‹ Histoire de sainte Élisabeth de Hongrie, duchesse de ThuringeChapitre 29 sur 78 · OMMKNT LE BON DUC LOUIS PROTÉGEAIT SON PAUVUE PEUPLE · texte numérisé non relu

OMMKNT LE BON DUC LOUIS PROTÉGEAIT SON PAUVUE PEUPLE

Liberabit paupereui a poteiite, pauptM'em mi iiuii erat adjulor.

Ps. LX\F, 1*2.

Indulus est juslilia ut lorira, ut «^alea salutiti in capite ejus : indulus est vestimentis ultioiiis, i>t operlus est quasi pallio zeli...

Quia ego Domiiius diligeiis judiciuni , et odio li.'ilM-ns rapinain.

Is. Lxi, 17 ; Lix, 8.

DaDs la vie de ces deux saints époux, tout démontre la profonde sympathie qui les unissait, et à quel point ils étaient dignes l'un de Tautre. Nous avons vu la duchesse employer toute Ténergie et Tingénieuse tendresse de son âme au soulagement des malheureux qui se trouvaient à sa portée; il nous reste à montrer comment le duc Louis consacrait soii courage et ses talents militaires à la défense des intérêts du peuple que Dieu lui avait confié. Cet amour inné de la justice^ que nous avons signalé déjà comme sa principale vertu, lui donnait un sentiment si profond des droits de ses sujets, et une sympathie si généreuse pour leurs injures, que ces motifs seuls le déterminaient à des expéditions lointaines et coûteuses, dont la cause étonnait profondément ses voisins et ses vassaux '.

Ainsi, en 1225, le duc apprit que quelques-uns de ses

^ Nu nierkct ^as dcr luiidvr togintsauier ror^te arbeit und koste uinine ^yne ariiicii lulhe willen. Rotins p. 1112.

sujets, qui trafiquaient avec la Pologne et les autres pays slaves, avaient été volés et dépouillés auprès du château de Lubantsk ou Lubitz, en Pologne. Il demanda au duc de Pologne, pour ces infortunés, une réparation qui lui fut refusée. Alors il convoqua, pour le jour de la Dispersion des Apôtres S une année considérable de Ilessois, de Thuringiens et de Franconiens, en y comprenant les chevaliers de TOsterland. Il la conduisit secrètement jusque sur les bords de TElbe, sans annoncer le but de sa marche. Arrivé à Leipzig, il s'y adjoignit les chevaliers saxons de son palatinat, et beaucou p d'hommes d'armes de la Misnie, car il était tuteur du jeune margrave de cette province, son neveu. Alors seulement il déclara qu'il comptait aller jusqu'en Pologne, pour assiéger le château de Lubantsk, et venger l'injure faite à ses pauvres sujets. Ce fut un étonnement général parmi les chevaliers, qui ne pouvaient concevoir qu'il voulût aller si loin pour une simple affaire de négociants ^. Comme il ne se laissait ébranler par aucune de leurs remontrances, beaucoup d'entre eux eurent envie de se retirer; mais la honte, et peut-être la crainte de sa sévérité, les retint. Force leur fut donc de le suivre jusqu'en Pologne, où il entra à la tête de son armée, et précédé d'une avant-garde de trois mille cinq cents hommes d'élite, qui arrivèrent trois jours avant lui devant Lubantsk. Ils brûlèrent la ville et inves* tirent le château eu l'attendant. Le duc de Pologne fut

^ Cette rote, qui se trouve dans les anciens calendriers dès le neuvième siècle, était llxée au 15 juillet. Elle avait pour but de célébrer le départ des apôtres pour leurs différentes missions après l'atecnsion de N.-S. et la detcente du Saint-Esprit. Elle se célèbre encore en Allemagne et dans les diocèses de la Lorraine.

* Do sie das vernamcn, do wunderte sicli das gantze lieer solcliej^ zuges von dem lierrn. Etlichen wcreii gerne dahevmen bleiben, etc. Adam Ursinus, p. 1383.

DE SA1^TË ÉLISABEIH DE HONGRIE. 314

extrêmement surpris d'apprendre qu'un landgrave de Thuringe était venu de si loin envahir son pays, à la tête d'une si puissante armée ', et lui envoya des offres de satisfaction pécuniaire; mais Louis les repoussa, en lui disant qu'il aurait du les faire lorsqu'il lui en écrivit à l'amiable, avant de se mettre en campagne; et qu il ne voulait pas avoir fait une si longue route pour rien^. Puis étant arrivé devant Lubantsk, iJ en pressa vivement le siège. Le prince polonais lui envoya alors un évêque, pour lui adresser de nouvelles et plus fortes représentations. Cet évéque lui dit (ju'il ne devait pas oublier que les Polonais étaient aussi de fameux guerriers, et que, s'il ne s'en retournait pas sans délai, le duc de Pologne viendrait le lundi d'ensuite avec toute son armée, et exterminerait tous œs Allemands. A quoi le landgrave reprit qu'il serait charmé de faire la connaissance du duc, et qu'il resterait huit jours après le lundi jSxé, afin de voir un peu quelle sorte de gens c'étaient que les Polonais ^. Mais ni le duc ni ses Polonais ne parurent. Après quelques assauts, le château se rendit; et Louis, après l'avoir rasé, s'en retourna chez lui, en laissant dans toute l'Allemagne orientale l'opinion la plus favorable liur sa justice, son courage, et son amour du pauvre peuple. Quelque temps après, le duc se mit en campagne pour une cause qui parut encore plus insignifiante; mais cet incident domie une idée si juste de la bonté et de la popularité de son caractère, ainsi que des mœurs de cette époque, que nous le raconterons en détail. Deux ou trois ans auparavant, à la foiie annuelle d'Ëisenach, comme le duc était descendu dans la yille, et s'amusait à regarder les boutiques et les étalages, il

1 Do verwuaderle er sich dessen gar sehr das eiu Laodgraffe zu Duringoii alio mit Boicher groiser macht aus fernen ianden ihii Huchte. Ibid.

* Ëhr wolte sich oiciit umbsonat éo eia ferne reyse uad zugk gethaii. Ibid .

