‹ Histoire de Sainte Elisabeth de Hongrie, duchesse de Thuringe (volume 3)Chapitre 25 sur 63 · PS. CXLIV · texte numérisé non relu

PS. CXLIV

Le terme approchait où Elisabeth allait trouver au sein de son Dieu l'immortelle récompense des épreuves de sa courte vie; mais, avant de la rappeler à lui pour lui donner part à sa gloire, il plut au Tout-Puissant de l'entourer dès son vivant d'une auréole de céleste majesté, de l'investir, aux yeux des hommes qui l'avaient persécutée et calomniée, d'une puissance émanée de la sienne, et de déposer entre les mains de cette faible femme, qui avait su tellement dompter en ellemême la nature déchue, la force surnaturelle de vaincre et d'extirper chez ses frères toutes les misères qui sont la suite du péché.

Ce ne sera plus seulement par sa profonde

compassion, par son affealuease sympathie, par sa générosité sans limite, par ses fatigues et son dévouement qu'on la verra soulager les maux des malheureux et porter sa part de tous leurs fardeaux : cette divine charité, pour qui il n'y a rien d'invincible, et qui est devenue toute sa vie, recevra maintes fois d'en haut assez d'extension et de force pour qu'une seule parole, une seule prière échappée de sa bouche, dissipe et éloigne àjamais les soull'rances qu'auparavant elle se bornait à partager et à adoucir. Désormais, lorsque la dévotion ou la charité la feront sortir de sa pauvre chaumière, ce sera pour faire resplendir non plus seulement sa propre piélé, mais souvent toute la puissance miséricordieuse que le Seigneur se plaît à déléguer aux âmes de son choix; et les nouveaux bienfaits qu'elle sèmera ainsi sur sa route, conservés avec des détails aussi touchants que précis dans la mémoire du peuple chrétien, seront pour nous le dernier et le plus éclatant témoignage de sa sainteté.

11 ne se passait pas de jour ([u'elle n'ullàt ileux fois visiter ses pauvres malades dans son hôintal, et leur porter les secours et les vivres qu'elle leur destinait. Un matin, à l'entrée de cet hôpital, elle vit couché sur le seuil de la porte un jeune garçon estropié et difforme, étendu sans mouvement : c'était un pauvre enfant sourd-muet, et dont tous les membres avaient été tordus et contrefaits par

une maladie cruelle, de sorte qu'il ne pouvait que se traîner sur ses pieds et ses mains, comme un animal. Sa mère, qui en rougissait, l'avait porté en ce lieu et l'y avait abandonné, dans l'espoir que la bonne duchesse aurait pitié de lui. En effet, dès qu'elle l'aperçut, elle le regarda avec anxiété, et se sentit pénétrée de douleur : elle lui dit, en se baissant vers lui : « Dis-moi, cher enfant, où sont donc tes parents ? qui t'a amené ici ? » Mais comme l'enfant n'avait pas l'air de l'entendre, elle répéta sa question d'une voix très douce, en le caressant et en lui disant: «Mais de quoi soulfres-tu donc? ne veux-tu pas me parler? » L'enfant la regarda alors, mais sans répondre, Elisabeth, ne sachant pas qu'il était muet, se figura qu'il était possédé par quelque démon, et sentant redoubler sa pitié, elle lui dit à haute voix : « Au nom de Notre-Seigneur, je t'ordonne à toi et à celui qui est en toi, de me répondre et de dire d'où tu viens »• Aussitôt l'enfant se releva tout droit devant elle ; la parole lui fut tout à coup rendue, et il lui dit : o C'est ma mère qui m'a amené ». Il lui raconta ensuite qu'il n'avait jamais parlé ni entendu jusqu'alors ; qu'il était né tel qu'elle l'avait vu, estropié et perclus de tout son corps : « Mais voilà », dit-il en étendant ses membres l'un après l'autre, « voilà que Dieu ma donné le mouvement, la parole et l'ouïe ; je dis des mots que je n'ai jamais appris ni entendus de personne ». Puis il se mit à

