CHAPITRE XXIV
DE LA GRANDE PAUVRETÉ OU VECUT LA CllÈRE SAINTE ELISABETH ET GOMMENT ELLE REDOUBLA d'hUMILITÉ ET DE MISÉRICORDE ENVERS TOUS LES HOMMES.
Manuin suain misit ad fortia, et digiti ejus apprehenderunt fusum . Manum suam aperuit inopi, et palraas suas estendit ad pauperem.
Prov., XXXI. 19, 20.
Amen dieo vobis, quamdiu fecistis uni ex his fratribus meis rainimis, mihi fecistis.
S. Matth., V. 40.
Elegi abjectus ese.
Ps. LXXXIII, 11.
Elisabeth, restée seule avec soa Dieu \ voulut que la pauvreté volontaire qu'elle s'était imposée fût aussi réelle et aussi complète que possible ; elle voulut que tout dans sa vie fût d'accord avec la hutte de bois et de terre qu'elle avait choisie pour demeure. Elle consacra donc tous les revenus, sans exception, dont maître Conrad l'avait forcée de g^arder la propriété nominale, au soulagement
1. Paupercula Elisabeth sola Deo soli derelicta. TheoJ., YI, 7.
des pauvres et à des institutions charitables. N'ayant pu obtenir de son confesseur la permission de mendier son pain, elle résolut de g-ag-ner sa vie parle travail de ses mains. Pour cela elle ne pouvait que filer ; encore ne savait-elle pas filer le lin, mais seulement la laine. Elle se faisait envoyer, du monastère d'AItenberg-, la laine qu'elle mettait en œuvre, etqu'elle renvoyait toute filée aux religieuses : celles-ci lui remboursaient en argent la valeur de son travail, et souvent sans une équité parfaite. Elle, au contraire, mettait un scrupule extrême à l'accomplissement de son travail. Un jour qu'elle avait reçu d'avance le payement il'une certaine quantité de laine qu'elle devait filer, maître Conrad lui fit dire de venir avec lui de Marbourg à Eisenach : voyant qu'elle ne pouvait achever entièrement sa tâche, elle renvoya au couvent le peu de laine ([ui lui restait à filer, avec un denier de Golog-ne, de peur qu'onne l'accusât d'avoir gagné plus qu'elle n'avait mérité. Elle travaillait du reste avec tant d'ardeur, que même lorsque son extrême faiblesse et ses fréquentes maladies l'obligeaient de rester au lit, elle ne cessait d'y filer. Ses compagnes lui arrachaient la quenouille des mains, afin qu'elle pût se ménager; mais alors, pour ne pas rester oisive, elle épluchait et préparait la laine pour la prochaine fois. Elle déduisait du faible produit de ses fatigues de quoi faire quel(iues humblesollrandes
à rÉglise; et avec le reste elle pourvoyait à sa chétive nourriture. Rien de plus grossier, de plus insipide que ses aliments. Si on lui offrait quelque mets savoureux ou délicat, elle s'empressait de le porter aux pauvres de son hospice, sans en goûter jamais. Cependant elle ne méprisait pas les conseils de la prudence chrétienne à ce sujet et demandait à son médecin de lui indiquer exactement la limite possible de son abstinence, de peur qu'en l'exagérant elle ne s'attirât des infirmités illégitimes, qui la rendraient incapable de bien servir Dieu, et dont il lui demanderait un compte sévère : elle était d'ailleurs très souvent malade. Elle ne mangeait le plus souvent que des légumes les plus ordinaires, cuits dans l'eau pure et sans sel. Elle les préparait elle-même tant bien que mal. Pendant qu'elle était ainsi livrée aux travaux de son petit ménage, elle ne cessait d'élever son âme à Dieu, dans la prière ou la méditation: et souvent, quand elle restait seule auprès du feu où cuisaient ses modestes aliments, ou quand elle s'en rapprochait pour se réchauffer, elle se laissait tellement absorber par la contemplation, que des étincelles ou des charbons tombaient sur ses pauvres vêtements et les brûlaient sans qu'elle s'en aperçût, quoique ses compagnes, en rentrant, fussent suffoquées par l'odeur de l'étoffe brûlée.
