la.i\a.\h, Histoires des ila'j jars, t. I, p
son mari à faire avec elle le vœu solennel et public de chasteté perpétuelle, qu'ils observèrent scrupuleusement pendant quarante ans de mariage. Devenue veuve en 1279, en même temps que sa troisième sœur Yolande, mariée comme elle à un Boleslas, duc de Kalicz en Pologne, elles résolurent toutes deux de prendre le voile ; et, après avoir distribué tous leurs biens aux pauvres, elles entrèrent comme l'avait fait leur tante Salomée, dans cet Ordre des pauvres clarisses, qui semble avoir offert des attraits si irrésistibles aux princesses de ce siècle. Gunégonde mourut en 1292, après avoir donné l'exemple des plus grandes austérités et avoir reçu du ciel le don des miracles. Elle a toujours été regardée en Pologne comme sainte et patronne du pays; son tombeau a été l'objet de la vénération fervente de toutes les races slaves, et le but de nombreux pèlerinages ; le lundi de chaque semaine lui était spécialement consacré \ On nous a conservé les oraisons dont se servaient ces pieux pèlerins : ils invoquaient l'heureuse Gunégonde en même temps que la glo-
1. lu uuiverso regno Poloniœ pro patrona ac tutelari proclamatur, ejusque sepulcrum magna devotione invisunt non tantum Poloni,sedetiam provincite Sceputieusisincolae, Germani, Rutheni, Silesii, Moravi et Hungari. Diem lunée sanctge Cunegundi fatalem jejunis, etc., sacrare non omittunt. Wadding, ad 1292, t, V, p. 312. Voyez aussi sa vie par Dlugosz, apud Bolland. Act, Sanct. Julii, die 14.
rieuse Vierge Marie et sainte Glaire '.Plus de trois siècles après sa mort, la dévotion qu'elle inspirait était si loin d'être refroidie, que Sigismond, roi de Pologne, adressa en 1G28 une lettre très pressante au pape Urbain VIll pour obtenir la canonisation oflicielle de celle que les Polonais proclamaient depuis si long-temps leur sainte tutélaire. En lOUO, Alexandre VIII approuva le culte public qu'on lui rendait ; et plus tard Clément XI la reconnut solennellement comme patronne de la Polog-ne et de la Lithuanie -.
De nos jours, sa mémoire est spécialement vénérée par les populations simples et pieuses qui , habitent le versant polonais des monts Krapacks, où elle a longtemps séjourné, et où elle a fondé plusieurs ég-lises et monastères. Le peuple y raconte une foule de traditions touchantes sur elle, et d'après ce qu'on nous a écrit de Polog-ne, son souvenir règ^ne encore d'une manière si vivace dans ces cœurs catholiques, qu'on pourrait la croire morte seulement depuis quelques années.
1. Sancti archangeli Dei omnes et custodes nostri nos ad seterna gaudia illtese, lœte, pariterque cuoi gloriosa Virgiiie Maria, et omaibus sanctis, perte, santaClaraet felix Kunegundis, nos perducant, Wadding, 1. c.
2. Un appendice de Wadding, t. V, p. 432, nous révèle l'existence d'une quatrième nièce d'Elisabeth, sœur des bienheureuses Marguerite, Cunégonde et Yolande, nommée Coustancc, qui se flt Clarisse comme ces deux deruièrcs,et mourut à Léopold en 1300.
