CHAPITRE XX VII
COMMENT L.V CHERE SAINTE ELISABETH APPRENAIT DE MAITRE CONRAD A BRISER EN TOUT SA VOLONTÉ.
Melior est obedientia quam viotimne.
I Rerj., XV, 22.
Malheur à ceux qui dédaiguent de s'abaisser avec les petits, parce que la porte du ciel est basse, et qu'ils n'y pourront passer !
Imtation, 1.. III.. ch. lviii.
On pourrait croire qu'il ne manquait rien à notre Elisabeth pour être arrivée au but qu'elle s'était si courag"eusement imposé, à l'amour exclusif de Dieu et de ses frères en Dieu, au mépris absoludu monde et de ses biens. Et néanmoins, dans ce merveilleux chemin de la perfection chrétienne, elle avait encore de redoutables obstacles à surmonter, de nombreuses victoires, et les plus difficiles de toutes, à remporter. Il ne lui suffisait pas d'avoir vaincu le monde et tout ce qui en elle pouvait y tenir : il lui fallait encore se vaincre elle-même dans l'asile le plus inexpugnable de la faiblesse humaine, dans sa volonté. II fallait que cette volonté, quelque pure, quelque avide du ciel,
quelque détachée qu'elle pût être des choses terrestres, ne s'élevât plus en rien par ses propres forces, mais qu'elle ployât sous chaque souffle de la volonté divine, comme un épi chargé de ses grains, jusqu'au moment où le Moissonneur céleste la récolterait pour l'éternité.
Celui que le père commun des fidèles avait spécialement chargé de la conduite de cette âme précieuse, maître Conrad de Marbourg-, qui savait apprécier tout ce dont elle était capable pour l'amour de Dieu, résolut de la conduire vers ce but suprême de la perfection évangélique par une voie qui certes répugnerait aux habitudes et aux idées de la plupart des chrétiens de nos jours, mais qui n'excitait ni murmures, ni même surprise ù cette époque de naïve simplicité, d'abandon absolu, au moins dans 1 intention, atout ce qui pouvait ramener et enchaîner lame à Dieu. Ce n'est pas d'ailleurs que nous prétendions justifier tout ce que nous allons raconter sur la conduite de Conrad envers son illustre pénitente : l'ardeur impétueuse de son zèle, dont il finit par être victime ', a pu l'entraîner souvent au delà des bornes
1. Il fut tué, eu 1233, par de? chevaliers qu'il avait iiijustemeut puais comme hérétiques. Le pape Grégoire IX ne donna l'absolution à ses meurtriers que sous condition d'une très sH-ère pénitence. Trilhemius assure qu'il était regardé eu Allemagne comme un persécuteur et un enn-uii public. Chroii. Mir.^ang. ad an 1233.
de la modération chrétienne ; mais, outre que cette conduite est autorisée par de nombreux exemples à toutes les époques de la piété chrétienne, par les règles de plusieurs Ordres d'une sainteté renommée, nous préférons, plutôt que de juger témérairement un homme pareil, simplement enregistrer la soumission toujours si entière de cette noble princesse, ambitieuse de courber en tout sa tête sous le joug de l'amour divin, et de suivre les traces de celui c[ui s'est fait obéissant pour nous jusqu'à la mort.
^laître Conrad, ayant donc résolu de dompter et d'anéantir dans l'àme d'Elisabeth le seul principe de complaisance humaine qu'il pût y découvrir encore, commença par attaquer sa volonté dans ce qu'elle avait à la fois de plus légiiime et de plus enraciné, dans l'exercice des œuvres de miséricorde. Il mit un frein bien cruel, pour le cœur de la duchesse, à cette générosité dont nous venons de rapporter de si éclatantes preuves, en lui interdisant de donnera aucun pauvre plus d'un denier. Avant de se résigner à une restriction si dure, Elisabeth essaya de s'y dérober par plusieurs voies détournées, sans y désobéir positivement. Elle fit d'abord frapper des deniers, non plus de cuivre, mais d'argent, qui valaient chacun un schelling du pays ; elle les distribuait en
1. Telle e?t du moins une Iraditiou très générale, appuj'ée sur le nom qu'on a donné pendant plusieurs siècles à une
guise de deniers secondaires. Ensuite, comme les pauvres, habitués à ses largesses excessives, se plaignaient de la parcimonie de ses dons, elle leur disait : « Il m'est défendu de donner plus d'un denier à la fois, mais il ne me l'est pas de vous en donner un chaque fois que vous reviendrez. » Les mendiants ne se faisaient pas faute de profiter de ce conseil; et, après avoir reçu une première aumône, ils sdlaient faire une ou deux fois le tour de l'hôpital, et venaient ensuite redemander un denier, que la duchesse leur donnait toujours; ils recommençaient à Tinfini ce manège. Au lieu d'être touche de ces ruses d'une âme dévorée par la charité, Conrad, les ayant découvertes, s'emporta plusieurs fois contre elle jusqu'à lui donner des soufflets; mais elle souffrit cet outrage avec joie, car il y avait longtemps qu'elle désirait ardemment être associée en tout aux outrages qu'avait reçus son divin Sauveur avant de mourir pour elle.
