Mort le 13 juin
2. Viens, bieu-aymée, au lieu qui est glorieusement appareillé. Jean Lefèvre, 1. c.
mort? comment arrang-erez-vous voire vie? qui sera votre protecteur contre les méchants ; et qui vous dirig-era vers Dieu? a Mais elle lui répondit aussitôt: « Votre question est inutile ; c'est moi qui mourrai avant vous; croyez-m'en, je n'aurai pas besoin d'un autre protecteur que vous. »
Le quatrième jour après cet entretien, elle sentit la première atteinte du mal qui devait mettre un terme à la long-ue mort de son existence terrestre et la conduire à la vie véritable et éternelle. Elle se vit forcée de se mettre au lit, et elle y lang-uit pendant douze ou quinze? jours en proie à une fièvre ardente, mais toujours joyeuse et gaie, et occupée sans cesse à prier '. Au bout de ce temps, un jour que, retournée contre la muraille de sa chambre, elle semblait dormir, une de ses femmes nommée comme elle Elisabeth, qui était assise à côté de son lit, entendit comme une douce et exquise mélodie qui s'échappait du g-osier de la malade-. Un moment après la duchesse chang-ea de place, et, se tournant vers sa compagne, elle dit : « Où es-tu ma bien-aimée? — Aie voici, » répondit la servante en ajoutant : « Oh! madame, que
1. Elle estait toujours lye, et ue ces-a oncques de oraison. Aun. Haia. 1. c.
2. Après douze jours d'une fièvre ardente, P. Apoil., p. nt), — Per dies duodeciui et ampllus... Audivit quasi intra guttur ejus vocem dulcissimam. . Theod., VIII, -. — Elle cuit de suis doulche mélodie. .\nii. Ilaïu., 1. c — Eiuen uumassin susseu Gesanfir. Rothe. i. c.
VOUS avez délicieusement chanté ! ' — Quoi ! » lui dit Elisabeth, « as-tu aussi entendu quelque chose? » Et, sur sa réponse aifirmative, la malade reprit : « Je te dirai qu'un charmant petit oisea» est venu se poser entre moi et la paroi, et il m'a chanté pendant long-temps d'une manière si douce et si suave, et il a tellement réjoui mon cœur et mon âme, qu'il m'a bien fallu chanter aussi ^. Il m'a révélé que je mourrai dans trois jours. » C'était sans doute, dit un narrateur, son ange gardien qui venait, sous la forme de ce petit oiseau, lui annoncer la vie éternelle?.
Dès ce moment, n'ayant devant elle que ce peu de temps pour se préparer à sa dernière lutte, elle ne voulut pas admettre auprès d'elle aucune
1. Post pusilluiu couvertens se ad ancillam (jacucrat euim ad parietem ve^^u?), dixit : Ubi es, dilecta inea?... Adsum... 0 domina, quam dulciter cautasti?
2. Dico tibi quod inter me et parietem avicula quaedam mihi jucundissime cantavit; cujus Julcedine excitata,oportebat et me cautare. Tiieod., 1. c.
Lors dit : un oizeles cliantoit
Leis ir.ui-s, si qu'il niataleotoit
De cliaatur, si que je chantai.
Rltebeuf, f. 40.
— Ana. Haiu , 1. c. — Selou le récit coutemporaiu inséré par Martène et Durand dans leur Amplissima colLctio,i. 1, p. 1234, sa fille entenilit aussi ces chants: c'est la seule trace que nous aj'ous de la présence d'un de ses enfants à ses derniers instants.