Ses vêtements répondaient du reste à sa nourriture : elle portait une robe de gros drap non teint,
dont les paysans et les pauvres seuls se servaient. Cette robe, toute déchirée, surtout aux manches, était rapiécée avec des morceaux de dillérentes couleurs, et serrée autour de sa taille par une grosse corde. Son manteau de la même étoile que sa robe, étant devenu trop court, elle le rallongea avec une pièce d'une autre couleur. Elle ramassait partout où elle en trouvait des morceaux de drap de toutes sortes de couleurs, avec lesquels elle raccommodait, de ses propres mains, les déchirures et les brûlures de ses habits, en travaillant de son mieux ; mais elle ne savait pas bien coudre i Elle ne craignait pas de sortir dans ce costume ; ce qui enracinait d'autant plus l'opinion que les hommes profanes avaient conçue de sa folie, mais ce qui la faisait regarder par quelques âmes pieuses comme une seconde sainte Glaire. Elle se dépouillait m«me sans cesse de ces grossiers vêtements pour les donner aux pauvres, et restait à peine couverte : ce qui Tobligeait, dans les grands froids de l'hiver, à demeurer près de son petit foyer, ou bien elle se cachait dans son lit entre deux matelas, sans toutefois s'en couvrir, et disait: « Me voilà couchée comme dans mon cercueil. » Et cette
I . Paoniculos viles et abjectos cujusque coloris et uudecuuque collectes... Propriis inauibas, nt poterat, jacturam inceuJii laris coquinœ lestauraLat veteresque scis^uras., acu iiuperita... IbiJ. — Gouliriué par le témoiguage du frère Gérard, provincial des Franciscains, qui allait souvent a voir, et qui déposa do tous ces faits, ^'addiui:, 1229, no 7.
nouvelle tribulation était pour elle une source de joie nouvelle.
Au milieu de toutes ces privations, elle ne perdait rien de Taménité de son caractère, ni de l'affabilité, de la bonté extrême et universelle qui l'avaient toujours disting-uée. Depuis sa plus tendre enfance, elle avait toujours préféré la société des pauvres et des humbles à toute autre ; et maintenant, retirée dans sa pieuse solitude, elle témoignait, non seulement aux demoiselles d'honneur qui avaient voulu s'y associer, mais encore aux servantes que maître Conrad lui avait assignées, une tendre et douce cordialité. Elle ne voulut jamais qu'aucune d'elles, de quelque basse extraction qu'elle pût être, lui donnât aucun titre d'honneur, ou l'appelât autrement que par son nom de baptême, ÉlisabetJi, tout court, et en la tutoyant, comme si elle eût été leur égale ou leur inférieure. Elle cherchait aies servir elle-même, plutôt qu'à en être servie. Cette fille de roi se plaisait à laver et à nettoyer, au lieu d'elles, la vaisselle et les ustensiles de son ménage. Afin de pouvoir se livrer en toute liberté à cette œuvre servile aux yeux des hommes, mais ennoblie aux yeux de Dieu par une humilité sublime, elle trouvait moyen d'éloig-ner ses servantes, en les charg-eant de quelque commission au dehors. Quand elles rentraient, elles trouvaient que leur maîtresse avait fait tout leur ouvrage. Après avoir préparé son
repas avec elles, comme nous lavons vu, elle les faisait manger à table à côté d'elle, et souvent dans sa propre assiette. L'une d'elles, nommée Irmengarde, qui a raconté tous ces détails aux juges ecclésiastiques, confondue par tant d'humilité d'une princesse naguère si puissante, lui dit un jour: «Il est vrai, madame, que vous vous donnez de très grands mérites par votre conduite envers nous: mais vous oubliez le danger que vous nous faites courir, celui de nous gonfler d'orgueil en nous faisant manger avec vous et nous asseoir à vos côtés. '» A quoi la duchesse répondit : « Ah! puisqu'il en est ainsi, il faut que tu viennes fasseoir sur mes genoux. » Et aussitôt elle la prit entre ses bras et la lU asseoir comme elle l'avait dit.