Conrad lui défendit même de donner désormais de l'argent aux pauvres, sous quelque prétexte que ce fût; mais il lui permit de leur distribuer du pain. Cependant, bientôt, comme elle trouvait encore le moyen d'être prodiguemalgré cette restriemonnaie d'argent nommée Elisabethen pfennige; Elisafjethenheller qui se trouve encore dans plusieurs collections numismatiqucs. Liebkuecht, p. 85 : Happel Coucio II; Justi .
tion, il lui prescrivit de ne plus donner de pains entiers, niais seulement de leur servir le pain par tranches. Enfin, il finit par lui défendre de faire des aumônes quelconques, et ne laissaplus d'autre refuge à son ardente charité que le soin des malades et des infirmes : encore eut-il, comme nous l'avons vu, la précaution de lui interdire tout rapport avec ceux qui lui étaient les plus chers, avec les lépreux; et, quand sa compassion lui faisait transgresser cette prohibition, il n'hésitait pas à la frapper sévèrement..
On peut se figurer la douleur d'Elisabeth en se voyant ainsi privée d'une liberté qui lui avait été pendant toute sa vie si précieuse et si nécessaire, et en trouvant cette barrière élevée entre son affectueuse pitié et les besoins des malheureux. Cependant elle comprit le nouveau devoir qui venait prendre la place de tous les autres, elle comprit que l'abnégation totale d'elle-même, dont elle avait fait vœu, devait entraîner aussi l'abnégation de tout ce qui lui offrait )a moindre consolation humaine ; et certes, il y en avait d'ineffables pour elle dans l'aumône. Elle sut en faire le sacrifice, et obéir sans murmure ; et bientôt elle devint très savante dans cette science suprême, qui est pour le chrétien la science de la victoire.
Aucune fatigue, aucune peine ne lui semblait trop rude, lorsqu'il fallait se conformer aux volontés de celui qu'elle s'était habituée à regarder
comme le représentant de la volonté divine envers elle. Aucune distance ne lui semblait trop longue à franchir pour accourir sans délai auprès de lui dès qu'il la faisait appeler ; et cependant il n'usait avec elle d'aucun de ces ménagements qu'on pouvait croire exigés par son sexe, son jeune âge, son rang; il ne s'appliquait en quelque sorte, qu'à lui rendre dure et épineuse la voie du salut, afin qu'elle parût devant son juge éternel revêtue de plus de mérites. « Ce lui faisoit le sainct homme, » dit un écrivain français, « pour lui froisser sa volonté : sy que elle esdrechat toute son amour en Dieu, affin qu'il ne lui souveinst de sa première gloire, et en toutes choses elle étoit hastive de obeyr, et ferme à souffrir ; sy que elle possédast son ame en patience, et sa victoire fut ennoblie par obédience. » Cette obéissance était donc aussi prompte que complète, dans leschoses de moindre importance comme dans les préceptes les plus graves. Un jour qu'elle s'était mise en route pour aller visiter un ermite qui demeurait dans le voisinage de Marbourg, maître Conrad lui envoya dire de revenir sur-le-champ ; elle s'en retourna à l'instant môme, et dit au messager : « Si nous sommes sages, nous devons faire comme la limace, qui, dans les temps de pluie, rentre dans sa coquille: obéissons donc, et revenons sur nos pas '. ■>
I. Nos simus îimiles teîtiuiiiii qu* teuiporc pluvi^e «e T. II. 9
