‹ Histoire de Sainte Elisabeth de Hongrie, duchesse de Thuringe (volume 3)Chapitre 41 sur 63 · GRÉGOIRE ÉVESQUE, SERVITEUR DES SERVITEURS DE DIEU · texte numérisé non relu

GRÉGOIRE ÉVESQUE, SERVITEUR DES SERVITEURS DE DIEU

« A tous archevesques , evesques , abbez,

1. L'original se trouve à l'Appendice n» viii, édit. en 2 vol. iu-S». La traduction que nous insérons ici, avecquelques corrections, est celle donnée parle P. Apollinaire dans son Histoire, p. 519.

prieurs, archidiacres, prestres^ doyens^ et autres preslats de l'Eglise^ à qui ces lettres par~ viendront^ salut.

« La majesté inCinie du Fils de Dieu, Jésus- Christ, le doux Sauveur et Rédempteur de nos âmes, considérant du plus haut des cieux la noblesse et Texcellence de notre condition altérée et corrompue par le péché de nostre premier père, puis par un vaste concours de misères, de vices et de crimes, touché de pitié pour sa plus chère créature, prist resolution de lui faire ressentir les traits de sa toute puissante miséricorde, de délivrer les hommes assis dans l'ombre de la mort, et de rappeler les pauvres exilés dans la patrie de la bienheureuse liberté, jug-eant très raisonnable par sa divine et infinie sag'esse que comme par bienséance il appartient à l'ouvrier qui a commencé quelque chef-d'œuvre de le perfectionner, et si par malheur il vient à déchoir et perdre de son lustre, de le réparer et de rétablir en sa première forme ; ainsi qu'à lui seul convenoit privativement à tout autre de racheter et de renouveler sa créature déchue de son ancienne dig-nité;

« A ces desseins il entre dans les flancs étroits de la très sainte Vierg-e (si pourtant on peut nommer étroit ce qui a eu assez d'amplitude pour contenir celui qui est inliny;, de son throsne donc céleste il entre etse cache dans le palais virginal de

sa mère très sainte, s'y couvre des foiblesses de nostre nature, se rend visible d'invisible qu'il estoit, et par l'adorable mystère de son incarnation abbat et surmonte le prince des ténèbres, triom[)he de sa malice par la glorieuse rédemption de sa nature humaine, en traçant à ses fidelles, par ses divines instructions, une route certaine pour assurer le retour dans la patrie.

« La bienheureuse et gracieuse Elisabeth, de naissance royale, et, par alliance, duchesse de Thuringe, considérant avec maturité, et comprenant sagement cette admirable œconomie uenotre salut, a courageusement entrepris de suivre les sacrées traces du Sauveur, et de travailler de toutes ses forces à la pratique de la vertu ; et, afin de se rendre digne d'estre inondée de l'éternelle clarté, depuis le lever de sa vie jusqu'à son coucher, elle n'a jamais cessé de se délecter dans les embrassements de l'amour céleste, et d'une ferveur toute naturelle, elle employa toutes les puissances de son cœur à aimer uniquement et souverainement Jésus-Christ, nostre Sauveur, qui, estant vray Dieu et vray Fils éternel de Dieu, s'est fait Fils de l'Homme, et Fils de la très sainte Vierge, royne des Anges et des hommes : amour très pur et très fervent, qui l'a rendue digne de gouster à longs traits les douceurs célestes, et de posséder les faveurs divines qui se communiquent aux nopces de cet Agneau adorable.

« Puis estant illuminée de ces mesmes clartez, et se monstrant vraye fille de l'Évangile, regardant en la personne de son prochain ce divin Jésus, objet unique de ses atlections, elle l'a aimé d'une charité si admirable, que toutes ses délices estoient de se voir environnée de pauvres, de vivre et converser avec eux ; elle chérissoit davantage ceux ([ue la misère et les puantes maladies rendoient les plus horribles, et dont l'approche eust fait horreur et donné la iuile aux cœurs les plus forts du monde : elle leur distribuoit si charitablement ses biens, qu'elle s'est rendue pauvre et indigente pour les faire abondamment pourvoir de ^ut ce qui leur estoit nécessaire. Elle estoit encore enfant et avait besoin pour son jeune aage de gouvernante, et desja elle estoit la bonne mère, la tutrice et la protectrice des pauvres, et son cœur restoit plein de tendresse pour leur misères.

« Ayant appris que le Juge universel devoit surtout faire mention en sa dernière sentence des services qu'on lui rendoit, et que l'entrée de la gloire estoit aucunement à la disposition des pauvres, elle conçut une telle estime de leur condition, et entreprit avec tant d'assiduité de se concilier l'allection et la faveur de ceux que l'esprit ordinaire des personnes de sa condition mépris, et a peine de supporter, que, non contente de leur faire l'aumosne de ses abondantes richesses, de vider ses greniers, ses colfres et sa bourse pour

les secourir, renonçant de plus aux délices qui estoient préparées pour sa bouche, elle maceroit rigoureusement son tendre corps par jeusnes et par la douleur de la faim pour leur bien faire, g-ardoit une parcimonie perpétuelle pour les rassasier, et pratiquoit une austérité qui n'avait point de trefves pour les mettre à leur aise : vertu d'autant plus louable et de plus grand mérite que c'estait de sa pure charité et de l'abondance de sa propre dévotion, sans y estre contrainte ny obhgée de personne.

