‹ Histoire de Sainte Elisabeth de Hongrie, duchesse de Thuringe (volume 3)Chapitre 8 sur 63 · ET LA FORTIFIER · texte numérisé non relu

ET LA FORTIFIER

Ego, egoipse cunsolabor vos...

Is.. Li, 22.

Et absterget Deus omaem lacryinara ab oculis eorura.

Apocal.. VIII, 17.

Au milieu de tant de tribulations, Elisabeth n'oublia pas un seul instant que c'était la main de Dieu qui les lui envoyait, et jamais son cœur ne s'ouvrit au murmure ni à la plainte. Tout au contraire, uniquement livrée à la prière et à toutes les pieuses pratiques que l'Ég-lise offre avec une si maternelle générosité aux âmes afflig-ées, elle y cherchait sans cesse le Seig-neur, et ne tarda pas à le trouver. Il vint à elle avec toute la tendresse d'un père, prêt à transformer les épreuves qu'elle avait ni noblement acceptées en ineffables consolations. Celui qui a promis à ses élus quîl essuie-

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rail chacuyie de leurs larmes, ne pouvait oublier son humble servante, prosternée devant lui sous le poids de toutes les douleurs qui peuvent accabler une âme mortelle. Non seulement il essuya ses larmes, mais il lui ouvrit les yeux, et lui permit de plong-er d'avance ses reg-ards dans les régions de lumière éternelle où su place était marquée.

Pendant qu'elle priait nuit et jour aux pieds des autels, des visions bienheureuses, de fréquentes révélations de la gloire et de la miséricorde céleste vinrent récréer et rafraîchir son âme. Ysentrude, la plus chérie de ses filles d'honneur, qui ne la quittait jamais, et qui avait voulu partager sa misère après avoir partagé sa splendeur, a raconté aux juges ecclésiastiques tous les souvenirs qu'elle avait conservés de ces merveilleuses consolations. Souvent elle remarquait que sa maîtresse entrait dans une sorte d'extase dont elle ne savait pas d'abord se rendre compte. Un jour surtout, pendant le carême, la duchesse, étant allée assister à la messe et s'étant agenouillée dans l'église, se renversa toutà coup contre le mur, et resta longtemps comme absorbée et élevée au-dessus de la vie temporelle, dans une contemplation profonde, les yeux immobiles et fixés sur Taulel jusqu'après la communion. Lorsqu'elle revint à elle, sa figure portait l'empreinte d'un bonheur extrême. Ysentrude, qui avait suivi de l'œil tous ses mouvements,

profita de la première occasion pour la supplier de lui révéler la vision que sans doute elle avait eue. Elisabeth, toute joyeuse, lui répondit : « Je n'ai pas le droit de raconter aux hommes ce que Dieu a daigné me révéler ; mais je ne veux pas te cacher que mon esprit a été abreuvé de la plus douce joie, et que le Seig^neur m'a permis de voir par les yeux de l'âme d'admirables secrets. »

Après la dernière bénédiction, rentrée dans son chétif domicile, elle prit une légère collation, et se sentant accablée de faiblesse et de lassitude elle se coucha sur un banc en face de sa fenêtre, et appuya sa tête sur le sein de sa chère et fidèle Ysentrude. Celle-ci crut que la duchesse était malade et qu'elle voulait dormir ; mais, en restant ainsi couchée, elle tenait les yeux ouverts, et reg^ardait fixement le ciel à travers les fenêtres de son réduit K Bientôt Ysentrude vit son visag'e s'animer , une sérénité céleste, une joie profonde et extrême s'y peig^naient, un doux et tendre sou-

1 Cum ad illud suum humile de ecclesia rediisset hospitium, permodicum valde sumpsit cibum.Po^t cibum debilis valde erat, erumpente siidore, iu sinum Yseutrudis, tanquam ad quiesceudum, se rapit. Ibid. — Oculos defixos habebat versus fenestras apertas. Dict. iv Ane.

Vor muedig-keit legte sy sich nieder Und ruegte auf einer banck Ir ma\t t'orchte sich sj' wurd krank !Sy la g und zaeh zu deme fenster aus.

VitaRhyt., § xxxix.