Sa patience et sa charité étaient à toute épreuve ; rien ne pouvait l'irriter, ni lui arracher une marque de mécontentement. Elle parlait souvent et longuement avec ses compagnes ; la céleste douceur et la gaieté de son cœur débordaient dans ces entretiens intimes qui n'en étaient pas moins profitables au salut de celles qui l'écoutaient. Mais elle ne pouvait soulfrir qu'on prononçât devant elle des paroles vaines et légères, ou bien empreintes de colère et d'impatience; elle les interrompait toujours : « Eh bien, disait-elle, où est donc le Seigneur maintenant? ■> Et elle reprenait les coupables avec une autorité pleine de grâce et T. u. 7
de douceur. Au milieu de cette vie en apparence si dure et si humiliante, mais si g-lorieuse devant Dieu et si féconde en ineflablesjouissances pour celle qui s'était donnée à lui tout entière, Elisabeth ne pouvait oublier ce qui était à ses yeux, après le soin du salut de son âme, le premier et l'unique intérêt de sa vie terrestre, le soulagement de ses frères affligés et pauvres. Ayant tout brisé, tout sacrifié pour trouver plus facilement Jésus dans le ciel, elle ne pouvait négliger ses membres souffrants et épars sur la terre. Il ne lui suffisait pas d'avoir abandonné aux pauvres la jouissance exclusive de son patrimoine, au point de ne s'être pas même réservé de quoi subvenir aux premières nécessités de sa propre vie, ce qui aveiit obligé son directeur à imposer un frein à sa prodigalité ; il lui fallait encore, comme dans ses plus jeunes années, s'associer en tout aux maux des malheureux, panser elle-même les plaies de leurs corps et de leur âme. A peine arrivée à Marbourg, son premier soin fut d'y faire construire un hôpital ; elle le consacra à la mémoire de saint François d'Assise, d'après l'injonction du pape Grégoire IX. Ce pontife, qui venait de canoniser l'homme séraphique, crut devoir, à l'occasion de la translation de son corps, envoyer à sa royale et intrépide imitatrice un présent encore plus précieux que ce pauvre manteau qu'elle avait reçu naguère avec tant de reconnaissance : ce furent quelques gouttes de sang qui s'é-
talent échappées de son liane, lorsqu'il reçyt du ciel l'impression des divins stigmates. Elisabeth reçut ce don sacré avec le même esprit qui avait inspiré au pape de le lui accorder, comme ua gage nouveau de son alliance et son affection pour celui de tous les hommes qui avait su, jusqu'alors, suivre de plus près le Sauveur du monde. Elle ne crut pas pouvoir mieux honorer cette sainte relique qu'en la déposant dans l'asile des humaines misères auxquelles elle allait consacrer le reste de ses jours. Dès que cet hôpital fut achevé, elle y plaça le plus grand nombre possible de ses pauvres malades. Puis, chaque jour, accompagnée de ses deux fidèles amies et sœurs en religion, Guta et Ysentrude, elle y allait passer de longues heures à les panser, aies soigner, à leur administrer les remèdes prescrits, surtout à les consoler par les plus affectueuses exhortations, adaptées au genre de souffranceetà l'état spirituel de chaque malade. Ce n^était plus seulement à l'instinct charitable de son âme, au besoin impérieux de soulager les maux de ses frères, qu'elle paraissait obéir; mais, comme si elle avait voulu chercher dans ces œuvres de miséricorde un dernier moyen d'immoler cette chair qu'elle avait déjà tant de fois vaincue, elle les transformait en mortifications d'un genre nouveau et redoutable, et on ne peut savoir ce qui l'emportait le plus dans son cœur, ou de l'amour de son prochain ou de la haine de ce corps de péché
qui, seul, la séparait encore de son divin Sauveur. Elle n'était pas seulement la consolation des pauvres, elle devenait encore leur servante, et aucun service ne lui semblait trop rebutant, trop dur, trop vil : car chacun d'eux était pour elle la vivante imag'e de l'époux céleste de son âme. Ceux des malades qui étaient les plus faits pour inspirer le dégoût, qui éloignaient et révoltaient tout le monde, devenaient aussitôt l'objet de sa sollicitude et de sa tendresse, recevaient de ses royales mains les soins les plus rebutants. Elle les caressait avec une douce familiarité ; elle baisait leurs ulcères et leurs affreuses plaies. De mémoire d'homme on n'avait vu remporter un si merveilleux triomphe sur toutes les répugnances des sens, ni uni-r à ce point l'ardeur et la persévérance dans la pratique du plus humble dévouement. Chacun restait stupéfait au spectacle d'une vie pareille, choisie de plein gré par une fille de roi, à peine âgée de vingtdeux ans, et dont l'histoire des saints elle-même n'offrait pas jusqu'alors d'exemple : mais l'esprit d'en haut lui avait inspiré dans toute son énergie cette sainte violence à qui le ciel a été promis '.
