‹ Histoire de Sainte Elisabeth de Hongrie, duchesse de Thuringe (volume 3)Chapitre 15 sur 63 · ET COMMENT ILS FURENT ENTERRÉS · texte numérisé non relu

ET COMMENT ILS FURENT ENTERRÉS

A REYNHAUTSBRUNN.

Benedicti vos Domini, qui fecistis miserico tliam hanc curn domin vestro Saûl, et sept-listis eum.

lïlteg., II. 5.

Requiem tibi dabit Dominas semper, et iinplebit splendonbus aniinam tuam, et ossa tua liberabit...

Is. LVllI, II.

A peine Elisabeth fut-elle de retour à Botlenstein, qu'un messager de l'évêque vint l'appeler auprès de lui à Bamberg-, afin d'y recevoir les restes de son mari, que les chevaliers thuringiens, de retour de la croisade, allaient y ap|)orti,'r. En eiret, les compagnons du duc Louis, comme nous l'avons vu, l'avaient enseveli à Otrante, et s'étaient ensuite mis en roule pour la Syrie, afin de remplir leur vœu. Plusieurs d'entre eux, qui purent pénétrer jusqu'à Jérusalem, y firent des dons et des prières à son intention ', comme il les en avait

1. Des historieus vont jusqu'à dire qu'on y célébra sa fête, parce que sa sainteté s'était déjà révélée par de nom-

suppliés sur son lit de mort. En revenant de leur pèlerinage, ils repassèrent par Otrante, afin d'en apporter avec eux les dépouilles de leur souverain. Ils les déterrèrent et trouvèrent que ses ossements étaient blancs comme la neige, ce qui était à cette époque un signe que l'époux avait gardé une fidélité inviolable à son épouse *. Après avoir déposé ces restes précieux dans un riche cercueil, ils en chargèrent un cheval et se mirent en route pour leur pays. Ils faisaient précéder le cercueil d'une grande croix d'argent ornée de pierreries, comme une marque de leur propre piété et de leur attachement envers leur maître. Dans toutes les villes où ils s'arrêtaient pour passer la nuit, ils déposaient le cercueil dans une église ; ils le faisaient veiller par des religieux ou par des personnes pieuses qui chantaient les vigiles des morts et d'autres oraisons pendant toute la nuit. Ils ne repartaient le lendemain matin qu'après avoir fait célébrer une messe et y avoir fait leur ofirande. Pour peu que l'église fût cathédrale ou conventuelle, ils lui laissaient la draperie de pourpre qui recouvrait le cercueil, afin que le produit en fût appliqué à l'intention de

breux miracles. Kesa, Chrou. Mauus. citât., apud Waddin;,'. Ann. Min., n, 166. — Scrip. rer Hungar.,i. 149.

1 . Oo fit bouillir sou corps pour séparer les os de la chair. Cette coutume fut interdite dans la suite par Boniface VIII, sauf le cas où le décès aurait lieu chez les infidèles. Signius, de Reliquiis, c. xxxviii.

l'âme du défunt. De mémoire d'homme on n'avait vu des obsèques plus solennelles.

Ils traversèrentainsi toute l'Italie et l'Allemagne méridionale. Arrivés à quelque distance de Bamberg-, ils firent prévenir de leur approche l'évêque, qui envoya aussitôt chercher la duchesse à Bottenstein. Il ordonna en même temps à tous les seigneurs et aux dignitaires de sa cour de se disposer à l'accueillir avec une bienveillante sympathie, et à l'entourer pendant la triste cérémonie du lendemain, de peur que ses forces ne l'abandonnassent. Lui-môme se rendit alors au-devant du corps, accompagné de tout son clergé, des religieux des divers monastères de la ville, des enfants des écoles, et suivi d'une foule immense de peuple, dont la voix se mêlait aux chants funèbres des prêtres et au son de toutes les cloches de la cité épiscopale. Plusieurs comtes et seigneurs des environs s'étaient joints au cortège, qui rentra dans la ville et conduisit le corps jusqu'à la célèbre cathédrale où reposaient les corps sacrés de l'empereur saint Henri et de sainte Gunégonde ^ On célébra pen-

