‹ Histoire de Sainte Elisabeth de Hongrie, duchesse de Thuringe (volume 2)Chapitre 69 sur 74 · A SES CHERS MOINES DE REYNIIARTSBRUNN · texte numérisé non relu

A SES CHERS MOINES DE REYNIIARTSBRUNN

Conâdit in ea cor viri sui.

Prov. XXXI, II. In tribus placitum est spi; itui raeo... concordia fratrum, et ainor proximorum, et vir et mulier bene sibi consentientes.

Eccl., XXV, I, 2.

Cependant le duc Louis, informé sans doute des maux qui afflig'eaient son pays, demanda congé à l'Empereur pour retourner chez lui, et l'obtint. Il partit le 22 juin 1220, et s'en vint coucher à Crémone la veille de la Saint-Jean, comme on allumait des feux sur toutes les hauteurs. Après avoir heureusement franchi les Alpes, il vint prendre gîte chez un prince que les historiens ne nomment pas, mais qui était son proche parent et son ami '. Il y fut reçu avec empressement et magnilicence ; et après un festin abondant, embelli parla musique et le chant, on le conduisit à sa chambre à coucher,

1. C'était probablement un duc de liavièrc de la maison de sa mère.

OÙ le prince, curieux d éprouver la vertu de son hôte, avait fait placer dans son lit une jeune femme d'une g-rande beauté. Mais le jeune duc dit aussitôt à son fidèle échanson, le sire de Varilla : « Éloigne tranquillement cette jeune femme, et donnelui un marc d'argent pour s'acheter un manteau neuf, afin que le besoin ne la fasse plus s'exposer au péché. Je te dis en toute sincérité que quand même l'adultère ne serait pas un péché contre Dieu ni un scandale aux yeux de mes frères, moi je n'y songerais jamais, uniquement pour amour de ma chère ÉUsabeth, et pour ne pas la contrister ni troubler son âme. » Le lendemain matin, comme le prince commençait à plaisanter à ce sujet, Louis lui répondit : « Sachez, mon cousin, que pour avoir l'empire romain tout entier, je ne com mettrais pas un tel péché. » Puis, ayant continué sa route, il arriva le 2 juillet à Augsbourg, où il resta quinze jours pour faire valoir la cause du jeune Henri, fils de l'Empereur, auprès du duc de Bavière, et pour obtenir de lui qu'il consentît à recevoir ce jeune prince à sa cour. Ayant réussi dans cette négociation, il repartit pour laThuringe, passa le Mein à Schweinfurt, où il fut reçu avec de grands honneurs par la bourgeoisie ; mais après souper on vint l'avertir que le comte Poppon de Henneberg, son plus mortel ennemi, projetait de l'attaquer et de le surprendre pendant la nuit. Pour éviter ce danger, il repartit aussitôt, voyagea

toute la nuit, et arriva à la Wartbourg- le lendemain, qui était un vendredi, vers l'heure de none.

Cependant la nouvelle de l'approche du prince bien-aimé avait répandu dans toute la Thuringe une immense joie. Tous ces pauvres afiamés voyaient, dans le retour de leur père et de leur généreux protecteur, comme le signal de la fin de leurs maux. Sa mère, ses jeunes frères se réjouirent aussi vivement; mais la joie dÉlisabeth dépassa celle de tous les autres. C'était la première absence prolongée qu'avait faite cet époux qui lui étaitsi cher, et qui seul la comprenait et sympathisait avec tous les élans de son âme vers Dieu et une vie meilleure. Elle seule aussi, avec ce merveilleux instinct que Dieu donne aux âmes saintes, avaitsondé toute la richesse de l'âme de son époux, tandis que le reste des hommes lui attribuait toujours des sentiments et des passions semblables à celles des autres princes de son temps.

Les principaux officiers de la maison ducale, et notamment le sénéchal et le maréchal, crciignant la colère de leur seigneur quand il apprendrait l'emploi qui avait été fait de ses trésors et de ses provisions, allèrent au-devant de lui et lui dénoncèrent les folles largesses de la duchesse, en lu racontant comment elle avait, malgré tous leurs elforts, vidé tous les greniers de la Wartbourg, et dissipé tout l'argent qu'il avait laissé à leur garde. Ces plaintes, dans un pareil moment, ne tirent

