‹ Histoire de sainte Élisabeth de Hongrie, duchesse de ThuringeChapitre 48 sur 78 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

COMMENT LA CHÈRE SAINTE ÉUSABETB , ÉTANT AGÈK DE VINGT- QUATRE ANS, FUT CONVIÉE AUX NOCES ÉTERNELLES.

Jam ilitiiiis transiit, imber abiit et reoeMîl: surge, arnica mca, speciosa inea, et veni. Veiii, :^ponâa inea , et coronaberis.

Gant, ii, U, 14.

Deux années s'étaient à peine écoulées depuis que l'humble Elisabeth avait revêtu avec Tbabit de Saint-François la force de mépriser toutes les joies de la vie, et de marcher vers le ciel par un chemin semé de tant d'épines ; et déjà le Seigneur avait trouvé Tépreuve assez longue , la tâche laborieuse qu'elle s'était imposée suffisamment achevée. <c II or- « donna que celle qui avoit despité le royaume mortel, eust « le royalme des angèles ' . » Comme le divin époux du cantique inspiré, il vint annoncer à sa bien-aimée que le triste hiver de sa vie, avec tous ses orages, était passé, et que l'aurore du printemps éternel allait se lever pour elle. L'année 1231 tirait à sa fin, année où l'ordre de Saint-François avait cédé au ciel ce glorieux saint Antoine de Padoue, l'honneur du Portugal et de l'Italie^, et où le Tout-Puissant,

> Ann. Hainaut, 1. xlvi, c. 27.

* Mort le 13 Jttio 1231.

jaloux d^augmenter encore rarmée de ses Saints', allait lui demander un nouveau sacrifice, et cueillir sa plus belle fleur. Une nuit qu'Elisabeth était couchée, partagée entre le sommeil et la prière^, le Christ lui apparut au milieu d'une lumière délicieuse^, et lui dit d'une voix très-douce . aViens, « Elisabeth, ma fiancée, ma tendre amie, ma bien-aimée, « Tiens avec moi dans le tabernacle que je t'ai préparé de a toute éternité; c'est moi-même qui t'y conduirai ^ » Dès son réveil, toute joyeuse de cette prochaine délivrance, elle se hâta de faire tous ses préparatifs pour cet heureux voyage ; elle disposa tout pour son ensevelissement et son enterrement; elle alla visiter une dernière fois tous ses pauvres et tous ses malades ; elle les bénit tous avec une joie immense, et partagea entre eux et ses suivantes tout ce qui lui restait à donner^. Maître Conrad était en ce moment même atteint

' D«e es Gotte behaget deme Uerren

Das er dy schare wolt merenn Seyner seligen in dem ewigen leben.

Vita Rhyt. § xl.

* Vit. Rhyt. § XL. — Als sy lag in erme inuigiii gebete. Rollie, p. 1 7 36.

' Gar ein wunderschœn lichte.

Yitaftbyt.

^ VieOy bien-aymée, au lieu qui est glorieusement appareillié. Jean Le-

fèvre, 1. c.

Kom xu mir du auuerwelte braut Kom du iuesse inuigklich Und gehe frœlich in dos e^ige reich Dae wili ich dicb selber angeleyten.

Vita Rbyt. i. c.

Du ailiiiiebsle frundynne myn. Rothe, 1. c.

Vocavit eam dulciter loquens ei : Veni, dilecla mea, in prœparata tibi tabernacttla ab slerno. Theod. VllI , 1 .

^ Zu hant als es die morgen wart

Lyes sy bereytten auf der fart...

Uud gieng zu alleu ireu sycbea lad ge»cgnet sy und vras fro...

