COMMENT LE BON DUC LOUIS PROTEGEAIT SON PEUPLE
Liberabit pauperem a potente, pauperem cui non erat adjutor.
Ps. LXXI, II.
Indutus est justitia ut lorica, ut galea salutis in capite ejus : indutus est vestimentis ultionis, et opertus est quasi pallio zeli...
Quia ego 1 ominus diligens judiciura, et odio habeus rapinain.
Ps. LXi, 17 ; Lix, 8.
Dans la vie de ces deux saints époux, tout démontre la profonde sympathie qui les unissait, et à quel point ils étaient dignes l'un de l'autre. Nous avons vu la duchesse employer toute lénerg-ie et l'ing-énieuse tendresse de son âme au soulagement des malheureux qui se trouvaient à sa portée ; il nous reste à montrer comment le duc Louis consacrait son courage et ses talents militaires à la défense des intérêts du peuple que Dieu lui avait confié. Cet amour inné de la justice, que nous avons signalé déjà comme sa principale vertu, lui donnait un sentiment si profond des droits de ses
sujets, et une sympathie si généreuse pour les injures, que ces motifs seuls le déterminaient à des expéditions lointaines et coûteuses, dont la cause étonnait profondément ses voisins et ses vassaux. Ainsi, en 1225, le duc apprit que quelques-uns de ses sujets, qui trafiquaient avec la Pologne et les autres pays slaves, avaient été volés et dépouillés auprès du château Lubanstk ou Lubitz, en Pologne. Il demanda au duo de Pologne, pour ces infortunés, une réparation qui lui fut refusée. Alors il convoqua, pour le jour de la Dispersion des Apôtres ', une armée considérable de Ilessois, de Thuringiens et de Franconiens, en y comprenant les chevaliers de l'Osterland. Il la conduisit secrètement jusque sur les bords de l'KIbe, sans annoncer le but de sa marche. Arrivé à Leipzig, il s'y adjoignit les chevaliers saxons de son palatinat, et beaucoup d'hommes d'armes de la Misnie, car il était tuteur du jeune margrave de cette province, son neveu. Alors seulement il déclara qu'il comptait aller jusqu'en Pologne, pour assiéger le château de Lubantsk, et venger l'injure faite à ses pauvres sujets. Ce fut un étonnement général parmi les chevaliers, qui ne pouvaient concevoir
1. Cette fête, qui se trouve Jaus les aucieus caleudriers dès le ueuvième siècle, était fixée au 13 juillet. Elle avait pour but de célébrer le départ des apôtres pour leurs dlfl'éreutcs missions après l'ascension de Notre-Seigneur et la descente du Saint-Esprit. Elle se célèbre encore en .\llemague et dans les diocèses de la Lorraine.
qu'il voulût aller si loin pour une simple affaire de négociants. Comme il ne se laissait ébranler par aucune de leurs remontrances, beaucoup d'entre eux eurent envie de se retirer; mais la honte, et peut-être la crainte de sa sévérité, Jes retint. Force leur fut donc de le suivre jusqu'en Pologne, oij il entra à la tète de son armée et précédé d'une avant-g-arde de trois mille cinq cents hommes d'élite, qui arrivèrent trois jours avant lui devant Lubantsk. Ils brûlèrent la ville et investirent le château en l'attendant. Le duc de Pologne fut extrêmement surpris d'apprendre qu'un landgrave de Thuringe était venu de si loin envahir son pays, à la tête d'une si puissante armée, et lui envoya des offres de satisfaction pécuniaire ; mais Louis les repoussa, en lui disant qu'il aurait dû les faire lorsqu'il lui écrivit à l'amiable, avant de se mettre en campagne; et qu'il ne voulait pas avoir fait une si longue route pour rien. Puis étant arrivé devant Lubantsk, il en pressa vivement le siège. Le prince polonais lui envoya alors un évêque, pour lui adresser de nouvelles et plus fortes représentations. Cet évêque lui dit qu'il ne devait pas oublier que les Polonais étaient aussi de fameux guerriers, et que, s'il ne s'en retournait pas sans délai, le duc de Pologne viendrait le lundi d'ensuite avec toute son armée, et exterminerait tous ces Allemands. A quoi le landgrave reprit qu'il serait charmé de faire la connaissance du duc, et
DE SAINTE ELISABETH DE HONGRIE .jZô
quïl resterait huit jours après le lundi fixé, afin de voir un peu quelle sorte de g^ens c'étaient que les Polonais. Alais ni le duc ni ses Polonais ne parurent. Après quelques assauts, le château se rendit : et Louis, après lavoir rasé, s'en retourna chez lui, en laissant dans toute l'Allemag-ne orientale l'opinion la plus favorable sur sa justice, son courage et son amour du pauvre peuple.