1. Circa horridos et fœtidos et omnibus abominatos miseros inaudita a sseculis et stupenda ferebatur sancti Spiritus vehemeutia, et incredibili et mirauda commanendi, contractandi procurandique studiosissima diligentia.. . .N'ulla scriptura loquitur sanctorum quemquam tanta sedulitate tantaque familiaritate sordidissimorum iuûrmorum immuaditias obsequiosis manibus contractasse, tamque iudefesso
De pareilles pratiques étaient loin de lui attirer une sympathie ou une approbation universelles, et il y avait même des personnes pieuses qui trouvaient qu'elle allait trop loin ; mais elle savait trop bien se vaincre elle-même pour reculer devant l'opinion des hommes. Un jour, en allant à l'église, elle rencontra un pauvre mendiant qu'elle ramena chez elle, et dont elle voulut aussitôt laver les pieds et les mains. Cette fois, cependant, cette occupation lui inspira un tel dégoût, qu'elle en frissonna ; mais aussitôt, pour se dompter, elle se dit à elle-même : « Ah ! vilain sac, cela te dégoûte ; sache que c'est une boisson très saine. » Et, en disant ces mots, elle but l'eau dont elle venait de se servir, puis elle dit : « 0 mon seigneur I quand vous étiez sur votre sainte croix, vous avez bien bu le vinaigre et le fiel ; je ne suis pas digne d'une telle boisson ; aidez-moi ù devenir meilleure. »
Les lépreux, qui étaient surtout un objet dhorreur pour la plupart des hommes, à cause de la contagion si facile de leur affreuse maladie, étaient par cette raison même ceux qu'elle chérissait et qu'elle soignait le plus. Elle les lavait et les baignait elle-même, découpait des rideaux et d'autres étoffes précieuses pour avoir de quoi les essuyer et les envelopper ù la sortie du bain ; elle faisait elle-même leurs lits, les couchait et les couvrait
corde oiuuibus iui»ericorili;o operibus visqiie ad uiortem insudasse. Theod., I. VII, c. v.
de son mieux. « Oh I que nous sommes heureuses », disait-elle un jour à ses suivantes, « de pouvoir ainsi laver et vêtir Notre-Seig'neur I »
A quoi l'une d'elles répondit : « Il se peut que vous, madame, vous vous trouviez bien avec ces g'ens ; mais je ne sais trop si cela convient autant à d'autres. » Cependant maître Conrad trouva que sa charité l'entraînait au delà des bornes de la prudence chrétienne et lui interdit de toucher et de baiser les ulcères des lépreux et des autres malades, de peur qu'elle ne g-ag'nât elle-même leur maladie ; mais cette précaution manqua son but, car le chagrin, que lui firent éprouver cette défense et la contrainte imposée à la compassion impétueuse de son cœur, fut tellement violent, qu'elle tomba gravement malade.
Ce n'était pas, du reste, aux seuls maux physiques de ses frères que cette ardente disciple du Christ bornait sa compassion et ses bienfaits : elle ne perdait jamais de vue la santé de leurs âmes et les remèdes spirituels. Elle mêlait aux tendres soins qu'elle leur rendait de pieuses et fréquentes exhortations ; elle veillait scrupuleusement à ce que les pauvres fissent baptiser leurs enfants le plus tôt possible, à ce que tous ses malades demandassent et reçussent les sacrements, non seulement à leur dernière heure, mais dès leur entrée à l'hospice. Quoique son exemple dût ajouter tant de force à ses paroles, elle trouvait souvent de la
résistance dans ces âmes aigries par le malheur ou attiédies par un long- éloignement des secours offerts par l'Église. Elle savait alors unir l'énergie du zèle chrétien à sa douceur habituelle. Un jour entre autres, un aveugle malade se présenta à l'hôpital, en demandant à y être reçu. Elisabeth se trouvait justement devant la porte avec maître Conrad ; elle consentit avec joie à son admission. à condition qu'il commencerait par guérir sa maladie intérieure en s'approchant du tribunal de la pénitence. Mais l'aveugle, impatienté par son mal et par celte exhortation, se mit à jurer et à blasphémer, en traitant ces coutumes de superstitieuses. Elisabeth, indignée, le reprit avec tant de véhémence, qu'il en fut subitement touché de contrition et que, s'étant agenouillé, il se confessa sur-le-champ à maître Conrad.