Vita Hhvt.

d*une grave maladie qui lui faisait souffrir les plus TÛdentes douleurs. Il fit prévenir sa dodle pénitente, et aussitM elle courut chez lui, fidèle jusqu^au bout à sa mission de oonsDlatrice et d*amie des malades'. Il la reçut avec beaucoup d*affection, et elle se lamenta beaucoup de le voir ainsi souffrant^. <c Que deviendrez-vous, lui dit-il alors, madame et a chère fille, lorsque je serai mort? comment arrangeieia vous votre vie? qui sera votre protecteur contre les méa chants, et qui vous dirigera vers Dieu'? » Mais elle lui répondit aussitôt : a Votre question est inutile; c'est moi « qui mourrai avant vous; croyez -m'en, je n'aurai pas « besoin d'un autre protecteur que vous ^. »

Le quatrième jour après cet entretien, elle sentit la première atteinte du mal qui devait mettre un terme à la longue

' Seyne pflegere er da bal.

Nach sant Eliaabet §;iengea. . .

Sy kaem da gar schier gegangen...

Theod.

liitravit ad eum inûrmorum coDsolatrix Elisabeth. Theod.

* l'nd wart von ime gar gutUchen entpfangen

Sy klagt es were ir leyt Das er lyede so grosse kranckheit.

Tita Rhyt.

' Quomodo, mi domina et filia, post mortem meam statum tuum proponit ordinare? Theod. — Und kegin Gotiie schicken. Rothe.

Wer sal dan ewer Tormunde worden Das ir nicht werdet geleidigt...

Vite Rhyt.

\ Conrad. Epist. ad Pap.

Ir liabt umbsust gefraget leh sali ehir ersterben dan ir, Yerwahr das gleubet nu mir Ich will keynen vormunden haben Dan euch dieweil mir das Gott gaen.

ViU Hhyt. I. c.

mort de son existence terrestre, et la conduire à la yie véritable et étemelle ' . Elle se i^it forcée de se mettre au lit ; et elle y languit pendant douze ou quinze jours en proie à une Gèvre ardente, mais toujours joyeuse et gaie, et occupée sans cesse à prier ^. Au bout de ce temps, un jour que, retournée contre la muraille de sa chambre, elle semblait dormir^ une de ses femmes, nommée comme elle Elisabeth, qui était assise à côté de son lit, entendit comme une douce et exquise mélodie qui s'échappait du gosier de la malade'. Un moment après, la duchesse changea de place, et, se tournant vers sa compagne , elle dit : a Où es-tu , ma bien-aimée ? )) a Me a voici , » répondit la suivante , en ajoutant : « Oh ! ma- « dame, que vous avez délicieusement chanté^! » «Quoi! » lui dit Elisabeth , a as-tu aussi entendu quelque chose ^? » Et, sur sa réponse affirmative, la malade reprit : ce Je te « dirai qu*un charmant petit oiseau est venu se poser entre « moi et la paroi, et il m'a chanté pendant longtemps d'une « manière si douce et si suave, et il a tellement réjoui mon « cœur et mon âme, qu'il m'a bien fallu chanter aussi ^. U

* i£griludinem in qua ex liac luce subtracta mortem perdidit, et vitam sternam adiit. Theod. 1 . c.

* Elle estoit toujours Ive, et ne cessa uucques de oraison. Ann. Haiu. 1. c.

* Après douze jours d*une fièvre ardente. P. Apoll. , p. 475. — Per dles duodecim et amplius... Audivit quasi intra guttur ejus vocem duicissimam. Theod. YIll , 2. — Elle ouït de suis doulche mélodie. Ann. Hain. 1. c. — Eynen unmassin sussln gesang. Rotlie, 1. c.

^ Post pusillum converlens se ad anclllam (jacuerat enim ad parietem yersus), dixit : Ubi es, dilecta mea?... Adsum... 0 domina, quam dulciter cantasd !

* Hast du oucti etwas gehœrt ? Rolhe, p. 1727. Et dixit : Etiam. Theod. 1. c.

* Dico Ubi quod inter me et parietem avicula quiedam mihi Jucundissime cantavit; cujus dulcedine excitata, oportebat et me cantare. Theod. 1. c. — Eyn schooer vogei gesessin hat, unde mir lange wele alzo sussiglichin gesungin had, dai sich myn sele und min hence irfrowete. Rothe» 1. c.