« Que voulez-vous que je vous dise davantag'e? Cette noble princesse, renonçant à tous les droits que la nature et sa naissance luy donnoient, et plong-eant tous ses désirs dans l'unique volonté de plaire et de servir Dieu, dès le vivant du prince son mary, par sa permission et luy conservant tous les droits qui luy appartenoient, elle promit et garda une très-fldelle obéissance à son confesseur. Mais, après le decez de son très-honoré époux, estimant la sainte vie que jusques alors elle avoit menée trop imparfaite, elle prit le saint habit de religion, et vescut le reste de ses jours entresparfaite religieuse, honorant par son estât et ses exercices continuels les sacrés et adorables mystères de la mort et passion douloureuse de nostre Sauveur. 0 femme bienheureuse ! ô dame admirable! ô douce Elisabeth! très-justement ce beau nom vous convenoit, qui signifie satiété et assou-

vissement de Dieu, puisque vous avez si charitablement sustenté les entrailles des pauvres faméliques qui sont les images et les lieutenans de Dieu, voire qui sont les membres très chers de son divin Fils. Vous avez mérité très justement d'estre repue du pain des Anges, puisque vous avez donné avec tant de miséricorde le vostre aux Anges et messagers terrestres du Roy des cieux. 0 benoiste et très-noble veulve, plus féconde en vertu que durant vostre honorable mariage vous ne lavez esté en enfants, qui, cherchant dans la vertu ce que la nature semble denier aux femmes, estes devenue une magnifique guerrière contre les ennemis de nostre salut : vous les avez vaincus avec le bouclier de la foy, comme parle l'Apôtre, la cuirasse de la justice, l'espée de l'esprit et de la ferveur, le casque de salut et la lance de persévérance.

« Aussi s'est-eile rendue aimable à son époux immortel, liée continuellement avec la Royne des vierges par la cordiale atlection qu'elle avoit à son service et par l'alliance d'une très parfaite conformité, abaissant à son exemple son Altesse aux exercices d'une très humble servante, elle a ainsi représenté sa bonne patronne Elisabeth, dont elle portait le nom, et le vénérable Zacharie ; marchant simplement et sans reproche dans la voye d€s commandements de Dieu, conservant par atlection la grâce de Dieu dans 1 intérieur de soq

âme ; l'enfantant et la produisant à l'extérieur par les saintes actions et continuelles bonnes œuvres, et la fomentant et nourrissant par l'accroissement continuel des vertus, elle a mérité à la fin de ses jours d'être receuë amoureusement par celui auquel nous devons mettre toute notre espérance, qui se réserve comme un tiltre singulier le pouvoir et la charge d'exalter les innocens et les humbles, et qui l'a délivrée des liens de la mort pour l'asseoir sur le throsne éclatant de l'inaccessible lumière. Mais, tandis qu'au sein des beautés et des richesses de l'empire éternel, triomphante en la compag-nie des Saints et des Anges, son esprit jouit de la face de Dieu, et resplendit avec éclat dans l'abyme de la gloire supresme, sa charité l'a fait sortir comme hors de ce throsne pour nous éclairer nous autres qui vivons dans les ténèbres de la terre, et nous consoler par un grand nombre de miracles, en vertu desquels les fidelles catholiques s'enracinent fortement et croissent glorieusement en la foy, en l'espérance et en la charité, les infidelles sont illuminez et informez de la véritable voye de salut, et les hérétiques endurcis demeurent la face couverte de honte et de confusion.

« Car les ennemis de l'Église voyent devant leurs yeux, sans pouvoir apporter aucune résistance, que par les mérites de celle qui durant la prison de cette vie estoit amatrice de la pauvreté,

pleine de douceur et de miséricorde, qui pleuroit abondamment, non tant ses péchez propres que par une très grande charité ceux des autres, qui avoit faim de la justice, menoit une vie très pure et très innocente, et qui dans les persécutions continuelles et les opprobres dont elle a esté battue et attaquée a conservé une âme nette et un cœur calme et pacifique, ils voient que, par l'invocation de cette fidèle espouse de Jésus -Christ, la vie est divinement rendue aux morts, la lumière aux aveugles, l'ouïe aux sourds, la parole aux muets et le marcher aux boiteux. Ainsi les misérables hérétiques plein de rug-e et d'envie, malgré leur fureur, et leur poison dont ils prétendoient infecter toute l'Allemagne, sont contraints de voir en cette mesme contrée la religion qu'ils vouloient étouffer s'élancer g-lorieusement et avec une joye inénarrable, triompher de leur malice et de leur impiété.

w Ces merveilles nous ayant esté attestées par des preuves qui ne reçoivent {)oint de contradiction, de l'avis de nos frères les vénérables Patriarches, Archevesques et Evesques et tous les autres l^rélats qui se sont rencontrez en nostre cour, selon le devoir de nostre charge, qui nous oblig-e de veiller diligemment à ce ([ui tourne et contribue à l'augmentation de la gloire de Nostre- Seigneur, nous l'avons insérée au catalogue des Saints, vous enjoignant estroitemenl de faire

solennellement célébrer sa feste le treizième jour des calendes du mois de décembre, qui est celui où, ayant brisé les liens delà mort, elle est accourue à la fontaine de la supresme volupté : atin que par sa pieuse intercession nous puissions obtenir ce qu'elle a déjà obtenu du Christ, et dont elle se glorifie de jouir éternellement. En outre, afin d'user du pouvoir qui nous est donné d'en haut pour faire gousterà l'universalité des fidelles ces délices de la cour invisible, et afin d'exalter le nom du Très- Haut, en faisant honorer par leur concours la vénérable sépulture de son épouse, plein de confiance en 1a miséricorde du Tout-Puissant, par l'autorité de ses bienheureux Apostressainct Pierre et sainct Paui, nous relâchons miséricordieusement un an et quarante jours de pénitence à tous ceux et celles qui, contrits et dignement confessez, y viendront le jour de sa feste et durant toute l'octave offrir leurs prières et leurs oraisons. « Donné à Pérouse, aux calendes de juin, l'an neuvième de nostre pontificat. »