* Wa8 die Polea vor Lcute weren. Winkelinaïui, p. 260.

vit un pauvre colporteur qui n'avait qu*une fort petite pacotille^ et qui vendait des dés, des aiguilles, des cuillers, des images de plomb, et de petits bijoux de femmes ' . Le duc lui demanda s'il avait de quoi se nourrir avec ce jjjctit négoce : « Eh ! Monseigneur, » répondit le colporteur, a j'ai honte « de mendier, et je ne suis pas assez fort pour travailler à la « journée ; mais si je pouvais seulement aller en sûreté d'une « ville à l'autre, je pourrais, avec la grâce de Dieu, gagner M ma vie avec ce petit magot, et même faire en sorte qu'au <( bout de Tannée il vaudrait une fois de plus qu'au commenw cément -. » Le ton duc, tniclié de compassion, lui dit : a Eh bien! je te donneni mou sauf-conduit pendant un an; « tu ne payeras ni octrois, ni péages dans toute l'étendue de « mon domaine. Combien estimes-tu ton paquet? » — « Vingt schellings, » répondit le colporteur. « Donnez-lui « dix schellings, » dit le prince à ^on trésorier qui l'accompagnait, (( et faites-lui expédier un sauf-conduit avec mon sceau. » Puis se retournant vers le colporteur : « Je veux me « mettre de moitié dans ton commerce ; j)romets-moi que tu (' seras fidèle compagnon, et moi je te tiendrai quitte de tout « dommage ^. » Le pauvre colporteur fut au comble de la joie, el se remit en course avec confiance et succès. Au nouvel an, il revint trouver son noble associé à la Warlbourg, et lui montra tout son paquet, qui s'était beaucoup accru. Le landgrave y prit quelques petits objets, qu'il donna à ses domestiques. A chaque premier jour de l'an, le colporteur revenait

' DikI ginge dureh kortze wile, uiid liesahe dy knemer. Nu Tant er gar c^noii ariueii kremer mit eymc verlicliin krame, der halte flngirliute, naldin, dniiiiiiieii, floiten, blien, vorspan und IcfiTelle. Rothc, p. 1709«

* Icli wolde inich von Cotes giiadinn wo von detweme krenie irnerin. Ibid.

" leii ^el din geselie werde mit der kremerie, globe mir getriiwe gesdl»clian, imd irli mîII dii-h st*Iiadeloz lialten. Hotlie« i. i'.

lïK SAINTE ELISABETH DE HONGRIE. 31 l

à la Wartbourg, pour faire pari au prince des accroissements de son petit fonds, qui devint bientôt si considérable qu'il ne put plus le porter sur le dos. Aussi acheta-t-il un âne, fit deux ballots de sa marchandise, et se mit à faire des tournées de plus en plus longues et productives.

Or, il arriva que, vers la fin de Tannée 1225, le colporteur avait été à Venise, où il avait acheté une foule d'objets étrangers et précieux : force bagues, bracelets et broches pour la poitrine des femmes, des couronnes et des diadèmes en pierres précieuses, des coupes et des miroirs en ivoire, des couteaux, des langues de couleuvres, des chapelets de corail, etc. ^ Comme il se disposait à regagner la Thuringe, afin de se trouver à la Wartbourg pour la nouvelle année, selon sa coutume, il arriva à Wurtzbourg en Franconie, où il exposa en vente sa marchandise. Certains Franconiens qui vinrent la voir y trouvèrent plusieurs bijoux fort à leur gré, et qu'ils auraient bien voulu donner à leurs femmes ou à leurs amies '^, mais sans les payer cependant. C'est pourquoi ils firent guetter le déj>art du colporteur, et se mirent en embuscade pour l'attendre à quelque distance de la ville, puis fondirent sur lui comme il passait, et lui enlevèrent son âne et toute sa marchandise. II eut beau leur montrer le sauf-conduit du landgrave de Thuringe, ils s'en moquèrent, et voulurent même le lier et l'emmener avec eux. Ce ne fut qu'avec peine qu'il s'échappa de leurs mains. 11 s'en vint tout tristement à Eisenach trouver son seigneur et associé ', et lui raconta son malheur. (1 Mon cher compère^ » lui dit en riant le bon prince, u ne te mets pas tant en peine de la perte de notre marchandise; « prends un peu de patience, et laisse-moi le soin de la cher-

1 Nattirne tcungen und corallen, pater noster, und derglichin. Ibid. * Unde sy erin y^ïbln unde aiiiyen gebin woldiii... Ibid. ' Und quani ivu 8} me herriii unde geselliu tnirig. Ibid.

«cher*. » Aussilôt il convoqua les comtes, les chevaliers et les écuyers des environs, et même les paysans, qui combattaient à pied, se mit à leur tête, entra sans délai en Franconie, et dévasta tout le pays jusqu'aux portes de Wurtzbourg, en s'enquérant partout de son âne. A la nouvelle de cette invasion, le prince-évèque de Wurtzbourg lui envoya demander ce ([ue voulait dire une semblable conduite. \ quoi le duc répondit qu'il cherchait un a*rtain âne à lui, que les hommes de l'évêque lui avaient volé ^. L'évêque fit aussitôt restituer l'âne et son bagage, et le duc s'en retourna tout triomphant chez lui, à la grande admiration du pauvre peuple dont il prenait ainsi la défense.

Mais, pendant qu'il était ainsi occupé, il reçut de l'empereur Frédéric II l'invitation de venir le rejoindre en Italie. Il partit aussitôt, et franchit les Alpes avant la fin de l'hiver. Il fit avec l'empereur toute la campagne contre les Bolonais et les autres villes insurgées, et se trouva à la grande diète de Crémone à Pâques 1226. L'empereur fut si satisfait de son courage et de son dévouement, qu'il lui accorda l'investiture du margraviat de Misnie , dans le cas où la postérité de sa sœur Judith, veuve du dernier margi-ave, s'éteindrait, et en même temps celle de tout le pays qu'il pourrait conquérir en Prusse et en Lithuanie, où il nourrissait le projet d'aller porter la foi chrétienne^.

' Do antwcrte eiue der uiilder forâte lacliiudc , uiide ^prach : « Myn libtr getelle, betruwe dich nicht umme unsirn krairiy und zuch ouch nergiu, » U>id.

* Waz her damede lueyiiete. Do antwertc der Lautgrafe, her suchte syneu edl, den eme syne maii genommen hetleii. Ibid.

' Ce projet fut exécuté peu d'années plus tard par l'ordre TeutoniquCi (jlout Conrad, frère du duc Louis, était l'un des principaux chefs ; on peut donc croire que les plans de Tépoux d'Ëlisabetli n'ont pas été sans quelque influence sur cet éyénement, Tun des plus importants du uioven ig;e par ses suites. -» Berttiold. Mss. Gotli. Sagittarius, etc.

CHAPlTRIi XIII

COMMENT UNE GRANDE DISETTE DÉVASTA LA TULRINGE, ET COMMENT LA CHÈRE SAINTE ELISABETH PRATIQUA TOUiES LES ŒUVRES DE MISÉRICORDE.

Eeurivi, et dedi^itit» luiiii maoducare : silivi, et dedistis mihi Libère : hospes eraiu , et cullegistit» me : nudus, et cooperuistis me : inflrmus, et visi- (astis me : ifi earcere eram, et venidtia ad me.

