I. Reg. XV
Malheur à ceux qui dédaignent de s'abaisser avec les petits , parce que la porte du ciel est basse , et qu'ils n'y pourront passer !
Imitation, 1. III, cli. lviii.
On pourrait croire qu'il ne manquait rien à notre Elisabeth pour être arrivée au but qu'elle s'était si courageusement imposé, à l'amour exclusif de Dieu et de ses frères en Dieu, au mépris absolu du monde et de ses biens. Et néanmoins, dans ce merveilleux chemin de la perfection chrétienne, elle avait encore de redoutables obstacles à surmonter, de nombreuses victoires, et les plus difficiles de toutes, à remporter. Il ne lui suffisait pas d'avoir vaincu le monde et tout ce qui en elle pouvait y tenir : il lui fallait encore se vaincre ellemême dans l'asile le plus inexpugnable de la faiblesse humaine, dans sa volonté. Il fallait que cette volonté, quelque pure, quelque avide du ciel, quelque détachée qu elle pût être des choses terrestres, ne s'élevât plus en rien par ses propres forces; mais qu'elle ployât sous chaque souffle de la volonté divine, comme un épi chargé de ses grains, jusqu'au
moment où le Moissonneur céleste la récolterait pour Tétcmité.
Celui que le père commun des fidèles avait spédalement chargé de la conduite de cette fime précieuse, maître Conrad de Marbourg, qui savait apprécier tout ce dont elle était capable i)our Tamour de Dieu, résolut de la conduire vers ce but suprême de la perfection évangélique par une voie qui certes répugnerait aux habitudes et aux idées de la plupart des Chrétiens de nos joui*s, mais qui n'excitait ni murmures ni même surprise à cette époque de naïve simplicité, d^abandon absolu, au moins dans l'intention, à tout ce qui pouvait ramener et enchaîner Tâme à Dieu ^ Ce n'est pas d'ailleurs que nous prétendions justifier tout ce que nous allons raconter sur la conduite de Conrad envers son illustre pénitente : l'ardeur impétueuse de son zèle, dont il finit par être victime ^, a pu l'en traîner souvent au delà des bornes de la modération chrétienne ; mais, outre que cette conduite est autorisée par de nombreux exemples à toutes les époques de la piété chrétienne, par les règles de plusieurs ordres d'une sainteté rcuonnnce, nous préférons, plutôt que de juger témérairement un homme pareil, simplement enregistrer la soumission toujours si entière de cette noble princesse, ambitieuse de courber en tout sa tête sous le joug de l'amour divin, et de suivre les traces de celui qui s'est fiait obéissant pour nous jusqu'à la mort.
^ lutelligens vir prudenB diâcipulam Christi ad sumixis perfectionis culmen velle consccndere, omiie, quod al) hoc proposito rctardare eam poUvit amovere, et quod protnovcre crcdidit, eluduit adliibere. Tlieod. VI, 6.
* 11 fut tué, eu n33, \>ar des clievaliera qu*il avait injusteaient punis comme hérétiques. Le pape Grégoire IX ne donna rabsolution à ses meurtriers que BOUS condition d'une très-sévère pénitence. Trithemias assure qu'il était regardé en Allemagne comme un persécuteur et un ennemi puMJr. (Un*on. Mirsaug. ad an. 1233.
Mattre (Conrad, ayant donc résolu de dompter et d'anéantir datis rame d'Elisabeth le seul principe de complaisance humaine qu'il pût y découvrir encore, commença par attaquer sa volonté dans ce qu'elle avait à la* fois de plus légitime et de plus enraciné; dans l'exercice des œuvres de miséricorde. Il mit un frein, bien cruel pour le cœur de la duchesse, à cette générosité dont nous venons de rapporter de si éclatantes preuves, en lui interdisant de donner à aucun pauvre plus d'un seul denier. Avant de se résigner à une restriction si dure, Elisabeth essaya de s'y dérober par plusieurs voies détournées, sans y désobéir positivement. Elle fit d'abord frapper des deniers, non plus de cuivre, mais d'argent, qui valaient chacun un schelling du pays ' ; elle les distribuait en guise de deniers ordinaires. Ensuite, comme les pauvres, habitués à ses largesses excessives, se plaignaient de la parcimonie de ses dons, elle leur disait : m U m'est défendu de a vous donner plus d'un denier à la fois, mais il ne me l'est « pas de vous en redonner un chaque fois que vous reviena drez ^. » Les mendiants ne faisaient pas faute de profiter de ce conseil ; et après avoir reçu une première aumône, ils allaient faire une ou deux fois le tour de l'hôpital, et venaient ensuite redemander un second denier, que la duchesse leur donnait toujours; ils recommençaient à l'infini ce manège '. Au lieu d'être touché de ces ruses d'une fime dévorée par la charité, Conrad, les ayant découvertes, s'emporta plusieurs
> Telle est du moins une tradition très-générale, appuyée sur le nom qu'oD a donné pendant plusieurs siècles h une monnaie d'argent nommée Etitabethen pjemtigey Eiisabeihen heller, qui se trouve encore dans plusieurs collections numismatiques. Liebknecht, p. 86 ; Happel. Goncio ii ; Justi.