pleurer et à remercier Dieu : « Je ne connaissais pas Dieu », disait-il, « tous mes sens étaient morts; je ne savais pas ce que c'était qu'un homme. Maintenant seulement je sens que je ne suis plus comme une bête ; je sais maintenant parler de Dieu. Bénie soit cette question de votre bouche qui ma obtenu de Dieu la grâce de ne pas mourir comme j'ai vécu jusqu'à présent! » A ces mots, qui peignaient si bien les premières émotions d'une âme qu'une parole toute-puissante venait de rendre au sentiment de Dieu et d'elle-même, Elisabeth vit bien que Dieu avait ag-i miraculeusement par son entremise ; mais, toute troublée et eirrayée de ce redoutable ministère; elle tomba aussitôt à g-enoux, et mêla ses pleurs en abondance à ceux de l'enfant qu'elle avait sauvé. Après avoir remercié Dieu avec lui de celte faveur, elle lui dit : « Retourne maintenant bien vite chez tes parents, et ne dis pas ce qui t'est arrivé ; surtout ne parle de moi à personne ; dis seulement que Dieu t'a secouru, et g-arde-toi bien nuit et jour de tout péché mortel ; car autrement tu pourrais bien retomber dans ta maladie. Souviens-toi toujours de ce que tu as souffert jusqu'ici, et prie Dieu toujours pour moi, comme je le prierai pour toi ». Aussitôt elle s'échappa comme pour fuir cette gloire imprévue ; mais la mère de l'enfant survint à l'instant, et toute stupéfaite de le voir debout et parlant, s'écria : « Qui t'a rendu la parole? » A quoi l'en-

fant répondit : « Une douce dame en robe g-rise m'a ordonné de lui parler au nom de Jésus-Christ, et j'ai trouvé la parole pour lui répondre, » La mère se mit à courir dans la direction qu'avait prise Elisabeth, et, l'ayant aperçue qui fuyait de loin, elle la reconnut bien, et publia partout ce miracle.

Aussi, malgré la modestie d'Elisabeth, le bruit de la puissance dont Dieu l'avait rendue dépositaire se propagea au loin, et lui attira les supplications de l'infortune et de la douleur. Son invincible compassion l'empêchait de se refuser jamais aux désirs des pauvres qui l'invoquaient; mais jamais non plus les grâces éclatantes que le Tout-Puissant répandait par ses mains ne la firent devenir infidèle à cette profonde et fervente humilité qui la rendait surtout agréable devant lui. Un jour un malade vint lui demander de le guérir au nom du cher apôtre saint Jean, pour qui elle avait, comme nous l'avons vu, une dévotion toute spéciale. Après qu'elle eut prié pour lui, il se sentit guéri, et se jeta sur-le-champ à g-enoux devant elle pour la remercier ; mais elle s'ag-enouilla aussitôt à côté de lui, et se mit à remercier ardemment Dieu de ce qu'il avait exaucé les prières de son cher apôtre saint Jean. « Et cependant, dit l'écrivain à qui nous empruntons ce trait, c'étaient les siennes que Dieu avait exaucées tout aussi bien que celles de saint Jean. »

Une autre fois, un malheureux estropié des mains et des pieds lui cria : « 0 brillant soleil de clarté parmi toutes les femmes^ je suis de Reynhartsbrun, où ton mari repose : pour l'amour de son âme viens à mon secours et guéris-moi. » Au nom de son mari, émue par le souvenir de son doux et saint amour, elle s'arrêta et regarda avec une inlinie tendresse celui qui l'invoquait ainsi; et au moment même, par la vertu de ce seul regard, le pauvre estropié se trouva guéri. Elle en remercia aussitôt le Seigneur.

Quelque temps après, comme elle était en marche pour se rendre au couvent d'Aldenberg, un pauvre homme l'appela de loin, et lui dit: « Voilà douze ans que je suis possédé d'un malin esprit : laisse-moi toucher le bord de ta robe, et il faudra alors (ju'il me quitte, » Elle se détourna à l'instant, et alla se mettre à genoux à côté de lui au milieu de la route, et l'embrassa en le bénissant au nom de Jésus- Christ, et sur-lechamp le possédé se trouva délivré.