60 fllSTOlU

« in*a révélé que je mourrais dans trois jours '. • Cétait sid< doute, dit un ancien narrateur^ son ange gardien qui serait. soUs la forme de œ petit oiseau, lui annoncer la joie éterllL•lle^

Dès ce moment, n^ayant devant elle que ce peo de temps |K)ur se préparer à sa dernière lutte, elle ne voulut plus admettre auprès d'elle aucune personne séculière, pas même les nobles dames qui avaient coutume de lui rendre visite'. £lle congédia, en les bénissant une dernière fois, tous ceux (|ui venaient la voir habituellement ^ Elle ne garda auprès d'elle, outre ses femmes, que quelques religieuses qui lui étaient spécialement atUichées, son confesseur et le petit {viuvre qui avait remplacé dans sa sollicitude le jeune lépreux que Conrad avait éloigné \ Comme on lui demandait {H^uniuoi elle excluait ainsi tout le monde, elle répondit : il Je veux rester seule avec Dieu , et méditer sur le terrible il jour de mon jugement, et sur mon juge tout-puissant, b

Lort dît : Un oiielM chantoit Leis moi, si qu'il niatalentoît D« chanter, ù que Je chantai.

Rutebeuf, f. 40.

Aiiii. Ilain. K w — Selon le récit conlemporaln inséré par Martène et l>ur.ui(l ttan« W\ir Àmptisëima coUcctiu, t. i, p. 12&4, sa Qile entendit ausâi «i>» «iiAiit» : o'o>t la seule trace que nous ayons de la présence d'un de ses I niaiiti» .^ M':i dtTuiors in>lants.

* Uolho, l. r.

lUa oulm a\ioula... cnxlinms (\iisse ejus angelum qui fùerat ad sui eus-

loiltaiiult^pulalus. qui eidcui a*ternuui gaudium nuntiavit. Cod. Florent, p. 161.

** .Ntv oliaui iiiUilles qui ad eaui fï'oquentcr visilandi gratia vénérant. Tlieod.

* lU g<p»egnet «y und lieu sie gehen.

ViU Rhyt.

* Uw puer, ea moriente, stralui suo assedit. £p. Conr. Marb.

Puis elle se mit à prier en pleurant, et à invoquer la miséricorde de Dieu * .

Le dimanche, veille de l'octave de la Saint-Martin (18 novembre 1231], après matines, elle se confessa à Conrad, qui était sufBsamment rétabli pour l'assister. Elle prit son cœur entre ses mains, dit un manuscrit contemporain , et y lut tout ce qu'elle y pouvait lire; mais il n'y avait rien dont elle pût s'accuser, rien que la plus sincère contrition n'eût mille fois lavé^. Sa confession achevée, Conrad lui demanda quelles étaient ses dernières volontés à l'égard de ses biens et de ses meubles, a Je suis étonnée, » répondit-elle, a que (( vous me fassiez une telle question ; car vous savez que « lorsque je vous ai fait vœu d'obéissance , j'ai renoncé à « toutes mes propriétés, en même temps qu'à ma voloûté, à u mes chers enfants, et à tous les plaisirs mortels ; je n'ai c( rien gardé que ce qu'il fallait, selon vos ordres, pour a payer des dettes et faire des aumônes; j'aurais voulu, t( avec votre permission, déjà renoncer à tout, et vivre dans a une cellule avec la pitance quotidienne que les autres

* Volo de extremo districti judicii examine, et de meo omnipotent! Judice meditarl. Tlieod.

Sondern lich bekommern mit Gott alleia Uad begunde bedeacken imd beweyne...

Dm er leine barmherzigkeit ub«r ty.wendet...

YiU Rhyt.

' Dy (irowe ir herz Yor tidi nam

Dar uz sy laz uade lai Mit bichte fwaz darione wai Docb bichte sy da nichtei nicht.

Cod. Argent.