A peine celte bulle eut-elle été publiée, que le papa éprouva, ce semble, le besoin d'exprimer ses sentiments d'amour et d'admiration pour la nouvelle Sainte, d'une manière plus intime et plus spéciale encore. En cherchant à qui il pourrait s'adresser pour décharger son cœur des émotions qui le remplissaient, il songea à écrire à une sou-

veraine qu'il chérissait vivement, à cause de sa piété et de son dévouement au Saint-Siù^e : c'était Béatrice, fille de Philippe, roi des Romains, et femme de Ferdinand III, roi de Castille et de Léon, depuis long-temps canonisé. Dès le 7 juin, il lui adressa une longue épître où il lui vantait les vertus d'Elisabeth, qu'il rehaussait par de nombreuses applications de lÉcriture sainte'. » Ces jours-ci, » lui disait-il, « il nous a été présenté, selon l'expression de Jésus fils de Sirach, un vase admirable, œuvre du Très-Haut, destiné à servir de fournaise de charité par l'ardeur de ses bonnes œuvres. Ce vase d'élection, et consacré au Seigneur, n'est autre que sainte Elisabeth, dont le nom s'interprète par rassasiement de Dieu, parce qu'elle a tant de fois rassasié Dieu dans la personne de ses pauvres et de ses malades. Elle a nourri le Seigneur avec trois pains qu'elle a empruntés à son ancien ami dans la nuit de sa tribulation, le pain de la vérité, le pain de la charité et le pain du courage... Cette Elisabeth, tant amoureuse de la félicité éternelle, a servi sur la table du Maître de la terre et du ciel, trois mets précieux, en repoussant tout ce qu'il défend, en obéissant à tout ce qu'il ordonne, en accomplissant tout ce qu'il conseille... Oui, c'est bien elle dont il est écrit : Vase admirable, œuvre du Très-Haut. Vase ad-

1. Voyez le texte latin dans toute son étendue, u" vin de l'Appendice, édit. en 2 vol. in-S».

mirable par la vertu de son humilité, l'abjection de son corps, la tendresse de sa compassion, et que tous les siècles aussi admireront! 0 vase d'élection vase, de miséricorde ! tu as offert aux tyrans et auxg-rands de ce monde le vin de la vraie componction* ! Voilà déjà l'un d'entre eux, ton frère Conrad, ci-devant landg-rave, encore jeune, et chéri du monde et des hommes, mais que tu as tellement enivré de cette boisson sacrée, qu'il foule aux pieds toutes les dig-nités, et que, rejetant tout jusqu'à sa tunique, il s'est échappé tout nu de la main des impies qui crucifient le Seigneur pour se réfug^ier dans l'asile de la croix, dont il a posé le sceau sur son cœur! Voilà encore ta sœur, la vierg-e Agnès ^, fille du roi de Bohême que tu as aussi enivrée de cette même boisson, et qui, dans un âge si tendre, a fui les magnificences impériales qu'on lui ofirait, comme des reptiles venimeux, et, saisissant la triomphante bannière de la croix, s'élance au-devant de son époux, accompagnée d'un chœur de vierges sacrées... OEuvre du Très- Haut, œuvre nouvelle que le Seigneur a faite sur la terre, puisque sainte Éhsabeth a enveloppé le

1 . 0 vas admirabile ! vas electum ! vas misecordise '. In quo tyrannis principibus et magnatibus mundi vinum yerie compunctionis propioasti. Inter quos sororium tuum, etc.

2. Nous avons parlé dans l'Introduction, voir p. 32 et 79, de cette sainte princesse. Elle avait refusé la main de l'empereur Frédéric II, pour fonder un couvent de Clarisses à Prague. Voy. aussi le ch. xxxiii.

Seigneur Jésus-Christ dans son cœur; puisque par son amour, elle l'a nourri... Le diable, notre ennemi, a élevé deux grands murs pour voiler à nos yeux l'éclat de la lumière éternelle, savoir : l'ignorance dans notre esprit, et la concupiscence dans notre chair... Mais sainte Elisabeth, réfugiée dans l'asile de son humilité, a renversé ce mur d'ignorance et dissipé ce nuage de l'orgueil, de manière à jouir de linacessible clarté ; elle a déraciné la vigne de la concupiscence et mis un frein à toutes ses afîections, de manière à trouver le véritable amour... Aussi elle est déjà introduite par la Vierge mère de Dieu dans le lit de son céleste Époux, elle est bénie entre toutes les femmes et couronnée d'un diadème de gloire inellable : et, tandis qu'elle réjouit l'Église triomphante par sa présence, elle giorilie l'Église militante par l'éclat de ses miracles... Très chère fille en Jésus-Christ, nous avons voulu mettre devant toi l'exemple de sainte Elisabeth, comme la perle la plus précieuse, pour deux motifs : d'abord afin que tu te regardes souvent dans ce miroir, pour voir s'il ne se cache rien dans les recoins de ta conscience qui puisse ollenserles yeux de la majesté divine; ensuite, afin qu'il ne te manque rien de ce ([ui est exigé pour la parure d'une épouse céleste, et afin que, quand lu seras invitée à paraître devant Assuérus, c'està-dire le Roi éternel, il te voie ornée dû toutes les bonnes œuvres.

« Donné à Pérouse, le 7 des ides de juin, dans la neuvième année de notre pontificat. »

La bulle de canonisation arriva aussitôt en Allemagne, et y fut reçue avec enthousiasme. Il paraît qu'elle fut dabord publiée à Erfurt, où l'on célébra à cette occasion une fête qui dura dix jours et pendant laquelle on fit aux pauvres d'immenses distributions ^. L'archevêque Sig-efroi de Mayence fixa aussitôt un jour pour l'exaltation et la translation du corps de la Sainte et en différa l'époque jusqu'au printemps suivant, pour donner aux évoques et aux fidèles d'Allemag-ne le temps de se rendre à Marbourg et d'y assister. Le 1*'' mai 1236 fut désigné à cet effet -. Aux approches de ce jour, la petite ville de Marbourget ses environs furent inondés par une foule immense de fidèles de tous les rangs. S'il faut en croire les historiens contemporains, douze cent mille chrétiens se trouvèrent réunis par la foi et

1, Jusqu'en 1783, Tusage s'était conservé à Erfurt de faire des distributions aux pauvres dans la cathédrale, le jour de la fête de sainte Elisabeth. Galletti, Gesch. Thuring ,t. II, p, 273. Il en était de même à Marbourg, d'après le témoignage du savant Creuser, dans son Abrégé des Antiquités romaines, cité T^ar M. StseJtler.