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rire animait ses lèvres '. Mais peu après ses yeux se fermèrent, et il en coula des ruisseaux de larmes ^ ; puis il se rouvrirent ; la joie et le sourire reparurent ■* pour faire de nouveau place aux pleurs ; et elle resta ainsi jusqu'à l'heure des compiles, toujours la tête appuyée sur le cœur de son amie, et plongée dans ces alternatives de joie et de tristesse, où cependant la joie semblait l'emporter de beaucoup *. Vers la (in de cette extase silencieuse, elle s'écria, avec un accent d'inelfable tendresse ^ : « Oui, certes, Seigneur, si tu veux être avec moi, je veux être avec toi et n'être jamais séparée de toi. » Un instant après elle revint à elle, et Ysentrude la conjura de lui dire pourquoi elle avait ainsi ri et pleuré tour à tour, et ce que signifiaient les paroles qu'elle avait prononcées. Elisabeth, toujours pleine d'humilité, chercha encore à taire les grâces qu'elle avait reçues de Dieu. Enfin, cédant aux prières de celle qui l'aimait avec un si

1. Sereuata facie, uiagiiaque hilaritatc circumfusa, dulcis in ejus ore risus apparuit et jucuadus. Theod., 1. c.

2. Clausit oculos, Uuebantque, tanquam rivi, ex ipsis lacriintG iuûuittG. Ibid.

3. luterveuieute morulaapertis oculis laîtus apparuit vultus ut prius et in ore risus. Ibid.

4. Fletuui clausis oculis et risum ipsis apertis alteruaudo usque ad horaui Couipletorii. Ibid. Sed multo plus iuiuioraus jucuaditati. Dict. iv, AncilL, 1. c.

5. lu hiiîc alîectuosa verbat prorupit... Thcod., 1. c. — Ita, Douiiue, si tu vis esse uiccuui, et ego volo esse tecum, et uuuquam volo a te separari. Dict. iv, AncilL, 1. c.

fidèle dévouement et qui lui était depuis long"temps si clière : « J'ai vu, » dit-elle, <( le ciel entr'ouvert, et mon Seigneur, le très miséricordieux Jésus, a daig-né s'abaisser vers moi et me consoler des tribulations dont je suis accablée '. Il m'a parlé avec une extrême douceur ; il m'a appelée sa sœur et son amie. Il m'a fait voir sa très chère mère Marie, et aussi son bien-aimé apôtre saint Jean, qu'il avait avec lui. A la vue de mon divin Sauveur, j'ai dû montrer ma joie et mon sourire ; quelquefois il détournait son visage de moi comme pour se retirer, et alors je pleurais de ce que mes mérites étaient trop faibles pour me permettre de le voir long-temps ^. Mais lui, ayant eu pitié de moi, tourna encore ses regards célestes sur moi et me dit : Elisabeth, si tu veux être à moi, Je veux bien bien être à toi et n'être jamais séparé de toi. Et aussitôt je lui ai répondu : Oui, oui, Seig-neur, je veux être à toi et n'être jamais séparée de toi, ni en heur ni en malheur ^. » Et

1. Dilectae dilectricis precibus respondit : « Vidi cœlum apertum, et Domiuum meum Jesum dulcissimum inclinaQtem se ad me, et consolantem me de variis augustiis meis et tribulationibus... » Theod.

2. « J'ay vu le chiel ouvers, et Jhesu Christ qui s'inclinoit débonnairemeut ; s'y estoie joyeuse de sa vision, et plorois de sa départie; et me dist : Si tu veulx estre avoecques moy, se seray avoec toxy, — et je respondis si comme vous oystes. * Ann. de Ilayjiaut, XLV), ch, xxxvi.

3. Qui misertus mei iterum vultum suum sereoissimum ad me convertit, diceus : Elisabeth, si tu vis esse mecum...

dès lors ces paroles divines se g-ravèrent dans son cœur en traits de flamme, et l'éclairèrent d'une splendeur céleste. Dans ce pacte sacré, dans cette intime et affectueuse union avec Jésus, le Dieu de la paix, le père des pauvres et des malheureux, elle put voir comme la fin de son veuvage et comme de nouvelles et indissolubles fiançailles avec un époux immortel \

Ce ne fut pas du reste la seule fois que ce divin époux lui manifesta d'une manière sensible sa tendre et vigilante sollicitude. Un jour qu'elle avait été en butte de la part de ses persécuteurs à un affront dont la nature nous est restée inconnue, mais tellement cruel que son âme, ordinairement si patiente, en fut bouleversée -, elle chercha un refuge dans l'oraison : elle se mit à prier avec instance, et en pleurant beaucoup pour ceux qui l'avaient insultée, en suppliant le Seigneur de leur conférer un bienfait pour chacune des injures qu'elle en avait reçues ■*. Comme elle se fatiguait à force de prier ainsi, elle entendit une voix (|ui

Ita iJouiiiie... et ego volo esse tecum... TheoJ., 1. c. — Corueliu? a Lapide cite cette vision de sainte Elisabeth dans son Commentaire sur les Actes des Apôtres, c. viii, p, 151, ed, 164S.

1. 0 felix et fîrma pactio et fida desponsatio 1 Thood., I. c. — C'était ainsi que Dieu l'initiait à cet état de l'àmequc les mystiques appellent la vie d'union.

2. Die quadam fuerat facta sibi magna verecuudia de qua multum turbata ivit ad oratiouem. Mss. Bollandist. Bruxelles.

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