Verum muudum cor nil recoluit quod non per yeram compunctionem sœpius fuerit expurgatum. Tbeod. — Ipsa omnino nihil recogitavit quod pluries mitii confessa non esset. Conr. Marb. Ep.

n pauvres reçoivent'. H y a longtemps que tout ce que je « paraissais posséder n'appartenait en réalité qu^aux pauvres; « distribuez donc entre eux tout ce que je laisse, excepté « cette vieille robe usée que j*ai, dans laquelle je veux qa*0D (( m'ensevelisse. Je ne fais point de testament; je n*ai (( d'autre héritier que Jésus-Christ^. » Mais conune une de ses compagnes la suppliait de lui léguer un souvenir d^elle, elle lui donna le pauvre manteau de scm père saint François, que le pape lui avait envoyé. « Je te lègue mon manteau, » lui dit-elle, « ne te soucie pas de ce qu'il soit tout déchiré, « rapiéceté et misérable : c'est le plus précieux bijou que tt j'aie jamais possédé. Je te déclare que chaque fois que j*ai « voulu obtenir quelque grâce spéciale de mon bien-aimé a Jésus, et que je me suis mise en prières couverte de œ « manteau, il a toujours daigné se rendre à mes vœux avec « une infiiric clémence^. » Elle demanda ensuite à ètae enterrée dans l'église même de l'hôpital qu'elle avait fondé et dédié à saint François. Elle n'eut point d'autre pensée à donner aux funérailles qu'on lui ferait ici-bas, déjà tout

* Mirabiliter qusritis cum soiatiB... quandocumque potero a vobla habere liceutiam, oniuia libeiitissime relinquam, ita quod de quotidiana eleemosyua vivaiu in rccluso ab alîië pauperibus accipienda. Mart. p. 1254.

' Omnia quff jauidudum videbar possidere erant pauperum... Pneter vilem tuiiicam in qua sepeliri voluit. Testamentum non statuit : hœredem prêter Christum tiabere noluit. Tiieod. VUI, 3. Conrad. Marb.

Eiuen bosen rock ich hie

In deni sal man uich l>egrabea.

Cod. Argent,

3 Cuidani sociœ petenti aliquid in morte... Mantellum meum, inquit, tibi rclinquo... tibi leste conscientia fateor, quod dlleclus meus Cliristiu votis nieis dulciler condesccndere consuevit, quolies ipso manteilo cooperta doldasimam faciem Jesu conquirebam. Cod. Lov. ap. Wadding, p. 159. Da aolt nit anselicn daz der mantel gepletzerf krang und veranehet iat. etc. God. Heidclb. p. 32.

absorbée par Tanticipation de son entrée dans le ciel ^ Après qu'elle se fut longuement entretenue avec Conrad , et qu'on lui eut dit la messe, vers l'heure de prime on lui apporta les derniers sacrements, qu'elle attendait avec une pieuse impatience. Qui pourrait savoir et juger avec quelle sincère tendresse, quelle pureté de cœur, quel ardent désir, quelle joie céleste elle reçut ce doux repas? Certes, celui-là seul qui daigna lui servir de guide et de viatique dans ce dernier voyage. Mais ce qui s'en manifestait au dehors suffisait pour révéler aux assistants la présence de la grâce divine dont elle était inondée^. Après avoir reçu l'extrême - onction , puis communié', elle resta immobile et silencieuse pendant toute la journée, jusqu'à l'heure des vêpres, absorbée dans la contemplation , et comme enivrée de ce sang de vie dont elle venait de s'abreuver pour la dernière fois sur la terre*. Puis tout à coup ses lèvres s'ouvrirent pour laisser échapper un torrent de pieuses et ferventes paroles : «c Sa langue, auparavant si retenue à parler, répandait ses lumières avec profusion ^ mais avec telle prudence et telle efficace, que, bien que jamais elle n'eût tant discouru, il n'y avait pas une de

^ Nec de pompa fùneris cogitavit... Hœreditatem immarcessibilem, immortalitatis etolam, socictatem angelicam et cteleslem quœrens habitationeiij. Theod. 1. c.

* Qoa flinceritatis affectione , qua meutis pari taie , quaDto cordis deâiderio et spiritual! gaudio hoc suave et intemum acceperit epulum, nullum œsUmare posse arbitror, praeter ipsum quem in hoc ipso conviatorem, viaticum, ducemque, quo pergebat itineris assumere digna fuit. Attamen qus apparuerunt... interioris graUsB exstilerunt certissima argumenta. Theod. 1. c.