2. Cette date est celle donnée par Caesarius de Heisterbach, le Chronicon Hildesheimense, et Bommel, Hist. de Hesse, p. 290. Le Bréviaire franciscain fixe cependant la fête de cette translation au 18 avril; et Ccesarius dit qu'elle n'était célébrée de son temps que le 2 mai, parce que la veille était celle des apôtres SS. Philippe et Jacques.

la ferveur autour du tombeau de Thumble Elisabeth. Toutes les nations, toutes les langues y semblaient représentées. Beaucoup de pèlerins des deux sexes étaient venus de la France, de la Bohême et de sa patrie, la lointaine Hongrie. Ils s'émerveillaient eux-mêmes de leur grand nombre en s'abordant, et se disaient que pendant des siècles on n'avait jamais vu tant d'hommes réunis que pour honorer la chère sainte Elisabeth Toute la famille de Thuringe y était naturellement assemblée ; la duchesse Sophie, sa belle-mère, et les ducs Henri et Conrad, ses beaux-frères, heureux de pouvoir expier ainsi solennellement les torts ([uelle leur avait si noblement pardonnes. Ses quatre petits enfants y étaient aussi, avec une foule de princes, de seigneurs, de prêtres, de religieux et de prélats. On remarquait parmi ceux-ci, outre l'archevêque Sigefroi de Mayence, qui présidait à la cérémonie, les archevêques de Cologne, de Trêves et de Brème, les évêques de Hambourg, de Halberstad, de Mersebourg, de Bamberg, de Worms, de Spire, de Paderborn et de Ilildesheim. Entin l'empereur Frédéric II, alors au comble de sa puissance et de sa gloire, réconcilié avec le pape, récemment uni à la jeune Isabelle d'Angleterre, si célèbre par sa beauté, l'empereur lui-même suspendit toutes ses occupations et ses expéditions militaires pour céder à l'attrait qui entraînait à Marbourg tant de ses

sujets, et vint rendre publiquement hommage à celle qui avait dédaig"né sa main pour se donner à Dieu *.

Les clievaliers Teutoniques, ayant appris l'arrivée de l'empereur, crurent qu'il serait impossible de déterrer le corps de la Sainte en sa présence, et résolurent de devancer le jour fixé. Trois jours auparavant le prieur Uric, accompagné de sept frères, entra de nuit dans l'église où elle reposait ; et après avoir soigneusement fermé toutes les portes, ils ouvrirent le caveau où était sa tombe. A peine la pierre qui la fermait eut-elle été soulevée, qu'un délicieux parfum s'exhala de ces dépouilles sacrées - ; les religieux furent pénétrés d'admiration pour ce gage de miséricorde divine, d'autant plus qu'ils savaient qu'on l'avait ensevelie sans aromates ni parfums quelconques. Ils trouvèrent ce saint corps tout entier, sans l'apparence de corruption, quoiqu'il eût été près de cinq ans sous terre. Elle avait encore les mains jointes en forme de croix sur sa poitrine ^

1. Ipse gloriosissimus Romanorum iinperator, omuibus postpositis uegoliis. .. fama sauctitatis B. Elisabeth attractus et illectus. Caesar. Heisterb. Sermo in exaltatione B. Elisab. Mss. Boll.

2. Etecce tanta fragrautia lapide amoto de sacro corpore efferbuit, et oinnes odoris illius suavitate recreati, etc. Ibid.

3. Ipsum sacrum corpusculum quod aromatibus iioverunt ûon fuisse conditum, totum iavenerunt iutegrum et iucorruptum. Habebat enim manus forma crucis proprio pectori superpositas. Ibid.

Ils se disaient les uns aux autres que sans doute ce corps délicat et précieux ne répandait aucune odeur de corruption dans la mort, parce que vivant, il n'avait reculé devant aucune souillure jiour soulager les pauvres. Ils le retirèrent ensuite de son cercueil, et Tayant enveloppé d'une draperie de pourpre, ils le déposèrent dans une châsse de plomb qu'ils replacèrent ensuite dans le caveau sans le fermer, de manière que l'on n'éprouvât aucune difficulté pour l'enlever lors de de la cérémonie.

Enfin, le l'"" mai, au point du jour, la multitude s'assembla autour de l'ég-liseet l'empereur ne put qu'avec difficulté fendre les flots du peuple pour parvenir dans l'enceinte. 11 semblait pénétré de dévotion et d'humilité : il était pieds nus, et vêtu d'une pauvre robe grise, comme l'avait été la glorieuse sainte qu'il allait honorer; cependant il avait sur la tête sa couronne impériale ; autour de lui étaient les princes et les électeurs de l'empire également couronnés, et les évêques et les abbés avec leurs mitres. Cette pompeuse procession se dirigea vers la tombe de sainte Elisabeth. C'est alors, dit un narrateur, (|ue fut payé en gloire et en honneur, à la chère sainte Dame, le prix de toutes ses humiliations et de toute son abnégation sur la terre. L'empereur voulut descendre le premier dans le caveau et soulever la pierre (|ui le recouvrait; le même pur et céleste parfum qui avait déjà surpris

et charmé les religieux se répandit aussitôt sur les assistants, et augmenta les sentiments de fervente piété qui les animaient \ Les évêques voulurent eux-mêmes retirer ce corps sacré de sa fosse; l'empereur les aida aussi ; il baisa avec ferveur la châsse dès qu'il la vit, et la souleva en même temps qu'eux. Elle fut sur-le-champ scellée avec les sceaux des évêques, et puis transportée solennellement, au milieu d'un concert de voix et d'instruments, par eux et par l'empereur, au lieu qui avait été préparé pour l'exposer au peuple.

