‹ Histoire de sainte Élisabeth de Hongrie, duchesse de ThuringeChapitre 30 sur 78 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

COMMENT LE BON DUC LOUIS SE CROISA, ET DE LA GRANDE DOULEUR AVEC LAQUELLE IL PRIT CONGÉ DE SES AMIS^ DE SA FAMILLE, ET DE LA CHÈRE SAINTE ELISABETH *.

O^riilanlcs »c alterutnim , fle\enint pariler.

1 Reg. \x , 41.

Quo ahiit dilccliis tiiu», o pulchenrinia miilierxmi'f Quo Ucclinavit dilectu»?

Cant. V. 17.

Kl vous au^iii , apprenez à quitter, pour l'amour de Dieu , l'Iiomine qui \ou8 est nécewairp et l'ami qui \ou« e^t 8i cher.

Imitation, 1. ii , i*li. ix.

La Tburinge ne jouit pas longtemps de la présence de son souverain chéri après son retour d'Italie ; et Elisabeth, qui avait vu revenir son époux auprès d'elle avec une joie si vive et si tendre, allait être bientôt condamnée à une séparation bien autrement longue et inquiétante. En effet, tout se préparait en Allemagne pour une croisade. L'empereur Frédéric II, cédant enfin aux sommations réitérées des souverains pontifes Honorius III et Grégoire IX, avait invité la noblesse et les fidèles de la chrétienté à se ranger sous la bannière de la Croix et à le suivre en Terre Sainte, pour

^ Le duc Louis avait alors vingt -sept ans . et sainte Elisabeth en avail «Ii\-nour,

DE SAINTE ELISABETH DE HONGRlh. 337

l'automne de Tannée 1227. L'idée et le mot seul de croisade faisaient encore alors palpiter tous les cœurs, et remuaient de fond en comble les nations entières. Ces grandes et saintes expéditions exerçaient sur les âmes un attrait si puissant, qu'aucun vaillant chevalier, aucun chrétien pieux et fervent, ne savait comment s'y dérober. Le souvenir des exploits presque fabuleux de Richard Cœur de Lion, quarante ans plus tôt , vivait encore dans la mémoire de la chevalerie et dans celle du peuple. Le succès brillant et inespéré de la quatrième croisade avait ébloui l'Europe. On avait vu s'écrouler ce vieil empire de Byzance, qui n'avait jamais fait que trahir ou abandonner les chrétiens combattant pour la foi, mais qui occupait encore une place immense dans la vénération traditionnelle des peuples ; et sur ses ruines s'était élevé en un jour un nouvel empire, fondé par quelques seigneurs français et quelques marins de Venise. C'était plus qu'il n'en fallait pour émouvoir et ébranler toutes les imaginations, à part même des inspirations de la foi. Mais celles-ci n'avaient encore rien perdu de leur force. Le treizième siècle tout entier a été pénétré d'un ardent désir de sauver le tombeau du Christ et de courber l'Orient devant la Croix ; ce désir n'est mort qu'avec saint Louis. L'Allemagne, qui jusqu'alors n'avait pas été toujours la première à se lancer dans ces nobles dangers, se sentit subitement enflammée d'un enthousiasme qui s'est fait jour dans les chants des nombreux poètes de cette époque. Walther von der Vogelweide, celui de tous qui a le mieux réfléchi les mœurs et les passions de âon temps, et qui fit partie de cette croisade, a surtout compris et exprimé cet entraînement des âmes chrétiennes vers la terre que le sang du Christ avait arrosée. « Nous savons tous, » s'écrie-t-il avant de partir pour cette expédition, « comme cette noble et sainte terre est malheureuse, comme

Œuvres. VU. — Sainle Élitabetb, 1. 23

elle est abaudoDuee et solitaire ! Pleure, Jérusalem, pleure ! Comme on t'a oubliée ! La \ie se passe, la mort nous trouvera pécheurs. C'est dans les dangers et les épreuves que se gagne la grâce; allons guérir les plaies du Christ, allons briser les chaînes de son pays. 0 reine de toutes les femmes, laissenous voir ton secours ! C'est là que ton fils fut assassiné ! c'est là qu'il s'est laissé baptiser, lui si pur, pour nous purifier ; c'est là qu'il s'est laissé vendre pour nous racheter, lui si riche, ])our nous si pauvres! c'est là qu'il a subi l'affreuse mort! Salut à vous, lance, croix, épines ! Malheur à vous, païens! Dieu veut venger par le bras des preux ses injures*. »

