Cet hospice était situe sur la place du Briel, h. Gotha
ô» HISTOIRE
heur ces outrages, son visage peignait si bien le calme et Fheureuse résignation de son âme, qu'ils s'avisèrent de lui reprocher d'avoir oublié déjà la mort de son mari, et de se livrer à une joie inconvenante. Les malheureux! dit un auteur du temps, ils ignoraient qu'elle possédait cette joie qui n'est pas donnée aux impies. La duchesse Sophie paraît elle-même s'être laissé entraîner par ces calomnies, et avoir manifesté à sa belle-fille sa surprise et son indignation ; mais Elisabeth ne s'en émut pas, car le Seigneur, qui seul était pour elle, lisait dans son cœur.
D'un autre coté, les âmes pieuses et vraiment sages dont elle était connue appréciaient et admiraient son humilité. Elle obtint, en outre, à cette époque, l'engagement le plus doux pour une âme chrétienne, la protection la plus puissante pour une femme méconnue. Du haut de ce Saint-Siège qui était alors le refuge assuré des faibles et des persécutés, une parole de père et d'ami vint la soutenir et l'honorer. Ce même cardinal Ugolin, que nous avons vu servir d'intermédiaire entre notre princesse et François d'Assise, devenu pape sous le nom de Grégoire IX, ayant appris ses malheurs et sa fidélité inébranlable dans les voies de Dieu, lui adressa plusieurs lettres, où ii lui prodiguait toutes les consolations apostoliques. II l'exhortait, par l'exemple des saints et les promesses de la vie éternelle, à persévérer dans la
continence et la patience ; il lui enjoignait de mettre toute sa confiance en lui, parce qu'il ne l'abandonnerait jamais tant qu'il vivrait ; qu'au contraire il la regarderait toujours comme sa fille, et prenait dès lors sa personne et ses biens sous sa protection spéciale *. Il lui accorda en même temps le privilège d'une église et d'un cimetière pour son hôpital de Sainte-Marie-Madeleine, à Gotha". Enfin, ce père tendre et vigilant ordonna à maître Conrad de Marbourg, qui était toujours investi des pouvoirs apostolir|ues en Allemagne, et qui venait de rentrer alors en Thuringe, de se charger absolument, et plus spécialement encore qu'il ne l'avait fait, de la direction spirituelle de la duchesse Elisabeth, et en même temps de sa défense contre ceux qui tenteraient de la persécuter. Soit que ces exhortations du père commun des fidèles eussent donné ù son courage une exaltation nouvelle, soit qu'elle ne fît qu'obéir à l'infiuence merveilleuse de la grâce divine dans son cœur, elle conçut bientôt la pensée et le violent désir d'une vie plus parfaite et plus rapprochée de Dieu.
1. Verum iu tribulatiouibus suis post Deum consolatoi'em habuit domiuuui papam, Oregorium nonum, qui paterue ac bénigne scriptis atque epistolis suis eam confortabat. Dict. iv, Ancill., p. 2022. Se non deserturuui eam, quoad viveret.sed ut flliam cum omnibus quie possideret, su;c defensioni viudicatam habiturum. Wadding. Anu. Minor., t. II, p. 2S8, Theod,, 1. G.
2, La bulle se trouve dans Sagiltariu?, 1. Gottian, p. J3l.