1. Cette cathédrale existe encore, et a été récemment rendue à toute sa primitive beauté par le zèle du roi Louis de Bavière, qui en a fait enlèverions les autels, ornement?, etc., de stjie classique, et les a fait remplacer, li où il y avait nécessité, parles œuvres de la nouvelle école catholique. 11 eu résulte que l'Europe ne renferme pas un monumcut plus pur et plus complet de l'architecture romane, ou, selon les Allemands, byzantine.

dant toute la nuit l'office des morts. Le lendemain Elisabeth , toujours accompagnée de sa fidèle Ysentrude et de Guta, fut conduite auprès de ces dépouilles chéries; on ouvrit le cercueil, et on lui permit de contempler les restes de son époux. Ce qu'il y eut alors, dit un pieu x narrateur de cette scène, ce qu'il y eut alors de douleur et d'amour dans son cœur, celui-là seul peut le savoir qui Ut dans les cœurs de tous les enfants des hommes. Toute l'affliction des premiers moments où elle apprit sonmalheurse renouvela dans son âme; elle se précipita sur ces ossements elles baisa avec transport; ses larmes furent si abondantes, son agitation si cruelle, que l'évèque et les seigneurs qui assistaient à ce douloureux spectacle crurent devoir la calmer et essayer de l'en détourner. Mais elle se souvint de Dieu, et aussitôt toute sa force lui revint : « Je vous rends grâces, Seigneur, dit-elle, de ce que vous avez daigné écouter votre servante et exaucer le désir immense que j'avais de contempler les restes de mon bien-aimé, qui était aussi le vôtre. Je vous rends grâces d 'avoir ainsi miséricordieusement consolé mon âme affligée et désolée. Il s'était offert lui-même, et moi aussi, je vous l'avais offert pour la défense de votre terre sainte; et je ne reviens pas sur ce sacrifice, bien que je l'aie aimé de toutes les forces de mon cœur. Vous savez, ô mon Dieu ! combien j'ai aimé cet époux qui vous aimait tant ; vous savez que

DE SAINTE ELISABETH DE HONGRIE il

j'aurais mille fois préféré à toutes les joies du monde sa présence qui m'était si délicieuse, si votre bonté me l'avait accordée; vous savez que j'aurais voulu vivre toute ma vie avec lui dans la misère, lui pauvre et moi pauvresse, et mendier avec lui de porte en porte ù travers le monde entier, seulement pour avoir le bonheur d'être avec lui, si vous l'aviez permis, ô mon Dieu! Maintenant je l'abandonne, et je m'abandonne moi-même à votre volonté. Et je ne voudrais pas, quand même je le pourrais racheter sa vie au prix d'un seul cheveu de ma tête, ù moins que ce ne fût votre volonté, ô mon Dieu ^ ! »

1. Sire, je te rends grâces de ce que j'ay esté à recevoir les os de mon doulz homme, et tuas daignié conforter cette chetive. Sire, tu sces que aymoie moult cestui qui t'aymoit : Jean Lefèvre, 1. XLV,1 c. xxv. — Gratias tibi ago, Domiae, quod ancillaî tuse, ingens quod haljui desiderium in aspectu ossium dilccti mei viri dilecti tui, adimplere... Ipsum tibi a semetipso et a me in subsidium terrae tufe sauctœ obiatum non iuvideo, licet eum dilexerim ex corde. Tu scis, Deus quod ipsum te ama item multum amaverim, quod ejus desiderabileni pracsentiam, mihi gratissimam, omnibus hujus mundi deliciiset gaudiis anteferrem, si ipsum mihi tua be« nignitas concessisset. Optaremque omni tempore vitae meae eum eo vivere tali conditione, ut cum eo ipso paupere per lotum mundum ostiatvn paupercula mendicarem, dummodo ejus frui contubernio de tuo bencpiacito licuisset. Nimc vero ipsum et me tuœ voluntatis liispositioni committo. Nec enim, eliam si possem, eum ad vitam revocare miuimo mei capitis capillo, pra?ter tuum beueplacitum vellcm. Theod., 1. c. — Les passages en italique sont complété? par le manuscrit de la bibliothèque Laurentiennc à Florence.