3. 111a enim avicula... credimus fuisse ejus augelum qui fuerat ad sui custodiam deputatus, qui eidem ccternum gaudium nuntiavit. Cod. Florent., p. 161.
personne séculière, pas même les plus nobles dames qui avaient coutume de lui rendre visite. Elle cong-édia, en les bénissant une dernière fois, tous ceux qui venaient la voir habituellement. Elle ne g^arda auprès d'elle, outre ses femmes, que quelques religieuses qui lui étaient spécialement attachées, son confesseur et le petit pauvre qui avait remplacé dans sa sollicitude le jeune lépreux que Conrad avait éloigné. (]!omme on lui demandait pourquoi elle excluait ainsi tout le monde, elle répondit : « Je veux rester seule avec Dieu, et méditer sur le terrible jour de mon jug-ement, et sur mon Juge tout-puissant. » Puis elle se mit à prier en pleurant, et à invoquer la miséricorde de Dieu.
Le dimanche, veille de l'octave de la Saint-Martin ;^18 novembre 1231). après matines, elle se confessa à Conrad, qui était suffisamment rétabli pour l'assister. Elle prit son cœur entre ses mains, dit un manuscrit contemporain, et il n'y avait rien dont elle pût s'accuser, rien (|ue la plus sincère contrition n'eût mille fois lavé. Sa confession achevée, Conrad lui demanda quelles étaient ses dernières volontés à l'égard de ses biens et de ses meubles. « Je suis étonnée, » répondit-elle, « que vous me fassiez une telle question ; car vous savez que lorsque je vous ai fait vœu d'obéissance, j'ai renoncé à toutes mes propriétés, en mrme temps qu'à ma volonté, à mes chers enfants, et à tous les
plaisirs mortels; je n'ai rien gardé que ce qu'il fallait, selon vos ordres, pour payer des dettes et faire des aumônes ; j'aurais voulu, avec votre permission, déjà renoncer à tout et vivre dans une cellule avec la pitance quotidienne que les autres pauvres reçoivent^. Il y a long-temps que tout ce que je paraissais posséder n'appartenait en réalilé qu'aux pauvres ; distribuez donc entre eux tout ce que je laisse, excepté cette vieille robe usée que j'ai, dans laquelle je veux qu'on m'ensevelisse. Je ne fais point de testament ; je n'ai d'autre héritier que Jésus-Christ^ ». Mais comme une de ses compagnes la suppliait de lui léguer un souvenir d'elle, elle lui donna le pauvre manteau de son père saint François que le pape lui avait envoyé. « Je te lègue mon manteau, » lui dit-elle» c( ne te soucie pas de ce qu'il soit déchiré, rapiéceté et misérable ; c'est le plus précieux bijou que j'aie jamais possédé. Je te déclare que chaque fois que j"ai voulu obtenir quelque grâce spéciale de mon bien-aimé Jésus, el que je me suis mise en prières couverte de ce manteau, il a toujours
1. Mirabiliter quairitis cuui sciatis... quandocuiuque potero a vobis habere licentiam, omuia libentissime reliuquam, ita quod de quotidiaaa eleemosyaa vivamia recluso ab aliis pauperibus accipienda. Mart., p. 1234.
2. Omûia quee jaindudum videbar possidere eraut pauperum... Preeter vilem tunicain in qua sepeliri. Testaïueutum uon statuit : hœredem pi-ceter Christum habere noluit. Theod., VIII, 3. Conrad. Marb.
daig"né se rendre à mes vœux avec une infinie clémence ^)) Elle demanda ensuite à être enterrée dans l'ég-lise même de l'hôpital qu'elle avait fondé et dédié à saint François. Elle n'eut point d'autre pensée à donner aux funérailles qu'on lai ferait ici-bas, déjà tout absorbée par l'anticipation de son entrée dans le ciel -.