* Voy. tome I*', note 1 de la page 362.

* Und lie&s sich oelen ouch dtniit.. .

Also lag tie stiUe bis zum yespeneit...

Vita Rhyt.

Utpote... e sanguine vilae, qui Christas est, meraclasimo deebriata. Theod.

ei HISTOIRE

ges paroles de perdue. On remarqua que tout ce q[u*elle afah appris des prédicateurs, ou dans les bons libres, ou compris dans ses ravissements, lui revint en mémoire pour en bire part à ses filles, avant que de mourir ' . » Une source inconnue d^éloquence et de savoir avait tout à coup jailli dans cette âme au moment où elle prenait son vol vers les deux, fii reportant son esprit sur les saintes Écritures, elle y cboisit le récit le plus propre à charmer la mémoire d*une âme aimante comme la sienne. Elle se mit à réciter tout au long levangile de la résurrection de Lazare ^, et s'épancba avec une abondance merveilleuse sur la visite que fit Jésus aux bienheureuses sœurs Marthe et Marie, lorsqu'il daigna s'associer à leur douleur, aller avec elles au tombeau de leur frère , et leur montrer sa tendre et sincère compassion en mêlant à leurs larmes ses larmes divines^. Arrêtant là sa pensée, elle se mit à disserter profondément , et à la grande admiration des assistants, sur ces larmes du Christ, ainsi que sur celles qu'il versa à la vue de Jérusalem, et pendant qu'il était en croix ; ses paroles furent si vives, si poignantes, si enflammées, si propres à remuer jusqu'au fond des cœurs, que bientôt un torrent de pleurs s'échappa des yeux de tous ceux qui l'écoutaient^ La mourante s'en aperçut; et, comme

> Le P. Apollinaire, p. 477. — Loquebatur de optimia qua in pradicattone audierat. Tlieod.

* Seriatim cœpit recitare evangelium de suscitatione Laiari. Martène, p. 1255.

* Traclans quemadmodum illis lacrj'mantibus collacrymatus flevit super mortuum, uiemoriam abundanliœ suavitatis Domini éructa vit affectu et effecti. Theod. — Ut pariter ad sepulcnim ierit , ut denique lacr^maa intime, Yeiii- •Imsque compassionls indices profùderet. Wadding. ii, 271.

^ Quomodo Dominus ter flevit, scilicet in suscitatione lAzari et super Jemsalem et in cnice. Mart. p. 1255. Profundam rei pulcherrims disputationem ingressa, cum stupore et admiratione prssentium, de lis Cluisti laci:ymis tam

pour leur donner un doux avertissement, elle répéta les paroles qu'avait dites le Seigneur en marchant à la mort ^ : « Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi; pleurez sur a vous-mêmes. » Son cœur, toujours si plein de compassion et de sympathie, tout en s'élançant vers le ciel, restait encore ouvert à ceux qu'elle avait aimés ; elle songeait encore à soulager la douleur de ses suivantes, leur adressait les consolations les plus affectueuses , les appelait sans cesse : a Mes « amies, mes bien-aimées^! » Après tous ces discours elle se tut, baissa la télé, et garda longtemps un complet silence '. Cependant, après un certain temps, sans qu'on vit ses lèvres s'entr'ouvrir, une harmonie d'une exquise suavité et doucement voilée se fit de nouveau entendre dans son gosier ^ Comme on la questionnait à cet égard, elle répondit : « Ne les avez-vous pas entendus, ceux qui chantaient avec « moi? J'ai chanté comme j'ai pu avec eux*. » « Aucune

viva, tam aculeata, tam flanimea, tamque ad imum spiritum pcnetrantia verba fecit, ut omnibus penitissime compunctas lacrymas excivit. Wadding. — Lacrymis résolut» fleverunt. Theod. Conr. Marb.

