‹ Histoire de Sainte Elisabeth de Hongrie, duchesse de Thuringe (volume 3)Chapitre 16 sur 63 · A LA CHÈRE SAINTE ELISABETH · texte numérisé non relu

A LA CHÈRE SAINTE ELISABETH

Aperi os tuum luuto, tt causis omnium filiorum qui pertranseunt : aperi os tuum, décerne quod justum est, et judica inopem et pauperem.

Prov., XXXI, S, 9.

Aussitôt la cérémonie des obsèques terminée, le sire de Varilla rappela aux chevaliers croisés qui entouraient la duchesse Elisabeth l'engagement qu'ils avaient pris envers l'évéque de Bamberg à l'égard de sa nièce. Ils se retirèrent à part pour en délibérer : « Il faut maintenant, » dit le sire Rodolphe, « tenir la foi que nous avons jurée à notre noble prince et à notre dame Elisabeth, qui a déjà enduré tant de misères; autrement je crains bien qu'elle ne nous vaille le feu éternel de l'enfer. » Tous comprirent ce langage ; car dans ce temps-là les plus braves guerriers n'avaient pas honte de se laisser guider par la pensée d'une autre vie dans l'accomplissement des devoirs de

leur vie d'ici-bas. Ils résolurent donc d'une commune voix qu'ils adresseraient sur-le-champ de vigoureuses remontrances au landgrave Henri et à son frère, et chargèrent spécialement de cette difficile mission quatre chevaliers, dont les noms, dit l'historien, méritent d'être conservés avec une gloire immortelle. C'était d'abord le sire de Varilla, grand échanson, qui devait porter la parole au nom de tous, comme le plus éloquent et le plus attaché à la duchesse par ses antécédents ; et avec lui, Ludolphe de Berstetten, Hartwig de Herba et Gaultier de Varilla, parent de Rodolphe*. Précédés par eux, tous les chevaliers se rendirent auprès des jeunes princes, ([u'ils trouvèrent avec leur mère, et qu'ils entourèrent. Le sire de Varilla, se tournant vers le duc Henri, lui adressa les paroles suivantes, qui ont été soigneusement et à juste titre enregistrées dans les chroniques du pays - :

1. M. StaeJtler croit que ce Gaultier n'étuit autre que le père de Rodolphe, et celui-là même qui avait été chercher Elisabeth eu Hougrie. Il établit que ces deux chevaliers apparteuaieut à la famille Scheuk Ue Var^^el.

2. Il est impossible de regarder ce discours comme une de ces compositions imaginaires dont les écrivains antiques» et, à leur instar, ceux de la Renaissance, ornaient leurs récits, il se trouve presque textuellement le même dans trois narrations tout à fait ililîérentes entre elles : celle de Théodoric de Thuringe, celle de Rothe, dans la Chronique de Thuringp, p. 1133; et celle de la Mla Ryt/unicu. La version la plus étendue, et qui est aussi la plus remar-

« Monseigneur, mes amis et vos vassaux qui sont ici présents, m'ont prié de vous parler en leur nom. Nous avons appris en Franconie, et ici, en Tliuring-e, des choses tellement blâmables sur votre compte, que nous en avons été consternés, et que nous avons dû rougir de ce que, dans notre pays, et chez nos princes, il se soit trouvé tant d'impiété, tant dinfidélité, et un tel oubli de l'honneur. Eh ! jeune prince, qu'avez-vous donc fait, et qui vous a donné de tels conseils? Quoi ! vous avez chassé ignominieusement de vos châteaux et de vos villes, comme une femme perdue, l'épouse de votre frère, la pauvre veuve désolée, la fille d'un roi illustre, que vous auriez dû au contraire honorer et consoler! Au mépris de votre propre renommée, vous l'avez livrée à la misère, et laissée errer comme une mendiante. Pendant que votre frère va donner sa vie pour l'amour de Dieu, ses petits orphelins, que vous deviez défendre et nourrir avec l'affection et le dévouement d'un fidèle tuteur, sont cruellement repoussés loin de vous, et vous les forcez de se séparer même de leur mère, pour ne pas mourir de faim avec elle 1 Est-ce

quable comme faisant partie d'une histoire générale du pays, et non pas seulement d'une biographie de la Sainte est celle de Rothe. C'est celle-ci que nous avons littéralement reproduite, en la complétant par les deux autres» C'est celle aussi qu'à adoptée M. de Raumer dans son excellente Histoire des Hohenstaufen, t. III, p. 581, où il en proclame Tauthenticité d'une manière victorieuse.

là votre piété fraternelle? est-ce là ce que vous a appris votre frère, ce vertueux prince qui n'aurait pas voulu en ag-ir ainsi avec le dernier de ses sujets? Non, un g-rossier paysan ne serait pas aussi félon envers un de ses pareils; et vous, prince, vous l'avez été envers votre frère, pendant qu'il était allé mourir pour l'amour de Dieul Gomment nous fierons-nous désormais à votre fidélité et à votre honneur? Vous savez cependant que comme chevalier, vous êtes tenu de protéger les veuves et les orphelins; et c'est vous-même qui outragiez les orphelins et la veuve de votre frère! Je vous le dis tout bonnement, cela crie veng-eance à Dieu. »