Elle ne dissimulait pas la crainte que lui inspirait son directeur, non pas par lui-même, mais comme lieutenant de Dieu auprès d'elle. « Si je crains tellement, » disait-elle à ses suivantes, « un homme mortel, combien plus ne faut-il pas trembler devant Dieu qui est le Seigneur et juge de tous les hommes ! » Cette crainte était, du reste, toute spirituelle ; car elle avait abdiqué sa volonté entre les mains de Conrad, principalement parce qu'il était pauvre et dépourvu de toute g-randeur humaine, comme elle voulait être elle-même : « J'ai choisi, » remarquait-elle, « la vie des pauvres sœurs, parce qu'elle est la plus méprisée de toutes : si j'en avais connu une plus méprisée, je l'aurais prise. J'aurais pu faire vœu d'obéissance à un évêque ou à un riche abbé ; mais j'ai préféré maître Conrad, parce qu'il n'a rien, qu'il n'est qu'un mendiant, et qu'ainsi je n'ai aucune ressource dans cette vie '. » Cependant maître Con-
retrahit in dotuuai sua;jj ; sic uos obediamus, retrahamus nos a via qua ire cœperaïuus. Dépositiou d Irmeugarde,
Amis bien pert que nos son sage,
Sur ne resamblons la limace.
RUTEBEUF, p. 39.
1. Vita sororum despectissima est, et si esset vita despectior, illain elegissem. Fecissem quidem uoi episcoporum aut abbatuLU qui possessiones habeut obedientiam, sed cogitabam melius facere mag. Gourado qui uon habet, sed omnino mendicans, ut pœnitus in hac vita uullam haberem cousolationem. Ibid. Il ne faut pas oublier que cette abso-
rad continuait à user sans réserve du pouvoir qu'elle lui avait cédé sur sa personne. Se trouvant au couvent d'Altenberg-, où déjà était placée sa fille Gertrude, il eut l'idée de l'y faire entrer ellemême, et il l'envoya chercher de Marbourg pour qu'elle vînt en délibérer avec lui. Elle se rendit aussitôt à ses ordres. Les relig"ieuses du monastère, ayant appris son arrivée, demandèrent à Conrad la permission de la faire entrer dans la clôture, afin de la voir. Conrad, voulant mettre son obéissance à l'épreuve, et l'ayant déjà prévenue de l'excommunication qui était encourue par les personnes des deux sexes qui franchissaient la clôture, répondit : « Quelle entre si elle veut. » Mais Elisabeth prit ces paroles pour une autorisation, et entra dans l'enceinte prohibée. Conrad l'en lit bientôt sortir ; et. lui ayant montré le livre où était inscrit le serment qu'elle avait fait de lui obéir eu tout, il ordonna ù un moine qui l'accompagnait de lui infliger, en guise de pénitence ainsi qu'à sa suivante Irmengarde un certain nombre de coups avec un long et fort bâton qui se trouvait là '. Pendant cette exécution, Conrad
lue pauvreté de Coarad était eutièreineut voloutaire : il n'upparteuait à aucun Ordre meiiiliaut, et c'était lui qui avait la dispositiou de tous les bénéfices ecclésiastiques de la Thuriuge.
1. Ut beue verberaret eas cum qua lam virga grossa satis loaga. Ibid. Irmengarde racoote eu uiêuie temps qu'elle avait encore les marques de ces coups trois semaines
chantait le Miserere. La duchesse subit sans murmure et avec une soumission surnaturelle, cette humiliante punition d'un si léger délit; et peu de temps après comme elle en parlait avec Irmengarde, à qui elle avait bien malgré elle attiré ce traitement, elle lui dit : « Il nous faut endurer patiemment de pareils châtiments ; car il en est de nous comme des roseaux qui croissent le long des rivières : quand la rivière se déborde, le roseau s'incline et se ploie, et l'inondation s'écoule sans le briser ; après quoi il se redresse et se relève dans toute sa vigueur, et jouit de sa nouvelle vie. Nous aussi, nous devons quelquefois être ployées vers la terre et humiliées, et puis aussitôt nous redresser avec joie et confiance '. »
Une autre fois, s'il faut en croire une tradition moins avérée -, Conrad prêcha sur la passion, afin
après, et que sainte Elisabeth avait dû les conserver bien plus longtemps encore : quia acrius fuerat verberata.