Cependant une ardente impatience dévorait les cœurs de ces milliers de fidèles qui se pressaient autour de l'enceinte, qui attendaient la vue des saintes reliques, qui brûlaient du désir de les contempler, de les toucher, de les baiser à leur aise 2. « 0 heureuse terre! » disaient-ils, « sanctifiée par un tel dépôt, gardienne d'un trésor ! 0 heureux temps où ce trésor s'est révélé ^ ! » Enfin quand la procession arriva au milieu du peuple, quand ils virent ce corps précieux porté sur les épaules de l'empereur, des princes et des prélats,

1. Odor pietatis et munditiae redolevit, aedificaas et lœtifificans assidentes. Theod., VIII, ii.

2. Exspectabaat autem et affectabaiit cum pio desiderio ambientes, qui aderant, cupientes videra, amplecti et osculari ossa illa sacra... Theod., VIII, 12.

3. 0 terra saucta, tanto consecrata deposito, tanti custos et conscia sacrameuli! hujus enim temporis felix œtas, cui se talis thésaurus aperuit. Ibid.

quand ils respirèrent le doux parfum qui s'en exhalait, Fenlhousiasme n'eut plus de bornes. « 0 petit corps très sacré », s'écriait-on, « qui avez tant de poids auprès du Seigneur, et tant de vertu pour guérir les hommes M Qui pourrait n'être pas attiré par ce fragrant parfum ? Gomment ne pas courir après la nouvelle sainteté et la merveilleuse beauté de cette sainte femme -? Que les hérétiques tremblent, que les perfides Juifs s'épouvantent! la foi d'Elisabeth les a confondus. Voilà celle que l'on regardait comme folle, et dont la folie a confondu toute la sagesse de ce monde! Les Anges ont honoré son tombeau, et voilà tous les peuples qui y accourent; les g-rand s Seigneurs et l'empereur romain lui-même s'abaissent pour la visiter 'M Voyez l'aimable miséricorde de la majesté divine I Voilà celle qui, vivante, a méprisé la gloire du monde, qui a fui la société des grands la voilà honorée magnifiquement par la souveraine majesté du pape et de l'empereur! Celle qui a toujours choisi la dernière place, qui s'est assise

1. 0 sanctissimi gleba corpusculi, tauti poudcris apuJ Domiaum, apud liomines tautae virtutis!,..

2. Quis iu bujus taux suavi fragrautijp odore nou cucurrat?... Queiu ia rjEiniua taiii sauclte uovitatis pulchritudo nou tralial? Ibid.

3. Paveat hœreticaj vesauia pravitatis, et judaic;eca3 citatis perfidia couiabesoat... Taceat sapieiilia hujus luuudi... Cujiis loculuui sepiilturae aiigeli fréquenter visitant... et Romauuui se iucliuavit ad videndum. Uiid.

par terre, qui a dormi dans la poussière, la voilà portée, exaltée par des mains royales!... Et c'est bien justement, puisqu'elle s'était faite pauvresse, et qu'elle a vendu tout ce qu'elle avait pour acheter l'inappréciable perle de l'éternité ^ ! »

Le corps saint ayant été exposé à la vénération publique, on célébra solennellement l'office en son honneur; la messe propre de la sainte fut chantée par l'archevêque de Mayence. A l'offrande, l'empereur s'approcha de la châsse, et plaça sur la tête de la chère Elisabeth une couronne d'or -, en disant : « Puisque je n'ai pas pu la couronner vivante comme mon impératrice, je veux au moins la couronner aujourd'hui comme une reine immortelle dans le royaume de Dieu. » Il y ajouta une coupe en or, dont il avait coutume de se servir dans ses festins, et où fut plus tard renfermé le crâne de la Sainte. Il mena ensuite lui-même à

1. Intueri libet misericordiae divinse majestatis admirandum in hoc opère ordinem clamaadum. Ecce haec quae mundi gloriam respuit, etc., et quae in hoc tempore novissimum locum eligcns. . .uudc regiis et principum manibus in sublime sustollitur. . . nec immerito; vendidit namque omnia quae habuit... et facta paupercula hauc sibi œlernitatis margaritam inappreciabilem comparavit. Ibid.

2, Elle valait, selou tous les historiens, 4,500 florins. Le Passional dit que c'était la couronne même; de l'Empereur, Caesarius dit que les religieux avaient préalablement détaché avec un couteau, les chairs et les cheveux qui restaient adhérents au chef sacré : Ne illius visio aliquid horroris intueutibus incuteret.

roffrande le jeune duc Hermann, fils de la Sainte: l'impératrice y mena également les jeunes jirincesses Sophie et Gertrude. La vieille duchesse Sophie, ses fils Henri et Conrad, s'approchèrent aussi des restes glorifiés de celle qu'ils avaient trop long-temps méconnue, prièrent longtemps auprès d'eux, et offrirent de riches présents en leur honneur. La noblesse et le peuple se pressaient à la fois au pied de l'autel où ils voyaient sa châsse, pour lui faire hommage de leurs olïrandes; les fidèles de chacun des pays différents qui s'y trouvaient assemblés voulurent y célébrer l'office à leur manière avec les cantiques de chaque pays, ce qui fit durer infiniment la cérémonie. Les offrandes furent d'une richesse et d'une abondance incroyables; rien ne semblait suffire à ces âmes pieuses pour orner et embellir ce lit tout fleuri de miracles, où dormait la chère Elisabeth '. Les femmes donnaient leurs bagues, les ornements de leurs poitrines, et toutes sortes de bijoux; d'autres olfraient déjà des calices, des missels, des ornements sacerdotaux pour la belle et grande église qu'ils demandaient qu'on élevât sur-le-champ en son lionneur, afin ([u'elle pût y reposer avec l'honneur qui lui était dû, et que son âme en fût d'autant plus disposée â invor[uer Uieu pour ses frères. Mais bientôt une nouvelle merveille vint ajouter

l.Lcctulum sepulcri Elisabeth miraculisfloriilum. Theod. VIII, 15.