La duchesse Sophie, en entendant les reproches trop bien mérités qu'on adressait à son fils, fondit en pleurs. Le jeune duc, troublé et honteux, baissa la tête sans répondre. Le grand échanson reprit aussitôt : « Monseigneur, qu"avez-vous à craindre d'une pauvre femme malade, abandonnée et désespérée, seule, sans amis et sans alliés dans ce pays ? Que vous aurait fait cette sainte et vertueuse dame, quand même elle serait restée maîtresse de tous vos châteaux? Que va-t-on dire maintenant de nous dans les autres pays? Fi ! quelle honte .' je rougis d'y penser. Sachez que vous avez olfensé Dieu, vous avez déshonoré tout le pays de Thuringe, vous avez terni votre propre renommée et celle de votre noble maison ; et je crains, en vérité,

que la colère de Dieu ne s'appesantisse sur le pays, à moins que vous ne fassiez pénitence devant lui, que vous ne vous réconciliiez avec cette pieuse dame, et que vous ne restituiez aux fils de votre frère tout ce que vous leur avez enlevé '. »

Tous les assistants s'étonnaient de l'extrême hardiesse des paroles du noble chevalier; mais Dieu sut s'en servir pour toucher un cœur depuis longtemps inaccessible aux inspirations de la justice et de la piété. Le jeune prince, qui était resté muet jusque-là, fondit en larmes et pleura longtemps sans répondre; puis il dit : « Je me repens sincèrement de ce que j'ai fait; je n'écouterai plus jamais ceux qui m'ont conseillé d'agùr ainsi : rendez-moi votre confiance et votre amitié ; je ferai volontiers tout ce que ma sœur Elisabeth exigera de moi; je vous donne plein pouvoir de disposer pour cela de ma vie et de mes biens. » Le sire de Varilla lui répondit : C'est bien ! c'est le seul moyen d'échapper à la colère de Dieu, » Cependant Henri ne put s'empêcher d'ajouter à voix basse : « Si ma sœur Elisabeth avait à elle toute la terre

1. Nous avons douné au long cette harangue, afin de montrer quelle était la liberté de la noblesse chrétienne dans ces siècles que les historiographes de la monarchie absolue et de la démocratie ont appelés la barbarie féodale. Ils étaient certes bien en arrière de cette belle époque monarchique où le maréchal de Villeroy montrait à Louis XV enfant le peuple assemblé soas ses fenêtres, en lui disant : Mon maître, tout cela est à vous.

d'Allemagne, il ne lui en resterait rien ; car elle la donnerait tout entière pour l'amour de Dieu. » Mais Varilla alla aussitôt, avec ses compagnons d'armes, raconter à la duchesse Elisabeth le résultat de ses remontrances, et lui annoncer que son beau-frère voulait se réconcilier avec elle et lui rendre justice à tout prix. Lorsqu'il lut parlé des conventions qu'il fallait imposer au duc Henri, elle s'écria ; u Je ne veux ni de ses châteaux ni de ses villes ni de ses terres, ni de rien de ce qui peut m'embarrasser et me distraire; mais je serai très reconnaissante envers mon beau-frère s'il veut bien me donner, sur ce qui mest dû sur ma dot, de quoi pourvoir aux dépenses que Je veux faire pour le salut de mon bien-aimé qui est mort, et pour le mien '. » Les chevaliers allèrent alors chercher le duc Henri, et l'emmenèrent auprès d'Elisabeth. Il vint, accompagné de sa mère et de son frère Conrad. En la voyant, il la supplia de lui pardonner tout le mal qu il lui avait fait, et lui dit qu'il en avait de grands remords, et qu'il lui en ferait bonne et fidèle compensation. Sophie et Conrad joignirent leurs prières aux siennes. Pour toute réponse, Elisabeth se jeta dans les bras de

l. Castra, civilates et oppiJa quibus iiiiplicari et distrahi oportctnolo. Verum pro his, quae uiihi jure debeutur, respectii dotis, peto exhiber! de gratia fratris mei, quibus uti, habere et cxpendere ad votiiin libère mihi iiceat pro salute diiecti mei defuncti, et propria. Theod., V. 9.

son beau-frère, et se mit à pleurer. Les deux frères et la duchesse Sophie mêlèrent leurs larmes aux siennes, et les vaillants guerriers ne purent non plus retenir les leurs à la vue de ce spectacle touchant, et au souvenir du doux et gracieux prince qui avait été le lien commun de toute cette famille, et qu'ils avaient perdu sans retour.

Les droits de ses enfants furent également assurés, et notamment celui du jeune landgrave Hermann, son premier-né, héritier légitime des duchés de Thuringe et de Hesse, dont la régence devait rester de droit, pendant sa minorité, entre les mains de l'aîné de ses oncles, le landgrave Henri. Tous ces arrangements étant conclus, les chevaliers croisés se séparèrent pour retourner dans leurs châteaux ; et Elisabeth, ainsi que ses enfants, se mit en route, accompagnée de la duchesse Sophie, sa belle-mère, et des deux jeunes ducs, pour rentrer à Wartbourg, dont elle avait été si indignement chassée ^

L'évêque de Bamberg et les croisés thuringiens n'avaient pas été les seuls à prendre en main la cause de la jeune et sainte veuve. Un des princes les plus courageux et les plus renommés de l'Allemagne méridionale, Conrad de Bussuang,abbé du célèbre monastère de Saint-Gail, contribua de tous ses efforts à faire rétablir Elisabeth dans ses

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