Ce sont les mêmes émotions qui dictaient à la même époque au royal i)oëte de Navarre, Thibaut de Champagne, quelques-uns de ses plus beaux vers, alors qu'il s'adresse à ses chevaliers et leur dit : « Sachez-le bien, seigneurs: qui ne s'en ira pas dans cette terre, où Dieu fut mort et vif, qui ne prendra jias la croix d'outre-mer, n'entrera qu'à grand'peine dans le paradis. Tout honnne qui garde en soi quelque piété, quelque souvenir du haut Seigneur, doit chercher à le venger, à délivrer sa terre et son pays. Tous les vaillants bacheliers s'en iront, tous ceux qui aiment Dieu et l'honneur de ce monde, tous ceux qui veulent aller sagement à Dieu. Il ne restera que les morveux, les cendreux

' Jérusalem, uu weine

W'ie di \crgezzeu isl !...

Bi swœre ist gaadc ftindan.

Nû heileiit Kristes wuaden...

Kuugiu ob alleu frouwen.

Dîu kiat wart dort werhmiweu,...

llie leit er deu grimmen tAt , Er yi\ riche iibr uni vil armen...

>^'ol dir, spcr, kruiz unde dora !

>Vé dir, heiden ! etc., etc.

WalUier von (1er Vogelweide. Ed. Lachmann, p. 15, 77, 79.

{ceux qui restent da^is la cendre au coin de leur feu). Qu'ils sont aveugles ceux qui ne donnent à Dieu, dans toute leur vie, aucun secours, et qui pour si peu perdent la gloire du monde ! Dieu, qui s'est laissé mettre à mort pour nous sur la croix, nous dira au jour où tous viendront : Vous qui m'avez aidé à porter ma croix, vous irez là où sont les anges; là vous me verrez, moi et ma mère Marie : mais vous, dont je n'eus jamais aucun service, descendez tous au fond des enfers. Douce dame, reine couronnée, priez pour nous, Vierge bienheureuse, et alors rien ne pourra nous nuire*. » De pareils sentiments ne pouvaient trouver nulle part plus d'écho que chez le duc Louis de Thuringe, dont le poëte Walther avait été le vassal; nul ne pouvait être plus porté que lui à suivre son empereur et ses frères d'armes au secours de la Terre Sainte. Son éclatant courage, l'ardeur de sa foi et de sa piété, tout ce qu'il y avait dans cette âme de généreux , de fervent , de désintéressé , de chrétien en un mot,

Ki a en »oi pitié et remembrance

Au haut seignor, doit querre sa venjance ,

Et délivrer sa terre et son paîs.. .

Ur s'en iront cil vaillant bacbeler

Ki aiment Dieu, et Tonour de cest mont,

Ki sagement voelent à Dieu aier,

Et li roorveus, li cendreus demourront :

Avugle sunt, de ce ne dout je mie,

Ki un secou» ne font Dieu en sa vie.

Et por si pot per la gloire del mont...

Diex se laissa por nos en crois pener.

Et nous dira au jour, où tnit venronl :

• Vos, ki ma crois m'aidâtes à porter,

• Vos en irez là où li Angèle sont,

• Là me verrez , et ma mère Marie ; c Et vos , par qui je n*oi onques aie,

• Descendez tuit eu infer le parfont.. . » Douce Dame , Roine corenée ,

Proiez pour nos, Virge bien eorée.

Et puis après ne nos puit mescheoir.

Poésies du Roy de Navarre, chaos. 54.

340 HISIOIKE

devait se réunir pour Tentrainer à prendre la croix, ou, comme on disait alors en Allemagne, à se parer de la Fleur du Christ *• A ces motifs personnels venaient se joindre les nobles exemples qu'il trouvait dans ses souvenirs de famille. Le frère et le prédécesseur de son père, Louis le Pieux, avait accompagné Richard Cœur de Lion et Philippe Auguste en Palestine, et s'y était couvert de gloire^. Son beau-père , le roi André de Hongrie, avait passé plusieurs années de sa vie, sous le ciel de l'Orient , à [combattre les infidèles. C'eût été déroger à sa noblesse que de rester dans ses foyers; aussi ne balança-t-il pas longtemps. S'étant rencontré, dans une de ses courses, avec le vénérable évêque Conrad de Hildesheini, ii lui confia son dessein; et ayant reçu son approbation, il fit vœu de s'adjoindre à l'expédition qui se préparait, et prit la croix des mains de ce prélat.