Elle était loin de renfermer sa charité dans l'enceinte de cet hôpital, qui était son séjour favori : elle allait avec ses suivantes visiter les huttes de tous les pauvres de Marbourg et des environs et faisait porter en même temps de la viande, du pain, de la farine et d'autres objets, qu'elle distribuait elle-même aux malheureux. Elle pénétrait avec un touchant intérêt dans tous les détails de leurs tristes réduits, et examinait soigneusement leurs habits et leurs lits, alin de pouvoir subvenir à tout ce qui leur man(|uait. Elle distribuait entre eux le produit de tous ses bijoux, de ses bagues,
de ses voiles de soie et de tous les ornements mondains qui lui étaient restés et qu'elle avait fait vendre secrètement. Là aussi, elle se montrait empressée de leur rendre les services les plus intimes, de prévenir jusqu'à leurs moindres désirs. Un jour d'hiver, par une très forte g-elée, un pauvre malade eut la fantaisie d'avoir du poisson ; elle courut aussitôt à une fontaine voisine, en invoquant le secours de son pourvoyeur divin : « Seigneur Jésus-Christ, dit-elle, si vous le voulez bien, donnez-moi du poisson pour votre pauvre malade. » Ayant ensuite puisé de leau, elle y trouva un gros poisson qu'elle se hâta de rapporter à son patient. Quand elle rencontrait dans ses courses bienfaisantes quelques pauvres dont la misère, la faiblesse ou les souffrances lui paraissaient dignes d'une compassion tout à fait spéciale, ou que leur dévotion rendait d'autant plus sacrés à ses yeux, elle les faisait venir non seulement à son hôpital, mais à sa propre et chétive demeure, s'y consacrait entièrement à leur service et les faisait manger à sa table. Conrad lui fit des remontrances à cet égard, mais elle lui répondit: « Oh! non, mon cher maître, laissez-les moi : songez à mon ancienne vie passée dans l'orgueil du monde ; il faut guérir le mal par son contraire; il me faut vivre maintenant avec les humbles. Cette société me donne des grâces nombreuses. Laissez-moi donc en jouir, »
Elle prit entre autres chez elle un petit garçon, orphelin de père et de mère, paralytique de naissance, borg-ne et, en outre, malade d'un flux de sang- continuel. Ce pauvre être, abandonné et accablé de tant de misères, trouva en elle plus qu'une mère ; elle passait les nuits entières à le veiller et à lui rendre les services les plus rebutants, en le comblant de caresses et en le consolant par les plus tendres paroles. Il mourut, et elle le remplaça aussitôt par une jeune fille que la lèpre avait atteinte et défigurée de la manière la plus horrible, au point que dans l'hôpital personne n'osait l'approcher ni même la regarder de loin. Elisabeth, au contraire, dès qu'elle la vit, vint près d'elle avec une pieuse vénération, comme si c'était le Seigneur lui-même qui se fût montré à elle sous ce voile de douleurs, et on vit la princesse, s'agenouillant devant la lépreuse, dénouer ses souliers et se mettre en devoir de la déchausser malgré la résistance de l'enfant. Après quoi elle lava et pansa ses ulcères, lui donna tous les médicaments prescrits, lui coupa les ongles des pieds et des mains, et l'entoura de soins si affectueux et si bientaisants, que bientôt l'état de cette infortunée s'améliora. Après l'avoir fait transporter chez elle, Elisabeth faisait elle-même son lit et passait à ses côtés de longues heures, pendant lesquelles elle cherchait à la distraire en jouant avec elle, et à la consoler par des paroles pleines
de tendresse. Cependant maître Conrad, ayant appris cette conduite de sa pénitente, éloigna d'elle la jeune lépreuse, de peur qu'elle ne lût atteinte de la contagion, et même lui imposa, pour cet excès de zèle, une pénitence tellement sévère, qu'il crut devoir en témoig"ner plus tard son repentir au pape.
Mais Elisabeth, dont rien ne pouvait décourager l'infatigable ardeur, recueillit aussitôt après chez elle un jeune enfant atteint d'une maladie presque aussi révoltante que la lèpre, et qu'elle soignait et traitait avec une adresse et une expérience que la charité, cette science suprême, avait seule pu lui donner. Elle le garda auprès d'elle jusqu'à sa mort.