S. Matth. XIV, 34-3(i.

A peine le duc fut-il parti pour aller se ranger sous la bannière impériale , qu*une aflreuse disette se déclara dans toute rAllemagne, et ravagea surtout la Thuringe. Le peuple affamé fut réduit aux plus dures extrémités : on voyait les pauvres se répandre dans les campagnes, dans les bois et sur les chemins pour arracher les racines et les fruits sauvages qui servaient ordinairement à la nourriture des animaux. Ils dévoraient les chevaux et les ânes morts, et les bétes les plus immondes. Mais, malgré ces tristes ressources, un grand nombre de ces malheureux moururent de faim, et les routes étaient jonchées de leurs cadavres ^

' Sie sich oereten vou deu kreuteu

Uad wûrtzela grob ak die «chwelu.. .

Kootea holzopffel und sçhleen... Oucb bayubotleu sy das aile AMeu Pferde esel »y nicht vergaMen...

Das assen sy ailes aue brodt...

Vit. Rh;t. g XIII.

A la vue de tant de misères, le cœur d'Elisabeth s'émut d'une pitié immense. Désormais son unique pensée, son unique occupation , nuit et jour, fut le soulagement de ses infortunés sujets. Le château de Wartbourg, où son mari Favait laissée, devint comme le foyer d'une charité sans lM)rnes, d'où découlaient sans cesse d'inépuisables bienfaits sur les populations voisines. Elle commença par distribuer aux indigents du duché tout ce qu'il y avait d'argent comptant dans le trésor ducal, ce qui se montait à la somme énorme, pour celte époque, de soixante-quatre mille florins d'or, lesquels provenaient de la vente récente de certains domaines ^ Puis elle fit ouvrir tous les greniers de son mari, et, malgré l'opposition des officiers de sa maison, elle en fit distribuer tout le contenu au pauvre peuple, sans en rien réserver. 11 y en avait tant que, selon les récits contemporains, pour racheter seulement le blé qu'elle abandonna aux pauvres, il aurait fallu mettre en gage les deux plus grands châteaux du duché et plusieurs villes '^. Elle sut cependant unir la prudence à cette générosité sans bornes. Au lieu de donner le blé par grandes quantités, qui auraient pu être inconsidérément employées, elle faisait distribuer chaque jour à chaque pauvre la portion qui pouvait lui être nécessaire ^. Pour leur éviter toute dépense quelconque, elle faisait cuire dans les fours du château autant de farine qu'ils en pouvaient

^ Kader, liavaria Sancla. — Turckheiui , Hisl. géiiéalog. de la inaisun d« HeMe. Winkelmaim, p. 260.

^ Das man mejnt mau muss gar gelosea

Beyd burge uod etliche stete Das man kunde vergelden damitte Das korn und da& brot allein.

Ibid.

' ïheod. Ul, î).

contenir, et servait elle-même le pain tout chaud aux malheureux '. Neuf cents pauvres venaient ainsi chaque jour lui demander leur nourriture, et s'en retournaient chargés de ses bienfaits'^.

Mais il y en avait encore un plus grand nombre que la faiblesse, la maladie ou les infirmités empêchaient de gravir la montagne où était située la résidence ducale; et ce fut surtout pour ceux-ci qu'Elisabeth redoubla de sollicitude et do compassion pendant cette crise douloureuse. Elle portait ellemême au bas de la montagne, à quelques-uns qu'elle avait choisis parmi les plus infirmes, les restes de ses repas et de celui de ses suivantes, auxquels elles n'osaient presque plus toucher, de peur de diminuer la part des pauvres '. Dans l'hôpital de vingt-huit lits dont nous avons parlé, qu'elle avait fondé à mi-côle de la montée du château , elle plaça les malades qui réclamaient des secours particuliers, et elle l'organisa di* telle sorte que, à peine un des malades était-il mort, son lit était sur-le-champ occupé par un autre venu du dehors \ Elle institua ensuite deux nouveaux hospices dans la ville même d'Eisenach, l'un sous l'invocation du Saint-Esprit, près la porte Saint-Georges, pour les pauvres femmes*, et l'autre, sous celle de Sainte-Anne, pour tous les malades en général. Ce dernier existe encore". Tous les jours sans

* Vil. Rhvt. xwi.

' Sed et nongeuti paupcren quotidie in cuiispeclii ejut: per iiiinistroK de consolatione eleemoB^narum refldebantur. Theod. \\\. 10.

• Theod. l. c.

^ InfirmoB et débiles pluriuiotn, qui generaleni eleemos^iiaiii exspeetare non poterant... Ut uno inortuo continuo aller ejus utebatur lecto. Ibid.

' Selon quelques auteurs, la fondation de cet hôpital remonte à la première croisade ; mais dans tous les cas il f\it agrandi par Elisabeth.

' L'inscription qu'on Ut aujourd'liui sur la porte d'entrée , dit qu'il a éU' Tonde par sainte Ëlisalieth en 1229 ; e'eot probablement une erreur de date.

31 s HISTOIRE

exception, et deux fois, le matin et le soir, la jeune duchesse descendait et remontait la longue et rude côte qui conduit de la Wartbourg à ces hospices, malgré la fatigue qu'elle en ressentait, pour y visiter ses pauvres et leur apporter ce qui leur était nécessaire ou agréable*. Arrivée dans ces asiles de la misère, elle allait de lit en lit, demandait aux malades ce qu'ils désiraient, et leur rendait les services les plus rebutants avec un zèle et une tendresse que lamour de Dieu et sa grâce spéciale pouvaient seuls lui inspirer. Elle nourrissait de ses propres mains ceux dont les maladies étaient les plus dégoûtantes, faisait elle-même leui*s lits, les soulevait et les portait sur le dos ou entre les bras sur d'autres lits, essuyait leur visage, leur nez et leur bouche avec le voile qu'elle portait sur la téte^; et tout cela avec une gaieté et une aménité que rien ne pouvait altérer. Bien qu'elle eût une répugnance naturelle pour le mauvais air, et qu'il lui fût ordinairement impossible de l'endurer, elle restait cependant au milieu de l'atmosphère méphitique des salles de malades, par les plus grandes chaleurs de l'été, sans exprimer la moindre répugnance, tandis que ses suivantes en étaient accablées, et murmuraient hautement'.

u Pendant que le cœur bondissait d'horreur à toute sa c( suite, dit à ce sujet un bon religieux du dix-septième siècle,

1 Non ubâtantc uioiiUs altitudiue h'm in die iiiane el vespcre omoes inûroKM fuod iierHoiiuliter ^isilavit. Dict. iv. Aiicill. — Mit groMem arbciten... Mss. de Ileidclb.

