Au commencement de l'an
quiconque accueillerait la duchesse Elisabeth ou ses enfants encourrait son très g-rand déplaisir, et, par une ingratitude plus révoltante encore que l'ingTatitude de cet ordre, tous les habitants d'Eisenach y obéirent : le désir de complaire au nouveau maître, peut-être aussi cette conscience des bienfaits reçus qui pèse si lourdement sur lésâmes viles, l'emporta chez eux sur toutes les lois de l'humanité, de la piété, de la justice. En vain l'infortunée princesse alla-t-elle, toujours entourée de ses quatre petits enfants, frapper en pleurant à toutes les portes, à celles surtout des gens qui lui avaient auparavant témoig-né le plus d'affection : elle ne fut admise nulle part. Enfin elle s'en vint àunemisérable taverne, d'où l'hôtelier ne put ou ne voulut pas la chasser; car elle déclara que cet endroit était commun à tout le monde, et qu'elle voulait y rester. «On m'a pris tout ce que j'avais», disait-elle toujours en pleurant, « je n'ai plus qu'à prier Dieu ' I » L'hôtelier lui assig-na pour asile pendant la nuit, à elle et aux siens, une masure qui renfermait ses ustensiles de ménagée, et où étaient logés ses pourceaux. Il les fit sortir pour donner place ù la duchesse du Thuringe, à la princesse royale de Hongrie. Mais, comme si ce degré
Hom m'a tollu quanque j'avoie, Dit la bonne daine tn plorant.
De ce vais-je Dieu aorant,
RuriiBBUF, f. 34.
d'humiliation avait ramené subitement le calme dans son âme, à peine se trouva-t-elle seule dans ce réduit impur, que ses pleurs séchèrent et qu'une joie surnaturelle descendit en elle et la pénétra tout entière. Elle resta dans cette disposition jusqu'à minuit : à cette heure elle entendit la cloche qui sonnait matines au couvent des franciscains, qu'elle avait elle-même fondé du vivant de son mari. Elle se rendit sur-le-champ à leur église; et après avoir assisté à l'office, elle les pria de chanter le Te Deum pour rendre grâces à Dieu des grandes tribulations qu'il lui envoyait \ Son ardente piété, sa soumission absolue à la volonté divine, la sainte joie de l'âme chrétienne que son Père céleste daigne éprouver, son ancien amour de la pauvreté évangélique, reprirent alors sur elle tout leur empire, pour ne le reperdre jamais. Prosternée aux pieds des autels, pendant qu'au milieu des ténèbres de cette triste nuit ce chant d'allégresse si incompréhensible au monde montait vers le ciel, elle édifiait ses fidèles suivantes par la ferveur et l'humilité des élans de son âme vers Dieu. Elle le remerciait à haute voix de ce qu'elle était mainle-
1. Jlansit cuin magDa jucunditate spiritus... Media vero nocte surgens, ad matutinnsfratrum minorum..,rogans eos ut hj'œnuin decantarent angelicnm : Te Deum laudamus, in tribulaticnibus suis glorians, etgratiasagensDeo. Theod., 1. c. — Ce couvent étail situé au lieu où l'on voit aujourd'hui, sur la grande place d'Eisenach, l'ancien palais des ducs, la tour des cloches, et le jardin de Charlottenbourg.