Après qu'elle se fût longuement entretenue avec Conrad, et qu'on lui eût dit la messe, vers l'heure de prime on lui apporta les derniers sacrements, qu'elle attendait avec une pieuse impatience. Qui pourrait savoir et juger avec quelle sincère tendresse, quelle pureté de cœur, quel ardent désir, quelle joie céleste elle reçut ce doux repas ? Certes, celui-là seul qui daigna lui servir de guide et de viatique dans ce dernier voyage. Mais ce qui s'en manifestait au dehors suffisait pour révéler aux assistants la présence de la grâce divine dont elle était inondée^. Après avoir
1. Cuiiiam sociiE peteuti aliquii.1 ia morte... MautcllLiin meum, iaquit, tibi reliuquo... tibi t;stc couscieutia fateor, quod dilectus ui^us Christiis votis mais dulciter con iescendere cousiievit, quoties ipso mautello cooperta dulcissiaiaiM facieui Jesu couquirebam. Cod. Lov. ap. Waddiiig p. 159. Du solts nicht ansehen daz der Mantel geplelzert, krauy uud versinehot ist, etc. Cod. Ileidelb., p. 32.
2. Nec de pompa fuueris cogitavit... Hœreditalem immarcessibiiem, immortalitatis stolam, societatem angelicam et cœlestemqui'erens habitationem. Theod., I. c.
3. Qua sinceritatis afifectioue, qua mentis puritate, quanto cordis dcsiderio et ?pirituali ^-audio hoc suave et iuteroum
reçu l'extrême-onction, puis communié, elle resta immobile et silencieuse pendant toute la journée, jusqu'à rheure des vêpres, absorbée dans la contemplation, et comme enivrée de ce sang de vie dont elle venait de s'abreuver pour la dernière fois sur la terre. Puis tout à coup ses lèvres s'ouvrirent pour laisser échapper un torrent de pieuses paroles. « Sa lang-ue, auparavant si retenue à parler, répandait ses lumières avec profusion ; mais avec telle prudence et telle efficacité, que, bien que jamais elle n'eût tant discouru, il n'y avait pas une de ses paroles de perdue. On remarqua que tout ce qu'elle avait appris des prédicateurs, ou dans les bons livres, ou compris dans ses ravissements, lui revint en mémoire pour en faire part à ses filles, avant de mourir. » Une source inconnue d'éloquence et de savoir avait tout à coup jailli dans cette âme au moment où elle prenait son vol vers les cieux. En reportant son esprit sur les saintes Écritures, elle y choisit le récit le plus propre à charmer la mémoire d'une âme aimante comme la sienne. Elle se mit à réciter tout au long 1 évangile de la résurrection de Lazare, et s'épancha avec une abondance merveil-
acceperit epulum, nullum œslimare posse arbitrer, praeter ip?um quem in hoc ipso cooviatorem, viaticum, ducemque, quo pergebat itÏDeris assumere digna fuit. Attamen quae apparuerunt... iaterioris gi'atise exstiterunt certissima argumenta. Theod., I. c.
leuse sur la visite que fit Jésus aux bienheureuses sœurs Marthe et Marie, lorsqu'il daigna s'associer à leur douleur, aller avec elles au tombeau de leur frère et leur montrer sa tendre et sincère compassion en mêlant à leurs larmes ses larmes divines '. Arrêtant là sa pensée, elle se mit à disserter profondément et à la grande admiration des assistants, sur ces larmes du Christ, ainsi que sur celles qu'il versa à la vue de Jérusalem et pendant qu'il était en croix; ses paroles furent si vives, si poignantes, si enflammées, si propres à remuer jusqu'au fond des cœurs, que bientôt un torrent de pleurs s'échappa des yeux de tous ceux qui l'écoutaienl-. La mourante s'en aperçut; et, comme pour leur donner un doux divertissement, elle répéta les paroles qu'avait dites le Seigneur marchant à la mort^ : « Filles de Jérusa-
1. Tractans quemaiJmoJiim illis lacrymautibus collacrj'luatiis flevit super mortuum, memoriaui abumlautite suavitatis Domiui eructavit affeclu et cffectu. TlieoJ. —Ut pariierad sepulcrum ierit, ut denique lacrymas intima! verissimteque compassionis indices profuderit. Wadding., ii, 271 .