1. Oportet talia sustinere libeuter, quia sic est de nobis ut de gramine quod crescit in flumine : fluvio inundante gramen iuclinatur et deprimitur et sine Isesione ipsiusaqua inundans pertransit. luundatiooe cessante gramen erigitur, et crescit in vigore suo jucuude et delectabiliter. Sic noc quandoque oportet iuclinari, humiliari, et postmodum jucunde et delectabiliter erigi. IbiJ.
2. Le Irait que nous allons raconter ne se trouve pas dans les dépositions des quatre suivantes, ni dans les autres récits contemporains, mais dans la légende du Passional. Ce n'est peut-être qu'une version exagérée des faits précédents; mais nous n'avons pas cru pouvoir la supprimer.
qu'Elisabeth pût g-agner, en assistant à son sermon, l'inùalgence que le pape avait accordée à tous ceux qui écouteraient la parole de son commissaire. Mais, absorbée par le soin de deux malades nouvellement arrivées, elle se dispensa d'aller l'entendre. Le sermon fini, il la fit venir, et lui demanda où elle avait été au lieu de venir l'écouter ; et avant qu'elle eût le temps de répondre, il la frappa avec violence, en lui disant : « Voilà pour vous apprendre à venir une autre fois quand je vous appelle. » L'humble et patiente princesse ne fit que sourire de cette rudesse, et voulut encore s'excuser ; mais il la frap[ia de nouveau, et la blessa jusqu'au sang. Elle leva alors les yeux au ciel et les y tint fixés quelque temps, puis elle dit : « Seig'neur, je vous remercie de m'avoir choisie pour ceci. » Ses femmes vinrent ensuite la consoler, et voyant le sang' couler à travers ses vêtements, elles lui demandèrent comment elle avait pu supporter tant de coups ; elle leur répondit en souriant : « Pour les avoir endurés avec patience, Dieu m'a permis de voir le Christ au milieu de ses anges ; car les coups du maître m'ont envoyée jusque dans le troisième ciel. » On rapporta celte parole à Conrad, qui s'écria: « Alors je me repentirai toujours de ne pas l'avoir envoyée jusque dans le neuvième ciel. •>
Nous le répétons : ce n'est point avec les idées de notre temps qu'il faut juger de pareilles scènes.
Les habitudes delà vie ascétique, les mœurs chrétiennes ne sont pas les mêmes à toutes les époques de rÉg-lise : mais à aucune époque elles ne sauraient attirer le dédain ou le mépris des âmes pieuses et simples; car toujours elles ont offert à la charité, à l'humilité, à l'abnégation de soi, d'immortelles victoires à remporter, une pure et sainte gloire à acquérir.
Tandis que le Juge suprême pesait dans sa balance éternelle cette sévérité de son ministre et cette invincible patience de son humble épouse, des hommes profanes trouvaient dans ces relations un aliment pour leur malig'nité, et préparaient à la pauvre Elisabeth l'occasion d'ajouter encore un nouveau sacrifice à tous ceux qu'elle pouvait déjà offrir à son Époux céleste.
