COMMENT LA. CHERE SAINTE ELISABETH DISTRIBUA TOUTE SA DOT AUX PAUVRES
Si dederit homo omaem substantiam domus ejus pro dilectione, quasi nihil despiciet eara.
Cant., VIII, 7.
Galore cantatis Calefacti paupei'es Juxta prunas nuditatis Laetentur imraemores.
Antienne de Sainte-Elisabeth^ dans le bréviaire aiic. des Dominicains.
Quelque persuadé que pût être le landgrave Henri de la folie de sa belle-sœur, il n'en crut pas moins devoir tenir les promesses qu'il lui avait faites : la crainte du pape, qui s'était constitué le protecteur d'Elisabeth, et l'influence de Conrad de Marbourg, qui était aussi grande sur lui qu'elle l'avait été sur son frère Louis, purent bien contribuer à cette fidélité. 11 lui envoya donc les cinq cents marcs d'argent qu'il lui avait promis lors de son départ pour la Wartbourg, pour servir à ses frais d'établissement dans sa nouvelle résidence. Cet accroissement de richesses ne parut à la chari-
table princesse qu'une occasion favorable pour réaliser un projet qu'elle nourrissait depuis longtemps, celui de se décharger définitivement du poids de tous ses biens, dont elle avait dû conserver la propriété, tout en se privant d'en jouir. Elle réalisa tous les biens dotaux que son beaufrère avait été obligé de lui restituer lors du retour des chevaliers croisés, et qui produisirent la somme, très considérable alors, de deux mille marcs. Elle cherchait, dit un de ses pieux historiens, à donner à ces richesses une mobilité conforme à la courte durée de la vie mortelle, et qui put d'autant plus sûrement la conduire à l'immobile bonheur de la vie éternelle'. Elle fît de même vendre tous les ornements qui lui restaient de ceux que ses parents avaient envoyés avec elle de Hongrie, entre autres des vases d'or et d'argent, des étoiles brodées d'or et divers objets garnis de pierreries du plus haut prix -. Tout l'argent qui provenait de cette vente ainsi que de celle de ses domaines fut entièrement distribué par elle aux
1. Umuia qute habuit veudiJit, pro rébus suce .lotis immobilibus res petens et acceptaos mobiles, mobilem per mortem se cognoscens, de mobilibus sibi satagens oeterna et immobilia promovere. Theod., I. c.
2, Si qua ei residua fuerant oraamenta quae in sua traductione de domo patris sui régis Iluugariaî attulerat, aurea et argentea vasa plurima, sericos pannos auro iulextos, pretiosos et muitos, et corporis ornatum ex auro copioso et gemmis uobilissimis regaliter fabrefactum. Dict. iv. Ane. 2022.
pauvres en diverses fois, mais avec une profusion qui lui valut les injures d'un grand nombre de ceux qui n'avaient pas besoin de ses secours ; on la traitait hautement de prodig-ue, de dissipatrice, et surtout de folle. Alais elle n'était nullement émue de ces discours, et trouvait que c'était acheter à bon compte le salut éternel de son âme que de lui sacrifier ces périssables richesses \ Quand elle eut reçu les cinq cents marcs que le duc Henri lui envoyait, elle résolut de les distribuer aussitôt aux pauvres en une seule fois et le même jour. Pour donner à sa charité une extension proportionnée à la g-randeur de la somme dont elle voulait disposer, elle fit publier dans tous les lieux à vingt-cinq lieues à l'entour de Marbourg" que tous les pauvres eussent à se réunir au jour fixé dans une plaine près de Wehrda, ce village où elle avait elle-même passé les premiers temps de sa pauvreté volontaire. Au jour indiqué, on vit paraître plusieurs milliers de mendiants, d'aveug^les, d'estropiés, dïnfirmes et de pauvres des deux sexes-, et, en outre, une foule nombreuse, avide d'assister à un spectacle si merveilleux. Pour maintenir l'ordre au milieu de cette multitude,
1. Divitiis in omnibus eleemosynarum opibus expensis émit regnum Eeternœ salutis. Thés. nov. de Saûctis, serm. ioo.
2. Pauperum, debilium, cœcorum et aliorum egentium infiniter utriusque sexus undique multitude... Theod., VII, 2. Il y eu eut douze mille, selon le Mss. des BoUandistes.
ainsi que pour établir une stricte justice dans la distribution des secours parmi les indig-ents, trop souvent impatients et désordonnés, la duchesse avait disposé un nombre suffisant d'officiers et de serviteurs robustes, avec ordre de faire rester chacun à la place qu'il occupait, de peur que quelques-uns ne trouvassent moyen, au préjudice de leurs compagnons, de recevoir deux fois l'aumône destinée à chaque pauvre. Elle ordonna que tous ceux qui transgresseraient cette défense auraient les cheveux coupés sur le champ. Une jeune fille nommé Hildegonde. remarquable par l'extrême beauté de sa chevelure, ayant été saisie comme elle s'éloig-nait du lieu où elle s'était d'abord placée pour aller soigner sa sœur malade, on lui coupa les beaux cheveux qu'elle portait flottants sur ses épaules, selon l'usage des filles de Marbourg'. En se voyant ainsi traitée, la jeune fille se mit à pleurer et use lamenter à haute voix, en protestant de son innocence. On la mena à la duchesse qui, après l'avoir félicitée de ce que la perte de sa chevelure l'empêcherait de prendre part désormais aux danses et aux réjouissances profanes, lui demanda, avec l'instinct profond des âmes saintes, si elle n'avait jamais conçu le projet de mener une vie meilleure. « Il y a longtemps, » répondit Hildegonde, « que je me serais consa-