qu'irriter le duc, qui leur répondit : « Ma chère %mme se porte-t-elle bien? Voilà tout ce que je veux savoir; que m'importe le reste?» Puis il ajouta : « Je veux que vous laissiez ma bonne petite Elisabeth faire autant d'aumônes qu'il lui plaît, et que vous l'aidiez plutôt que de la contrarier ; laissez-lui donner tout ce qu'elle veut pour Dieu, pourvu seulement qu'elle me laisse Eisenach, la Warthourg- et Naumbourg. Dieu nous rendra tout le reste quand il le trouvera bon. Ce n'est pas l'aumône qui nous ruinera jamais. » Et aussitôt il se hâta d'aller rejoindre sa chère Elisabeth. Quand elle le revit, sa joie ne connut plus de bornes ; elle se jeta dans ses bras et le baisa mille fois de bouche et de cœur. « Chère sœur, » lui dit-il aussitôt pendant qu'il la tenait embrassée, « que sont devenus tes pauvres gens pendant cette mauvaise année? » Elle lui répondit doucement : « J'ai donné à Dieu ce qui était à lui, et Dieu nous a gardé ce qui est à toi et à moi. »

Une tradition ajoute que, comme le duc se promenait en long et en large avec elle dans sa grande salle, il vit entrer le blé de toutes parts, sous les portes, tellement qu'on marchait dessus. Ayant demandé au sénéchal d'aller voir d'où cela venait, celui-ci répondit que les coffres étaient tellement pleins de blé, que le grain en débordait et ruisselait sur le plancher. Alors il remercia Dieu avec sa femme. Puis le sire de Varilla raconta

à la duchesise ce qui s'était passé chez le prince, où la fidélité de son époux avait été mise à l'épreuve ; et aussitôt elle se mit à genoux et dit: « Seigneur, je ne suis pas digne d'avoir un si bon mari ; mais aidez-nous tous deux à observer la sainteté du mariage, afin que nous puissions vivre éternellement ensemble auprès de vous. »

A peine revenu dans ses foyers, ce noble et pieux prince recommença à s'occuper des intérêts de ses sujets. Pendant qu'il veillait avec prudence et intelligence, aux importantes négociations que l'Empereur lui avait confiées malgré son extrême jeunesse, il avait toujours lépée à la main pour défendre les moines et les pauvres. Ainsi, tout en servant de médiateur entre l'Empereur et le roi Ottocar de Bohême et en traitant du mariage de la fille de ce souverain avec le jeune roi des Romains, Henri, il se mit à parcourir ses États pour découvrir et réparer tous les dommages qui avaient pu être commis pendant son absence envers le pauvre peuple. Plusieurs chevaliers de rOsterland, qui avaient oppressé leurs vassaux et troublé la sécurité publique, prirent la fuite en apprenant son arrivée : il fit occuper leurs châteaux et fit détruire de fond en comble ceux de Sultzetde Kalbenriici-; '.

1. Bertbold. Mss. Ce chapelain, qui évidemment accompagna son seigneur dans toutes ses expéditions, nous eu a laissé UQ récit détaillé.

II alla aussi le plus tôt possible visiter sa chère abbaye de Reynhartsbrunn, L'abbé se plaignit à lui de ce qu'un seigneur voisin, celui de Saltza, avait profité de son absence pour usurper un terrain appartenant aux. religieux, sur la montagne dite Aldenberg, qui domine la vallée où le monastère est situé, et qu'il y avait bâti un réduit fortifié, d'où il vexait continuellement les religieux et leurs sujets. Ce fut un samedi soir que le landgrave arriva et qu'il entendit cette plainte. Il fit aussitôt écrire au bailli de la Wartbourg et à celui d'Eisenach qu'ils eussent à se trouver à l'abbaye le lendemain matin avant le jour, avec les hommes d'armes et des échelles pour escalader. Le dimanche, dès l'aube, il entendit une messe basse, dit à l'abbé de ne pas faire porter la croix ni chanter la grand'messe jusqu'à son retour, puis monta à cheval et alla au-devant de ses soldats, qu'il conduisit sur-le-champ à l'attaque du château. La surprise fut complète : les murailles furent escaladées, et le sire de Saltza lui-même fait prisonnier; le duc le fit enchaîner et mener à pied à l'abbaye : à peine arrivé, il fit sortir la croix et se mit à la suite de la procession habituelle de la messe, tandis que le chevalier usurpateur et ses soldats étaient conduits enchaînés devant la croix. Le chantre entonna le verset : Domine, tu humiliasti sicut vulneratum siqyerbum; et tous les religieux répondirent : In bracMo virtutis tuœ

dispersisHinimicos tuos. Après la messe le duc fit jurer au duc de Saltza qu'il renoncerait à toute entreprise ultérieure contre le monastère, et puis le relâcha, après avoir donné l'ordre de raser immédiatement le château qui avait été pris le matin.