Après qu'on l'eut décriée comme prodigue et folle, et qu'on eut proclamé partout qu'elle avait perdu l'esprit, on chercha à flétrir sa renommée par d'infâmes soupçons et d'insolents propos sur la nature de ses relations avec maître Conrad. On disait hautement que ce prêtre avait séduit la jeune veuve du duc Louis, et qu'il l'avait emmenée avec lui dans son pays pour y jouir avec elle de sa dot et de ses richesses. La jeunesse de la duchesse, qui n'avait, comme nous l'avons dit, que vingtdeux ans lorsqu'elle se retira à Marbourg, pouvait donner une ombre de prétexte à ces calomnies. Elles parurent assez sérieuses au fidèle protecteur
d'Elisabeth, au sire Rodolphe de Varilla, pour motiver de sa part une démarche auprès d'elle. Le féal et prudent chevalier se rendit donc à Marbourg-, el s'approchant d'elle avec un grand respect, il lui dit : « Qu'il me soit permis, madame, de vous parler sans détour, et sauf votre respect. » Elisabeth lui répondit humblement qu'elle voulait tout entendre. « Je supplie donc », dit-il alors, « ma chère dame de veiller sa bonne renommée, parce que sa familiarité avec maître Conrad a donné lieu, chez le vulgaire stupide et ignoble, à des opinions perverses et à des propos inconvenants. » Elisabeth, levant les yeux au ciel, et sans que son visage exprimât le moindre trouble, répondit : « Béni soit en toutes choses notre très saint doux Seigneur Jésus-Christ, mon unique ami, qui daigne recevoir de mes mains cette chétive ollrande : par amour pour lui, et |iour me donner à lui comme sa servante, j'ai renié la noblesse de ma naissance, j'ai méprisé mes richesses et mes possessions, j'ai terni ma beauté et ma jeunesse; j'ai renoncé à mon père, à mon pays, à mes enfants, à toutes les consolations de la vie ; je me suis faite mendiante. Je ne m'étais réservé (|u'un seul bien, mon honneur et ma réputation de femme. Mais voici qu'il me le demande aussi, à ce que j'apprends, et je le lui donne de bon cœur, puisqu'il daigne accepter comme un sacrilice celui de ma bonne renommée, et me rendre agréable à
ses yeux par l'ignominie. Je consens à ne plus vivre que comme une femme déshonorée ^ Mais, ô mon cher Sauveur ! mes pauvres enfants qui sont encore innocents, daignez les préserver de toute honte qui pourrait retomber sur eux à cause de moi. » Voulant toutelois rassurer le dévouement de son ancien ami, elle ajouta : « Pour vous au moins, sireéchanson, n'ayez point de soupçon sur moi ; voyez, mes épaules en sont meurtries. » Elle lui montra alors des marques récentes des coups qu'elle avait reçus : « Voilà », dit-elle, « l'amour dont ce saint prêtre est animé envers moi ; ou plutôt voilà comme il m'anime à l'amour de Dieu. » Union admirable, dit son historien, d'humilité, de patience et de |iieuse prudence, qui, tout en rendant grâces à Dieu d'une ignominie non méritée, sait éloig-ner tout scandale du cœur du prochain.
Cependant ce n'était pas seulement par ces sévérités extérieures et corporelles que Conrad
l.Suspiciens iu cœluin dévote cuui sereuitate respomlit : « Benedictusper omoia Dominus Deus noster Jésus Chrislus, qui hoc muDUfculum a me recipere dignatus est. Ego uobilitatem geueris mei abnegaus pro amore ejus ancillani me sibi tribui; miindi divitias contemuens pauperculam me feci. Juvénile decus parvipendeus deformavi, solum hoc muliebris honestatis ornamentum servare contenderam. Verum hoc in sacrificio suo, ut audio, a me dignatus est acceptare tanquam aliquid spéciale volens me sibi piacitum per infamiam et bonam famam. » Theod., 1. c.
exerçait sur elle l'autorité illimitée qu'elle lui avait concédée ; il s'appliquait encore plus à briser et à meurtrir sun cœur, et à arracher jusqu'aux dernières racines de toute afîéction, de toute préoccupation humaine, afin que l'amour et la pensée de Dieu pussent l'envahir et le remplir tout entier. De toutes les jouissances de sa vie passée, Elisabeth n'avait conservé que la douce et ancienne habitude de vivre avec les amies de sa jeunesse, qui avaient partage les grandeurs de son existence de souveraine, en qualité de ses demoiselles d'honneur; qui avaient mangé avec elle le pain de la misère, lors de son expulsion de la Wartbourg, et qui enfin, compagnes inséparables et fidèles, s'étaient associées à toutes les privations volontaires de sa vie religieuse, à toutes ses œuvres de miséricorde, à ses pénitences et à ses pratiques de piété. A son insu, peut-être, les relations de tendre et intime sympathie qui unissaient Elisabeth à ses fidèles amies avaient dû adoucir pour elle bien des amertumes, alléger souvent le joug de tant de mortifications et d'épreuves ; et ce jeune cœur, que nous avons toujours vu dévoré d'amour et comme inondé d'une charité prête à déborder sur tous les hommes, avait dû se livrer sans réserve à cette suave et pieuse consolation. 11 ne pouvait y avoir d'intimité plus complète, ni plus affectueuse que celle qui régnait entre la princesse, et ses suivantes, comme
nous le voyons à chaque ligne de leurs récits sur elle i.