Bien qu'elle se fût assurément détachée autant que possible des pompes et des jouissances de son rang, cela ne suffisait pas encore à son ardeur; son âme avait encore trop de points de contact avec le monde, et ce monde lui faisait mal. Après avoir longuement réfléchi sur tous les genres de vie, qu'on pouvait mener pour se rendre agréable à Dieu, après avoir hésité entre les diverses règles monastiques qui existaient à cette époque, et la vie solitaire de recluse, le souvenir et l'exemple du glorieux séraphin d'Assise, dont elle était déjà fille comme pénitente du Tiers- Ordre, l'emporta dans son cœur; elle sentait le même courage, le même amour de Dieu et de la pauvreté que lui ; et elle se décida à embrasser sa règle dans toute sa rigidité primitive, et à aller comme lui et ses fervents disciples, après avoir fait l'abandon de tous ses biens, mendier de porte en porte ce qu'il lui fallait pour vivre. Elle fit part de sa décision à maître Conrad, €t lui demanda humblement son consentement. Mais ce prudent directeur repoussa cette pensée avec indignation, et lui fit une réprimande sévère, persuadé que son sexe et sa faiblesse lui interdisaient un tel genre de vie. Elle insista avec la plus grande vivacité, et en versant des larmes abondantes : et comme il résistait toujours, elle le quitta en s'écriant : « Eh bien ! vous verrez; je ferai quelque chose que vous ne pourrez pas me défendre. » Voyant donc qu'elle ne pouvait vaincre la résis-
tance de Conrad pour le moment, elle eut recours à d'autres voies pour satisfaire Tardeur du zèle qui la dévorait. Le régent Henri, quelque opinion qu'il pût nourrir en lui-même sur les habitudes et les idées de sa belle-sœur, ne lui en témoignait pas moins extérieurement le respect et l'alléction qu'il lui avait promis devant les cendres de son frère, et lui rendait en toute occasion des honneurs auxquels l'humble princesse se dérobait de son mieux. Comptant sur ces bonnes dispositions et après avoir passé encore une année au sein de sa famille, Elisabeth supplia le duc Henri de lui assigner une résidence où elle pût être entièrement livrée à elle-même et à son Dieu, et où rien ne pût la distraire de ses œuvres de piété et de charité. Henri, après avoir pris l'avis de sa mère et de son frère, lui céda en toute propriété la ville de Marbourg- en liesse, avec toutes ses dépendances et les divers revenus qui s'y rattachaient, à titre de douaire. Pénétrée de reconnaissance, elle remercia tendrement son beau-frère et sa belle-mère, en leur disant qu'ils faisaient beaucoup plus pour elle qu'elle ne méritait, et que cela était plus que suffisant pour tous ses besoins. Mais le landgrave lui promit en outre qu'il lui enverrait cinq cents marcs d'argent pour ses frais de premier établissement. Maître Conrad ne paraît pas avoir approuvé cet arrangement, puisqu'il écrivit au pape que c'était malgré lui que la duchesse l'avait suivi dans sa
patrie ^ Mais il ne s'y opposa pas absolument ; et elle profita de son prochain départ pour quitter la Thuring-e et pour aller se fixer avec son père spirituel dans cette ville que son nom devait désormais entourer d'une si douce et si pure renommée.
A son arrivée à Marbourg, et après qu'elle y eut nommé, en se conformant aux avis du maître Conrad, les officiers et baillis qui devaient administrer en son nom, le peuple de la ville se montra si empressé de rendre honneur à sa jeune souveraine que son humilité en fut g"randement blessée, et qu'elle se retira aussitôt dans un petit village, à une lieue de la ville, appelé Wehrda, sur les bords charmants de la Lahn, rivière qui coule à Marbourg- -. En y entrant elle choisit au hasard une chaumière abandonnée et en ruine pour lui servir d'habitation, afin de n'être pas à charge à aucun des pauvres habitants du village ; car toute sa tendre sollicitude s'était déjà éveillée à l'égard de
1. Me licct invitum secuta est Marburch. Ep. Cour, ad Pap. Toutefois les dépositions des quatre suivantes disent que ce fut d'après l'ordre de Conrad qu'elle se rendit à Marbourg.