Enfin, un autre jour, elle s'était rendue à l'église qu'elle avait fait bâtir pour son hôpital, vers midi, qui était Theure qu'elle préférait, parce que c'était celle où le soin des repas éloignait tous les (idoles, et où elle pouvait se livrer en toute liberté à sa dévotion '. Elle y vit un pauvre aveugle tout seul,

1. Uu sait qu'aujourd'hui cucore, daus toute l'Italie, en Belgique et dans uue partie de l'Allemagne, les églises sont fermées depuis midi jusqu'à trois heures.

qui marchait à tâtons autour de l'ég-lise : ses yeux étaient ouverts comme ceux de tout le monde, mais ses prunelles étaient flétries et vides. Elle alla aussitôt à lui, et lui demanda ce quïl faisait là tout seul, et pourquoi il errait ainsi dans l'église. Il lui répondit : « Je voulais aller à cette chère dame qui console les pauvres gens, pour lui demander de me faire quelque aumône au nom de Dieu; mais je suis d"abord venu faire ma prière dans cette église, et j'en fais le tour pour savoir comment elle est grande et large, puisque j'ai le malheur de ne pas pouvoir la voir de mes yeux. — Aimerais-tu la voir, cette église? » lui dit alors la compatissante Elisabeth. « Si Dieu le voulait, » répondit l'aveugle, « j'aimerais beaucoup la voir; mais j'ai perdu la vue en naissant, je n'ai jamais vu la lumière du soleil, je suis devenu le prisonnier de Dieu. » Puis il se mit à raconter toutes ses misères : « J'aurais bien voulu pouvoir travailler comme un autre, » disait-il, « car je ne sers de rien à personne, ni à moi-même : les heures les plus courtes me paraissent bien longues ; quand je suis avec les autres hommes qui ont leurs yeux, je ne peux me défendre du péché de l'envie : si je reste tout seul je pleure mon malheur ; car je ne peux prier toujours, et même en priant je ne puis m'empêcher d'y songer sans cesse. — C'est pour ton bien, » répondit Elisabeth, « que Dieu t'a envoyé ce malheur ; tu aurais peut-être été entraîné

à des excès; tu aurais plus péché qu'à présent. — Oh I non, « reprit l'aveugle, « je me serais gardé du |)éché; je me serais livré pour vivre à de durs travaux; je n'aurais p;^s eu mes tristes pensées d'aujourd'hui. » Elisabeth, vaincue par la pitié, lui dit alors: « Prie Dieu qu'il te rende la lumière, et moi je le prierai avec toi. » Aces mots, l'aveugle comprit tout à coup ([ue c'était la sainte duchesse Elisabeth qui lui parlait; et tombant la face contre terre devant elle, il s'écria : « Ah ! noble et miséricordieuse dame, ayez pitié de moi! » Alais elle lui enjoignit de nouveau de prier Dieu avec une entière confiance, et, s'agenouillant elle-même à quelque distance, se mit aussi à prier avec ferveur. Aussitôt la vue fut rendue à l'aveugle, et des yeux d'une beauté céleste vinrent' remplir ses orbites creux et vides. Il se leva, regarda autour de lui, et s'empressa d'aller vers Elisabeth : « Madame, » lui dit- il, « Dieu soit loué ! sa grâce m'a favorisé : je vois tout bien et clair; vos paroles sont vérifiées. » Mais la pieuse princesse, qui savait unir toujours la prudente sollicitude d'une mère chrétienne, à sa charité, lui dit : « Maintenant que la vue test rendue, songe à servir Dieu et à éviter le péché : travaille et sois honnête homme, humble et loyal en tout. » La prière de cette humble servante du Seigneur, si puissante auprès de lui pour porter remède aux maux du corps, ne devait pas l'être moins pour assurer le salut des âmes.

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