parmi lesquels on remarquait Rodolphe de Yarilla, fils du sire Gauthier, qui avait été chercher Elisabeth en Hongrie onze ans auparavant. 11 avait succédé à son père, non seulement dans ses fonctions de grand échanson, mais surtout dans son féal dévouement à la duchesse. Celle-ci avait pour compagnes dans ce voyage les épouses des comtes que nous venons de nommer et un grand nombre de nobles dames et demoiselles. Le roi André reçut sa fille et son gendre avec ime vive joie ; ils restèrent assez longtemps à sa cour, et assistèrent à beaucoup de fêtes et de tournois qui furent donnés en leur honneur, et où les chevaliers thuringiens se distinguèrent particulièrement. Ils assistèrent aussi aux secondes noces au roi, qui se remaria avec Yolande de Courtenay, fille de l'empereur français de Gonstanlinople. André, à cette occasion, les combla de présents, et leur donna surtout des pierres précieuses de la plus grande valeur. Tous les chevaliers, toutes les dames de leur suite, et jusqu'aux moindres domestiques, reçurent du roi des dons très riches. 11 fit même construire une voilure d'une forme particulière, pour contenir tout l'or et les bijoux que sa fille devait emporter avec elle, (juand le moment du départ fut arrivé, le roi les mena à

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uae grande chasse, car le duc Louis était grand chasseur. Puis ils se séparèrent et le duc ramena heureusement en Thuring-e sa femme, sa suite et ses nouvelles richesses.

Quelque temps après son retour, le duc maria sa sœur, la belle Ag-nès, compagne d'enfance d'ÉUsabeth, à Henri, duc d'Autriche ^ ; et, soit à cette occasion, soit pour fêter son retour dans ses États, il donna à la Wartbourg un grand festin, auquel il convia tous les comtes et les principaux seig'neurs de son duché, avec leurs femmes. Gomme on allait se mettre à table, on remarqua l'absence de la duchesse, qui n'était pas venue, selon la coutume, prendre de l'eau pour se laver les mains avec les hôtes de son mari. Ils déclarèrent tous qu'ils ne voulaient point commencer jusqu'à ce que la duchesse fût arrivée. Cependant ÉUsabeth, en venant de l'ég-lise à la salle du festin, avait vu couché sur les marches de l'escalier un pauvre malheureux presque nu, et d'un air si malade et si faible, qu'elle s'étonna de ce qu'il avait pu, dans un pareil état, monter de la ville au château. Dès qu'il l'aperçut il la conjura de lui donner quelque aumône en l'honneur du Christ. Elle lui répondit qu'elle n'en avait pas le temps, qu'elle lui enverrait à manger du festin. Mais le

1. Agnès fut grand'mère de ce jeuue Frédéric, duc Je Bade- Autriche, qui mourut sur l'échafaud avec Conradiade Souabe.

pauvre insistait toujours avec de grands cris pour qu'elle lui donnât quelque chose sur le champ, jusqu'à ce que la duchesse, se laissant vaincre par la pitié, ôta le précieux manteau de soie dont elle était couverte et le jeta au mendiant. Celui-ci, l'ayant pris, le roula à la hâte et disparut subitement. Elisabeth, n'ayant plus que sa robe sans manteau, ce qui était tout à fait contraire à l'usage du temps, n'osa plus entrer dans la salle du festm, et retourna dans sa chambre où elle se recommanda à Dieu, Mais le sénéchal, qui avait vu tout ce qui s'était passé, alla aussitôt le raconter au duc devant tous les convives, en lui disant : « Voyez, Monseigneur, si ce que notre très chère dame la duchesse vient de faire est raisonnable! Tandis que tant de nobles seigneurs sont ici à l'attendre, elle s'occupe d'habiller des pauvres, et vient de donner son manteau à un mendiant. » Le bon landgrave dit en riant : « Je vais voir ce qui est, elle nous viendra tout de suite. » Quittant pour le moment ses hôtes, il monta chez elle et lui dit : « Sœur bien-aimée, ne viens-tu pas dîner avec nous? nous serions depuis longtemps à table, si nous ne t'avions attendue. — Je suis toute prête à faire ce que tu veux, mon frère chéri, », réponditelle, a Mais où est donc, ^> reprit le duc, « le manteau que tu avais en allant à l'église? — Je l'ai donné, mon bon frère. » dit-elle; « mais si cela t'est égal, je viendrai comme je suis. » A ces