1 Sancta Dei ad mortem jam tendens, Domini ad mortem euntis verba dulcia memoravit... Theod.

* Domina mea beata Elizabeth jocundissimis verbis nobis loquebalur, vo* cans nos dilectas vel amicas. Di<'.t. iv Ane. Déposition d'Elisabeth.

* Damach sy mit dem houpte neigt

Eine Unge weyle ûe schweig. . .

Vita Rbyt.

^ Tune voces suavissimœ sine omni motu labiorum in ojus gutture audie>

bantur. Theod.

Dy vas duncliell und nicht helle.

Vita Rhyt.

' Numquid audistls aliquos mecum décantantes? Dict. iv Ane. Qua polui Tacultate concincndi munus adjunii, quos mirum, si non audistls. Wadd. 172.

Habt ir sy nicht gehoert Dce dy engele mit mir syngemi ?

Vita Rhyt.

Œuvres. VIII. — Sainte £lital>eth. 41. 5

66 mSTOIRE

âme fidèle n'en doutera, » dit son historien; « elle mêlait déjà sa douce toîx aux chants de triomphe et aux délidem ooncerts de Tannée céleste, qui attendait Tiiislant où elk entrerait dans ses rangs ; elle chantait déjà la gloire du Seigneur avec ses anges * . v Elle resta depuis la diute du jour jusqu'au premier chant du coq dans un état de joie expansÎTe, d'expansion pieuse unie à la plus fenrente défotk»'. Au moment de la victoire, elle célébrait à bon droit les combats à jamais terminés. Déjà sûre de sa glorieuse couromie, elle dit à ses amies, un peu avant minuit : « Que ferîoos- « nous^ si notre ennemi le diable venait à paraître '? » Uo instant après, elle s'écria d'une voix très-haute et claire : « Fuis, fuis, méchant! je t'ai renié ^.i» Bientôt elle dit : « (Ir, il s'en va : parlons maintenant de Dieu et de son « Fils^; que cela ne vous ennuie pas, ce ne sera pas long. » Vers minuit, son visage devint tellement resplendissant, qu'on pouvait à peine le regarder^. Au premier cri du coq,

> Hic Dulli fiddium duLitare conceditar, quaiido ciideitiuiii agminuiu ^iu» eiituin pnpïtolanliuiu sua^em ac mulcebrem, cui coocinuerit tam daleiter. audierit liarnioniam, cantaud gloriam Domini cum ipifo. Theod.

* Qutuiï exuitauft et jubilau8, eiiuiianiue deYoUonis sÂgiui iirwféreiu et oslendeiis u»quj ad galli cantum. Tbeod.

* Tanquam jaui secura in Domino... Quid faceremus, si se nobls inimicu» liumaiii geuerid diabolud ofltenderet ? Ttieod.

* Alla et libéra voce... Fuge, fuge! Déposit. d'Elisabeth. Du bœser gei«t, wau ich liab dir ^idcrsagt. I^assion. f. C2. Le Cod. Flor. dit que le dénioD était venu voir, selon son habitude à la mort des Saints, ti forte aiiqtiod jm haberei ; maië que n'en ayant aucun sur Elisabeth , il lui fallut fuir hontenaemcnt. Cssarius, Mss. BoU., rappelle l'exemple de S. Martin à ce propo«.

^ Puis dit après : Or s*en Ta cil.

Parlons de Dica et de son Fil ; Ni parler pas ne vos anuit.

Rulebeuf, p. 40.

* l'assion. T. 02.

elle dit : a Voici l'heure où la Vierge Marie mit au inonde « le Seigneur, et le présenta aux assistants. Parlons de Dieu a et de Tenfant Jésus; car voici minuit! voici Theure oà <x Jésus naquit, où il fut couché dans la crèche, et où il créa « une nouvelle étoile que nul n'avait encore vue : voici a l'heure où il vint racheter le monde; il me rachètera a aussi : voici l'heure ou il ressuscita les morts, et où il dé*- « livra les âmes enchaînées; il délivrera aussi la mienne de « ce monde misérable ' . » Sa joie et son bonheur croissaient à chaque instant. « Je suis faible, r> disait-elle, a mais je ne (( sens aucune douleur, pas plus que si je n'étais pas ma* a lade^.... Je vous recommande tous à Dieu'. i> Elle parla encore beaucoup, tout enflammée par rEspritrSaint; mais ses paroles, qui respiraient le plus tendre amour de Dieu, ne sont pas venues jusqu'à nous^. Enfin elle dit : « 0 Mariie, (i viens à mon secours ! ... Le moment arrive où Dieu ap- « pelle ses amis à ses noces.... L'époui vient chercher son « épouse^. )) Puis, à voix basse : a Silence!... silence! » En