Le bon prince redoutait par-dessus tout d'être à charge au monastère; il y avait établi une cuisine et une cave spéciales pour l'usage de sa maison pendant le temps qu'il y passait, et y laissait toujours en s'en allant des restes si considérables, que le couvent entier y trouvait de quoi se nourrir pendant trois jours. Mais le dimanche de l'expédition contre le sire de Saltza, l'abbé le pria de prendre son repas avec lui et lui donna un riche et abondant festin. En se levant de table, le duc prit à part son trésorier et lui ordonna de payer tout largement. Le trésorier alla trouver les moines et voulut leur donner de l'argent; mais ils refusèrent opiniâtrement de le prendre, comme il convient à des religieux bien nés, dit l'aumônier qui nous a. laissé le récit de cette scène. « Cher seigneur trésorier, » dirent-ils, « tout ce que nous pouvons faire, pauvres moines que nous sommes, est à la disposition de notre bon seigneur, et non seulement aujourd'hui, mais toutes les fois qu'il le désirera; nous ne voulons donc pas de son argent. » Le trésorier n'insista pas, et partit avec le duc; mais celui-ci, à moitié chemin d'Eisenach. se retourna vers lui, et lui demanda s'il avait bien

exécuté ses ordres. Le trésorier raconta ce qui s'était passé; à quoi le duc vivement irrité répondit : « Puisque tu n'as pas voulu payer de mon argent ce que j'ai dépensé, tu le payeras du tien. » Et le pauvre homme fut obligé de retourner à Reynhartsbrunn et de payer de sa propre bourse jusqu'au dernier liard.

Peu de temps après, l'abbé de ce même monastère fit savoir au duc que certaines Jionorables gens de Franconie lui avaient enlevé une barrique de vin et six chevaux. Le duc leur écrivit pour les sommer de restituer sans délai le bien volé ; et, comme ils n'eurent aucun égard à sa réclamation, il entra aussitôt en Franconie à la tête d'une armée, ravagea les biens des coupables, et les obligea de venir nu-pieds, en chemise et la corde au cou, faire amende honorable au couvent. Il les relâcha ensuite, mais après qu'ils se furent engagés à envoyer au couvent une grande quantité de bon vin et plusieurs bons chevaux.

A peu près vers cette époque, il y eut une grande cour ou assemblée de princes à Merseburg, où se réunirent la plupart des seigneurs de Misnie, de Saxe et de la Marche brandebourgeoise. Ceux de Hesse et de Thuringe s'y rendirent aussi guidés par l'exemple de leur duc Louis, qui y mena son Elisabeth, accompagné d'une cour nombreuse. Un trait qui peint bien les mœurs de l'époque signala cette réunion. Un chevalier tliu-

ringien, très renommé par sa valeur et sa piété, le sire Gauthier de Settelstu'dt, ami et officier du duc Louis, y suivit son suzerain; il conduisait avec lui une demoiselle d'une grande beauté, montée sur un destrier superbe, et avec un beau faucon sur le poing-. Le long- de sa route, il s'arrêtait de trois en trois milles pour jouter contre tout venant, à condition r[ue, s'il était désarçonné, son adversaire victorieux lui enlèverait son armure et ses équipag-es, le palefroi et le faucon de la demoiselle, et que la dempiselle elle-même serait oblig^ée de se racheter moyennant un anneau d'or. Si, au contraire, le sire Gauthier avait le dessus, c'était le vaincu qui devait offrir un anneau d'or à la demoiselle. Il y eut de grandes contestations entre les chevaliers, à chaque halte du sire de Settelstœdt, pour savoir qui aurait l'honneur de jouter avec lui; il fallut, pour les mettre d'accord, qu'il désignât chaque fois lui-même celui d'entre les concurrents qui devait engager le combat.

Il fit ainsi le voyage de Merseburg et le retour sans être jamais vaincu; et, en revenant de Thuringe, sa demoiselle avait à chaque doigt de ses deux mains un anneau payé par un chevalier vaincu. Le sire Gauthier fit hommage des dix anneaux aux dames et aux filles d'honneur de la duchesse Elisabeth, ce qui les réjouit fort ; et toutes, ainsi que leur maîtresse, le remercièrent avec chaleur de sa générosité.

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