Cependant, en revenant à la Wartbourg, il lui vint à l'esprit la pensée de la douleur et de la cruelle anxiété que sa bien-aimée Elisabeth ressentirait en apprenant sa résolution ; et comme elle était d'ailleurs grosse de son quatrième enfant , il ne se sentit pas le courage] de lui en parler. Il se décida à cacher son projet jusqu'au moment même de son départ, pour ne pas affliger d'avance celle qui l'aimait si ardemment, et ne pas compromettre sa santé ^ ; et, au lieu d'attacher à découvert sur ses vêtements la croix qu'il avait prise, il se borna à la porter secrètement sur lui , tant qu'il lui fut possible de ne point publier son prochain départ.

^ Hartmann von Uer Aue. i, 181.

* Un poëmc allemand très-intéressant sur la croisade de ce prince se trouve dans rtiistoire des croisades de Wilken, supplément n^ ii du t. iv.

• Ne u\or quœ eum tenerrinio diligebat afTectu, lioc aspiciens, de ftitura ejus absentia anxia turbaretur. Theod. I. c... — Wanne sy was schwanjrer. Biirthold, Mss. n" 74.

DE SAINTE ELISABETH DE HONGRIE. 3if

Mais un soir qu'il se Irouvail seul avec la duchesse et qu*ils étaient assis tout à côté Tun de Tautre , dans un moment de cette tendre et intime familiarité qui régnait entre eux , Elisabeth s'avisa de détacher le ceinturon de son mari, et se mit à fouiller dans Taumônière qui y était attachée. Tout à coup elle en retira la croix que Ton fixait habituellement sur les habits des croisés : à cette seule vue, elle comprit le malheur qui la menaçait, et, saisie de douleur et d'effroi, elle tomba par terre sans connaissance*. Le duc désolé la releva, et chercha à la rappeler à elle et à calmer sa douleur par les paroles les plus douces et les plus affectueuses; puis lui parla longuement, en empruntant la voix de la religion et les expressions même des saintes Écritures , qui ne la trouvaient jamais insensible^. « C'est pour l'amour de Notre- Seigneur a Jésus-Christ, d lui dit-il, «que je le fais; tu ne voudras « pas m'empécher de faire pour Dieu ce que je serais obligé a de faire pour un prince temporel , pour l'empereur et a l'Empire, s'ils le voulaient \ » Après un long silence et beaucoup de larmes, elle lui dit : « Cher frère, si ce n'est « pas malgré Dieu , reste avec moi. » Mais il lui répondit : « Chère sœur, permets -moi de partir, car c'est un vœu « que j'ai fait à Dieu. » Alors, rentrée en elle-même, elle inunola sa volonté à celle de Dieu , et lui dit : « Contre le « gré de Dieu, je ne veux pas te garder. Que Dieu t'accorde « la grâce de faire en tout sa volonté; je lui ai fait le sacri-

1 E^ns abendis sie syneii gœrtel begreif und begunste yn sunderlichen freund schaft >n syner laBchen zu suchene... Und erschrack dasx sie recht niedersank. Bertliold, Mss. — Theod. 1. c. — Kochem, etc.

' Der susse Airst hub sie uf... Und trostete sy mit der heiligin schrilt... berthold, 1. c... Cujus mwstitiam suavissimus princeps divinis monilis et dictis dulcibus delinivit. Theod. !. c.

* Rothe, p. 1716.

« ficedetoiet de moi-même. Que sa bonté veille sur toi; a que tout bonheur soit avec toi à jamais ; ce sera ma prière « de chaque instant. Pars donc au nom de Dieu*. » Après un nouveau silence, ils parlèrent de Tenfant dont elle était enceinte, et ils résolurent tous deux de le consacrer à Dieu dès sa naissance. Dans le cas où ce serait un fils, ils convinrent qu'on le ferait entrer à Tabbaye de Ramersdorf ; mais si c'était une fille, dans le monastère des Prémontrées d'Altenberg près Wetzlar.