Ce fut là le dernier cri de la nature vaincue, le dernier soupir des alTections de la terre expirantes dans ce cœur de vingt ans, sous le jougde l'amour du ciel.

Ayant dit ces paroles, elle essuya le torrent de larmes qui l'avaient inondée, et sortit en silence de rég"lise. Elle alla s'asseoir dans un petit cloître planté d'arbres, attenant à la cathédrale, et fit prier les seigneurs tiiuringiens qui avaient ramené le corps de son mari de venir l'y trouver. A leur approche, elle se leva humblement pour leur faire honneur, et les pria de prendre place à côté d'elle, parce qu'elle ne se sentait pas assez forte pour rester debout. Elle leur parla ensuite longuement et avec une g'rande douceur : elle les supplia, au nom de Dieu et de Jésus-Christ, de vouloir bien être les protecteurs de ses pauvres entants et leur servir de tuteurs; elle leur raconta le cruel et indigne traitement dont ils avaient été ainsi qu'ellemême l'objet de la part des landgraves Henri et Conrad, et la misère qu'il leur avait fallu endurer à Eisenach. L'évêque vint à son tour confirmer le récit de sa nièce, et s'entretint en détail avec les chevaliers des moyens de réparer les torts faits à la veuve et aux orphelins de leur souverain. Une vive indig^nation se manifesta parmi les pèlerins

Plut, xxxvii, Cod. I, no 18. — Ces paroles se trouvent aussi presque textuellement dans la déposition des quatre demoiselles d'honneur et autres sources.

lorsqu'ils eurent appris les injures de la jeune duchesse. Ils déclarèrent qu'ils la reconnaissaient toujours pour leur dame et maîtresse et qu'ils la défendraient envers et contre tous. Ils avaient à leur tête le noble et fidèle sire de Varilla, le fils de celui qui, seize ans auparavant, avait été chercher dans le palais des rois de Hongrie la princesse qui était alors devant lui comme une veuve opprimée et trahie; il se rappela sans doute le serment que son père avait prêté au roi André de veiller sur sa fille. Ses frères d'armes et lui engagèrent le prélat à leur confier cette noble et malheureuse famille, qu'ils ramèneraient en Thuringe en même temps que les dépouilles mortelles du duc Louis; ils jurèrent qu'ils lui feraient rendre bonne et entière justice. Rassuré par leurs promesses et leur reno mmée de preux chevaliers que leur récente croisade n'avait pu qu'accroître, l'évêque de Bamberg c onsentit sous cette condition à leur confier celle dont ils se constituaient les défenseurs; il ne paraît pas qu'il les ait entretenus de son projet dun second mariage pour elle. Après avoir célébré lui-même en l'honneur du défuntune messe pontificale à laquelle toute la ville voulut assister, et avoir généreusement défrayé toutes les dépenses de ses hôtes pendant leur séjour à Bamberg, il leur donna congé ainsi qu'à la duchesse et à ses entants. Le triste cortège se remit en route et se dirigea vers l'abbaye de Reynharlsbrunn,

