‹ Histoire de Sainte Elisabeth de Hongrie, duchesse de Thuringe (volume 3)Chapitre 33 sur 63 · CÉLÉBRÈRENT SES OBSÈQUES · texte numérisé non relu

CÉLÉBRÈRENT SES OBSÈQUES

Kcce quod coacupivi, jara video; quod speravi, jaxn teneo ; ipsi sum junota in cœlia, quem iu terris posita, tota devotione dilexi.

Antienne de sainte Aynès, au Bréviaire romain.

Aladiiïérence de la plupart des gioires humaines, celle des élus de Dieu ne commence sur la terre, comme dans le ciel, qu'après leur mort. Il semble que, dans sa paternelle sollicitude, le Seigneur ait voulu mettre toujours leur humilité sous la protection de l'oubli ou des injures de ce monde, jusqu'à ce que leur dépouille mortelle reste seule exposée à ses dangereux hommug-es. Aussi à peine l'àme de notre Elisabeth fut-elle allée chercher le riche repos du ciel, que son corps devint l'objet de la vénération qui lui avait été trop souvent relusée pendant sa vie ; et nous allons voir celte pauvre jeune veuve, si longtemps persécutée, méprisée,

calomniée, désormais préoccuper la pensée des fidèles et remuer tous les esprits catholiques, depuis le chef suprême de FEglise jusqu'aux plus humbles pèlerins de la pieuse Germanie.

Après qu'elle eut rendu le dernier soupir, ses fidèles suivantes, et quelques autres femmes dévotes, lavèrent et ensevelirent son corps avec un grand respect pour tout ce qui restait de celle dont les derniers instants avaient si bien répondu à toutes les g-lorieuses victoires de sa vie antérieure. Elles lui donnèrent pour linceul cette pauvre robe déchirée qu'elle avait pour seule parure, et qu'ellemême avait désignée et désirée pour vêtement mortuaire. Ce corps sacré fut ensuite transporté par les religieux Franciscains, accompagnés du clergé et du peuple, au milieu des chants funèbres et des larmes de tous, à l'humble chapelle de cet hôpital de Saint-François, qui devait être le premier théâtre de sa gloire, après avoir été celui de ses héroïques luttes pour l'amour de Dieu et de ses pauvres. Cette chapelle était celle-là même où elle avait coutume de prier et de se livrer à tous ses exercices de dévotion.

Le bruit de sa mort s'étant bientôt répandu, on vit accourir tous les prêtres et les religieux des environs, notamment les moines de l'Ordre de Giteaux, et une foule immense de fidèles tant riches que pauvres, atin de rendre les derniers devoirs à celle qui venait de recueillir, si jeune encore, le

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fruit de ses labeurs. « Animés par cet instinct populaire qui est si souvent le sûr présage de la vraie renommée, et pressentant les honneurs dont l'Égiise entourerait bientôt ces dépouilles précieuses, les plus ardents songèrent déjà à se procurer des reliques de la sainte future. On se jeta sur sa bière, les uns arrachèrent des morceaux de sa robe, les autres lui coupèrent les cheveux et les ongles ; quelques femmes allèrent même jusquà lui couper le bout des oreilles et des seins '. » Cependant la douleur causée par cette perte était générale ; des larmes coulaient de tous !es yeux ; on entendait partout les gémissements et les lamentations des pauvres, des malades, à qui ses tendres soins allaient à jamais manquer, et qui accouraient en foule pour voir une dernière fois leur bienfaitrice : ils la pleuraient tous ensemble, comme si chacun d'eux avait perdu sa mère -. Mais comment décrire l'angoisse et la désolation de tous ceux qui perdaient en elle un soutien ou un exemple? Entre autres les religieux Franciscains,

1. Pluriaii devotioue accensi, particula? paunorum iucidebant, alii rumpebaat, alii pilos capitis incidebant et uagues. Qufedam autem aures illius truncabaut : etiam sutumitateui mamillarum ejus quidam prsecidebaiit, et pro reliquiis hujusmodi sibi servabant. Dict. iv. Ancill. 2032.

2. 0 quantus dolor pauperum coaciirrentiuoi ! 0 quautus luctus omnium, quantaque proecipue lamenta iutirmorum et egentium suut audita ! Ihid. Taiiquam «i mater omnium exlitisset. Theod. VIII. o.

qui avaient en elle à la fois une sœur par la communauté d'habit et de règ-le, et une mère par la constante et efficace protection qu'elle leur avait accordée, déploraient sa perte avec une violente affliction. « Quand j'y pense, » dit celui d'entre eux qui nous a laissé la biog-raphie de leur céleste amie, « quand j'y pense, j'ai bien plus envie de pleurer que d'écrire. »

L'amour et la dévotion du peuple exigea et obtint que ces dépouilles chéries restassent exposées pendant quatre jours entiers dans l'ég'lise, au milieu de la multitude des fidèles, qui chantaient de pieux cantiques. Le visage de la sainte était découvert, et offrait aux regards avides de le contempler, le plus doux et le plus séduisant spectacle ^. Sa jeune beauté y avait reparu avec toute sa fraîcheur et tout son éclat : l'incarnat de la vie et de la jeunesse se retrouvait sur ses joues. Sa chair, au lieu d'être roidie parla mort, était tendre et flexible au toucher, comme si elle vivait encore-. « Avant de mourir, » dit un de ses historiens, « elle avait la figure comme l'ont ordinairement les personnes qui ont passé leur vie dans l'amertume et la douleur. Mais à peine eut-elle expiré, que son

1. Erat non horror sed honor, non abomiuabile sed amabile, cernere mortuum corpus istud... Ibid.

2. Inerat carni quaedam, tanquam viveret, teneritudo, et in partem hinc et inde ad libitum contractantium leniter flectebatur. Theod., 1. c.

visage parut si poli, si vif, si majestueux et si beau, qu'on ne pouvait voir ce cfciangement si subit qu'avec admiration, et qu'on eût dit que la mort, qui détruit tout dans les autres, n'était venue en elle que pour réparer non les ruines de la vieillesse et du temps, mais celles de la soulîrance et de l'austérité, comme si la grâce, qui jusque-là avait animé son âme, eût voulu animer son corps à son tour. Il semblait qu'on y vît briller, au travers des ombres et des ténèbres de la mort, quelques-unes des beautés immortelles, ou que la gloire même eût répandu quelques rayons par avance sur une chair qu'elle devait tout couvrir un jour de lumière et de clarté ". »

Cette charmante tradition, qui veut que la beauté physique ait été rétablie et accrue dans le corps d'Elisabeth dès que son âme en fut délivrée, a été fidèlement suivie par l'artiste inconnu qui a sculpté les principaux traits de sa vie sur les autels de Marbourg, et qui l'a représentée exposée sur sa bière et bien autrement belle dans ce sommeil de la mort que dans tous les autres sujets.

Ce n'était pas seulement la vue que réjouissait en ce moment douloureux le corps sacré et délicat de la jeune défunte : il s'en exhalait un suave et délicieux parfum, comme un doux symbole de la grâce et des vertus divines dont il avait été le

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