' .Vbuiiiiimliilus iiiu{.ma iiiter t'o« el débiles quosdaui parit , quibuidam

tttraxit, alios iii bumeros suos Kuslulil Hilariter inanibus tractans eoê,

faciei ipsoruui balivaiu, i^putuin, sordcs oris et nariuoi vélo siii capilis deter- ^ebal. Tlieod. 1. c.

' Et licet iiullaiu cun'uplioneui ui-ris iibicunque alias potuerit susUnere» infirmoruDi lauicn etiam in n'slixo tcuiporc fœtores, quo8 aucills graviter et

fiuii mumiuiM' \\x tolerabani, ipsa hîmc liorrore, etc. Theod. 1. «».

c< elle, celte prîna}sse du paradis, se souriant, disait : « Quand « je viendrai au jugement de mon Dieu, et qu'on me deman- « dera si j'ai servi les pauvres : Oui, mon Seigneur, dirai-je, « aux enseignes que mes filles et servantes en ont eu sou- (( vent mal au cœur * . »

Elle avait fondé dans un de ces hospices un asile parliculier pour les pauvres enfants malades, abandonnés ou orphelins; ils étaient l'objet spécial de sa tendresse; elle les entourait des soins les plus doux et les plus aiTectueux. Leurs petits cœurs comprirent bientôt quelle douce mère le Seigneur avait daigné leur donner dans leur misère. Toutes les fois qu'elle venait au milieu d'eux, comme les petits oiseaux qui se cachent sous les ailes de leur mère ^, tous couraient au-devant d'elle, et s'attachaient à ses vêtements, en criant : Maman ^ maman^l Elle les faisait asseoir autour d'elle, leur distribuait de petits présents, examinait l'état de chacun d'eux ; elle témoignait surtout son affection et sa pitié à ceux d'entre eux dont les maux faisaient le plus horreur, en les prenant sur ses genoux et en les accablant de caresses ^.

Elle était non-seulement la bienfaitrice de tous ces infortunés, mais encore leur amie et leur confidente. Un pauvre malade lui ayant un jour raconté secrètement qu'il avait la

^ Les apanages d'un cavalier chrétien, descrits en faveur de Herniann Philippe de Mérode, marquis de Trélon, elc, par le P. Maltliieu Martin, religieux Minime. Mons, 1628.

' Quemadmodum puUi congregautur 8ub alis gallinœ , ita 8ub alis maternitatis ejus panuli illi pauperei» requiesccntes fovebantur. Tlieod. 1. c.

^ Daz si gein ir liefea

Muter, muter rieren.

Cod. Darmst., p. 389.

* Sibi Qlialiter assidendo... seabiosos, iuûrmoâ, débiles, magis sordidos et déformes specialiler dilexil, capila eorum manibus ailrectans et in sinu suo collocans. Theod. 1. c.

conscience chargée du souvenir d'une dette qu'il n'avait point acquittée, elle le tranquillisa en lui promettant de s'en charger en son lieu, et accomplit aussitôt sa promesse ^

Le temps qu'elle pouvait dérober à la surveillance des hospices, elle le consacrait à parcourir les environs de la Wartbourg, à distribuer des vivres et des secours aux pauvres qui ne pouvaient monter jusqu'au château, à visiter les moindres chaumières, à y rendre les services les plus bas et les plus étrangers à son rang. Un jour qu'elle entra dans la cabane d'un pauvre malade qui était tout seul, il lui demanda plaintivement du lait, en disant qu'il n'avait pas la force d'aller traire sa vache : aussitôt l'humble princesse entra dans retable, et se mit eu devoir de traire de ses propres mains la vache du pauvre; mais l'animal, peu habitué à être manié par des mains aussi délicates, ne lui permit pas d'accomplir sa bienfaisante intention '''.

Elle s'efforçait de se trouver auprès du lit de mort des agonisants, afin d'adoucir leur dernière lutte, recueillait leur dernier soupir dans un baiser de fraternelle charité, et priait Dieu avec ferveur, et pendant des heures entières, de sanctifier la fin de ces infortunés, et de les recevoir dans sa gloire*. Plus que jamais elle était lidcle à son habitude de veiller aux obsèques des pauvres, et, malgré l'accroissement de la mortalité, on la voyait toujours accompagner leur dépouille au tombeau, après les avoir ensevelis de ses propres mains dans la toile qu'elle avait elle-même tissue à cet effet *, ou bien

1 Ibid.

* In loeo seerelo vaccani mulgcre volebal... S«d vacca insoleiiter 8e liabena non sustinuit. DicU iv. Ancill. 2017.

' Pastfional, T. 60.

^ Ad niortuoruui pauperum sepulturani vestes propri» uianibu» fecit, ipHo.<^|lle tractans et manibus tangent* , eorum humiliter exequiU studait int«M'»»stïe. Tlieod. I, c.

DE SAINTE ÉLISAEfKTH DE HONGRIE. 321

qu'elle [renaît parmi ses vêtements. Elle découpa pour cet usage un grand voile blanc qu'elle portait habituellement ^ Mais elle ne pouvait souffrir qu'on employât à ensevelir les riches des étoffes neuves ou précieuses, et exigeait qu'on y en substituât de vieilles, en donnant aux pauvres la valeur des étoffes neuves^.

Les pauvres prisonniers n'échappèrent pas non plus à sa sollicitude : elle allait les visiter partout où elle savait qu'il y en eût, délivrait à prix d'argent autant qu'elle pouvait de ceux ({ui étaient détenus pour dettes, pansait et oignait les blessures que leurs chaînes avaient produites, puis se mettait à genoux à leur côté, et demandait avec eux à Dieu de veiller sur eux, et de les préserver de toute peine ou de tout châtiment futur '.

Toutes ces occupations, si propres à faire naître dans i'âme humaine la fatigue, le dégoût et l'impatience, produisaient en elle une paix et une joie céleste. Tandis qu'elle répandait sur tant de ses pauvres frères les trésors de sa charité, elle avait le cœur et la pensée toujours élevés vers le Seigneur, et interrompait souvent ses bienfaisantes occupations pour lui dire à haute voix : « 0 Seigneur I je ne peux pas assez vous c( remercier de ce que vous me donnez l'occasion de recueillir « ces pauvres gens qui sont vos plus chers amis, et de ce « que vous me permettez de les servir ainsi moi-même. » Et un jour, comme elle faisait dans l'hôpital cette oraison jaculatoire, les pauvres crurent voir un ange qui lui apparaissait et qui lui disait : « Réjouis-loi, Elisabeth ; car toi aussi tu es « l'amie du Dieu tout-puissant, et tu brilles devant ses yeiiv « comme la lune *. »

* Ipsa veluui lineiim albi!«»imuDi et magnum, elr. Iliid. ' Novis linteis et camisiU non sincbnt involvi. Ibi<l.

* Paasional, f. 60.

^ PaAsional, f. 60.