Le duc n'ayant plus de motif pour garder le secret de sa décision, la fit connaître à tous ses sujets. Il annonça en même temps que cette expédition aurait lieu à ses propres frais, et qu'il ne ferait aucune levée extraordinaire d'argent sur son peuple^, heureux de voir restituer ainsi au Seigneur une partie des bienfaits qu'il en avait reçus. Après avoir pourvu aux préparatifs militaires qu'exigeait son projet, il convoqua les états du pays à une assemblée solennelle qui se tint à Creutzburg. Il leur exposa en détail son projet, et prit avec eux les mesures nécessaires pour la bonne administration du pays en son absence. Il exhorta vivement les seigneurs à gouverner le peuple avec douceur et équité, et à faire régner la justice et la paix entre eux et leurs vassaux^. Avant de quitter l'assemblée , il lui adressa les paroles suivantes, qu'il prononça d'une voix très-douce* : (c Chers et féaux

^ Lieber brader nevs nil wider Golt so bclib bev mir... Liebe schwœster gune mir daz ieh hin Tar wanii ich hab es gelobt... Do gab sy iren willen in Gotes willen und sprach... Got gebc dir seinen willenn zu thim, ich hahe dich iind mieh geopfert. In dem namen soit du reitten. Pasflional, f. 59, 60.

* Ut nullus exactionc qualibel gravaretur, considerans quod de laanu Doraiui omnia quœ liabebat aceei>erat, etc. Thcod. 1. i*.

' Diligenter hortabatur ut populum cum tranquillitale et squitale regerenl, ut ipsi cum subditis suii^ in pacc et justitia remanerent. Theod. 1. c.

^ Ce discours nous a été conservé par son aumônier Berthold, qui ne quilt»

DE sainte: ELISABETH DE HONGRIE. 343

tt frères d'armes, barons et nobles chevaliers, et vous, tout « mon peuple fidèle, vous savez que du vivant de mon sei- « gneur père, de pieuse mémoire, noire pays a eu dis « guerres cruelles et de longs troubles à subir. Vous savez <i tous combien mon seigneur père a enduré de peines, de « traverses et de fatigues, pour se défendre contre les enne- « mis puissants qu'il s'était faits, et pour préserver ses Étals <c d'une entière mine. Il a réussi à force de courage et de <c générosité, et son nom est devenu redoutable à tous. « Mais à moi , Dieu m'a accordé, comme à Salomon, fils de (( David, la paix et des jours tranquilles. Je ne vois autour « de moi aucun voisin que j'aie à craindre, comme aussi au- « cun d'eux n'a à redouter de nria part des violences illégiii times. Si j'ai eu quelques démêlés par le passé, je suis « mainlenant en paix avec tout le monde, grâce au Seigneur a qui donne la paix. Vous devez tous reconnaître ce bien- « fait, el en remercier Dieu; quant à moi , par amour de te tt Dieu qui m'a comblé de ses grâces, pour lui en témoigner tt toute ma gratitude et pour le salut de mon âme, je veux tt maintenant aller dans le pays d'Orient pour y consoler la tt chère chrétienté qui y est opprimée , et pour la défendre tt contre les ennemis du nom et du sang de Dieu*. Je ferai tt cette expédition lontaine à mes propres dépens, el sans vous tt imposer à vous, mes chers sujets, aucune charge nouvelle.

pas le prince pendant les dernièrcâ années de sa vie. V. le Mss. de Gotha. — Theod. et Winkelmann le donnent en l'abrégeant. Son authenticité ne peut être suspecte. On ne connaissait pas assez alors les classiques pour songer h imiter leurs harangues.

* Meine liehe gelreucn, etc... Winkelmann, n** 262. — 0 commilitones , barones, magnati, etc... Christo concedenle paccm... Ego autem pio caritatfi ejas et sainte nostro. Theod. 1. c. — Gott zu ehren, seiner lieben und unterdruckten Chriateinheit in dcn Morgenlaendern zu Trost und Reltung wld«r die Feinde seines namens und Bluti*. WinKelm. ex Uerth.