* Mir ist gebotten worden dass ich nicht mehr als ein pfennig auf eimna gebe. Wan ihr aber Uber cine zeil wieder kommt... Kocliem, p. 831.
' Giengen nur ein oder andermahl um das spltal... Ibid. Sigillatim tribuii quod simul largiri non licuit. Theod. Vil, 4.
fois contre elle jusqu'à lui donner des soufflets; mais elle souffrit cet outrage avec joie, car il y avait longtemps qu*eUe désirait ardemment être associée en tout aux outrages qu'avait reçus son divin Sauteur avant de mourir pour elle ^.
Conrad lui défendit même de donner désormais de Targent aux pauvres, sous quelque forme ou quelque prétexte que œ fût ; mais il lui permit de leur distribuer du pain. Cependant, bientôt, comme elle trouvait moyen d'être encore prodigue malgré celte restriction, il lui prescrivit de ne plus donner des pains entiers, mais seulement de leur servir le pain par tranches ^. Enfin, il finit par lui défendre de faire des aumônes quelconques, et ne laissa plus d autre refuge à son ardente charité que le soin des malades et des infirmes : encore eut-il, comme nous l'avons vu, la précaution de lui interdire tout rapport avec ceux qui lui étaient les plus ebers, avec les lépreux; et quand sa compassion lui faisait transgresser cette prohibition, il n'hésitait pas à la frapper sévèrement ^.
On peut se figurer la douleur d'Elisabeth en se voyant ainsi privée d'une liberté qui lui avait été pendant toute sa vie si précieuse et si nécessaire, et en trouvant cette barrière élevée entre son affectueuse pitié et les besoins des malheureux. Cependant elle comprit le nouveau devoir qui venait prendre la place de tous les autres; elle comprit que l'abnégation totale d'elle-même, dont elle avait fait vœu, devait entraîner aussi l'abnégation de tout ce qui lui offrait la moindre consolation humaine ; et certes il y en avait d'ineflables pour elle dans l'aumône. Elle sut en faire le sacrifice, et obéir
' Ita ut alapas in facieui ei daret, quas (auieii ex dedderio optav<*rat in memoriam alaparum Doniini sustinere. Tlicod. l. c.
' Jubetur ne panes inlegros Iribuat, sed panis parliculas. Ibid. ^ Voyez tome 1, pa^^e 458, note 3.
sans murmure ; et bientôt elle devint très-savante dans cette science suprême, qui est pour le chrétien la science de la victoire * .
Aucune fatigue, aucune peine ne lui semblait trop rude, lorsqu'il lui fallait se conformer aux volontés de celui qu'elle s'était habituée à regarder comme le représentant de la volonté divine envers elle. Aucune distance ne lui semblait trop longue à franchir pour accourir sans délai auprès de lui dès qu'il la faisait appeler ^; et cependant il n'usait avec elle d'aucun de ces ménagements qu'on pouvait croire exigés par son sexe, son jeune âge, son rang : il ne s'appliquait en quelque sorte qu'à lui rendre dure et épineuse la voie du salut, afin qu'elle parût devant son Juge éternel revêtue de plus de mérites. « ('e lui faisoit le sainct homme, » dit un écrivain français, « pour lui froissier sa volonté : sy que elle esdrechat toute son amour en Dieu, affin qu'il ne lui souveinst de sa première gloire. Et en toutes choses elle esloit hastive de obeyr, et ferme à souffrir; sy que elle possedast son ame en patience, et sa victoire fut ennoblie par obédience '. » Cette obéissance était donc aussi prompte que complète, dans les choses de moindre importance comme dans les préceptes les plus graves. Un jour qu'elle s'était mise en route pour aller visiter un ermite qui demeurait dans le voisinage de Marbourg, maître Conrad lui envoya dire de revenir sur-lechamp ; elle s'en retourna à l'instant même, et dit en souriant au messager : « Si nous sommes sages, nous devons tt faire comme la limace, qui, dans les temps de pluie, rentre
> Fuit in omnibus ol>edientiœ perilissima. Dict. iv Ane. 2029. Vir obedienc toquQlur vicloriam. Prov. xxi, 28.
* Ad loca quanlumcumque distantia a magiiilro vocata sine mora cilius roiiidi>al. Theod. 1. c.