mots, une de ses femmes de chambre lui dit : « Madame, en venant ici, j'ai vu votre manteau pendu à un clou dans l'armoire ; je vais vous le chercher. » Et aussitôt elle revint avec le même manteau ffue le pauvre venait d'emporter. Elisabeth se mit un instant à genoux, et remercia Dieu à la hâte. Puis elle alla au festin avec son mari. Tandis que tous les chevaliers, et notamment le duc d'Autriche et sa jeune épouse, se livraient à la joie, le landgrave Louis était sérieux et recueilli, car il pensait en lui-même à toutes ces grâces si nombreuses que Dieu conférait à son Elisabeth. « Qui pourrait douter, » ajoute un de ses pieux et naïfs historiens, « que ce ne fût un ange du ciel qui rapporta le manteau, et le Christ lui-même qui prit la figure d'un mendiant nu, pour éprouver sa bien-aimée Elisabeth, comme autrefois le glorieux saint Martin? Il avait ainsi paré sa chère fleur Elisabeth, ce lis de pureté et de foi, comme n'avait pu l'être Salomon dans toute sa gloire '. » Mais Dieu réservait à ce noble et pieux couple une grâce encore plus douce et plus chère à leurs cœurs. La plus précieuse bénédiction du mariage ne pouvait être refusée par le Tout-Puissant à ces

1. Sic Pater cœlestis suum liliuin Elisabeth vestivif, qaomodo uec Salomoniuomni gloria suapotuit operiri.Tlieod., I. c. Ce manteau fut conservé jusqu'au quinzième siècle cliez les Franciscains d'Eisenacb, qui en avaient fait un ornement pour la messe.

deux époux, qui offraient à tous les yeux le modèle d'une union chrétienne. Il donna donc à sa fidèle servante la grâce de la fécondité, comme pour la récompenser dès ici-bas de la pureté de son âme et de son corps.

En 1223, Elisabeth, étant âgée de seize ans, devint mère pour la jiremière fois. A l'approche de ses couches, elle s'était fait transporter au château de Creuzburg, sur la Werra, à quelques lieues d'Eisenach. Elle y était bien plus tranquille qu'à Wartbourg-, et s'y trouvait encore plus rapprochée de son mari, qui était ailé tenir les Ktats de la Hesse à Marbourg-. Beaucoup de nobles dames vinrent pour l'assister, et la veillèrent nuit et jour. Le '28 mars, trois jours après l'Annonciation de Notre-Dame, elle mit au monde son premier-né. Le duc n'avait pu quitter à temps Marbourg, ce fut là (ju'on vint lui annoncer qu'il lui était né un fils. Louis, au comble de la joie, récompensa richement le messager, et partit surle-champ pour rejoindre la jeune mère. Il arriva assez à temps pour voir baptiser l'enfant, et lui doima le nom de llermann, en mémoire de son père. Pour manifester la satisfaction que lui causait la naissance de ce fils, il fit construire en pierre le pont de bois qui conduisait à la ville de Creuzburg. Ce pont existe encore avec une belle chapelle golhiqueconsacréeà saint Liboire, évéque du Mans.

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Un an après (1224:, la duchesse étant à la Wartbourg-, d'où le duc n'avait pas voulu lui permettre de s'éloig"ner afin qu'il pût être toujours auprès d'elle, accoucha d'une fille qui fut nommée Sophie, comme la duchesse mère. Cette princesse épousa depuis le duc de Brabant, et fut la tig'e de la maison actuelle de Hesse.

Elisabeth eut encore deux autres filles; la seconde fut également nommée Sophie, et la troisième, née après la mort de son père, Gertrude : toutes deux furent consacrées à Dieu dès le berceau, et prirent le voile des épouses du Seigneur.

Fidèle en tout à l'humilité et à la modestie qu'elle s'était prescrites, Elisabeth conserva scrupuleusement ces vertus au milieu des joies de la maternité, comme elle l'avait fait au milieu des magnificences souveraines. Après chacune de ses couches, quand le moment de ses relevailles était arrivé, au lieu d'en faire, comme c'était l'usage, l'occasion de fêtes et de réjouissances mondaines, elle prenait son nouveau-né entre ses bras, sortait secrètement du château, vêtue d'une simple robe de laine ' et, nu-pieds, elle se dirigeait vers une église éloignée, celle de Sainte-Catherine, située hors des murs d'Eisenach. Ladescente était longue

1. A son retour, elle donnait toujours la robe qu'elle avait portée à une pauvre mère récemment accouchée comme elle-même. Theod., Jean Lefebvre, etc.

et rude, le chemin rempli de pierres aiguës qui déchiraient et ensang-lantaient ses pieds délicats. Elle portait elle-même pendant le trajet son enfant, comme avait fait la Vierg'e sans tache ; et arrivée à l'église, elle le posait sur l'autel avec un cierge et un agneau, en disant : « Seigneur Jésus- Christ, je vous offre, ainsi qu'à votre chère mère Marie, ce fruit chéri de mon sein. Voici, mon Uieu et mon Seigneur, que je vous le rends de tout mon cœur, tel que vous me l'avez donné, à vous qui êtes le souverain et le père très aimable de la mère et de l'enfant. La seule prière que je vous fais aujourd'hui et la seule grâce que j'ose vous demander, c'est qu'il vous plaise de recevoir ce petit enfant, tout baigné de mes larmes, au nombre de vos serviteurs et de vos amis, et de lui donner votre sainte bénédiction. »

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