encore à la vénération publique, et prouver la constante sollicitude du Seigneur pour la g-loire de la Sainte ^ Dès le lendemain matin, en ouvrant la châsse scellée du sceau des évéques, où reposait le saint corps, on la trouva inondée d'une huile extrêmement subtile et délicate, et qui répandait un parfum semblable à celui du nard le plus précieux. Cette huile coulait goutte à goutte des ossements de la Sainte, comme une bienfaisante rosée du ciel -; à mesure qu'on recueillait ces gouttes ou qu'on les essuyait, il en reparaissait aussitôt d'autres presque imperceptibles et formant comme une sorte de transpiration vaporeuse -K

A cette vue, le clergé et les fidèles éprouvèrent un nouvel excès de reconnaissance envers le divin auteur de tant de merveilles et d'enthousiasme envers celle qui en était l'objet. Avec la pénétration que donne la foi, ils saisirent sur-le-champ le sens symbolique et mystique de ce phénomène, a Oh beau miracle ! » disaient-ils, « digne d'elle et conforme à toutes nos prières* ! Ces osse-

1. Adjecit divina liberalitas magnificare sanctam suam raro ac miraculo glorioso. Theod., VII, 13.

2. Processit odor mirifica et guttœ liquoris sancti, tanquam roris super grameu vel herbam descendentis, stant et distillant. Ihid.

3. -Miae paulatim nascuatur subtiiissimœ, tanquam sudor de poris corporis evaporans. lùid.

4. 0 vere condignum et congruum et orationi consoaum miraculum ! Ibid.

ments qui ont été usés et brisés par tant d'exercices pieux et de mortifications exhalent un doux parfum, comme si on avait brisé le vase d'albâtre qui renfermait le baume précieux de Madeleine K Son corps distille une huile sainte et douce, parce que toute sa vie a regorg'é d'œuvres de miséricorde, et, comme l'huile surnag-e dans toutes les liqueurs où on la verse, ainsi la miséricorde surmonte tous les jugements de Dieu -. 11 en coule surtout de ses pieds, parce qu'ils l'ont tant de fois portée aux chaumières des pauvres •' , et partout où elle trouvait quelque misère à soulager. Cette chère Elisabeth, comme une belle et féconde olive toute fleurie et parfumée par la vertu, a reçu comme l'huile le don d'éclairer, de nourrir et de guérir ù la fois^. Combien d'àmes malades, com-

1. Tanquam de fracto unguenti pretiosi alabastro. Ilaec nempe ossa excrcitiorum spiritualiuiu attritioue et mortificatione attrita suiit. lô.

2. In ejiis corpore o euiu emaiiavit, qiiœ tota iu vita misericurdiae operibusreduudavit. Cod. Flor., IGl. — Oleuin cuicumqucliquori iufusuai siiperuatat, unde misericordiam ex siuiilitudiue désignât. — Superexaltat enim uiisericordia judicium. Canisius, ïhesaur,, t. IV, p. 2o0.

3. Quia pediLius portabatnr ad diversa pauperuui tuguria misericorditer illos visitando et bénéficia impendeudo. Gœsar. Heist., 1. c.

4. Speciosa uempe et pullidans oliva Elisabetli geueroso virtutum adore, llorida uncliouis pacisque germine lœcuada, luminis uihilominus et medicamiuis refectiouisque ubertate prœdita. . . Ttieod. I. c. — Oleum illuminât, pascit et sauat. Sicpietas... Canisius, 1. c.

bien de corps souffrants, n'a-t-elle pas g-uéris par sa charité et l'exemple de sa sainteté ! Que de milliers de pauvres elle a nourris et rassasiés de son propre pain ! Par combien de prodig-es n'a-telle pas illuminé toute l'Ég-lise ! C'est donc avec grande raison que cette suave liqueur, cette huile odoriférante, vient proclamer la sainteté de celle qui a su briller d'un éclat si pur, g'uérir avec tant de douceur, nourrir avec tant de générosité, et qui, dans toute sa vie, a répandu un si riche et si fragrant parfum \ »

Cette huile précieuse fut recueillie avec un soin relig'ieux et un zèle immense par le peuple, et

1. Per exemplarem vitse saoctimoniam œgris menlibus, et per gratiam curationum laaguidis corporibus exhibuit medicioam. Multa pauperum millia, etc. Merito igitur hujus dulcifluit liquoris, olea olivse odorifera decoratur miraculo, cujus sanctitatis tam luculentae puritas excellenter irradiât, lenit suaviter, abuiidanter satiat, fragrat redoleus opulenter. Ibid. — l>es personnes qui sont le moins du monde familiarisées avec les écrits ascétiques et légendaires du moyen âge ne sauraient ignorer le sens profondément symbolique qui y est partout attaché à l'huile. Il y a d'admirables passages sur ce sujet dans S. Bernard, Serui. 16, super Cantica, et S. Grégoire, chap. v, in Reg. On trouve aussi un bon résumé de ce point de vue à la fin de la légende de sainte Waldburge, par l'évèque Philippe d'Eichstadt, dans le Thésaurus de Cauisius, t. IV, p. 230. Outre sainte Elisabeth, on cite sainte Waldburge, sainte Hedwige, sa tante, sainte Catherine, saint Démétrius, martyr, et surtout saint Nicolas de Myre, parmi les saints dont les ossements ont reçu le privilège de distiller une huile salutaire.

beaucoup de guérisons furent obtenues par son emploi dans de graves maladies ou pour des blessures dang-ereuses.

Tant de célestes faveurs consacrées par le suffrag-e suprême de l'Église et les honneurs qu'elle avait si solennellement décernés à la nouvelle Sainte ne pouvaient qu'accroître le nombre et la ferveur des fidèles, qui venaient chercher auprès de sa tombe soit un aliment à leur piété, soit un remède à leurs maux. Sa gloire se répandit bientôt dans tout l'univers chrétien : elle attirait à Marbourg- une foule de pèlerins aussi g-rande que celle qui se rendait, de tous les j^ays de l'Europe, au tombeau de saint Jacques de Compostelle.