Toutefois les lépreux continuaient toujours à être l'objet de sa prédilection et en quelque sorte de son envie, puisque c'était, de toutes les misères humaines, celle qui pouvait le mieux détacher ses victimes de la vie. Frère Gérard, provincial des Franciscains d'Allemagne, qui était, après maître Conrad, le confident le plus intime de ses pieuses pensées, étant un jour venu lui rendre visite, elle se mit à parler longuement avec lui de la sainte pauvreté, et vers la fm de l'entretien elle s'écria : « Ah! mon père, ce que je voudrais avant tout et du fond de mon cœur, ce serait d'être traitée en tout comme une lépreuse ordinaire. Je voudrais qu'on fît pour moi comme on fait pour ces pauvres
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g-ens, une petite hutte de paille et de foin, et que l'on y suspendît, devant la porte, un linge, pour avertir les passants, avec un tronc, afin qu'on pût y jeter quelque aumône '. » A ces mots elle perdit connaissance et tomba dans une sorte d'extase, pendant laquelle le père provincial, qui la soulevait entre ses bras, lui entendit chanter des hymnes sacrées ; après quoi elle revint à elle.
Qu'il nous soit permis, pour expliquer celte prodigieuse parole de noire Sainte, d'introduire ici dans noire récit quelques détails sur la manière dont la lèpre et les infortunés qui en étaient atteints furent envisagés pendant les siècles catholiques -. Dans ces temps de foi universelle, la religion pouvait lutter de front avec tous les maux de la société, dont elle était la souveraine absolue ; et à cette triste misère suprême elle avait opposé tous les adoucissements que la foi et la piété savent enfanter dans les âmes chrétiennes. Ne pouvant anéantir les déplorables résultats matériels de ce mal, elle avait su au moins détruire la réprobation morale qui pouvait s'attacher à ces malheureuses
1. C'était dans des huttes de cette sorte, comme on le verra plus loin, qu'on renfermait avec une certaine solennité religieuse les lépreux dont la guérison était recouuue impossible.
2. Xous les devons, pour la plupart, à l'excellent ouvrage de M. Clément Breutano sur les Sœurs de charitr, où l'on trouve une foule de renseignements précieux sur la charité catholique de toutes les époques.
victimes; elle les avait revêtues d'une sorte de consécration pieuse et les avait constituées comme les représentants et les pontifes de ce poids d'humaines douleurs que Jésus-Christ était venu soulever, et que tous les enfants de son Église ont pour premier devoir d'alléger chez leurs frères. La lèpre avait donc, à celte époque, quelque chose de sacré aux yeux de l'Ég-lise et des fidèles: c'était un don de Dieu ', une distinction spéciale, une marque, pour ainsi dire, de l'attention divine. Les annales de Normandie racontent qu'un chevalier de très illustre lignée, Raoultz Fitz-Giroie, l'un des preux du temps de Guillaume le Conquérant, s'étant fait moine, demanda humblement à Dieu, comme une grâce particulière, d'être frappé d"une lèpre incurable, atînde racheter ainsi ses péchés, et qu'il fut exaucé. La main de Dieu, du Dieu toujours juste et miséricordieux, avait touché un chrétien, l'avait frappé d'une manière mystérieuse et inaccessible à la science humaine; dès lors il y avait quelque chose de vénérable dans son mal. La solitude, la réflexion, la retraite auprès de Dieu seul devenaient une néces-
1. C'est l'expression doût ou se sert dans les actes publics relatifs aux lépreux, jusqu'au milieu du seizième siècle. En 1342, maître Heuri, organiste de Goblentz, pria le conseil de la ville d'accorder une place à l'hospice à sou fils, à qui Dieu tout puissant a fait présent de la lèpre. « Somit dem Aufsotz von Gottdem almjchtigen begabt. » Voyez d'autres exemples dans Breutauo, p. 131, etc.
