Voyez t. I, p
qu'elle dut recueillir sur l'admirable vie de sa jeune nièce, et par la proclamation solennelle de sa bienheureuse immortalité dans le ciel et sur la terre. Il semble qu'Hedwige ait eu hâte de s'élancer sur les traces de celle qui, plus jeune qu'elle, l'avait cependant devancée au port, où toutes deux devaient si glorieusement aborder. A la mort d'Elisabeth, on lui envoya un voile qui avait servi à notre Sainte. Hedwige éprouvait pour cette précieuse relique la plus grande vénération, et voulut la porter jusqu'à son dernier soupir; et, certes, personne ne pouvait être plus digne de revêtir cette parure symbolique. Mariée à douze ans au duc Henri le Barbu, après avoir eu six enfants, elle fit encore toute jeune avec son mari le vœu de vivre désormais comme frère et sœur. Elle l'engagea à fonder une grande abbaye pour des religieuses de Gîteaux, dans un lieu où il était tombé dans un marais profond, dont un ange l'avait retiré en lui tendant une branche. Ce monastère fut nommé Trebnitz, parce que, quand le duc demanda aux nouvelles religieuses ce dont elles avaient besoin, elles répondirent qu'elles n'avaient besoin de rien, en polonais trzehaniç '. Hedwige fit élire sa fille Gertrude abbesse de cette maison, où elle se retira bientôt
1. Une étymologie plus généralement acceptée fait dériver ce nom du mot polonais trzebié, clairière.
elle-même, el où, avec la permission de son mari, elle prit l'habit de religieuse, mais sans vouloir faire vœu d'obéissance ni de pauvreté, afin de n'être pas g-ênée dans ses aumônes. Pendant toute sa vie, elle rivalisa avec sa sainte nièce par son humilité et ses mortifications extraordinaires. En lisant le récit des incroyables austérités qu'elle imposait à son corps frêle et délicat, on se demande ce i[u'il faut admirer le plus, ou de la force indomptable de sa volonté, ou des merveilleux secours accordés par le Seig^neur à la nature déchue, mais avide de remonter vers lui. Elle recherchait avec anxiété la dernière place en tout. Toute pénétrée de cet esprit qui sauva la Cananéenne de ri'^vang-ile, et qui lui faisait réclamer de Jésus les miettes qui tombaient de la (able des enfants de Dieu, Hedwig-e ne voulait souvent pour toute nourriture que les miettes qui tombaient de la table des moines et des religieuses, qu'elle aimait à servir. Mais c'était surtout par son immense charité et la puissante comjmssion de son cœur qu'elle rivalisait avec notre chère Elisabeth. « Elle avoit, o dit un pieux hairio graphe, « le cœur si tendre, qu'elle n'eust sceu voir pleurer sans jeter des larmes en abondance ny estre à repos, voyant les autres en ennuy et amertume... Elle avoit toujours des pauvres qui mangeoient à sa table, lesquels elle servoit à genoux avant que de s'asseoir... Souvent, quand
personne n'y prenoit g-arde, elle baisoit les pas par où les pauvres avoient passé, honorant Jésus- Christ en eux, lequel estant roi de gloire, se fit pauvre pour nous. Elle aymoit si tendrement et passionnément les pauvres et la pauvreté, qu'elle achetoit d'eux les morceaux de pain que les religieux leur donnoient par aumosne, qu'elle mangeoit et les baisoiî souvent, comme le pain des anges est une chose sacrée. Entre les autres pauvres, elle en avoit treize plus souffreteux, en l'honneur de nostre Rédempteur Jésus-Christ et de ses Apostres, lesquels elle menoit toujours quand et soy, en quelque part qu'elle alLast, les faisant bien loger et accomoder, et vouloit qu'ils disnassent avec elle, les servant elle-même. Quand elle mangeoit, elle leur envoyoit le meilleur, et estoitsi charitable, qu'elle faisoit toujours part aux pauvres de ce qu'on luy présentoit, quand ce n'eust été qu'une poire, parce qu'elle ne Feust pas trouvée de bon goust, si les pauvres n'y eussent premièrement tasté '. »
Elle ne voulut jamais qu'on pressât ses vassaux, ni ses serfs, pour leur faire payer leurs fermages et redevances ; elle allait sans cesse assister aux audiences des tribunaux où se jugeaient les causes des pauvres ; et, quand elle voyait que
1. Ribadeneira, la Fleur des Saints, traduction de René Giultier.
les juges étaient disposés à la sévérité, elle faisait rendre la sentence par le chapelain qui l'accompagnait.
