ET COMMENT SON BEAU-FRERE LE DUC CONRAD
s'occupa DE LA FAIRE CANONISER.
Iq vita sua fecit inonstra et in morte mirabilia operatus est.
Ecc. XLViii. 15.
Le Seig^neur ne tarda pas à manifester la puissance miraculeuse qu'il voulait désormais attribuer à celle dont la vie mortelle n'avait été qu'un long acte d'humilité. A cet invincible amour qui avait préféré à toul sur la terre l'abjection et la misère, il se bâta de conférer, pour gage de sa victoire, le droit de disposer des richesses du ciel.
Dès le second jour après ses obsèques, un certain moine de l'Ordre de Gîteauxvint s'ag-enouiller auprès de sa tombe pour lui demander du secours. Il y avait plus de quarante années que cet infortuné languissait en proie à une douleur intérieure, et rongé par une plaie secrète du cœur qui avait triomphé pendant toute sa vie de tous les remèdes humains; mais après avoir invoqué avec une foi
entière la zélée consolatrice de toutes les souffrances, il se sentit tout à coup guéri et délivré du joug" sous lequel il gémissait, et en rendit témoignage, sous la foi du serment, devant maître Conrad et le curé de Marbourg. Ce fut la première guérison opérée par son intercession; et ce n'est pas sans un doux intérêt que l'on voit cette âme si tendre et si aimante, qui avait tant soutfert pendant sa vie par les émotions de son cœur, choisir, pour premier objet de sa miséricordieuse intervention dans le ciel, une de ces cruelles épreuves intérieures ([ue la médecine de l'homme ne sait ni guérir ni plaindre.
Peu après il vint à sa tombe un prélat d'une très illustre naissance, et pourvu d'une haute dignité ecclésiastique; l'histoire ne nous a pas conservé son nom, mais elle l'accuse de s'être livré à tous les excès de la débauche, que le caractère sacré dont il était revêtu rendait d'autant plus odieux '. Souvent, vaincu pur le remords et la honte, il avait recours au tribunal de la pénitence, mais sans fruit : à la première tentation il succombait de nouveau, ses rechutes n'en étaient que plus scandaleuses et plus déplorables. Cependant il luttait toujours contre sa faiblesse et, tout souillé qu'il était, il s'en vint chercher des forces auprès
). Vir iiohilij clari san^uinis ac sublimis prielalioiiis, qui horrentlis viliis imricatus lubrico carnis miserabiliier et •deiestabililer laborabat. L. c.
de la pure et sainte Elisabeth. 11 s'y mit en prières, et invoqua sa protection et son intercession en versant des torrents de larmes, et il resta pendant de long-ues heures absorbé par une ferveur sincùre et une intime contrition ^ Il ne cessa ses ardentes supplications iju'après avoir acquis la conviction quelles étaient parvenues jusqu'aux oreilles divines, et que le Seigneur avait exaucé la prière que sa bien-aimée Elisabeth lui présentait au nom d'une pauvre victime du péché ^ : il se sentit, en eiiet, pénétré d'une force spirituelle et supérieure à toutes les impulsions du vice; et dès ce moment ainsi qu'il le déclara en se confessant à maître Conrad, l'aiguillon de la chair fut tellement dompté en lui, qu'il n'eut plus à combattre que de légères tentations dont il se rendait facilement maître ^.
Bien d'autres âmes soulfrantes, et opprimées
1. Ad confessionis iinesidiuni îrequeiitius veniebat. Veruiu... rursus tempestate teutationis exorta, eic... Is pollutus el immundus et obscenis peccatorum sordibus, tanquam sus in volutabro volutatus, ad tumbam amatricis munditiœ;, sanclaj Elisabelh, cum raulta devotione recedens, lacrymarum tluvios cum iiuima cordis fuiideas coutniioiie, orationi non perfunctorie, sed diutissime cum fervore valido assistebat. Ibid.
2 Nec destilit donec iiitroiret clamor ejus ia aures Altissimi. Precibus dileciee suye Elisabeth suscepit orationem tribulati pauperis. Ib.
3. Seusit sibi quandam spiritualis consolatiouis superinfandi gratiam... ex lune stimulus carnalis lubricitatis sic in ipso exstiiiclus fuit, etc. lùid.
