‹ Histoire de Sainte Elisabeth de Hongrie, duchesse de Thuringe (volume 3)Chapitre 22 sur 63 · ROYAUME DES CIEUX · texte numérisé non relu

ROYAUME DES CIEUX

llagiium inuudi et oiiinera oruatum ssecuJi contempsi propter ainorem Doinini mei Jesu Christi queiu vidi, quem a^navi, in quera credidi, quem dilexi.

Bréviaire romain, Commun des saintes feiunies.

In nidulo ineo raoriar.

Job, XXIX, IS.

Cependant le roi de Hongrie, le père riche et puissant de cette pauvre infirmière, avait reçu, par les pèlerins hongrois qui se rendaient à Aixla-Chapelle et à d'autres sanctuaires sur le Rhin, la nouvelle de l'état de pauvreté et d'abandon où sa fille se trouvait réduite. Ils lui racontèrent combien ils avaient été choqués d'apprendre que leur princesse vivait sans honneurs, sans cour, et dans un dénûment complet. Le roi fut consterné et ému jusqu'aux larmes par leur récit, il se plaignit à son conseil de l'injure ([u'on faisait à sa fille, et résolut d'envoyer un ambassadeur pour

la ramener auprès de lui. Il confia cette mission au comte Banfi '. Ce seigneur se rendit en Thuringe avec une suite très nombreuse et s'en vint d'ahord à la "S^'artbourg. Il y trouva le landgrave Henri, à qui il demanda compte de la position extraordinaire de la duchesse. Le jeune prince lui répondit : « Ma sœur est devenue tout à fait folle, tout le monde le sait ; vous le verrez vous-même. » Il lui raconta ensuite comment elle s'était retirée à Marbourg, et toutes les extravagances qu'elle y faisait, ne vivant qu'avec des mendiants et des lépreux, et autres détails de cette sorte. Il démontra à l'ambassadeur que la pauvreté d'Elisabeth était tout à fait volontaire; et que, pour sa part, il lui avait garanti la possession de tout ce qu'elle pouvait désirer. Le comte, profondément étonné, se mit en route pour Marbourg. Lorsqu'il y fut arrivé, il demanda à l'aubergiste chez lequel il était descendu ce qu'il fallait penser de la dame qu'on nommait Elisabeth, et qui était venue de Hongrie dans ce pays ; pourquoi elle avait quitté les princes de la famille de son mari ; s'il y avait pour cela quelque raison qui ne fût pas à son honneur. « C'est une dame très pieuse », lui répondit l'hôte, « et pleine de vertus ; elle est aussi

1. Les auteurs coutemporaius nommeat ce comte Pamias ou Panias, mais nous avons cru devoir adopter la correction proposée par M. le comte Mailath, savant hongrois de nos jours.

riche qu'on peut désirer Fêtre, car cette ville et tout son canton, qui n'est pas petit, lui appartiennent en toute propriété ; et, si elle l'avait voulu, elle aurait trouvé bien des princes pour l'épouser. Mais, par sa grande humilité, elle veut vivre ainsi misérablement ; elle ne veut habiter aucune des maisons de la ville, pour demeurer auprès de l'hôpital qu'elle a bâti, car elle méprise tous les biens du monde. Dieu nous a fait une grande grâce en nous envoyant une si pieuse dame ; tous ceux qui ont affaire à elle en profitent pour leur salut. Elle ne se repose jamais dans ses œuvres de charité ; elle est très chaste, très douce, très miséricordieuse, mais surtout plus humble que qui que ce soit. » Le comte se fit aussitôt conduire auprès d'elle par l'aubergiste. Celui-ci entra d'abord, et lui dit : « Madame, voilà vos amis qui sont venus vous chercher, à ce que je crois, et qui veulent vous parler. » L'ambassadeur étant entré dans la hutte, et voyant la fille de son roi occupée à filer et tenant sa quenouille à la main, fut tellement saisi de ce spectacle, qu'il fit le signe de la croix et fondit en larmes. Puis il s'écria : « A-t-on jamais vu la fille d'un roi filer la laine? » S'étant ensuite assis à côté d'elle, il lui dit comment le roi son père l'avait envoyé pour la chercher et la ramener dans le pays où elle avait vu le jour ; il lui promit qu'elle y serait traitée avec tout l'honneur qui lui était dû, et ijue

]e roi la reg^ardait toujours comme sa très chère fille. Mais elle repoussa toutes ses prières : « Pour qui me pienez-vous ? » lui dit-elle ; «je ne suis qu'une pauvre pécheresse qui n'a jamais obéi à la loi de Dieu comme je le devais. — Qui vous a réduite à cet état de misère ? » lui demanda le comte. — « Personne, » répondit-elle, « si ce n'est le Fils infiniment riche de mon Père céleste, qui m'a appris, par son exemple, à mépriser la richesse, et à chérir la pauvreté par-dessus tous les royaumes de ce monde. » Et alors elle lui raconta toute sa vie depuis son veuvage, et ses intentions, pour le reste de sa vie, et l'assura qu'elle n'avait à se plaindre de personne, qu'elle ne manquait de rien, et qu'elle était parfaitement heureuse. Cependant le comte insistait toujours : « Venez, » lui dit-il, « noble reine, venez avec moi, auprès de votre cher père, venez posséder son royaume et votre héritag-e. — J'espère bien, » répliqua-t-elle, « que je possède déjà l'héritage de mon père, c'est-à-dire la miséricorde éternelle de notre cher Seig'neur Jésus-Christ. « Enfin l'ambassadeur la supplia de ne pas faire à son père l'injure de mener une vie aussi méprisable, de ne pas l'afflig-er par une conduite aussi indigne de sa naissance. « Dites à mon seigneur père, » lui répondit Elisabeth, a que je me trouve plus heureuse dans cette vie méprisable qu'il ne peut fêtre dans sa pompe royale ; et que, bien loin de s'af-

fliger de moi, il doit plutôt se réjouir de ce qu'il a un enfant au service du grand Roi des cieux et de la terre. Je ne lui demande qu'une chose au monde : c'est de prier et de faire prier Dieu pour moi: et moi, je prierai pour lui tant que je vivrai. » Le comte, voyant tous ses efforts inutiles, la quitta avec une profonde douleur. Et la fille des rois de Hongrie reprit sa quenouille, heureuse de pouvoir réaliser d'avance les sublimes paroles que l'Église consacre au culte de celles, qui, comme elle, ont renoncé atout pour Jésus : X ai méprisé le royaume du monde et toute la poonpe du siècle^ p)Our l'a^nour de mon Seigneur Jésus- Christ; c'est lui que fai vu, que fai aimé, en qui fai cru et que fai préféré *.

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