ŒaTfM. vif, — Sainte Élî»»beth. I. îl

3t2 IIISTOIKL

D'autres sigucs uieneiileux semblèreui prouver aux âmes simples et fidèles combien étaient agréables à Dieu la charité et rhumilité de cette princesse ^ Un jour qu'elle avait été acheter à la ville quelques vases en poterie et plusieurs sortes d'anneaux et de jouets en verre pour les petits enfants pauvres qu'elle avait recueillis^ ; comme elle rentrait au château dans un chariot, tenant dans un pan de son manteau ces divers objets, la maladresse du conducteur fit verser la voiture, qui tomba, du haut d'un rocher, sur un amas de pierres. Cependant Elisabeth ne fut pas blessée, et même aucun des jouets qu'elle portait ne fut brisé. Elle alla aussitôt les distribuer à ses petits pauvres pour les réjouir*.

Une autre fois, comme elle portait dans son tablier des vi* vres à un groupe de malheureux, elle vit avec inquiétude qu'elle n'en avait pas une quantité suffisante pour en donner à chacun, car il survenait à tout instant d'autres mendiants. Elle se mit alors à prier intérieurement, tout en distribuant ce qu'elle avait dans sa robe ; et à mesure qu'elle en retirait des morceaux, elle les trouvait toujours remplacés par d'autres, et il lui en restait encore après avoir donné à chaque pauvre sa portion ^. Elle s'en i*e tourna au château en chantant avec ses compagnes les louanges du Dieu qui avait daigné lui communiquer sa vertu toute-puissante, conformément à sa promesse formelle ^ : En vérité^ Je vous le

* IpM auleui pielatis aiuator Deus, in rébus vilibus opiu su» mignitudiob flemotulravit. TlieoU. 1. c.

* Panuli8 8uis inUrniitt vascula vicUlia, aunulo8 vitreos et quafdam^la pueroruDi jocalia opportuna xenia proprio pallio deferret. Ibid.

* De rupe alliiMiiiia prsrupla ceciderunt. Ecce licet ad petrani alUn

ab ipfta sunl pueritf pro ttolatio distributa. Ibid.

* ViU lUiyt. $ xuii. Theod. 1. c.

* Amen, amen dico vobis, qui crédit in me, opéra quae «go fhdo, et ipie faciet et majora horuni Taciet. Joan. XIV, v. 12.

celui qui croit en moi fera les œuvres que je fais^ et en fera encore de plus grandes.

Ce n'était pas seulement aux populations voisines de sa ré* sidence qu'elle réservait ses soins et son amour : les habitants de toutes les parties, même les plus éloignées, des États de son mari, furent également l'objet de sa souveraine et maternelle sollicitude. Elle donna des ordres exprès pour que tous les revenus des quatre principautés que possédait le duc Louis * fussent exclusivement consacrés au soulagement et à l'entretien des pauvres habitants que la disette laissait sans ressources , et veilla strictement à l'exécution de cet ordre, malgré l'opposition de la plupart des officiers du duc. De plus, et comme pour tenir lieu des secours et des soins personnels que l'éloignement l'empêchait de donner elle-même à cette portion de ses sujets, elle fit vendre toutes ses pierreries, ses bijoux et autres objets précieux, et leur en fit distribuer le prix *.

Ces dispositions furent continuées jusqu'à la moisson de 1226 ; alors la duchesse réunit tous les pauvres en état de travailler, hommes et femmes; leur donna des faux, des chemises neuves, des souliers pour que leurs pieds ne fussent pas meurtris ou déchirés par le chaume resté dans les champs ^ et les envoya à l'ouvrage. A tous ceux qui n'étaient pas assez forts pour travailler, elle distribua des vêtements qu'elle avait fait fabriquer ou acheter au marché à cet effet. Elle faisait toutes ces distributions de ses propres mains. A chaque pauvre qui s'en allait, elle faisait des adieux pleins d'aflEsction ^, en lui donnant une petite somme; et lorsque

> La Thuringe, la He«e, le Paialinat de Saie et l'Osteiiand.

> Thtod. 1. c.

s Ne pedes in culmû ofTendereut. Dict. iv. Ancill. 2018.

^ Valedicens autem recedentibus singulis dona obtalit. Theod. I. i*.

Targent lui manqua, elle prit ses voiles et ses robes de riche étoffe, et les partagea en leur disant : « Je ne veux pas que <( TOUS TOUS serviez de ces objets comme d'une parure, mais a que vous les fassiez vendre pour subvenir à vos besoins, et « que vous travailliez selon vos forces; car il est écrit : Que « celui qui ne travaille point ne mange point *. » Une pauvre vieille femme à qui la duchesse avait donné des chemises, des souliers et un manteau, en eut un tel saisissement de joie, qu'après s'être écriée qu'elle n'avait jamais de sa vie éprouvé un tel bonheur, elle tomba par terre comme une morte. La bonne Elisabeth, tout effrayée, s'empressa de la relever, et se reprocha comme un péché d'avoir compromis par son impnidence la vie de cette femme ^.

Nous avons visité avec un tendre respect et un soin scrupuleux les lieux qui furent le théâtre d'une charité si inépuisable, d*un dévouement si céleste. Nous avons suivi tous ces sentiers escarpés que foulait le pied de l'infatigable amie des pauvres; longtemps nous avons promené nos regards sur le magnifique paysage que l'on contemple du haut de la Wartbourg, en songeant que les yeux bénis d'Elisabeth avaient aussi, pendant la plus grande partie de sa vie, contemplé cette vaste étendue de pays, et l'avaient embrassé tout entier d'un seul regard de cet amour qui n'a ni sa source ni sa récompense sur la terre. Hélas ! les monuments fondés par la royale aumônière ont tous péri; le peuple l'a oubliée en même temps que la foi de ses pères; quelques noms seuls ont résisté, et conservent pour le pèlerin catholique la trace de la sainte bien-aimée. Au château même de la Wartbourg, le

> Nolo quud Iii8 ad voluptatem, sed vendendo ad vestram utamini necMsi* tatem et pro viribus juaUs laboribus insitati» : soriptum est enim : Qui non laborat, non manducet. Dict. iv. Ane. 1. o.

« Theod. I. r.