De nombreux miracles furent le résultat de la tendre conliance qui entraînait à un si long- et si pénible voyage tant de pauvres fidèles \ Parmi tous ceux dont les légendes et les chroniques nous ont conservé le détail, nous ne voulons en rapporter ici que deux qui nous semblent empreints d'un caractère particulièrement touchant, et qui démontrent tous deux jusqu'à quel point la foi en notre Sainte et l'amour qu'elle inspirait s'étaient rapidement propagés et enracinés jusque dans les contrées les plus éloignées.

Il était, du reste, naturel que le culte d'Eiisa-

1. Uu grand nombre de ces miracles soot énumérés dans Wadding, t. 11, p. 389-391, et dans le Passional, f. G 4-95.

beth s'établît surtout en Hong-rie où elle avait vu le jour, et que le récit de sa sainte vie et la nouvelle de sa canonisation eussent excité la joie et l'admiration la plus vive dans un pays auquel elle appartenait si spécialement. Or, il y avait à cette époque à Gran, en Hong-rie, deux honnêtes et pieux époux, dont la fille unique, encore tout enfant, venait de mourir. Le père et la mère ressentirent de cette mort une douleur excessive. Après avoir beaucoup pleuré et gémi, ils se couchèrent, mais ne purent s'empêcher de parler encore pendant une partie de la nuit de leur malheur K Cependant la mère s'étant un peu assoupie, elle eut une vision qui lui inspira de porter sur-le-champ le corps de sa fille morte au tombeau de sainte Elisabeth, en Allemag-ne. S'étant éveillée, elle prit confiance dans le Seig-neur et dit à son mari : « N'enterrons pas encore notre pauvre petite, mais portons-la avec foi à sainte Elisabeth, que le Seig-neur orne de tant de miracles, afin que par ses prières la vie lui soit rendue -. » Le mari se laissa con-

1 Qui dura post amarissimas lacrymas et graves singultus, aii quiescendum se in lecto pariter collocassent, de miserabili eveutu iafaustœ morlis dolenter ad iovicem loquebatur. Theod., VIII, 16.

2. Inter quas mœstissima verba mater aliquantulum soporavit... Nequaquam sepultura trademus filige uostrae corpusculum, sed ad sanctam Elisabeth, quam Doiniuns tôt décorât miraculis, fideliter deferemus, ipsius suffragiis vivificandumin Domine Salvatoris. Ibid.

vaincre par l'inspiration de sa femme. Dès le matin, comme on s'attendait à voir le corps de l'enfant conduit à l'ég-lise et enterré, le père et la mère au g^rand étonnementde tout le monde, renfermèrent dans un panier et se mirent en route pour le porter au sanctuaire d'Elisabeth, sans se laisser arrêter par les murmures ni par les dérisions des assistants ' . Ils furent trente jours en route au milieu des larmes, des fatigues et des peines de toute sorte; mais au bout de ce temps, Dieu eut pitié de leur foi et de leur douleur, et cédant au mérite de sa chère Elisabeth, il renvoya l'âme innocente de cette enfant au corps inanimé qui lui était offert avec tant de simplicité, et il lui rendit la vie -. Malgré leur joie sans bornes, les parents n'en voulurent pas moins achever leur long- pèlerinage à sainte Elisabeth ; ils menèrent leur tille ressuscitée jusqu'à Marbourg. Après y avoir fait leur action de grâces ils s'en retournèrent en Hongrie jouir de leur miraculeux bonheur. Cette même jeune tille accompag-na plus lard en

L Mane igitur facto, cutu putaretur tumulauduiu, etc.. cuuctis admirautibLis et muitis reclamautibus, pater involuluia corpusciiluiu rapueruut ad sauctye lioiiiia delatorum, Ihid. — Sy nainen das Kiud in eineu korp... und die luten spolteteu ir. Hetu. Frizlar.

2. Miscrtus Deus, videus ûdein illorum et audieus gemitum, lucritis electae suœ Elisabeth, remisit auimaui in viscoris puellsB, et reversus e?t spiritus iu cor ejus divino miiaculo et revixit. ïheod., 1. c.

Allemagne une Tille du roi de Hongrie, donnée en mariage au duc de Bavière. Étant venue à Ratisbonne avec sa princesse elle y entra dans un couvent de dominicaines, dont elle devint prieure, et où elle vivait encore dans une grande sainteté, lorsque Théodoric écrivit son histoire.

A l'autre extrémité de l'Europe, en Angleterre, il y avait vers ce temps une noble dame qui, après avoir vécu vingt ans avec son mari, le vit mourir sans en avoir jamais eu d'enfants, à son grand regret. Pour se consoler de son veuvage et de sa solitude, elle se vêtit d'une robe grise, se coupa les cheveux et adopta douze pauvres pour lui servir d'enfants. Elle les logeait chez elle, les nourrissait, les habillait, les lavait et les servait en tout de ses propres mains. Partout où elle rencontrait un être pauvre ou souffrant, elle allait à lui et lui faisait l'aumône pour l'amour de Dieu et de sainte Elisabeth ; car elle avait entendu parler d'Elisabeth, et elle l'aimait plus que tout en ce monde et plus que tous les autres saints de Dieu. La pensée de la Sainte chérie ne quittait jamais son cœur, nuit et jour elle méditait sur sa bienheureuse vie.