C'est ce doux et dernier lien que Conrad résolut de briser, de peur que par leurs conversations elles ne fissent naître dans le cœur de la duchesse quelque souvenir ou quelque regret de sa splendeur passée. 11 avait déjà congédié successivement toutes les personnes de son ancienne maison qui étaient restées auprès d'elle, et elle n'avait pu les voir partir sans exprimer la plus vive douleur. Puis il en vint à ses deux amies. Ce fut d'abord le tour d'Ysentrude, qui était celle qu'Elisabeth aimait le mieux, et pour qui elle n'avait rien de caché, à qui elle avait toujours dévoilé toutes les secrètes pensées de son âme avant comme depuis sa retraite du monde. « Il lui fallut cependant », raconte cette fidèle eimie, « me voir chassée, moi, Ysentrude, qu'elle aimait par-dessus toutes les autres, et qu'elle ne laissa partir que le cœur accablé d'angoisse et avec des larmes infinies. » Enfin Guta, qui avait été la compagne de son enfance dès 1 "âge de cinq ans, qui depuis lors ne l'avait jamais quittée, et qu'elle aimait aussi avec la plus vive tendresse, fut ren-
1. Dans les dépositions qu'elles furent appelées à faire devant les juges commis par le pape pour examiner la sainteté d'Elisabeth. C'est la source la plus authentique et la plus féconde où nous ayons pu puiser, à Tinstar de Théodoric et de tous les autres historiens de la Sainte,
voyée la dernière, au milieu des pleurs et des sanglots de la pauvre Elisabeth. « Il lui sembla, » dit à ce propos un pieux historien que nous nous plaisons à citer, o il lui sembla que son cœur était déchiré en deux, et cette docile servante de Dieu en conserva la douleur jusqu'à sa mort. C'est ce que tout cœur tidèle comprendra facilement; car enfin il n'y a pas sur terre de plus grande peine que lorsque deux cœurs fidèles sont arrachés l'un à l'autre. 0 chère sainte Elisabeth I je rappelle à ta mémoire cette séparation, et, au nom de cette cruelle douleur que tu as ressentie alors avec tes plus chères amies, obtiens-moi la grâce de connaître combien j'ai mal fait de mètre tant de lois séparé de mon Dieu par le péché 1 »
La victime, restée seule avec le Dieu auquel elle s'était immolée, n'eut pas même la consolation de cette solitude entière. Conrad remplaça ses compagnes chéries par deux femmes d'un genre lort diflerent. L'une était une fille du peu|ile, assez dévole, nommée Elisabeth, comme la duchesse elle-même, mais rude et grossière à l'excès, et si horriblement laide, qu'elle servait d'épouvantail aux enfants. L'autre était une veuve âgée, d'un caractère acariâtre et revêclie, qui passait les jours et les nuits à se mettre en colère. Elisabeth se résigna à ce changement si pénible dans ses habitudes avec une parfaite docilité, pour lamour du Christ; et, toujours défiante d'elle-niêaie, elle
s'appliquait à avancer dans l'iiumilité par ses relations avec la grossière paysanne, et dans la patience, en subissant les invectives de la vieille femme colère. Ces deux femmes la mettaient chaque jour à l'épreuve, et l'accablaient de mauvais traitements. Loin de s'opposera ce qu'elle se chargeât, par esprit de pénitence, des travaux et des soins domestiques qu'il leur appartenait d'accomplir, elles lui laissaient au contraire le plus dur, comme de balayer la maison : et lorsque, en veillant au feu de la cuisine, la princesse, absorbée par ses contemplations religieuses, négligeait les chétifs mets qui s'y trouvaient, au point de leur faire sentir le brûlé, les servantes ne craignaient pas de la reprendre aigrement, et lui reprochaient de ne pas même savoir faire une soupe; et cependant, comme remarque le biographe que nous citons plus haut, elle n'avait jamais dû apprendre de sa vie à faire la cuisine. Ces mêmes femmes la dénonçaient impitoyablement à Conrad, toutes les fois qu'elles lui voyaient transgresser cette prohibition de faire l'aumône, que son âme compatissante avait tant de peine à subir, et lui attiraient ainsi de la part de son directeur des châtiments sévères. Mais rien ne réussissait à la rendre infidèle, même pour un instant, même par un mouvement involontaire d'impatience, à l'inviolable soumission qu'elle avait jurée à celui qui lui semblait chargé
de la conduire promptement et sûrement à la patrie éternelle. Sa docilité était si scrupuleuse, que lorsque ses anciennes et bien-aimées compagnes venaient quelquefois lui rendre visite, elle n'osait leur oil'rir quelque nourriture, ni même les saluer, sans en avoir demandé la permission à Conrad.