DK SAINTE t'LISAUETH DE HONGRIE. 325

souvenir de Luther \ de Torgueil rebelle et victorieux, a détrôné celui de rhumilité et de la charité d'Elisabeth ; dans Tantique chapelle où elle a si souvent prié, c'est la chaire du superbe hérésiarque que l'on montre aux voyageurs. Mais le site de cet hôpital qu'elle avait élevé à la porte de sa résidence ducale, comme pour ne jamais perdre de vue le comble des misères humaines au milieu des splendeurs de son rang, ce site modeste et caché lui a été laissé, et a conservé son nom. Cent ans après sa mort, en 1331, l'hôpital fut remplacé par un couvent de Franciscains fondé en son honneur par le landgrave Frédéric le Sérieux. A la reforma tion il fut supprimé, alors que dix-sept autres couvents et églises, dans la seule ville d'Eisenach, furent ruinés et pillés en un seul jour, et que les moines et les prêtres s'en allèrent deux à deux en chantant le Te Deum^ au milieu des huées de la populace ^. Le monument de la bienfaitrice du pays ne fut pas plus respecté que les autres, et les pierres en furent employées à réparer les fortifications du château. Mais il y est resté une fontaine, une source d'eau pure et fraîche qui s'écoule dans un simple bassin de pierre voûté, sans ornement quelconque, si ce n'est les nombreuses fleurs et les frais herbages qui l'entourent. C'était là que la duchesse lavait elle-même le linge des pauvres ^, et cela s'appelle encore la Fontaine d'Elisabeth. Tout autour se trouve une plantation touffue qui cache ce lieu à la plupart des passants; puis quelques faibles débris

* il y fui retenu «ecrètemcul par l'électeur de Saxe, suu pruleeleur, à «on retoar de la diéle de Worms, pour le mettre à l'abri de la sentence prononcée coolre lui. Il nommait modestement cette retraite son ile de Patlimos.

• En 1524. Voyez la touchante description qu'en fait l'historien protestant : Bericht von der stadt Eisenach, p. 189 et 229.

' Ou, selon quelques-uns, les pauvres eux-mêmes. Liniperg. dai( im Jalir 1702 lebende und schwebende Eisenach, p. 220.

d'un mur d*enceinte; c'est ce que le peuple a nommé le Jardin d Elisabeth.

Plus loin, à roricnt, au bas de la montagne que domine la Wartbourg, et entre cette montagne et Tancienne chartreuse consacrée à la sainte en 1394 \ on voit se déployer une vallée charmante arrosée par un paisible ruisseau qui coule au milieu de prairies pleines de roses et de lis; les flancs en sont ombragés par de vénérables chênes, débris des antiques forêts de la Germanie. Dans un de ses détours, cette vallée forme une gorge secrète et solitaire, où s'élève une pauvre chaumière qui était autrefois une chapelle. C'était là qu'Elisabeth donnait autrefois rendez-vous à ses pauvres, les amis de Dieu et les siens; c'était là qu'elle descendait, tendre, ingénieuse et infatigable, par des sentiers cachés, à travers les bois, chargée de vivres et d'autres secours, pour leur éviter la montée pénible du château, et aussi pour se dérober aux regards des autres hommes. Cette gorge solitaire s'appelle encore aujourd'hui le Champ des Lis; cette humble chaumière, le Repos des pauvres ^; et toute la vallée portait naguère encore le doux nom de Vallée d Elisabeth.

* ('«etle chartreuse, qui portait le nom d'ElisabettienhauM, a aussi été complètement rasée. II n'en reste qu'une seule pierre, qui est un toml^eau. Le site est occupé aujourd'hui par la maison de correction et le jardin botanique.

' Etisabethetuhal , Liliengruud, Armenruh : Thon, Schloss Wartburg, et renseignements pris sur les lieux en juin 1834. Aujourd'hui la vallée a été débaptisée et n'appelle Maricnthal , en l'honneur d'une grande-duchesse de Saxe-Welmar.

CHAIUTRI-: XIV

COMMENl LE DUC LOUIS REVINT AUPRÈS DE SA FEMME, ET COMMENT IL RENDIT BONNE JUSTICE A SES CHERS MOINES DE REYNHARTSRRUNN.

(lonfidit in pa cor viri ini'i.

Pkov. .\\\i ,11.

In tribus placiluui est spiritui meo... coiicordia rratnim , et amoi* pro\imoruin , et vir et millier bene sibl consentîente;»,

EccLi. \\v, I, :2.

Cependant le duc Louis, informe sans doute des maux qui affligeaient son pays, demanda congé à l'empereur pour retourner chez lui, et lobtint. Il partit le 22 juin 1226, et s'en yint coucher à Crémone la veille de la Saint-Jean, comme on allumait des feux sur toutes les hauteurs ^ Après avoir heur reusement franchi les Alpes, il vint prendre gite chez un prince que les historiens ne nomment pas, mais qui était son proche parent et son ami ^. Il y fut reçu avec empressement et magnificence ; et après un festin abondant, embelli par la musique et le chant, on le conduisit à sa chambre à coucher, où le prince, curieux d'éprouver la vertu de son hôte, avait fait placer dans son lit une jeune femme d'une grande

> Berthold. Msi.

' Cujusdam principiâ sui coii«anguiuei proiioii. Tbeod. Vil , à. Rulbe , p. 1713. — C'était probablement un duc de Bavière de la maison de sa mère.

3i8 HISTOIRE

beauté ^ Mais le jeuue duc dit aussitôt à sou fidèle écbansou, le sire de Yarila : « Eloigue tranquillement cette jeune femme, « et donne-lui un marc d^argent pour s'acheter un manteau i< ueuf, afin que le besoin ne la fasse plus s'exposer au i< péché. Je te dis en toute sincérité que quand même Tau dultère ne serait pas un péché contre Dieu ni un scandale u aux yeux de mes frères, moi je n'y songerais jamais, uni- « quement pour amour de ma chère Elisabeth, et pour ne (( pas la contrister ni troubler son âme ^. » Le lendemain matin, comme le prince commençait à plaisanter à ce sujet, Louis lui répondit : u Sache/, mon cousin, que pour aYoir (1 l'empire romain tout entier, je ne commettrais pas un tel a péché '. » Puis ayant continué sa route, il arriva le 2 juillet à Augsbourg, où il resta quinze jours pour faire valoir la cause du jeune Henri, fils de l'empereur, auprès du duc de Bavière, et pour obtenir de lui qu'il consentit à recevoir œ jeune prince à sa cour. Ayant réussi dans cette négociation, il repartit 'pour sa Thuringe, et passa le Mein à Schvireinfurt, où il fut reçu avec de grands honneurs par la bourgeoisie ; mais après souper on vint l'avertir que le comte Poppon de Henneberg, son plus mortel ennemi, projetait de l'attaquer et de le surprendre pendant la nuit. Pour éviter ce danger, il repartit aussitôt, voyagea toute la nuit, et arriva à la Wartbourg le lendemain, qui était un vendredi, vers l'heure de

none^.

^ Ein ailzcu subirlichis jungU wibichiu. Uothe. — Bfuliercula quaMUm lecto ejuë ab iiupudicis injecta est. Theod. 1. c.

* Das sy einen uuwiu rag mede gekoufTe, und sich fùrbaa« vor den tundeu bfit... Icti spreche das xcu dir in ganxer warheit, were, etc..., oocli ao wMr ich es myner liebin Elisebethin zouliebe lassin , etc. Rothe, I. c. — Pan- ■ional, r. 58.

s Passional, f. 60.