1 Ecce instat hora in qua Virgo peperit Dominum, et intulit ad praesentes. Modo loquamur de Deo et puero Jesu , quia instat média nox, quando... no« ▼amque stellam... creavit quam nunquam aliquii priusTidit. Ttieod.

Der will mich nue ouch erlœsen...

Nu "wirt uas ouch dy xeit kont Dae Krittus von tode «nstoadt...

▲Iso ^œile er meine leele in seine hende Eutpfahen von dysem elende.

Vita Rhyt. g u.

* Jocundfssima fuit... Licet debilis sim, nuUius tamen inflrmitatis molcstiam lentio, Tel dolorem. Ttieod. — Rottie, p. 1727.

* Omnes aibi assidentes Deo devotissime commendavit. Ttieod.

* Per totom diem illam et noctem... sacralissimis mentis affeetionibus in Denrn devata , divinissimis quoque eloqutis et colloquiis spiritu inflammala. Theod. — Sponsi sui adventura prœstolans ciua eo , intratura ad nuptias. C^sesar. Mss. BoIIand.

* 0 Maria, kumm mir zu iielf ! Passion, f. 52. Ànn. de Hainaut. xlti,

prononçant ces mots, elle baissa la tète comme dans un doux sommeil, et rendit en triomphe le dernier soupir ^ Son âme s*envola au ciel au milieu des anges et des saints, qui étaient venus au-devant d'elle^. Un délicieux parfum se répandit aussitôt dans Thumble chaumière qui ne renfermait plus que sa dépouille mortelle^, et Ton entendit dans les airs un chœur de voix célestes qui chantait avec une ineflable harmonie le sublime répons de l'Église qui résumait toute sa vie* : Regnum mundi contempsi propter amorem Do^ mini mei Jesu Christi^ quem vidi, gtiem amavi^ in quem credidi^ quem dilexi.

C'était dans la nuit du 19 novembre de Tannée 1231 ; la Sainte avait à peine accompli sa vingt-quatrième année ^.

c. 27. — Tempus instat in quo omnipotens Deus eos qui amie! soi sunt ad nuptiaâ cvocet. Cod. Flor. 100. — Es nahet der BrauUgam, die Brmut zu liolen... Justi, Vorseit de 1823.

^ SuLmissa voce omnibus qui circa ipsam erant silentium indixit, et ita quasi suavissime obdormiens exspiravit. Martène, p. 1255. Tandem jubilando requievit... inclinato capite expiravit. Tlieod.

* Occurrentibus et comitantibus angclis et sanctorum ehoris, ad régna evolavit sideria. Theod.

Des anges fut coiiToié La sus en paradis celestre Quant du siècle déguerpi l'estre. Rutebeuf.

Dae warl also suesser rocli geleyst Âls ob dy wurtx suf erdenn Uusten zu einer pulver werden.

Yita Rhyt. § u.

^ In aère quoque audila est... suavissima melodia... In nocte ctntut deprehcnsjc sunt fuisse iliius responsorii Regnum mundi, etc., sspiua repetiti. Petr. de Natalibus, f. 263, éd. 1514.

* Le manuscrit du prince de Solms, intitulé Antiquitates monaiterii AlétnberyetufîM, raconte que la petite Gertrude, âgée de quatre ans, qui était alors à Âldenberg, dit ce mCme Jour à ses compagnes : « J'entends sonner la clodie « des morts à Marl>ourg ; en ce moment même la chère dame ma mère leri a morte! » Justi, Vorxeit, 1823, p. 806.

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