nant pauvre et dépouillée de tout, comme il l'était lui-même dans la crèche de Bethléem ; « Seigneur» , disait-elle, « il faut que votre volonté soit faite ! Hier j'étais duchesse, avec de grands et riohes châteaux; aujourd'hui me voilà mendiante, et personne ne veut me donner asile. Seigneur, si je vous, avais mieux servi pendant que jetais souveraine, si j'avaisfait plusd'aumônes pour l'amour de vous, c'est maintenant que je m'en féliciterais : malheureusement il n'en a pas été ainsi! » Mais bientôt la vue de ses pauvres enfants tourmentés par la faim et le froid éveillait de nouvelles douleurs dans son tendre cœur : « J'ai mérité de les voir souffrir ainsi, je m'en repens amèrement!... Mes enfants sont nés princes et princesses, et les voilà affamés, et n'ayant pas même de la paille pour se coucher! J'en ai le cœur percé d'ang^oisse, à cause d'eux; ([uant à moi, vous savez, ô mon Dieu! que je suis indig"ne d'avoir été élue par vous à la g-rùce de la pauvreté ! » Elle resta assise dans cette église, entourée des siens pendant tout le reste de la nuit et une partie du jour suivant : cependant l'intensité du froid et la faim dont se plaignaient ses enfants l'obligèrent d'en sortir, et d'aller de nouveau mendier un gîte et quelques aliments. Elle erra longtemps en vain dans cette ville où tant d'hommes avaient été nourris, soignés, guéris, enrichis par elle; enfin un prêtre, très pauvre luimême, eut pitié de celte sainte et royale misère; T. n. 2
et, bravant la colère, du landgrave Henri, il offrit à la veuve et aux enfants de son défunt souverain de partag-er son humble logis. Elisabeth accepta avec reconnaissance cette charité ; il leur prépara des lits avec de la paille et les traita selon sa pauvreté; mais afin d'obtenir quelque chétive nourriture pourses enfants et elle-même, elle fut obligée de mettre en gage des bijoux qu'elle avait sans doute sur elle au moment de son expulsion de la Wartbourg. Cependant ses persécuteurs, ayant appris qu'elle avait trouvé un asile, et persévérant dans leur acharnement, lui intimèrent Tordre d'aller loger chez un des seigneurs de la cour qui lui avait témoigné le plus d'inimitié, et qui possédait à Eisenach une vaste habitation avec de grandes dépendances. Cet homme ne rougit pas d'assigner à la duchesse un réduit étroit, où il la renferma avec toute sa famille, en la traitant avec une grossièreté révoltante, et en lui refusant toute nourriture et même de quoi se chauffer: sa femme et ses serviteurs imitaient son exemple ^ . Elisabeth passa la nuit dans cet indigne lieu, toujours désolée par le spectacle des souffrances de ses enfants, que la faim et le froid rigoureux tour-
1. Quidam œmulus ejus habitationem habeus in qua tuultsB structurée et habitacula plurima... Quo cuni jus?a iutrasset, in arcto loco compuisa est cum tota sua familia... Cui hospes et hospita ejusque l'amilia... hostilitatis multa gravamina intulerunt. Theod, 1. c.
mentaient \ Le lendemain matin, elle ne voulut pas rester dans ce gîte inhospitalier; en s'en allant elle dit : « Je vous remercie, ô murailles qui m'avez protégée pendant cette nuit, autant que vous le pouviez, contre la pluie et le vent! Je voudrais, au fond de mon cœur, remercier vos maîtres, mais en vérité je ne sais pas de quoi. »
Elle alla regagner l'ignoble asile qu'elle avait trouvé dans la taverne où elle était entrée la première nuit : c'était le seul que ses ennemis ne lui enviassent point. Elle passaitdu reste la plus grande partie du jour et même des nuits dans les églises. « De là du moins, disait-elle, personne n'osera me chasser, car elles sont à Dieu, et Dieu seul y est mon hôte, » Mais la misère à laquelle elle était réduite devait entraîner pour elle un sacrifice nouveau et plus dur que tous les autres pour son cœur : elle qui avait recueilli et nourri tant d'orphelins, tant de pauvres enfants abandonnés, qui s'était plu ù répandre sur eux encore plus que sur tous les autres indigents les trésors de sa miséricorde, qui avait été pour eux une mère si tendre, elle devait maintenant se voir forcée de se séparer de ses propres enfants pour ne pas les condamner
A merveille faisoit friit, De ses enfants otgrant anuis' Car moult froit eurent à celé nuit.
Aiiis ne mangèrent no no burent Tout corne en cele maison furent.
Le moine Ron ht. .V,<<.
à subir avec elle dans leur jeune âge le dénûment de la misère ; il lui fallut se priver elle-même de sa dernière consolation humaine*. Des personnes sûres, dont l'histoire ne nous dit pas le nom, ayant appris le sort où elle était réduite, lui olïrirent de se charger de ses enfants, et elle dut accepter cette offre, sous peine de les voir chaque jour exposés à manquer des aliments qu'elle n'avait pas le moyen de leur assurer. Mais ce qui la décida surtout à cette séparation, dit un historien contemporain, ce fui la crainte d'être amenée à pécher contre l'amour de Dieu, par la vue des souffrances de ces êtres si ardemment aimés ; car, ajoute-t-il, elle aimait ses enfants à l'excès. Us lui furent donc enlevés et cachés séparément dans des lieux éloignés. Rassurée sur leur sort, elle n'en devint que plus résignée au sien. Ayant mis en gage tout ce qu'elle avait d'objets précieux, elle chercha à gagner le prix de sa frugale nourriture en filant. Quoique tombée elle-même dans une si profonde misère, elle ne pouvait s'habituer à ne pas soulager les misères d'autrui et retranchait quelque chose de ses chétifs repas pour en faire aumône aux pauvres qu'elle rencontrait. Une si héroïque patience, une douceur si iné-
1. 0 stupenda et inscrutabilis Dei compensatio ! Quee solebat pauperum parvulos ut mater nutrire et laaquam nutrix reficere, iiunc pressa inopia, parvulos uteri sui. . . compulsa est a se propter alimoniam elougare. ïheod., 1. c.