^ Bertliold, 31m. r. V,h.

Cependant la nouvelle de rapproche du prince bien-aimé avait répandu dans toute la Thuringe une immense joie. Tous ces pauvres affamés voyaient, dans le retour de leur père et de leur généreux protecteur, comme le signal de la fin de leurs maux. Sa mère, ses jeunes frères se réjouirent aussi vivement; mais la joie d'Elisabeth surpassait celle de tous les autres ^ C'était la première absence prolongée qu'avait faite cet époux qui lui était si cher, et qui seul la comprenait et sympathisait avec tous les élans de son âme vers Dieu et une vie meilleure. Elle seule aussi, avec ce merveilleux instinct que Dieu donne aux âmes saintes, avait sondé toute la richesse de l'âme de son époux, tandis que le reste des hommes lui attribuait toujours dôs sentiments et des passions semblables à celles des autres princes de son temps. Les principaux officiers de la maison ducale, et notamment le sénéchal et le maréchal, craignant la colère de leur seigneur quand il apprendrait l'emploi qui avait été fait de ses trésors et de ses provisions, allèrent au-devant de lui et lui dénoncèrent les folles largesses de la duchesse, en lui racontant comment elle avait, malgré tous leurs efforts, vidé tous les greniers de la Wartbourg, et dissipé tout l'argent qu'il avait laissé à leur garde ^. Ces plaintes, dans un pareil moment, ne firent qu'irriter le duc, qui leur répondit : « Ma « chère femme se porte-l-elle bien? Voilà tout ce que je veux a savoir; que m'importe le reste! » Puis il ajouta : a Je tt veux que vous laissiez ma bonne petite Elisabeth faire tt autant d'aumônes qu'il lui plaît, et que vous l'aidiez plutôt

* EiulUvit tota terra, principem suum cum insstimabili gaudlo gusdpieiis Ictabanda. Gaudebat pnecipue mater et nratres, sed Jucundabatur domina Elisabeth super omoes. Theod. Ul, 11. D'après Berthold , Msa.

* Die schœsser und Haus Margohalk. Winkelmann, p. 260. — Mss. Dannst. — Vila Rhyt. $ xxii.

« que de la contrarier; laissez-lui donner tout ce qu'elle « veut pour Dieu, pourvu seulement qu'elle me laisse Eise- « nach, la Wartbourget Naumbourg. Dieu nous rendra tout a le reste quand il le trouvera bon. Ce n'est pas l'aumtae a qui nous ruinera jamais ^ » Et aussitôt il se hâta d'aller rejoindre sa chère Elisabeth. Quand elle le revit, sa joie ne connut plus de bornes; elle se jeta dans ses bras et le baisa mille fois de bouche et de cœur*. « Chère sœur, » lui dit-il aussitôt tandis qu'il la tenait embrassée, « que sont devenus « tes pauvres gens pendant cette mauvaise année? » Elle répondit doucement : « J'ai donné à Dieu ce qui était à lui, et (( Dieu nous a gardé ce qui est à toi et à moi '. d

Une tradition ajoute que, comme le duc se promenait eu long et en large avec elle dans sa grande salle, il vit entrer le blé de toutes parts, sous les portes, tellement qu'on marchait dessus. Ayant demandé au sénéchal d'aller voir d'où cela venait, celui-ci répondit que les coffres étaient tellement pleins de blé, que le grain en débordait, et ruisselait sur le plancher. Alors il remercia Dieu avec sa femme ^ Puis le sire de Yarila raconta à la duchesse ce qui s'était passé chez le prince, où la fidélité de son époux avait été mise à l'épreuve ; et aussitôt elle se mit à genoux et dit * a Seigneur, je ne suis pac>

* Des verdross den Herrii zu liœreii und sprach : u|l8t nun mein lieb fraii gesundt go wird mir niehts. » Passional, f. 60. Lasset mein liebes Elisabethleiii geben wen, wan und was aie geben wil... Winkelmann, 260. — Sinite, inquit piiiiimus, eam benefacere et quœcumque vult pro Deo dare, Warburg tantum et Nevenburg mes dilioni servate. Theod. l. c. — Vita Rhyt. $ xxii. Kochem, p. 813.

' Sy kusste in mit herzin unde mit munde mehr danne tusend «tunde. BtrthoU, Mai., p. 66^ témoin oculaire.

* Kr uniMiiig aie gar freuntiicti und sprach : « Lieb achweater wm aoll dein arm gesiad lebco dai hert jar. Do antwort aie : Ich iiab Got gebon 4ai Mia iat» d» deia und da» mein hat uns Got behalten. » Paaiional» l. c.

^ Passional, f. 60.

DE SAlNTt: ï'LlSABETH DE HONGRIE. 331

a digne d*avoir un si bon mari; mais aidez-nous tous deux à a observer la sainteté du mariage, afin que nous puissions a vivre éternellement ensemble auprès de vous *. »

A peine revenu dans ses foyers , ce noble et pieux prince recommença à s'occuper des intérêts de ses sujets. Pendant qu'il veillait avec prudence et intelligence aux importantes négociations que l'empereur lui avait confiées malgré son extrême jeunesse, il avait toujours l'épée à la main pour défendre les moines et les pauvres. Ainsi, tout en servant de médiateur entre l'empereur et le roi Ottocar de Bohême, et en traitant du mariage de la fille de ce souverain avec le jeune roi des Romains Henri, il se mit à parcourir ses États pour découvrir et réparer tous les dommages qui avaient pu être commis pendant son absence envers le pauvre peuple'^. Plusieurs chevaliers de l'Osterland qui avaient oppressé leurs vassaux et troublé la sécurité publique, prirent la fuite en apprenant son arrivée ; il fit occuper leurs châteaux, et fit détruire de foud en comble ceux de Sultz et de Kalbenrûck ^.

Il alla aussi le plus tôt possible visiter sa chère abbaye de Reynhartsbrunn. L'abbé se plaignit à lui de ce qu'un seigneur voisin, celui de Saltza, avait profité de son absence pour usurper un terrain appartenant aux religieux, sur la montagne dite Aldenberg, qui domine la vallée où le monastère est situé, et qu'il y avait bâti un réduit fortifié^, d'où il vexait continuellement les religieux et leurs sujets. Ce fut un samedi soir que le landgrave arriva, et qu'il entendit cette plainte. Il fit aussitôt écrire au bailli de la Wartbourg

> Ibid., 58.

* RoUie, p. 1701. Adam Uninus, p. 1286.

> Berlhold, Mm. Ce chapelain, qui évidemmeot accompagna sou «dgneur ilan& toutes ses expéditions^ nous en a laissé un récit détaillé.