2. Quomodo Doiniuus ter flevit, scilicet in su?citatione Lazari et super Jérusalem et in cruce, Mart., p. 1254. Profuudam rei pulcherrimiB disputationem ingressa. cum stupore et admiratione pnesentium, de iis Christi lacrymis tam viva, tam aculeata, tam flammea, tamque ad imum spiritum penetrantia verba fecit, ut omnibus penitissime compuQctas lacrymas excivit. Waddiug. — Lacrymis resolufae fleverunt. Theod. Conr. Marb.
3. Saiicla Dci ad mortem jam tendeus, Douiiui ad mortem euutis verba dulcia mcmoravit... Theod.
lem, ne pleurez pas sur moi ; pleurez sur vousmêmes. » « Son cœur, toujours si plein de compassion et de sympathie, tout en s'élançant vers le ciel, restait encore ouvert à ceux qu'elle avait aimés; elle songeait encore à soulager la douleur de ses suivantes, leur adressait les consolations les plus alFectueuses, les appelait sans cesse : « Mes amies, mes bien-aimées ^ ! » Après tous ces discours elle se tut, baissa la tête, et garda longtemps un complet silence.
Cependant, après un certain temps, sans qu'on vit ses lèvres s'entr'ouvrir, une harmonie d'une exquise suavité et doucement voilée se fit de nouveau entendre dans son gosier ^. Gomme on la questionnait à cet égard, elle répondit : « Ne les avez-vous pas entendus, ceux qui chantaient avec moi ? J'ai chanté comme j'ai pu avec eux 3. » « Aucune âme fidèle n'en doutera, » dit son historien ; « elle mêlait déjà sa douce voix aux chants de triomphe et aux délicieux concerts de l'armée céleste, qui attendait l'instant où elle entrerait
1. Domina mea beata Elisabeth jucundissimis verbis nobis loquebatur, vocans nos dilectas vel arnicas. Dict. iv. Ane. Déposition d'Elisabeth.
2. Tune voces suavissimce sine omni motu labiorum ia ejus guttur audiebantur. Theod.
Dy was dunckell uni nicht belle.
Vita Rhijt.
3. Numquid audistis aliqnos mecum décantantes? Dict. iv. Ane. Sicut potui facultate concinendi muuus adjunxi, quos mirum, si non audivistis. Wadd., 172.
dans ses rangs; elle chantait déjà la gloire du Seigneur avec ses anges '. » Elle l'esta depuis la chute du jour jusqu'au premier chant du coq dans un état de joie expansive, d'expansion pieuse, unie à la plus fervente dévotion -. Au moment de la victoire, elle célébrait à bon droit les combats à jamais terminés. Déjà sûre de sa glorieuse couronne, elle dit à ses amies, un peu avant minuit : « Que ferions-nous, si notre ennemi le diable venait à paraître 3 ? » Un instant après elle s'écria d'une voix très haute et très claire : « Fuis, fuis, méchant! je t'ai renié *. » Bientôt elle dit : « Or, il s'en va ; parlons maintenant de Dieu et de son Fiis ^, que cela ne vous ennuie pas, ce ne sera pas
1. Ilic nuUi fidelium dubitare conceditur, quando cœlestiuLu agminum ejus exituin praestolantium suaveiii ac miilcebrciu, cui conciuuerit tam dulciter, audierit h:irmouiaQi, caataus gloriam Domini cum ipsis. Theod.
2. Quasi exultans et jubilaus, eximiaîque devotiouis signa praefereus et ostendens ad gaiii canturn. Théo t.
3. Tauquam jam secura lu Domino... Quid faceremu^, si se uobis iuimicus liuiuaai geueris diabulus osteuderet ? Theod.
4. Alla et libéra voce... Fuge, fuge ! Dcposit. d'Elisabeth. Du hœser Geist wun ich hab dir widersac/t. Passion, f. C2. Le Cod. Flor. dit que le déuiou était venu voir, selon son habitude à la mort des saints, si forte aliquod Jus haberel ; mais que, n'eu ayant aucun sur Elisabeth, il lui fallut fuir houteusement. C;esarius, Mss. Bull., rappelle l'exemple de saint Martin à ce propos.