branlable, semblent avoir calmé la fureur de ses puissants persécuteurs, mais ne suffirent pas pour ouvrir à la pitié ou à la reconnaissance les cœurs des habitants d'Eisenach. Aucun trait de compassion ou de sympathie de leur part ne se fait jour à travers les récits si détaillés qui nous sont restés de ces circonstances touchantes. Ils paraissent au contraire avoir montré combien il est vrai que l'ingratitude, comme toutes les autres basses inclinations de l'âme humaine, ne sait imposer silence aux souvenirs et aux remords qu'en renchérissant sur ses premiers torts par de nouveaux excès. Il y avait entre autres dans ce temps là, à Eisenach, une vieille mendiante affligée de plusieurs infirmités graves, qui avait été pendant longtemps l'objet de la générosité et des soins empressés et minutieux de la duchesse, devenue aujourd'hui mendiante à son tour. Un jour que celle-ci traversait un ruisseau bourbeux qui coule encore dans une des rues d'Eisenach \ et sur lequel on avait jeté quelques pierres étroites pour aider aux passants ù le franchir-, elle y rencontra cette même vieille, (jui, s'avançant en môme temps qu'elle sur ces
1. Ce ruisseau s'appelle, dans les ancieus historiens, rivus Coriariovum, et sert encore aujourd'tiui aux corroyeurs et aux teinturiers sous le nom de Lobersbach.
2, Pro luti profunditate lapides eraut transeuutibus coll>cati... vetula imp git proterva in uiansuetani. Corruitergo in lutuui Dei faïuula omuino cuua vestibus inquinala. Tbeod., 1. c.
pierres, ne voulut pas lui céder le pas, et heurtant rudement la jeune et faible femme, la fit tomber tout de son long dans cette eau infecte. Puis ajoutant la dérision à cette brutale ingratitude, la vieillelui cria: « Te voilà bien ! Tu n'as pas voulu vivre en duchesse pendant que tu l'étais : te voilà pauvre et couchée dans la boue ; ce n'est pas moi qui te ramasserai. » Elisabeth, toujours patiente et douce, se releva de son mieux et se mit à rire aux éclats de sa propre chute, en disant : « Voilà pour l'or et les pierreries que je portais autrefois » ; puis elle alla, dit son historien, pleine de résignation et dune joie sans mélange, laver ses vêtements dans une eau voisine, et son âme patiente dans le sang de l'Agneau*.
Arrivé à cet endroit de son histoire, un naïf et bon religieux que nous avons déjà cité s'écrie avec une tendre compassion : « 0 ma pauvre chère
1 Lavit cum gauclio veste? .«uas sordidas in flumine, et animam vero patieutem in Agni sanguine. Theod. 1. c. Ancien manuscrit cité par Justi, p. 81. — Cet incident, conservé soigneusement par la tradition populaire, paraît avoir frappé même la postérité protestante. En eÉfet, dans le seizième ou dix -septième siècle, on érigea une colonne à la place même cti la Sainte était tombée dans le ruisseau, avec deux longues et ridicîiles inscriptions dans le goût classique, où l'on compare la pauvre Sainte aux Grâces 1
Très inter divas G aritas. nyraphasque sorores, Eh ! quartum tenet Elisabetha locuni, et-., etc.
Cette colo:me existait enco'.e en 1738. Pauliui. Ann. Isenac, p. 39 ; Falckensteiu, Ch)\ Thur., t. II, p. 693.
sainte Elisabeth ! je souffre bien plus de ta misère que tu n'as toi même souffert; et je m'indig-ne avec une juste colère contre ces hommes ingrats et impitoyables, bien autrement que tu n'en as été indig-née. Oh! si j'avais seulement été là, comme je t'aurais accueillie, toi et les tiens, du fond de mon cœur ! avec quel amour je t'aurais soig-née et j'aurais pourvu à tous tes besoins ! Qu'au moins, ma bonne volonté te soit agréable ; et lorsque viendra ce jour redoutable où je paraîtrai seul et abandonné du monde entier devant Dieu, daig-ne venir au-devant de moi, et m'accueillir dans les tabernacles éternels. »