1. Cet usage s'est conservé ju.-qu'au liix-septièine siècle . P. Kochem, p. 827.
crée au Seig-neur en prenant l'habit religieux, s'il ne m'avait pas trop coûté de sacrifier la beauté de mes cheveux*. » A ces mots, Elisabeth, pleine de joie, s'écria : « Alors, je suis plus heureuse de ce qu'en te les a coupés que je ne le serais si mon fils était élu empereur des Romains -. »
Elle prit ensuite chez elle cette pauvre jeune fille qui, obéissant à l'avertissement qu'elle avait involontairement reçu en ce jour, se consacra au service de Dieu et des pauvres dans l'hospice de la duchesse.
Cependant la distribution des aumônes annoncées se faisait avec une grande rég^ularité à toute cette multitude, par l'entremise des personnes sûres et fidèles qu'Elisabeth avait préposées à cet office. Elle-même présidait à cette répartition, passait de rang- en rang, et servait tous ces pauvres, les reins ceints d'un ling-e, comme Jésus- Christ avait servi ses disciples. Elle errait au milieu de ce vaste assemblage d'hommes, toute glorieuse et heureuse de ce bonheur dont elle était la cause, le visage serein et tranquille, la joie
1. Dudum Domino iu habitu religionis famulatum exhibuissem, si non me taatum cœsariei meae claritas pulcherrima delectasset. Elle aurait péri, ajoute l'iùstorieu, comme Abîalon, à cause de sa clievelure.
2. Plus igitur gaudeo de tuorum prcecisioue capillorum quam defilii mei gavisura forem iu Romanum imperatorem provectione. Theod. Selon le Passioual, elle aurait dit : « Plus que si mon fils était pape, et ma fille impératrice. »
dans le cœur, et sur les lèvres des paroles douces et affectueuses, adressées surtout aux indigents étrang'ers qu'elle voyait pour la première fois ; mêlant une douce gaieté à sa compassion, une simjjlicité céleste à sa générosité sans bornes ; trouvant à chaque pas qu'elle faisait de nouvelles consolations pour de nouvelles misères. Cette tîUe de roi se voyait enfin au milieu de la seule cour qui pût lui plaire : vraiment reine en ce jour par sa miséricorde, elle était là au milieu de son armée de pauvres comme une puissante souveraine sur son trône' ; et malgré le misérable costume quelle avait adoplé, aux yeux éblouis de ceux dont elle soulageait la soulfrance elle parut resplendissante comme le soleil, et couverte de vêtements blancs comme la neige.
Les cinq cents marcs étant épuisés à l'approche de la nuit, et la lune s'étant levée avec éclat, les pauvres valides se remirent en marche pour retourner dans leurs différents foyers ; mais un grand nombre de ceux qui étaient faibles ou malades ne purent repartir aussit'H, et se disposèrent à passer la nuit dins divers recoins de l'hôpital et des bâtiments voisins. Elisabeth les aperçut
1. Stabat lueJio regina gloriosa et iuclyta, vultu placiJo, corde jiicuaio, miserans iQ hilaritate, tribueus m siiuplicitate. Ibat succiucta iuter miseros cousolalrix miseroriiiu. Gaiulebat iii exercitu pauperuui fllia priucipis. Gratulabatur in adveuis et pupillis... Theo.l.
en rentrant, et, toujours dominée par son inépuisable compassion, elle dit aussitôt à ses suivantes : « Ah! voilà que les plus faibles sont restés : donnons-leur encore quelque chose. » Sur cela elle fit donner à chacun d'eux six deniers de Golog-ne, et ne voulut pas que les petits enfants qui se trouvaient parmi eux reçussent moins que les autres. Puis elle fit apporter du pain en grande quantité, et le distribua entre eux. Enfin, elle dit : « Je veux donner à ces pauvres gens une fête complète; qu'on leur fasse du feu. » D'après ses ordres, on alluma de grands feux partout où ils étaient couchés, et on vint leur laver les pieds et les parfumer. Les pauvres, se voyant si bien traités, commencèrent à se réjouir hautement, et se mirent à chanter. Elisabeth, ayant entendu leurs chants de chez elle, fut émue jusqu'au fond de son cœur simple et tendre, et s'écria, toute joyeuse: « Je vous l'avais bien dit : il faut rendre les hommes aussi heureux que possible. » Et aussitôt elle sortit pour aller prendre part à leur joie.
Vous l'avez donc étudié et connu, âme tendre et sainte, ce secret plein de charmes, le secret du bonheur d'autrui : si sévère et si impitoyable pour vous-même, vous avez été initiée à toute la plénitude de ce doux mystère. Ce bonheur terrestre, que vous aviez si complètement renié et exclu de votre propre vie, vous saviez le rechercher et le conquérir, avec une généreuse persévérance, pour
VOS pauvres frères. Ah! combien nous sommes heureux de penser que dans le ciel, où vous recueillez maintenant le prix éternel d'une si fervente charité, vous êtes encore fidèle à cette pieuse sollicitude qui remplissait votre cœur sur la terre 1 et qu'il nous est doux de savoir que les pauvres âmes qui vous implorent, dans leur tristesse et leur indigence d'ici-bas, ne seront pas délaissées par cette inépuisable pitié, qui n'aura certes fait que redoubler d'énergie et d'ardeur en participant à votre bienheureuse immortalité!