« Je recommande à la protection du Très-Haut ma bomie (c et bien-aimée épouse, mes petits enfants, mes chers frères, « mes amis, mon peuple et mon pays, tout ce que je quitte u enfin de bon cœur pour Thonncur de son saint nom. Je u vous recommande fortement de garder la paii entre vous (( pendant mon absence; je veux surtout que les seigneurs se tt conduisent chrétiennement envers mon pauvre peuple. a Enfin , je vous demande en grâce de prier beaucoup Dieu a pour moi , qu'il me défende de tout malheur pendant ce a voyage, et qu'il me ramène sain et sauf au milieu de vous, u si toutefois telle est sa ti os-clémente volonté; car, avant a tout, je me soumets , moi et vous, et tout ce que j'ai, à la a volonté de sa divine majesté*. » Dans ces touchantes paroles se révèlent à nous toutes les profondeurs de ce qu*on nommait alors le Mystère de la Croisade ^^ mystère de foi, de dévouement et d amour, qui sera toujours impénétrable pour les froides intelligences des siècles sans foi. En entendant cette harangue, si digne d'un prince chrétien , toute l'assemblée fut profondément émue ; Ton vit les {>lus vaillants chevaliers accablés de douleur; des pleurs et des soupirs nombreux exprimèrent l'anxiété que causait le départ du jeune et bien-aimé souverain.

Le duc choisit ensuite avec une grande prudence les divers officiers qu'il voulait mettre à la tète de ses provinces, et désigna les magistrats de ses villes parmi les bourgeois les plus sages et les plus sûrs '. 11 mit ordre à toutes les affaires par-

' u Rogo igitur oiuiies vos ut orelù... Si sux placuerit pietati quia ftuper umnia, me et vos uiihi subditos substerno sus sincerissiiuaî pietatis im^ettati. » His audilis conturbati sunt nobiles et milites robustes obtiuuit dolor... Thcod. 1. c.

* Le Ghronicon Halberst. nomme la croisade mytttrium, Hurter, Hiat. d'Innocent m, liv. VI, note 213.

* Rothe. p. 1710.

ticulières de sa maison, et recommanda spécialement sa chère Elisabeth à la sollicitude de sa mère, de ses frères et de tous ses officiers. c( Je sais bien, » lui dit alors le cellérier, « que a madame la duchesse donnera tout ce qu elle trouvera, et « qu*elle nous réduira à la misère '• » A quoi Louis répondit que cela lui était égal, et que Dieu saurait bien remplacer tout ce qu^elle donnerait.

Pour mieux associer son peuple aux impressions qui lui dictaient sa résolution de partir, il fit représenter à ses frais à Ëisenach, par des acteurs pris parmi le clergé, un drame qui reproduisait toutes les scènes de la passion et de la mort de Notre-Seigneur . On conçoit l 'enthousiasme que devait produire sur les imaginations pures et vives de cette époque un tel genre de solennités dramatiques. Celle-ci fut si frappante par son exactitude , qu*il jugea à propos de la faire répéter une seconde fois '^.

Il alla aussi visiter tous les couvents d'Eisenach , même ceux de religieuses, leur demanda leur bénédiction, leur distribua de riches aumônes, et se recommanda à leurs prières. Puis il partit d*£isenach, accompagné de sa femme, de sa mère, de ses enfants et de ses frères, et alla d abord à

^ Ich waisii wol dasii inein frauw allez daz kingibt daz Ay liai und wirl uns briugen in grosse nol... Passional, f. 60.

* Bi8 in signuia suœ luagnx devotionis in castra Iseunacka per clericos traditionem Salvatoris , passionem et uiortem , ac si ea oculis prœsenlialiter intuerentur, pra'seniari fecit, ejusdcm ludi omues expensas solveus , sicut ab illis didici, qui praesentes eranl. Caesar. Heisterb. ap. Mt». Boll. — Nous n'avons pas besoin de nous étendre sur l'importance de ce fait pour l'histoire dramatique du moyen âge. On sait que des représenlalions dramatiques du même genre ont encore lieu dans la haute Bavière. Tous les sept ans, on joue la passion de N. S., devant une foule nombreuse et très-recueillie, dans le canton dit Ammeryau, Nous avons uous-même assisté en 1834 à une Pattion jouée en plein air, par les habitants de Mittewald. La représentation dura toute une grande journée d'été.