2. Ce village existe encore, et le souvenir de sainte Elisabeth est encore à présent conservé par ses habitants protestants. Ils montrent une maison bâtie sur le site de la chaumière qu'elle habita, et qui était en 1834 occupée par un paysan nommé Schutz, et entourée d'un jardin de roses. Ce village offre un des plus beaux points de vue de la délicieuse campagne des environs de Marbourg.
ses nouveaux sujets. Pour se mettre à l'abri, il lui fallut se blottir sous la voûte d'un escalier ou d'une cheminée, en bouchant avec des branches d'arbres garnies de leur feuillage les ouvertures par où le vent et le soleil venaient l'incommoder. Elle y préparait elle-même quelques chélifs aliments, comme elle pouvait, en rendant grâces à Dieu. Ce misérable réduit ne la protégeait ni contre la chaleur ni contre le froid; la fumée surtout y incommodait gravement ses yeux. Mais elle soull'rait avec joie toutes ces mortifications, en pensant à Dieu '. Pendant ce temps, elle se faisait construire à Marbourg, auprès du couvent des Frères Mineurs, une maisonnette de bois et de terre glaise, comme une cabane pauvre, afin de montrer ainsi à tous les yeux que ce n'était point une riche princesse qui venait s'établir dans sa capitale, mais bien une simple et patiente veuve qui venait y servir le Seigneur en toute humilité. Dès f{ue ce palais de l'abjection chrétienne lut achevé, elle alla s'y installer avec ses enfants et ses fidèles suivantes.
Cependant il lui fallait toujours une rupture encore plus éclatante et plus complète avec le
I, Sub gradu ciijusdaui camiuat.T.. . Umbraculutu ad solis objectum de frondosis lignis cascc appodiatis faciens... Cibos quales habere potcrat, ibidem parabat cum sua familiola... lu omnibus gratias agens... solis ardorem veutorumque turbinosum insultum fumique molestiam, oculis ejiis giavissimam, in arcto loco miscrabiliter quidem sed tamen cum gaudio sustinuit. Dict., iv. Anciil. 20».
monde, un lien plus intime et plus manifeste à la fois avec Dieu. Gomme son confesseur s'obstinait à lui refuser la permission d'embrasser la règle franciscaine dans toute son étendue, et de mendier son pain comme les relig-ieuses de Sainte- Glaire, elle voulut du moins se rapprocher autant que possible de cette vie qui lui semblait le type de la perfection évang-élique. On a vu que, du vivant même de son mari, elle avait été agrég'ée au Tiers -Ordre de Saint-François. Elle résolut dès lors de donner à cette affiliation un caractère irrévocable et solennel ; et, bien que jusqu'alors cette branche de la famille franciscaine n'eût point été regardée comme formant un Ordre régulier et à proprement dire monastique, elle voulut faire profession publique, comme les reUgieuses cloîtrées, et renouveler solennellement les vœux de chasteté, d'obéissance et d'absolue pauvreté qu'elle avait tant de fois fait dans son cœur ^ Elle pouvait ainsi
1. Hélyot, Hist. des Ordres religieux, t. VII, c. xxxviu. p. 290. Elisabeth fut ainsi la première religieuse du Tiers- Ordre de Saint-François qui fit des vœux solennels. Du reste, cet Ordre ne prit que plus tard un caractère tout à fait monastique, par l'adoption générale des trois vœux et de la clôture. On est peu d'accord sur la date exacte de cette transformation : elle est discutée dans Hélyot, c. xxx du t. VII. Mais les religieuses du Tiers^Ordre ont toujours pris sainte Elisabeth pour leur patronne spéciale, et plusieurs de leurs congrégations ont porté son nom, notamment en France, avant la Révolution, et encore aujourd'hui celles qui se consacrent au service des malades en Aile-
s'associer, selon la mesure de ses forces, à cette abnégation totale des biens terrestres qui a mérité pendant tant de siècles à l'Ordre séraphique l'éclatante protection de Dieu et la tendre admiration de l'univers chrétien. Maître Conrad approuva ce dessein, après lui avoir fait entendre que son vœu de pauvreté ne devait pas la priver, comme elle le voulait, de la libre disposition des biens qui provenaient de sa dot ou des terres que Henri lui avait cédées ; mais qu'au contraire elle devait les consacrer elle-même, graduellement, au soulagement des pauvres, ainsi qu'au payement de certaines dettes que son mari avait laissées '.