Saluons enfin dans le dernier rejeton de l'illustre race des Arpad une dernière petite-nièce desainte Elisabeth, qui, cent ans après elle, a reproduit avec une singulière fidélité plusieurs traits distinctifs du caractère et de la destinée de notre chère sainte. André III, petit-fils d'André II par sa troisième femme, et dernier roi de la dynastie d'Arpad, mort empoisonné en 1301, n'avait laissé de son premier mariag-e avec une princesse polonaise qu'une fiile âgée de huit ans, nommée aussi Elisabeth et qui était déjà fiancée au futur rai Wenceslas de Bohème. Elle aurait dû hériter la couronne, mais les magnats lui préférèrent le capétien Charles Robert, roi de Naples, qui était le petit-fils d'une sœur du roi Etienne V, et qui fit ainsi monter la maison de France-Anjou sur le trône de Hongrie. La petite Elisabeth fut retenue prisonnière dans le château royal de Bude, avec sa belle-mère Agnès, seconde femme de son père. Cette Agnès était fille dAlbert d'Autriche, roi des Romains, et par conséquent petite-fille de Rodolphe de Habsbourg. La captivité de la veuve et de la fille du roi défunt fut d'abord si rigoureuse, qu'il leur fallut vendre leurs bijoux pour se nourrir ; elles furent ensuite délivrées par l'intervention des princes de la maison d'Autriche. Agnès fiança sa belle-fille, que Wenceslas avait abandonnée, à son cousin le duc Henri d'Autriche. Mais bientôt le meurtre de son père, le roi Albert, assassiné
en 1308, chang-ea ses projets. Elle courut en Suisse pour y punir les auteurs de ce crime, et y prit le voile au monastère qu'elle avait fondé sur la tombe de son père. Elle imposa la même vocation à la jeune Elisabeth, en lui laissant toutefois le choix du couvent où elle voudrait vivre. La royale exilée, (|ui n'avait encore que quinze ans, se soumit humblement aux volontés de son impérieuse belle-mère et alla prendre le voile dans le nouveau monastère des Dominicaines de Tœss, près de Winterlhur en Thurgovie.
Agnès avait dissimule au duc Henri d'Autriche le sort de sa fiancée, mais il la poursuivit et finit par la découvrir à Tress. Comme elle était grande, belle et charmante ', et qu'en outre ses droits à la couronne de Hongrie lui constituaient une dot séduisante, le duc voulut absolument la prendre pour épouse. En apprenant qu'elle avait déjà fait ses vœux, il lui arracha le voile ([u'elle portait et le foula aux pieds, puis la supplia de le suivre en Autriche, en lui jurant que jamais il ne se ferait de sa consécration à Dieu un motif de l'abandonner. Elisabeth demandale temps de réfléchir, et, entrant au chœur, alla se prosterner devant le Saint Sacrement pour obtenir la lumière d'en haut. Là, nous
i. Dein ihr Leib ^var wohl gel'iigt uuil adelich vou Antlitz, von Gliedern und vou alleu Juugfraûlichen, gaadenreicheu Weiseu und Geberdcn.
raconte la fidèle compagne de sa vie claustrale^ elle fut tentée de rendre au désir de son fiancé, afin surtout de faire valoir ses droits - à la couronne de Hongrie, car elle aima toujours sa patrie avec cette passion propre aux Magyares : elle avait au plus haut point ce que les Allemands appellent le mal du pays {Heinnoeli). Mais au bout de quelques instants elle comprit que Dieu l'aimerait mieux si, pour l'amour de lui, elle consentait à rester pauvre et oubliée dans ce pauvre couvent. Seulement, cette lutte intérieure entre l'idée du mariage et de la royauté d'une part, et de l'autre l'attrait de la vie pénitente et cachée en Dieu, accabla cette jeune et tendre nature ^. Elle s'évanouit et tomba comme morte devant l'autel, en rendant le sang par la bouche et les narines. Quand on l'eut fait revenir à elle, elle signifia au duc d'Autriche qu'elle renonçait à lui et qu'elle voulait se faire pauvre pour Dieu, comme Dieu s'était fait pauvre pour elle. Elle tint parole, et pendant
1. La vie de la sœur É'.isabeth de Hongrie a été écrite eu détail d'après les récits d'une converse qui fut pendant vingl-quatre ans attachée à sa personne, par une religieuse du xiv° siècle nommée Elisabeth Staglin, dont le manuscrit qui se trouve à la bibliothèque de Saint-Gall, a été publié presque en entier par M. Greith, doyen du chapitre de Saint-Gall, et auteur d'un ouvrage intitulé : Die deutsche Mystikin Prediger-Orden, von 1230 bis 1330; Fribourg, 1861.
2. Weil sie eine Frau von Lauten ware und eine recht mœssige Erbtochter des Konigreichs Ungarn.