:Ur) HISTOIRK

Ueynliarlsbrunn, au monastère qu'il chérissait par-dessus tous, et auquel il était attaché par les liens d'une dcTOtion spéciale et de la plus douce familiarité ' . Après y avoir assisté à Toffice, comme les moines sortaient du chœur à la fin de compiles, pour recevoir selon Tusage Teau bénite, le bon prince se plaça à côté du prêtre qui aspergeait , et à mesure que chaque religieux passait, il rembrassaitafTectiteusement; il n'y eut pas jus<ju'aux tout petits enfants de chœur qu'il ne soulevât dans ses bras, pour imprimer sur leurs fronts innocents un baiser paterneP. Pénétrés de tant de bonté, les religieux fondirent eu larmes, et pendant un temps on n'entendit que le bruit étouiïé des sanglots et des soupirs que leur arrachait la jK^nsée de Tabsence de leur protecteur'. Le duc se laissa gagner par Témotion, et vei'sa lui-même des pleurs; une sorte de pressentiment funèbre vint s'emparer de lui, et il leur dit : « Ce n'est pas sans raison (jue vous pleurez, « très- chers amis; car je sais que , quand je serai parti, des <( loups rapaces fondront sur vous, et que leur dent meur- « trière vous tourmentera cruellement. Quand vous serez « malheureux, appauvris, vous verrez que vous avez perdu « en moi un défenseur et un souverain comme il s'en trouve c( peu. Mais je sais aussi pour sûr que le Très-IIaut, se suu- « venant de mon pèlerinage , vous ouvrira les entrailles de (( sa miséricorde ; et je le lui demande pour maintenant et « toujours de tout mon cœur ^. » Puis il les quitta, et eux le

^ Silti prnMiileclum moiiaâteriiiiii, ad ifuod dingulari devotioiic et fauiiUari duleedine ducebalur. Theod. I. c.

^ Teuipore coinpletorii... Uenigniis piiiufpt) asiauê et «aeerdoti aspergent!, sigillatiiu ntne» cum junioribus salutavit, pU)*illo:) «iiioque in iitnoB suas aceipiena impredsil duldter omnibus oiiâ ;}ui oitculuni. Ibid.

' Tuiu oiunvâ (ani grandi beiiignilntis exiiibitionc perinoU in laonriiia« pronipcrunt uberriniad... Ibid.

^ Quus iastientantets a^piden.H lavTvinatus K»i dlan:<ique ju\la lllos... Dixit :

suivirent de leur pieuse affection et de leurs regards pleins de larmes*.

Le duc, toujours accompagné de toute sa famille, se rendit de Reynhartsbrunn à Schmalkalde, où il avait donné rendezvous aux chevaliers et autres qui allaient le suivre en Terre Sainte, (l'était là qu'il devait prendre congé de ses proches, de sa femme, de tous ceux qu'il portait dans son cœur^. Dès qu'il y fut arrivé, il prit à part son frère Henri , et lui dit : « J'ai fait tout ce que je pouvais, avec l'aide de Dieu, pour « marcher dans les voies du salut de mon âme; et je ne me « souviens de rien qui puisse le compromettre, si ce n'est de a n'avoir pas encore détruit, comme mon père me l'avait « ordonné, le château d'Eyterburg, qui a été construit au « préjudice du monastère voisin. Je te supplie donc, trèsce doux frère , de ne pas oublier de le renverser de fond en a comble , dès que je serai parti ; cela proQtera au salut de « ton âme^. »

Enfin le jour de la Nativité de saint Jean -Baptiste, lixé pour le départ , étant arrivé , il fallut se séparer. Ce fut au milieu des chevaliers venus des extrémités de ses domaines, et du peuple qui se pressait pour voir une dernière fai$ son prince chéri, que Louis dut s'arracher des bras de tous ceux qu'il aimait. Il commença par bénir affectueusement ses deux frères , qui pleuraient tous deux * ; il leur recommanda avec ferveur sa mère, ses enfants, et son Elisabeth. Ses petits enfants le tenaient par ses habits, l'embrassaient en pleurant,

w Non incaMum, carissimi, lugetis et fletis ; scio enim quod pot»t discetiiâioneiii me&in... ■ Ibid.

' Piis alTectibus et lacrymosis aspectibus sequebantur. Ibid.

* Prœcordiales sibi. Ibid.