' Jean LefèTre, 1. xlyi, c. 25.
Ottfvrrt. Vin. — Sainte Élitabeth. il. 3
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a dans sa coquille : obéii^sons doDC, €t revenons sur ifps « pas ' . » Elle ne dissimulait pas Ja craipte que Im in^pjcgit son directeur, non pas par lui-même, mais comme Umlfrnant de Dieu auprès d'elle, a Si je crains tellement, » disaitelle à SCS suivantes, « un homme mortel, combien plus ne a faut-il pas trembler devant Dieu, qui est le Seigneur et « juge de tous les hommes ^ ! » Cette crainte était, du reste, toute spirituelle; car elle avait abdiqué sa volonté entoe Jes mains de Conrad, principalement parce qu*il était pauvre et dépourvu de toute grandeur humaine, comme elle voulait être elle-même : a J*ai choisi, » remarquait-elle, a la vie des « pauvres sœurs, parce qu'elle est la plus méprisée 4e a toutes : si j'en avais connu une plus méprisée, je 1'«uwb a prise. J'aurais pu faire vœu d'obéissance à un évoqua ou a à un riche abbé; mais j'ai préféré maître Conrad, pwrce « qu'il n'a rien, qu'il n'est qu'un mendiant, et qu*aîiisî je a n'ai aucune ressource dans cette vie '. » Cependant matlre Conrad cqntinuait à user sans réserve 4u pouvcàr qu'elle lui
> Nos giuius slmiles teâtudini quœ teinpore pluvis le reti^ahit in donium raam : sic nos obediamus , retraliamus nos a Tia qua ire ooeperamos. népo<ti* Uon d'irmengarde, 9020.
Amis bien pert que not ton ngc,
Rutebeuf, p. ^9.
* Sed ip ^qfio A^ii dUiens : « ^ iMoMnem f^oitU^^fi^aiHHiii ti|ip^, TmntlT' Dominui omnipoieus est iimendus qui est pominus et Judex omnimn! » lipiengarde, ibid.
* Vita soromm despectissima est, et si eséet vita despeetior, lllam elegiaiiai. Fecissem quidem uni episcoporum aut abbatum qui possessiones habent obedienliam, sed cogilabam mclius facere mag. Conrado qui non babet, aed omnino mendicans, ut pœnitus in hac vita nullam haberem consoUtioni^iBu ^^. 11 ne faut pas oublier que cette absolue ptaurre^ de Conrad ^W ^tlàfi^Uinl volontaire : il n'appartenait à aucun ordre mendiant, et c'était Ipi ^ ti^ii la disposition de tous les bénéfices ecclésiastiques de la Tharloga.
DE SAINTE ELISABETH DE HONGRIE. 4f
avait cédé sur sa personne. Se trouvant au couvent d'Altabberg, où était déjà placée sa fille Gertrude, il eut Tidée de l'y faire entrer elle-même, et il l'envoya chercher de Màrbourg pour qu'elle vînt en délibérer avec lui. Elle se rendit aussitôt à ses ordres, des religieuses du monastère, ayant appris son arrivée, demandèrent à Conrad la permission de la {aire entrer dans la clôture, afin de la voir. Conrad, voulant mettre son obéissance à Tépreuve, et l'ayant déjà pk!évenue de l'excommunication qui était encourue par les pwsonnes des deux sexes qui franchissaient la clôture, répondit : « Qu'elle entre, si elle veut '. » Mais Elisabeth prit ces paroles pour une autorisation, et entra dans l'enceinte prohibée. Conrad l'en fit Uentôt sortir; et, lui ayant montré le livre où était inscrit le serment qu'elle avait (ait de lui obéir en tout ^, il ordonna à un moine qui l'accompagnait de lui infliger en guise de péaiteice, ainsi ^'à sa suivante Irmengarde, un cartain nombre de coups avec «m long et fort bâton qui se trouvait là'. Pendant cette exécution, Conrad chantait le Miserere. La duchesse subit saas munfeiure, et avec une nmimiWÉfm sumatoreUe, cette humiliante punition d'uu si léger 4éUt^el peu de temps après, coranle eliê en parlait avee IraeDgalës, à qui elle avaK bien ma%ré elle attiré ce traitemcMi, ttte lui dit : (c II nous faut endurer patiemment de pareils chàtitt ments ; car il en est de nous comme des roseaux qui croisa sent le long des rivières : quand la rivière déborde, k c( roseau slncline et se ploie, et Tinondatiott s'écoule sans le
1 Intret, b1 toU. Ibid.
* Pr8et>aratuiii Tlbrum êxhibuit ut jafftret Msfe nandatfs proptet eteonimunicationem quam inctirrit intrando chtastnim. IbM.