site pour le lépreux; mais l'amour et les prières de ses frères le suivaient dans son isolement. L'Ég"lise avait su concilier la plus tendre sollicitude pour ces rejetons infortunés de son sein ' avec les mesures exigées par le salut de tous pour empêcher la contagion de s'étendre. Peut-être n'y a-t-il rien dans sa liturgie de plus touchant, ni de plus solennel à la fois, que le cérémonial dit separatio leprosorum, avec lequel on procédait à la séquestration de celui que Dieu avait frappé, dans les lieux où il n'y avait pas d'hospice spécialement consacré aux lépreux. On célébrait en sa présence la messe des morts, puis, après avoir béni tous les ustensiles qui devaient lui servir dans sa solitude, et après que chaque assistant lui eût donné son aumône, le clergé, précédé de la croix et accompagné de tous les fidèles, le conduisait à une hutte isolée qu'on lui assignait pour demeure- Sur le toit de cette hulte le prêtre plaçait de la terre du cimetière, en disant : Sis mortiius raundo, virens iterumBeo! « Meurs au monde, et renais à Dieu! » Le prêtre lui adressait ensuite un discours consolateur, où il lui faisait entrevoir
1. Ou trouve dans le cartulaire de l'abbaye de la Couture, au Maus, uue bulle adressée directement par le pape Clcincnt 111, en 1178, à ses chers fils les lépreux de Sablé, dilectis filiis leprosis- de Sabolio, où il leur accorde un cimetière à Solesmes, malgré l'oppositioa de l'abbé de la Couture, duquel dépendait le prieuré de Solesmes.
les joies du paradis et sa communauté spirituelle avec l'Église, dont les prières lui étaient acquises dans sa solitude plus encore qu'auparavant. Puis il plantait une croix de bois devant la porte de la hutte, y suspendait un tronc pour recevoir l'aumône des passants, et tout le monde s'éloignait. A Pâques seulement, les lépreux pouvaient sortir de leurs tombeaux, comme le Christ lui-même, et entrer pendant quelques jours dans les villes et les villages pour participer aux joies universelles de la chrétienté. Quand ils mouraient ainsi isolés, on célébrait leurs funérailles avec l'office des Confesseurs non Pontifes.
La pensée de l'Église avait été comprise par tous ses enfants. Les lépreux avaient reçu du peuple les noms les plus doux et les plus consolants; on les appelait les malades de Dieu, les chers pauvres de Dieu, les lionnes gens. On aimait à se rappeler que Jésus lui-même avait été désigné par l'Esprit-Saint comme un lépreux : Et nos putavimus eum quasi leprosum; qu'il avait eu un lépreux pour hôte lorsque Marie-Madeleine vint lui oindre les pieds; qu'il avait choisi le lépreux Lazare pour symbole de l'âme élue; qu'il avait souvent pris cette forme pour apparaître à ses saints sur la terre i. En outre, c'était par suite
1. V'oir les belles légendes de Saint Julien, de saint Léon IX, pape, et aussi celle de Martyrius, racontée par saint Grégoire le Grand dans ses homélies.
des pèleriaages en Terre-Sainte et des croisades que la lèpre s'était le plus répandue en Europe; et celte orig'ine ajoutait à son caractère sacré. Un Ordre de chevalerie, celui de Saint-Lazare, avait été fondé a Jérusalem pour se consacrer exclusivement au soin des lépreux, et avait un lépreux pour grand maître ' ; et un Ordre de femmes s'était voué au même but dans la même ville, à l'hospice Saint-Jean TAumônier. Lorsque l'évêque Hug-ues de Lincoln, Franc-Comtois de naissance et chartreux de religion, disait la messe, il admettait les lépreux au baiser de paix ; et comme son chancelier lui rappelait que saint Martin guérissait les lépreux en les embrassant, l'évêque répondit : « Oui, le baiser de Martin guérissait la chair des lépreux ; mais moi, c'est le baiser des lépreux qui guérit mon âme. » Parmi les rois et les grands de la terre, noire Elisabeth ne fut pas la seule à honorer le Christ dans ces successeurs de Lazare ; des princes illustres et puissants reg'ardaient ce devoir comme une des prérogatives de leurs couronnes. Robert, roi de France, visitait sans cesse leurs hôpitaux. Saint Louis les traitait avec une amitié toute fraternelle, les visitant aux Quatretemps, et baisait leurs plaies-. Henri III, roi d'An-
1. Cet Ordre l'ut transféré en Praace par saiat Loui.-, et réuni depuis à celui du Mont-Carmel, comme eu Savoie à. celui de Saint-Maurice.