8 Vita Rhyl. § XXIV. Theod. 1. e.

* Unde gebeinete da gar fruntlieliin &yne brudir beyde weinende. Rotlie,

et lui faisaient leurs adieux eu langage enfantin : « Bonsoir, « cher père; mille fois bonsoir, cher bon pèreau cœur d'or".» Il ne pouvait retenir ses pleurs en les embrassant; et cpiaod il se retourna vers sa bien-aimée Elisabeth, les sanglots et les larmes étouflerent tellement sa voix , qu'il ne sut lui rien dire ^. Alors Tentourant d'un de ses bras et sa mère de l'autre, il les tint ainsi toutes deux contre son cœur sans pouvoir parler, en les couvrant de ses baisers , et en versant d'abondantes larmes pendant plus d*une demi-heure^. A la fin il dit : « Ma mère chérie, il faut que je te quitte; je te laisse au (( lieu de moi tes deux autres fils , Conrad et Henri ; je te « recommande ma femme, dont tu vois l'angoisse^. » Mais ni la mère ni l'épouse ne voulaient se détacher de Tobjet de leur amour, et le retenaient chacune de son côté. Ses frères et les autres chevaliers se pressaient confusément autour de ce groupe douloureux. Tous les cœurs étaient émus, tous les yeux humides, en voyant ce fils si pieux, cet époux si tendre et si fidèle, cherchant à se dérober aux derniers embrassements des êtres qu'il aimait le plus au monde, pour aller si loin servir Dieu au péril de sa vie. Le pauvre peuple mêlait sa douleur sincère et bruyante à celle des princes et des guer-

' Gutenaclil liebcr Valter viel tauseud, Gutenacht HerEguldener Vatter! Winkeliu. ex Crolach. Mss.

* Oarnach sine libiii frauwiu sente Elsebethin, der kunde «t vor jamir kiime zcugerede. Rothe, 1. c.

Tud nain an itziglichcn arm einc L'Dtl beguude alio hiUigiich zeweyoeD Das er uicht ge«precheu konde Mehtr dan bey eiaer halben stunde Uud kiMte sye dae aile beide.

Vita Rh^t. § XII.

* Ich bevel dir uuch lueiue frawen Dy mag roan elende scbawenn.

Ibid.

riers'. Ce n'était pas, du reste, la seule famille que déchirait la douleur de Tabsence; il y avait là, parmi la foule des croisés qui devaient accompagner le duc, bien des pères, des maris, des frères, qui pleuraient et luttaient comme leur seigneur pour s'arracher à leurs familles et à leurs amis. Chacun semblait avoir réservé pour ce lieu ce moment de cruelle épreuve. Les Thuringiens, les Ilessois, les Saxons, y étaient tous réunis par leur affliction comme par Tobjet de leur expédition. Tant de liens ne pouvaient être brisés sans un effort surnaturel ; Ton entendait de tous côtés des gémissements et des sanglots, des bruits confus et sourds, qui se confondaient dans une angoisse commune ^.

Cependant plusieurs, plus maîtres de leurs cœurs, ou bien qui s'étaient plus tôt éloignés de leurs proches, ou enfin assez isolés dans la vie pour n'avoir ni famille ni liens quelconques à briser, n'étaient dominés en ce moment solennel que par le caractère sacré de l'entreprise qu'ils allaient commencer. Ceux-ci, croisés et pèlerins avant tout, pendant que les autres pleuraient et se lamentaient, entonnèrent un hymne pour remercier Dieu, qui daignait les faire combattre en

> Mater tenens filium, uxorque marituiu

In diversa pertrahunt et teneot invituiu. Fratres cum milttibus velut compeditum Stringunt...

Erat ÎD exercitu niaximus tumultus, ' Cum carorum cernèrent alternari vultus ; Flebant pariter senex et adultus, Turbc cum milittbus, cultus et incultus.

Theod. 1. i-. — Il y a beaucoup p\w de détails encore daiië le manuscrit de Darmstadt.

' Tôt honestos uobiles, tam diversas gente»

Cum Thuringis, Saxones illuc venientes, L't TÎdentes socios suos abscedentes.

Erat fbi tune mceslitudo maxima, luctus et planctus ingena, voces misera-

l'honneur de son saint nom. Le son de ces cantiques d'ac* lions de grâces allait se mêler aux cris de deuil et aux gémissements qui retentissaient partout; et ainsi se trouyaient réunis par un contraste sublime Texaltation de la joie qu'inspirait Tamour du Seigneur, et Tépanchement des intimes douleurs que ce même amour savait braver et vaincre *.