Quelque temps après, le duc se mit en campagne pour une cause qui parut encore plus insignifiante; mais cet incident donne une idée si juste Je la bonté et de la popularité de son caractère, ainsi que des mœurs de cette époque, que nous le racontei'ons en détail. Deux ou trois ans auparavant, à la foire annuelle d'Eisenach, comme le duc était descendu dans la ville et s'amusait à voir les boutiques et les étalages, il vit un pauvre colporteur qui n'avait qu'une fort petite pacotille, et qui vendait des dés, des aiguilles, des cuillers, des images de plomb et de petits bijoux de femme. Le duc lui demanda s'il avait de quoi se nourrir avec ce petit négoce : « Eti ! monseigneur, répondit le colporteur, j'ai honte de mendier, et je ne suis pas assez fort pour travailler à la journée ; mais, si je pouvais seulement aller en sûreté d'une ville à l'autre, je pourrais, avec la grâce de Dieu, gagner ma vie avec ce petit magot, et même faire en sorte qu'au bout de l'année il vaudrait une fois de plus qu'au commencement. » Le bon duc.
touché de compassion, lui dit : « Eh bien ! je te donnerai mon sauf-conduit pendant un an ; tu ne payeras ni octrois ni péages dans toute l'étendue de mon domaine. Combien estimes-tu ton paquet? — Vingt schelling-s, » répondit le colporteur. « Donnez -lui dix schelling-s, » dit le prince à son trésorier, qui l'accompag-nait, « et faites-lui expédier un sauf-conduit avec mon sceau, h Puis, se retournant vers le colporteur; « Je veux me mettre de moitié dans ton commerce ; promets-moi (jue tu seras fidèle compagnon, et moi je te tiendrai quitte de tout dommage. » Le pauvre colporteur fut au comble de la joie, et se remit en course avec confiance et succès. Au nouvel an, il revint trouver son noble associé à la Wartbourg-, et lui montra tout son paquet, qui s'était beaucoup accru. Le landgrave y prit quelques petits objets, qu'il donna à ses domestiques. A chaque premier jour de l'an, le colporteur; revenait à la Wartbourg, pour faire part au prince des accroissements de son petit fonds, qui devint bientôt si considérable, qu'il ne put plus le porter sur \o dos. Aussi acheta-t-il un âne, fit deux ballots de sa marchandise, et se mit à faire des tournées de plus en plus longues et productives.
Or il arriva que, vers la fin de l'année 1225, le colporteur avait été à Venise, où il avait acheté une foule d'objets étrangers et précieux : force bagues, bracelets et broches pour la poitrine des
femmes, des couronnes et des diadèmes en pierres précieuses, des coupes et des miroirs en ivoire, des couteaux, des lan^çues de couleuvres, des chapelets de corail, etc. Gomme il se disposait à regagner la Thuringe, afin de se trouver à la Wartbourg pour la nouvelle année, selon sa coutume,il arriva à Wurtzbourg en Franconie, oii il exposa en vente sa marchandise. Certains Franconiens qui vinrent le voir y trouvèrent plusieurs bijoux fort à leur gré, et qu'ils auraient bien voulu donner à leurs femmes ou à leurs amies, mais sans payer cependant. C'est pourquoi ils firent guetter le départ du colporteur, et se mirent en embuscade pour l'attendre à quelque distance de la ville, puis fondirent sur lui comme il passait, et lui enlevèrent son âne et sa marchandise. Il eut beau leur montrer le sauf-conduit du landgrave de Thuringe, ils s'en moquèrent, et voulurent même le lier et l'emmener avec eux. Ce ne fut qu'avec peine qu'il s'échappa de leurs mains. Il s'en vint tout triste à Eisenach trouver son seigneur associé, il lui raconta son malheur. « Mon cher compère, lui dit en riant le bon prince, ne te mets pas tant en peine de la perte de notre marchandise ; prends un peu de patience, et laissemoi le soin de la chercher. » Aussitôt il convoqua les comtes, les chevaliers et les écuyers des environs, et même les paysans, qui combattaient à pied, se mita leur tète, entra sans délai en Fran-
conie, et dévasta tout le pays jusqu'aux portes de Wurtzbourg-, en s'enquérant partout de son âne. A la nouvelle de cette invasion, le prince-évêque de Wurtzbourg' lui envoya demander ce que voulait dire une semblable conduite. A quoi le duc répondit qu'il cherchait un certain âne à lui, que les hommes de l'évêque lui avaient volé. L'évêque fit aussitôt restituer l'âne et son bag-age, etle duc s'en retourna tout triomphant chez lui à la grande admiration du peuple dont il prenait ainsi la défense. Mais, pendant qu'il était ainsi occupé, il reçut de l'empereur Frédéric II l'invitation de venir le rejoindre en Italie. Il partit aussitôt, et franchit les Alpes avant la fin de l'hiver. Il fit avec l'Empereur toute la campagne contre les Bolonais et les autres villes insurgées, et se trouva à la grande diète de Crémone à Pâques 1226. L'Empereur fut si satisfait de son courage et de son dévouement, qu'il lui accorda l'investiture du margraviat du Misnie, dans le cas où la postérité de sa sœur Judith, veuve du dernier margrave, s'éteindrait, et en même temps celle de tout le pays qu'il pourrait conquérir en Prusse et en Lithuanie, où il nourrissait le projet d'aller porter la foi chrétienne ^ .
l.Ce projet fut exécuté peu d'anuées plus tard par l'ordre Teutonique, dont Conrad, frère du duc Louis, était l'un des principaux chefs ; on peut donc croire que les plans de l'époux d'Elisabeth n'ont pas été sans quelque influence sur cet événement, l'un des plus importants du moyen âge par ses suites. — (Berthold. Mss. Goth. Sagittarius, etc.)