* En bergfVed. Rothe, 1712.

332 HISTOIRI:;

et à celui d'Eisenach qu'ils eussent à venir le trouver à l'abbaye le lendemain matin avant le jour, avec leurs hommes (Karmes et des échelles pour escalader. Le dimanche, dès l'aube, il entendit une messe basse, dit à Tabbé de ne pas faire porter la croix ni chanter la grand'messe jusqu'à son retour, puis monta à cheval et alla au-devant de ses soldais, (]u'il conduisit sur-le-champ à Tattaque du château. La surprise fut complète ; les murailles furent escaladées, et le sire de Saltza lui-même fait prisonnier; le duc le Gt enchaîner et mener à pied à Tabbaye : à peine arrivé, il fit sortir la croix et se mit à la suite de la procession habituelle de la messe, tandis que le chevalier usurpateur et ses soldats étaient conduits enchaînés devant la croix. Le chantre entonna le verset : Domine^ tu humiliasti sicut vulneratum superbtwi; et tous les religieux répondirent : In brachio virtutis iuœ dispersisti inimicos tuos^. Après la messe le duc fit jurer au sire de Saltza qu'il renoncerait à toute entreprise ultérieure contre le monastère, et puis le relâcha, après avoir donné l'ordre de raser immédiatement le château, qui avait été pris le matin'.

Le bon prince redoutait par-dessus tout d'être à charge au monastère -, il y avait établi une cuisine et une cave spéciales pour l'usage de sa maison pendant le temps qu'il y passait, et il y laissait toujours en s'en allant des restes si oonsidéi-ables, que le couvent entier y trouvait de quoi se nourrir pendant trois jours ^. Mais le dimanche de l'expédition contre le sire de Saltza, l'abbé le pria de prendre son repas avec

1 Ps. LXXXVUI, 10.

< Berlhold, Vie, Mas. p. 73. Rotlie, p. 17 1 2.

' Habuit etiam pro suia coquinam et cellerarium spéciale, nou paaaus aer- \orum Dei offlcinaa suis rebua vel aervitiia occupari... quin imo dereiidu«) conventus etiam per triduum paseeretur. Tlieod. lU, 6.

I)K SAIMK ÉLISABKTIi DK HONGRIE. 33.3

lui el lui donna un riche et abondant festin. Eu se levant de table, le duc prit à part son trésorier, et lui ordonna de payer tout largement. Le trésorier alla trouver les moines et voulut leur donner cet argent ; mais ils refusèrent opiniâtrement de le prendre, comme il convient à des religieux bien nés, dit Taumônier qui nous a laissé le récit de cette scène. « Cher seigneur trésorier, » dirent-ils, « tout ce que nou^ « pouvons faire, pauvres moines que nous sommes, est à la (( disposition de notre bon seigneur, et non-seulement aua jourd'hui, mais toutes les fois qu'il le désirera ; nous ne vouu Ions donc pas de son argent ^ » Le trésorier n'insista pas, et partit avec le duc; mais celui-ci, à moitié chemin d'Eisenach, se retourna vei's lui, et lui demanda s'il avait bien exécuté ses ordres. Le trésorier raconta ce (|ui s'était passé; à quoi le duc vivement irrité répondit: u Puisque tu n'as pas a voulu payer de mon argent ce que j'ai dépensé, tu le payece ras du tien. » Et le pauvre homme fut obligé de retourner à Reynhartsbrunn, et de payer de sa propre bourse jusqu'au dernier liard'^.

Peu de temps après, l'abbé de ce même monastère fit savoir au duc que certaines honorables gens^ de Franconie lui avaient enlevé une barrique de vin et six chevaux. Le duc leur écrivit pour les sommer de restituer sans délai le bien volé; et comme ils n'eurent aucun égard à sa réclamation, il entra aussitôt en Franconie à la tète d'une armée, ravagea les biens des coupables, et les obligea de venir nu-pieds, en chemise et la corde au cou, faire amende honorable au couvent. Il les relâcha ensuite, mais après qu'ils se furent en-

* Aise geistlichen leute wolgcboren... Liebe er kauiiuenneislcr, wai» ebeii vemiogin wir arme kloDterbruder... Berthnld. Mi»k. p. 73.

* Bis uf den understem pfeiioing. Ibid.

> Etztiche erbar lulhe iiz Frankeiilandr. Rothc, p. 17 t3.

gagés à envoyer au couvent une grande quantité de bon vin et plusieurs bons chevaux.

A peu près vers cette époque, il y eut une grande cour ou assemblée de princes à Merseburg, où se réunirent la plupart des seigneurs de Misnie, de Saxe, et de la Marche brandebourgeoise. Ceux de Hesse et de Thuringe s'y rendirent aussi, guidés par l'exemple de leur duc Louis, qui y mena son Elisabeth accompagnée d'une cour nombreuse. Un trait, qui peint bien les mœurs de l'époque, signala cette réunion. Un chevalier thuringien, très-renommé par sa valeur et sa piété, le sire Gauthier de Settelstœdt, ami et officier de la maison du duc Louis, y suivit son suzerain; il conduisait avec lui une demoiselle d'une grande beauté, montée sur un destrier superbe, et avec un beau faucon sur le poing. Le long de la route, il s'arrêtait de trois en trois milles pour jouter contre tout venant, à condition que, s'il était désarçonné, son adversaire victorieux lui enlèverait son armure et ses équipages, le palefroi et le faucon de la demoiselle, et que la demoiselle elle-même serait obligée de se racheter moyennant un anneau d'or. Si, au contraire, le sire Gauthier avait le dessus , c'était le vaincu qui devait offrir un anneau d'or à la demoiselle. Il y eut de grandes contestations entre les chevaliers, à chaque halte du sire de Settelstaedt, pour savoir qui aurait l'honneur de jouter avec lui ; il fallut, pour les mettre d'accord, qu'il désignât chaque fois lui-même celui d'eutre les concurrents qui devait engager le combat. Il fit ainsi le voyage de Merseburg et le retour sans être jamais vaincu; et en i*evenant en Tburinge, sa demoiselle avait à chaque doigt de ses deux mains un anneau payé par un chevalier vaincu '. Le sire Gauthier fit hommage des dix

^ Und sic brachle also manch lingerie^n, aU inanchen finger aie an beyden liendoii halte. Adam Urain, p. 1287.

auueaux aux dames et aux filles d'honneur de la duchesse Elisabeth, ce qui les réjouit fort ; et toutes, ainsi que leur maîtresse , le remercièrent avec chaleur de sa générosité ' .

' Und teylete dadie flngerle^n unter die Fraueu und Junckfrawcii, die mitt S. Elisabeth varen, und hatten dayon grosse fyoligkeyt, und danketen den frommen Kitter, etc. Ibid.

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