Son mari, qui avait pour elle autant de respect que d'amour, imagina le moyen le plus touchant de lui témoigner la sympathie qu'il éprouvait pour sa compassion envers le pauvre peuple : il ordonna que lorsque Hedwige passerait devant les prisons publiques, les portes en fussent ouvertes, et les prisonniers délivrés pour l'amour d'elle.
Elle portait dans tous ses exercices de piété la ferveur la plus vive : chaque jour elle entendait autant de messes qu'il y avait de prêtres auprès d'elle, en versant chaque lois d'abondantes larmes. C'était surtout à la sainte Vierge qu'elle portait une ardente dévotion : elle ne quittait jamais une petite image de cette Mère divine, avec laquelle elle s'entretenait souvent dans ?a simplicité, qu'elle portait à la main lorsqu'elle allait visiter les malades, et dont elle se servait pour les bénir, ce qui les guérissait souvent. Son mari ayant été blessé et fait prisonnier par le duc Conrad, son rival, elle alla toute seule et à pied trouver cet ennemi acharné et exalté par sa victoire : lorsqu'elle parut devant lui, il crut voir un ange, et, sans essayer de résister, il lui accorda sur le champ la paix et la liberté de son mari. Peu de temps après, elle perdit cet époux chéri, et ensuite son (ils Henri, qu'elle aimait avec la plus vive tendresse, et qui fut tué
en combattant pour la foi et l'indépendance de l'Europe contre les hordes tartares. Elle l'avait elle-même exhorté à mourir, l'épée à la main, pour la chère chrétienté, et elle alla elle-même recueillir son corps nu et sang'lant sur le champ de bataille où il avait péri. Elle supporta ces deux pei'tes avec le calme et la résignatioa que donne l'amour suprême. Mais sa propre mort suivit de près cette séparation. Le jour de la Nativité de la Vierg-e de Tan 1243, la religieuse qui la servait vit une troupe debelles jeunes filles qui brillaient d'un éclat surnaturel venir rendre visite à Hedwige, qui leur dit avec beaucoup de joie : « Salut, chères saintes et bonnes amies, Madeleine, Catherine, Thècle, Ursule, et vous toutes qui êtes venues me voir. » Ensuite elles parlèrent latin, et la relig-ieuse ne comprit plus ce qu'elles disaient. Le 15 octobre suivant, elle rendit le dernier soupir en bénissant Dieu. De nombreux miracles ayant constaté sa sainteté, elle fut canonisée par le pape Clément IV en 1367 : on fit sa translation solennelle l'année suivante ; lorsqu'on déterra son corps, on trouva serrée entre les doig"ts de sa main la petite image de la sainte Vierge qu'elle avait tant aimée '.
1. La Sainte repose aujourd'hui dans un très beau mausolée érigé eu 16S0, et qui existe dans une chapelle du treizième siècle, attenant à la vaste et curieuse église de l'abbaj'e de Trebnitz. Cette abbaye, supprimée en 1810 par le gouvernement prussien, et transformée en fabrique de
Pendant que sainte Hedwige jetait tant de lustre sur la lig-ne maternelle d'Elisabeth, rinfiuence de notre chère Sainte produisait des fruits sinon plus précieux, du moins plus nombreux encore dans sa famille paternelle, dans cette illustre maison de Hongrie, (|ui, seule de toutes les maisons royales de rEuro[)e, comptait déjà dans son sein trois rois canonisés, saint Etienne, saint Émeric ^ et saint Ladislas -. Bêla IV, frère de notre Elisabeth et successeur de son père André, se montra digne d'être le frère d'une telle sœur et le père de deux autres saintes, par la piété, le courage et la résignation qu'il déploya, pendant trente-cinq ans de règne et de lutte contre les elfroyables invasions des Mongols, qui avaient fait de la Hongrie un désert. En 1244, il autorisa par un diplôme la fondation d'une église en l'honneur de sa sœur par deux serviteurs fidèles, David et Furkas, qui l'avaient suivie en Thuringe •'. Puis, comme séduit par son exemple, il se fit agréger comme elle au Tiers-Ordre de
draps (laquelle a fait faillite), mérite d'être visitée par tout voyageur catholique : elle D'est qu'à quatre lieues de Breslau. Il existe une savante Histoire de Treiônitz, par M. Bach, publiée par M. Kastucr, à Neisse, en ISo'J. — Une Vie de Saintn Iledwidr/e, très complète et très intéressante, a été publiée à Breslau, en 1860, par M. l'abbé Knoblich.