SOUS le joug- du péché, apprenaient à le secouer auprèsdes restes de cette jeune femme qui, vivante, avait su si noblement le briser : on nous cite parmi ceux qui venaient ainsi linvoquer contre leurs propres faiblesses, et qui en furent g'uéris, des hommes dominés parl'org-ueil, l'avarice, la haine, la colère; et certes ils ne pouvaient suivre, pour sortir de leur servitude, un guide plus fidèle que celle qui s'était toujours humiliée au-dessous de tous, celle qui avait donné et son avoir et son être tout entier aux pauvres de Dieu, celle qui avait passé sa vie à aimer et à pardonner.
Mais ce n'étaient pas s-aulementles maux deTùme qui trouvaient en elle une compassion efficace ; les souffrances et les infirmités physiques quelle avait mis tant de sollicitude et de courage à soulager pendant sa vie, tout en perdant avec elle les soins aflectueux et empressés dont elle les avait entourées, gagnaient d'un autre côtéà la nouvelle et plus abondante puissance dont Dieu l'avait investie, et possédaient désormais en elle un médecin céleste. Un touchant récit montre combien elle fut rapidement appelée à exercer cette puissance bienfaisante, et comment son âme gloriliée restait fidèle à cette douce familiarité envers les humbles et les pauvres, qui avait répandu tant de charmes sur ses relations dici-bas avec eux. Au monastère de Heinhartsbrunn, où reposait auprès de ses aïeux le duc Louis, il y avait un frère convers qui exerçait l'oflice
de meunier : il était d'une très fervente piété et pratiquait de grandes austérités; entre autres il portait une cuirasse de fer contre sa chair pour mieux la dompter. La duchesse, dansles fréquentes visites qu'elle faisait à cette abbaye pour prier sur la tombe de son époux bien-aimé, avait distingué ce pauvre frère, et lui portait, à cause de la sainteté de sa vie, une ad'ection toute spéciale. Un jour surtout, l'ayant rencontré comme elle se rendait à son tombeau chéri, elle lui parla avec beaucoup de tendresse, et exigea de lui la promesse qu'il y aurait entre elle et lui une communauté et une fraternité spirituelles; en foi de quoi elle lui tendit la main et prit la sienne, malgré la résistance de l'humble religieux, qui rougissait dans sa simplicité de toucher la main d'une si illustre dame '. Quelque temps après, comme il était occupé à réparer les instruments de son métier, une aile de moulin le frappa inopinément et lui fracassa tout le bras. Il souOrit cruellement de cet accident, mais attendit avec patience qu'il plût au Seigneur de le soulager. Dans la nuit du 19 novembre, pendant que sa sainte et noble sœur rendait à Dieu son ùme prédestinée, le frère meunier veillait et priait dans
1. Huic Dei famula devotissime se commendans, caritativae fraternitalis ac cornmunicationis exigit maiiualem, et accepil a viro reniteiite et humili sponsionem. Eriibuit enim vir rusticus et justus manum contingere excellentissimae miilieris. Ihid.
leglise de son abbaye, tout en gémissant de la douleur que lui causait son bras.
Tout à coup il vit apparaître, revêtue d'habits royaux et resplendissante d'une lumière inexprimable, la duchesse Elisabeth, qui lui dit avec sa douceur habituelle : « <Jue fais-tu, mon bon Irère Wolkmar, et comment cela va-t-il'?» Quoique etl'rayé et ébloui d'aburd par la clarté divine qui l'entourait, il la reconnut, et lui dit : « Mais, madame, comment vous, qui étiez ordinairement vêtue d'habits si misérables, avez-vous aujourd'hui des robes si belles et si éclatantes-? — Ah! » dit-elle, « c'est que j'ai changé de condition ■'. » Et alors elle lui prit de nouveau la main droite, la même qu'il lui avait autrefois donnée en signe de fraternité et que le moulin avait brisée, et le guérit. Cet attouchement à la partie blessée lui ayant semblé douloureux, il s'éveilla comme d'un songe, et trouva sa main et son bras entièrement sains et rétablis. Il en remercia aussitôt le Seigneur et cette sœur qui avait songé tout d'abord à lui en entrant dans le ciel ^
1. Klecta Dei Elisabeth iii visu ap[>aruit regalibus induta, inne.<titnabiiii|ue claritale fnlfrens, et liulciier eum alloquens : Qiialiter, inquit, agiset i.|iiomodo vdles, fratermi Volkmare?
2. Qiiomodo, o Domiiia mi, quae abjectis operiri solcbas iudiuiit'iiii'^, nuiic tam speciosi^ vestibus et spliiulissimis amiciris?