Enfin une dernière épreuve était réservée à cette âme à la fois si tendre et si dure contre toutes ses tendresses : ce devait être pour elle l'objet d'un dernier triomphe. On a vu comment elle s'était séparée de ses enfants, pour les(|uels elle ressentait une alfeclion dont l'amour divin avait |)u seul dompter la violence. Cependant il paraît que cette séparation n'avait été ni complète, ni absolue, que le cœur maternel avait parlé trop haut ; que si elle n'avait pas conservé avec elle une lie ses filles ou même son fi!s, comme on pourrait le croire d'après certaines expressions de ses biographes ', du moins elle faisait venir un de ses chets enfants pour satisfaire en le voyant, en le caressant, en imprimant sur son front innocent de nombreux baisers, aux exigences de sa tendresse
1. Selon la déposition d'Iruieiigarde, p. 20o0, c'était y^i^crum ejus anni et dimidii habens : mais sou fils, étant né eu 1223, avait déjà qu itre ans lorsqu'elle devint veuve. Théodoric (VII, 1) dit Parvulum uteri sut infantulum, ce qui peut s'appliquer à une de ses filles. WadJiug. qui a puisé à d'autres sources, dit, au contraire, que c'était sou lils aîné : Filiwn natu majorem.
de mère. Mais bientôt elle s'aperçut qu'il n'y avait plus de place dans son cœur pour deux amours; qu'elle ne pouvait impunément le partag-er entre Dieu et une créature quelconque. Elle vit que ces caresses et ces baisers trop prodigués au fruit de son sein l'empêchaient de se livrer avec son assiduité habituelle à la prière; elle craignait de trop aimer un autre être que Dieu, et, soit à Vinstigation de maître Conrad, soit de son propre mouvement, elle fit éloigner pour toujours ce dernier vestige de bonheur terresire.
Tant de victoires surnaturelles de cette grâce divine qu'Elisabeth reconnaissait pour son unique et absolue souveraine ne pouvaient être long-temps méconnues. Ce n'était pas seulement dans le ciel que les attendait un prix ineffable ; les hommes eux-mêmes se préparaient enfin à rendre hommage à cette héroïne de la foi et de la charité, et à récompenser ses enfants délaissés pour l'amour de Dieu, en reportant sur eux la tendre vénération qu'un siècle fidèle ne pouvait refuser aux rejetons d'une sainte. A peine quelques années se furent-elles écoulées, qu'à la cour plénière tenue à Saumur par le roi Louis IX de France, on vit paraître un prince allemand, âgé de dixhuit ans; il servait en même temps que les comtes de Saint-Pol et de Boulogne, à la table de la reine de France qui fut de tout temps, pour les chevaliers du moyen âge, le type de la beauté et de la
noblesse féminine; et cette reine était alors Blanche de Gastiile. Or les assistants se répétaient à l'envie, en s'émerveillant, que c'était le fils de sainte Elisabeth de Thuringe, et que la reine Blanche i'embrassait souvent avec grande dévotion, en cherchant sur son jeune front la trace des baisers qu'y avait autrefois déposés sa nnère '. C'est ainsi que la mère d'un Saint rendait hommage au fils d'une Sainte; c'est dans ce baiser si touchant et si pieux que se rencontrent dans l'histoire, dans la mémoire des hommes, comme elles s'étaient sans cesse rencontrées devant Dieu, les deux âmes si tendres, si ferventes et si pures de saint Louis de France et de sainte Elisabeth de Hongrie.
1. Uu Alemant de l'aage de dix-huit ans, que on disoit que il avoit esté fi!z de saiuclc Helizabeth de Thuringei dont l'on disoit que la royne Blanche le besoit au front par dévocion, pouTce que ele entendit que sa mère li avoit mainte foiz bezié. Joiaville, p, 22, édit de 1761.