OÙ le pieux Louis avait voulu être enseveli '. Cependant le bruit de l'arrivée des restes du souverain bien-aimé s'était répandu en Thuringe et avait profondément remué toute la contrée. Ce ne furent pas seulement la duchesse Sophie, mère de Louis, et ses frères Henri et Conrad qui s'empressèrent d'aller à Reynhartsbrunn pour les recevoir : ce furent tous les comtes et seig-neurs, toute la noblesse du pays; ce fut surtout le pauvre peuple, que ce prince avait tant chéri et si énergiquement protégé. Une immense multitude, composée de riches et de pauvres, de bourgeois et de paysans, d'hommes et de femmes, se rassembla à Reynhartsbrunn pour rendre les derniers devoirs à celui qu'ils avaient vu partir si peu de temps auparavant pour aller chercher, en l'honneur de Dieu, sous un ciel étranger, la mort qu'il avait trop tôt trouvée. D'autres motifs conti*ibuaient à grossir cette foule : le désir bien naturel de revoir les croisés qui avaient échappé aux dangers de la route y conduisait tous ceux qui avaient parmi eux des parents ou des amis : enfin l'intérêt qu'on ne refusait pas partout, comme à Eisenach, à la duchesse Elisabeth ; les récits de ses malheurs et de son exil, qui avaient couru le pays ; le désir de savoir quel serait le sort de cette femme, si jeune et sans défense, y

1. Ils partirent le matin, après avoir assisté a une messede l'aurore. Rothe, 1731.

amenaient beaucoup d'âmes pieuses et compatissantes. Plusieurs évêques et abbés y étaient aussi venus pour honorer le noble champion de TÉg-lise et du saint Sépulcre. Ces mêmes moines, dont il avait pris congé avec une si tendre alfection et des pressentiments trop bien réalisés, avaient maintenant le triste devoir de lui rendre ces sacres honneurs que l'Ég-lise réserve à ses enfants dociles. Ils allèrent au-devant de son corps, suivis par un nombreux clerg-é séculier et par tout le peuple, en chantant des psaumes et des cantiques que les larmes interrompaient souvent. Les obsèques furent, célébrées dans l'église de l'abbaye, en présence des deux duchesses et des deux jeunes landgraves : devant les restes de Louis, une douleur commune et également sincère les réunit. Toute la magnificence des cérémonies ecclésiastiques fut déployée et se prolongea pendant plusieurs jours. Les regrets et les pleurs du peuple y furent comme une pompe nouvelle, et la plus belle de toutes. De généreuses offrandes à l'église *, d'abondantes aumônes distribuées aux pauvres furent un dernier hommage rendu à celui qui rivait tant aimé les pauvres et respecté l'Église. Ses ossements, renfermés

1, Le landgrave Henri donna six arpents de terre situés àLuthersborn aux religieux pour prix de ce service funèbre. Justi, Vorzeit de 1823, p. 283.

dans une châsse, furent placés dans une tombe de pierre, exhaussés de manière à rester exposés par la suite aux regards des fidèles. Ils furent l'objet de nombreux pèlerinag-es. L'amour du peuple et la reconnaissance des relig'ieux lui valurent le surnom de Louis \e Saint, sous lequel il est connu dans l'histoire, et que justifiaient un grand nombre de guérisons miraculeuses qui eurent lieu à son tombeau et par son invocation ^ Il en résulta qu'il fut pendant près de trois siècles l'objet d'un culte populaire, qui n'a cependant jamais été confirmé par l'autorité ecclésiastique. Mais en 1522, les paysans, soulevés par les doctrines des réformateurs protestants, pillèrent l'abbaye de Reynhartsbrunn, violèrent tous les tombeaux, arrachèrent notamment les ossements du duc Louis de son cercueil et se firent un jeu de se jeter ses restes sacrés à la tète les uns des autres.

Aujourd'hui le voyag-eur catholique peut encore voir là pierre brisée de son sépulcre adossée à une ég'Jise qui n'est plus catholique. En contemplant ce dernier monument d'une si noble

l. A la vie manuscrite de ce prince, par son chapelain Berthold, qui se trouve à la bibliothèque de Gotha, on a joint une longue liste des miracles que la tradition lui attribuait, et dont les derniers sont du quinzième siècle. Il y a même des hymnes et des prières eu son honneur. Ou en trouvera deux à la fiu de notre appendice, n» viii.

mémoire, on ne pourra refuser un souvenir d'émotion et d'admiration à celui qui, si l'Eglise ne l'a pas compté parmi les saints, a du moins été le digne époux d'une sainte.

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