* Ut bene verberaret eas cum quadam Tirga groAaa «Kflê Mtgth Ml. Irmengarde raconte en mèioe tein{m.(tu*ene atait encore kÉ «n^efe êfmm coups trois semaines aprèè, et que sidnle Ëlisabelh a^ait dÉ4ii<tÉ«Ki^(irM«B plus longtemps encore, quia acrius fuerat verberata. .^-
to histoire:
(1 briser; après quoi il se redresse et se relève dans toute sa a vigueur, et jouit de sa nouvelle vie. Nous aussi, nous (( devons quelquefois être ployées vers la terre et humiliées, (( et puis aussitôt nous redresser avec joie et confiance ^ »
Une autre fois, s*il en faut croire uAe tradition moins avérée ^, Conrad prêcha sur la Passion, aGn qu'Elisabeth pût gagner, en assistant à son sermon, Tindulgence que le pape avait accordée à tous ceux qui écouteraient la parole de son commissaire. Mais, absorbée par le soin de deux malades nouvellement arrivés, elle se dispensa d^aller Tentendre. Le sermon fini, il la fit venir, et lui demanda où elle avait été, au lieu de venir Técouicr ; et, avant qu*eile eût le temps de répondre, il la frappa avec violence, en lui disant : a Voilà pour (( vous apprendre à venir une autre fois quand je vous ap- <( pelle'. » L*humble et patiente princesse ne fit que sourire de cette rudesse, et voulut encore s^excuser ; mais il la frappa de nouveau, et la blessa jusqu'au sang. Elle leva alors les yeux au ciel et les y tint fixés quelque temps, puis elle dit : a Seigneur, je vous remercie de m*avoir choisie pour ceci. » Ses femmes vinrent ensuite la consoler, et en voyant le sang couler à travers ses vêtements, elles lui demandèrent comment elle avait pu supporter tant de coups ; elle leur répondit
* Oportei talia susUnere libenter, quia sic est de nobis ut de gramine qnod oreecii in flumine : Quvio inuodante gramcn inclinaiur et deprimitur, et aine Issione ipsius aqua inuodan» pertransii. Inundaiione cessante gramen erigitur, et crescit in vigore suo Jucuode et delectabiliter. Sic nos quandoque oportet inelinari, liumiliari, et postmodum Jucunde et delectabiliter erigi. Ibid.
' Le trait que nous allons raconter ne se trouve pas dans les dépoiitions des quatre suivantes , ni dans les autres récits contemporains , mais dans la Mgende du Passional. Ce n'est peut-être qu'une version exagérée des Cdta préoédents ; mais nous n'avons pas cru pouvoir la supprimer.
* Ein andermall so komm wan ich dir niff, und das iiab dir damm... PaMion. r. 59.
DE SAINTE ELISABETH DE HONGRIE. il
en souriant : a Pour les avoir endurés avec patience, Dieu « m'a permis de voir le Christ au milieu de ses Anges ; car « les coups du maître m'ont envoyée jusque dans le troi- « sième ciel '. » On rapporta cette parole à Conrad, qui s'écria : « Alors je me repentirai toujours de ne l'avoir pas en- « voyée jusque dans le neuvième ciel ^. »
Nous le répétons : ce n'est point avec des idées de noire temps qu'il faut juger de pareilles scènes. Les habitudes de la vie ascétique, les mœurs chrétiennes, ne sont pas les mêmes à toutes les époques de l'Église : mais à aucune époque elles ne sauraient attirer le dédain ou le mépris des âmes pieuses et simples; car toujours elles ont offert à la charité, à l'humilité, à l'abnégation de soi, d'immortelles victoires à remporter, une pure et sainte gloire à conquérir.
Tandis que le Juge suprême pesait dans sa balance éternelle cette sévérité de son ministre, et cette invincible patience de son humble épouse , des hommes profanes trouvaient dans ces relations un aliment pour leur malignité, et préparaient à la pauvre Elisabeth l'occasion d'ajouter encore \m nouveau sacrifice à tous ceux qu'elle pouvait déjà oflnr à son époux céleste. Après qu'on l'eut décriée comme prodigue et folle, et qu'on eut proclamé partout qu'elle avait perdu l'esprit, on chercha à flétrir sa renommée par d'infâmes soupçons et d'insolents propos sur la nature de ses relations avec maître Conrad'. On disait hautement que ce prêtre avait séduit la jeune veuve du duc Louis, et qu'il l'a-
' Ich sahe daz mich (1er meist^r schlug bis in den drilen chor. PaMional , r. 59.
' So mus8 es mich ymer reuwen das ych sy nii schlog biss in den nUndten chor. Ibid.
* Quidam penrerai gpiriius carnaliler sentientet... Geperunl falsa suipidonc appetere et verbis impiis infamare. Theod. VI, 5.