Quand le duc put enfin se dégager des embrasseinents de sa mère, il se vit comme emprisonné par les chevaliers qui restaient, et par ce pauvre peuple auquel il était, à juste titre, si cher; chacun voulait le retenir, Tembrasser encore, lui prendre la main, ou au moins toucher ses vêtements : mais lui, étouflë par les larmes, ne répondait à personne^. Ce ne fut qu'après maint effort qu'il put se frayer un chemin vers Tendroitoù l'attendait son coursier : s*étant jeté dessus, il se plaça au milieu des croisés, et partit en mêlant sa voix aux chants sacrés qu'ils répétaient en chœur'.

Sa bien-aimée Elisabeth était encore auprès de lui, car elle n*avait pu se résigner à recevoir ses adieux en même temps que tous les autres, et elle avait obtenu de pouvoir raccompagner jusqu'à la frontière de Thuringe. Ils chevauchaient ainsi à côté l'un de l'autre, le cœur accablé de tristesse^. Ne

biles, larga lacrymarum cfTùsio cum nigitu anxio et clamorc. Tlieod. e\ Berthold. Mss. — Mm. de Darmstadt.

* Krat iiiliilominusdcvola illic meus, et \o\ grata bciiedicentium Deum, etc. Itiid. Gar uiiiiiietiamc liebc durch Godes liebe t^cheident. Cod. Dannst.

' Amicu luctamine cuncti certavere»

Quis eum diutius poftset retijiere.

Quidam coUo bracbiis, quidam iiihaertire VesUbuB i ucc poterat cuiquam respoudere.

Theod. 1. c. — VitaRhyt.

' In nomiiie Domini ipsuin cordibus et vocibus collaudante». Ibid.

* Seine hcrtzliebste Elii$a))eth aber woltle keineii abachied vod ihui nehmeu... Also ritten »ie mit traurigcm hertzen neben einander... Kocfaem*

sachant plus comment parler, la jeune duchesse ne faisait que soupirer ^ Arrivée à la frontière du pays, elle n'eut pas le courage de le quitter là, et fit encore une journée de route à ses côtés, puis une seconde, vaincue et entraînée par la douleur et l'amour^. A la fin de cette seconde journée, elle déclara qu'elle ne savait pas si elle pourrait le quitter jamais, ou si plutôt elle n'irait pas avec lui jusqu'au bout^. Cependant il lui fallut enfin céder; et cet amour divin, qui est fort comme la mort , vainquit dans ces deux tendres et nobles cœurs l'amour de la créature*. Le sire de Varila, grand échanson, s'approcha du duc, et lui dit : c( Monseigneur, il tt est temps; laissez partir madame la duchesse : il faut bien « que cela soit ^ » A ces mots, les deux époux fondirent en larm«8, et s'embrassèrent en palpitant, avec des sanglots et des gémissements qui émurent tous les assistants^. Cepen* dant le sage sire de Varila insistait, et cherchait à les séparer; mais ces deux âmes, qui s'étaient si tendrement et si intimement aimées , adhéraient l'une à l'autre avec une invincible

p. 815, IG. — Sequebatur non a louge, sed a prope corde mœsiisâioio millier fldelissima principem dulcîssimum, amaiitissimum eonjugem... Theod. IV, 3.

' Sufzen ufte si began

Si begab irz berzeu uit,

Blss. de Darmst.

' Tiinc revcràuram \i« amoris et seimrationis dolor retinuil, et ad iter uniu* diei progredi compulit; sed nec isU sufTecit progresdia, procewil adhttic diftcesaieras impatiens, diei alterius iler complens. Tiieod. 1. c.

• In obirschwenkiiclie liebe sy wusle niciit ob sy mit ime woldc addir ob »y wolde bliben, Mss. de Berthold, témoin oculaire.

• Rupit tamen moras affeclionis l'orlis ut mors dileclio condiloriô. Thcod. ex Berth.

' Gmediger Herre i& ist zey t : lasset unero gnaedige frewe w«dderkenBa : ee mofië docti 8yn. Berth. Mss. 80, témoin oculaire.

• Quia gemilus, quœ suspiria, qai singultiië, quœ Ifteyyuiœ, <|ttifl motua vei atrepitus cordis, ubi tam importun* et vehemena a«i0»to, etc. Theod. en Berth.

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