Elle n'en devait pas moins y renoncer en esprit ainsi qu'à tous les autres biens et à toutes les autres affections du monde, même les plus légitimes. Pour remporter ce triomphe non seulement sur le monde mais sur elle-même, la pieuse Élisa-
magne et eu Bohême. Les religieuses hospitalières couuues en France sous le nom de Sœurs giHses étaient toutes du Tiers-Ordre de Saint-François. Hélyot, VII, 401. Il existe encore aujourd'hui à Lyon ua monastère de filles de Sainte- Elisabeth, qui a traversé tous les orages du temps, et où de nombreuses et ferventes religieuses s'appliquent à mener la vie cachée et inconnue dont leur auguste patronne leur a donné le modèle.
1. Cum posscssionibus etiam Veuuutiare vellet, retraxit eam pius et prudens magister, volens ut de his, quœ ratiouc dotis habere poterat, et maritisolverentur débita, et egeuis eleemosyua largirctur. Thcod., V, i. — Waddiug, II, p. 208. — Vita Ryth , § xxxiii.
yb HISTOIRE
beth savait qu'il lui fallait plus que sa propre volonté, plus que l'exemple de son protecteur saint François, ou des autres âmes saintes qui avaient marché dans cette voie avant elle ; elle savait qu'il lui fallait avant tout la grâce d'en haut, et elle la demanda à Dieu, avec une ferveur inaccoutumée, pendant plusieurs jours avant sa prise d'habit. Elle racontait à son amie Ysentrude qu'elle suppliait sans cesse le Seigneur de lui accorder trois dons : d'abord le mépris complet de toutes les choses temporelles ; puis le courage de dédaigner les injures et les calomnies des hommes; enfin, et surtout, la diminution de l'amour excessif qu'elle portait à ses enfants. Après avoir longtemps prié dans cette intentionj elle vint un jour, resplendissant d'une joie qui n'était plus de cette terre, trouver ses compagnes et leur dit : « Le Seigneur a exaucé ma prière; voici que toutes les richesses et tous les biens du monde que j'aimais jadis, ne sont plus que comme de la boue à mes yeux. Quant aux calomnies des hommes, aux mensonges des méchants, au mépris que j'inspire, je m'en sens toute fière et heureuse. Mes petits enfants bien-aimés, les enfants de mon sein, que j'aimais tant, que j'embrassais avec une si grande tendresse, eh bien, ces chers enfants eux-mêmes ne sont plus que des étrangers pour moi : j'en prends Dieu à témoin. C'est à lui que je les offre, que je les confie : qu'il en fasse sa sainte volonté en tout.
DE SAINTE ELISABETH DE IIONGRIli: 07
Je n'aime plus rien, plus aucune créature ; je n'aime plus que mon créateur ^ »
Enflammée de cet héroïque amour, Elisabeth se crut assez bien disposée pour faire ses vœux, et prendre l'habit consacré par ses glorieux modèles saint François et sainte Claire. « Si je pouvais, » disait-elle, « trouver un habit plus pauvre que celui de Glaire, je le prendrais, pour me consoler de ce que je ne puis entrer tout à fait dans son saint Ordre : mais je n'en connais pas. » Elle choisit pour cette cérémonie la chapelle qu'elle avait donnée aux Frères Mineurs, et le jour du vendredi saint-. C'était le jour où Jésus, dépouillé de tout pour l'amour de nous, fut attaché nu sur la croix, et où les autels, nus et dépouillés comme lui, rappellent aux fidèles la mémoire du sacrifice suprême ; c'était aussi le jour où Elisabeth voulait, à son tour, se dépouiller de tout et briser les derniers liens qui l'attachaient à la terre, afin de s'élancer plus légère, à la suite de l'Époux de son âme, dans le chemin de la pauvreté et de la charité. Ainsi donc en ce jour sacré elle vint, en présence de ses enfants, de ses amis, et de plusieurs