Au moment voulu par Dieu, cette noble et pieuse dame mourut. Au milieu des regrets que sa mort excita, son confesseur vint dire à ceux qui la pleuraient qu'il fallait la porter au tombeau de sainte Elisabeth, parce qu'étant en vie elle avait

fait vœu d'y aller. Ses amis obéirent ù ce conseil, et traversèrent la mer et une vaste étendue de terrain ; ils arrivèrent après sept semaines de marche avec son corps à Marbourg-. Après qu'ils eurent invo([ué la sainte avec une grande ferveur, le corps de la pieuse dame se ranima tout à coup, et elle revint à la vie en disant : « Que je suis heureuse ! j'ai reposé sur le sein d'Elisabeth. » Ses amis voulurent l;i ramener en Angleterre, mais elle refusa de s'éloigner des lieux sanctitiés par sa céleste amie ; elle y vécut encore quinze années d'une vie très sainte, mais dans un silence complet, ne parlant à personne qu'à son confesseur. Celui-ci lui ayant un jour demandé pourquoi elle s'imposait ce silence, elle lui répondit : « Pendant que je dormais sur le sein d'Elisabeth, j'ai eu trop de bonheur et trop de joie pour moccuper d'autre chose que de regagner ce bonheur pour l'éternité! »

Ce fut au milieu de ces doux et touchants hommages, oiïcrts en échange de tant de bienfaits et de tant de g^rùces, que le corps de notre chère Elisabeth reposa pendant trois siècles sous les voûtes de sa magnifKjue église et sous la garde des chevaliers de l'Ordre Teutonique, toujours croisés pour la foi. Mais son cœur, cette plus nol)le partie d'elle-même, fut demandé et obtenu par Godefroy, évoque de Cambrai, transporté solennellement par lui dans sa ville épiscopale, et déposé sur un autel de sa cathédrale. Ni l'histoire,

ni la tradition ne nous laissent entrevoir les motifs qui ont pu déterminer les fidèles d'Allemagne à se dépouiller d'un si précieux trésor en faveur d'un diocèse étranger et lointain. Mais qui ne verrait là une mystérieuse disposition de la Providence, qui voulait que ce cœur si tendre et si pur allât attendre à Cambrai un autre cœur digne de lui par son humilité, sa charité et son ardent amour de Dieu, le cœur de Fénelon ' ?

Cependant de toutes parts le culte d'Elisabeth se propageait dans la chrétienté : tandis que des milliers de pèlerins venaient honorer son tombeau, des églises nombreuses s'élevaient au loin sous son invocation ; partout et notamment à Trêves, à Strasbourg, à Cassel, à Winchester, à Prague, dans toute la Belgique, des couvents, des hôpitaux, asiles de la souffrance morale et phy-

I. Notes des manuscrits des Bollandistes à Bruxelles, extraites de l'Histoire de Cambrai et du Cambrésis, par J, Lecarpentier. Leyde, 1G69, t. J, p. 379. Cet auteur, en se fondant sur la chronique manuscrite de Paul Gelicq, qui écrivait au commencement du seizième siècle, fixe l'époque de la translation du cœur de la Sainte à l'an 1242. Il parle aussi de six bénéfices fondés dans la cathédrale de Cambrai par sainte Elisabeth, ou plutôt en son honneur, par l'évêque Guy de Laon, en 1238. Les informations prises à cet égard parJNi. Stgedtler à Cambrai même n'ont produit aucun résultat. La magnifique cathédrale a été détruite pendant la Terreur. Mais, comme il dit avec raison, le nom de la sainte, donné à une des rues de la ville, montre qu'elle y était Tobjet de la vénération populaire.

sique, la prenaient pour patronne et protectrice auprès de Dieu ^

L'abbé de Saint-Gall, se souvenant de la promesse qu'Elisabeth lui avait faite pendant son exil d'être toujours son avocate auprès de Dieu, ne douta pas qu'elle ne l'observât plus fidèlement encore dans le ciel que sur la terre : il lui consacra un autel et une chapelle dans une des cours intérieures de son monastère. f]n Hongrie, patrie de la nouvelle sainte, une splendide église s'éleva en son honneur à Kaschau : beaucoup d'Allemands du pays de Thuring-e émigrèrent vers cette époque dans cette ville de la haute Hongrie ; leur dévotion à la sainte duchesse leur servit naturellement de lien entre leur ancienne et leur nouvelle patrie. Le roi Etienne V, propre neveu d'Elisabeth, contribua avec zèle à la construction de cet édifice qui devint le plus beau monument d'architecture ogivale de tout le royaume et (|ue le plus illustre de ses successeurs, Mathias Gorvin, enrichit, au quinzième siècle, d'un tarbernacle admirable -.

Le jour de sa fête, conformément aux ordres du souverain pontife, fut célébré dans toute l'h^glise, et dans quelques localités, avec une pompe et une recherche toutes particulières; le diocèse de Hil-

1. On verra, dans l'Appeudice n" x, l'éniuiiératioii de quelques-unes des fondations faites en son honneur.

2. Document transmis par le D' Hentzlmanu, de Pestb. en ISifi.

desheim se disting-ua particulièrement par la solennité avec laquelle ce beau jour y était fêté, et par l'harmonie des chants qui retentissaient en son honneur dans la belle cathédrale bâtie en l'honneur de Marie, autour du rosier g-ig-antesque de Louis le Débonnaire. InnocentIV,àpeine monté sur le trône pontifical, accorda un an et quarante jours d'indulgences à ceux qui visiteraient l'église et le tombeau de Marbourg dans les trois derniers jours de la Semaine sainte *. Sixte IV accorda cinquante années et autant de quarantaines d'indulgences à tous les fidèles, pénitents et confessés, qui visiteraient les égalises de l'Ordre de Saint-François, en l'honneur d'Elisabeth, le jour de sa fête ^. En ce même jour, il y a encore aujourd'hui à Rome cent ans d'indulgences à gagner dans une des sept basiliques de la ville éternelle, à Sainte-Croix de Jérusalem et à l'église Sainte-Marie des Anges; en outre, indulgence plénière à l'église du Tiers Ordre, dite des SS. Gôme-et-Damien, au Forum. Enfin, les riches inspirations de la liturgie, de la véritable poésie chrétienne, ne pouvaient manquer à notre Sainte. Des proses, des hymnes, des antiennes nombreuses furent composées et généralement usités en son honneur : les Ordres religieux et notam-

1. Donné au palais de Latrau, le 2 des ides de février 124i. Le texte se trouve dans Wadding, t. III, p. 428.

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