‹ Histoire de sainte Élisabeth de Hongrie, duchesse de ThuringeChapitre 50 sur 78 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

COMMENT LA CHÈRE SAINTE ELISABETH FUT CANONISÉE PAR LK TAPE GRÉGOIRE; ET DE LA GRANDE JOIE ET VÉNÉRATION DES FIDÈLES D*ALLEMAGNE LORS DR l'eXALTATION DE SES SACRÉES RELIQUES A MARBOURG. .

AnnuntîaveruDt cœli juslitiam ejus, el \ideriint omnes pupuli gloriain ejus.

Ps. xcvi , G.

Mihi aulem niniis honorincati 8unt aniici lui,

Deus.

Ps. cxxxviii, 17.

Au printemps de Tannée 1235, le pape était à Pérouse, dans la ville même où sept années auparavant il avait canonisé saint François d'Assise , lorsque le pénitent Conrad revint auprès de lui, avec les autres envoyés, le supplier d*inscrire dans le ciel, à côté du père Séraphique, la jeune et humble femme qui avait été en Aliema<;ne sa fille premièri* née, et la plus ardente de ses disciples. Le bruit de leur arrivée fit beaucoup d'impression sur le clergé et le peuple. Le pontife ouvrit leurs lettres en présence des cardinaux et des principaux prélats de la cour romaine, et d'une foule de prêtres qui s'étaient assemblés pour les entendre : il leur communiqua tous les détails transmis sur la vie d'Elisabeth et sur les miracles qui lui étaient attribués. Ils furent grandement émerveillés, nous dit-on, et émus jusqu'aux larmes

CBavret. VIII. — Sainte Elisabeth, ir. 7

par tant d*huinilité, tant d*amour des pauvres et de la pauvreté, tant de prodiges émanés de la grâce d*en haut^ Cependant le pape résolut de mettre la plus grande sévérité dans lexamen de ces miracles : il y fit procéder avec toute la maturité qui le caractérisait, et en observant scrupuleusement toutes les formalités requises pour dissiper le moindre vestige de doute ^. Les soins et Texactitude que Ton apporta à cette discussion furent si remarquables , qu'elle a mérité d*ètre citée comme modèle, à cinq siècles de distance, par un des plus illustres successeurs de Grégoire IX, par Benoît XIV'. Mais toutes ces précautions ne servirent qua rendre la vérité plus incontestable et plus éclatante; plus Texamen fut sévère, tant à Tégard des faits que^ des personnes, et plus la certitude fut complète ; et, pour nous servir du langage des récits contemporains, le soc de Tautorité apostolique, en sillonnant œ champ inexploré, y mit au jour un immense trésor de sainteté : on vit clairement que le filet du Seigneur avait retiré cette chère Elisabeth du milieu des

« Vila Rhyt. § XU.

Tost fut la uuuvelle teue , La prestraille s'est etmeue ; Chascuns trient, chascuos accourt...

1/apostoIes ces lettres ouvre. . .

Moult prise la dame et honeure.

Pour la dame de pitié pleure Et de grand joie ausiment.

Rolebeuf. I. c.

' Qua vero sollicitudine grave dUtrictione negotium curia tracU\eril... Singula tangit digUo discussionis, ad libram pensât rationU, eribro ilfMi examinis medullum indagans et eliciens veritatiB, huic dietrictl Judieil eliminans fanta^iam paUiats ralsitati»... Re ipsa rerumque circuoutantiia non perponctorie transilis sed circuuispecto Bcnitinio ad uDguem Umatia... Prol. Dict. IV Ane, p. 2009.

* DeServ. Dei beatif, iib. i, c. xx, n» 10.

flots et des tempêtes de la tribulation terrestre, et Tavait déposée sur le rivage de Fétemel repos ^

Dans un consistoire présidé par le souverain pontife^ et auquel assistaient les patriarches d'Antiocbe et de Jérusalem et un grand nombre de cardinaux, on donna lecture des preuves officiellement constatées de la sainteté d'Elisabeth; et tous, d*un commun accord, déclarèrent qu'il ne fallait pas tarder à inscrire authentiquement, dans le catalogue terrestre des Saints, ce glorieux nom, déjà inscrit dans le livre de vie, comme l'avait magnifiquement prouvé le Seigneur'.

On fit ensuite cette même lecture devant le peuple, dont la piété en fut profondément émue, et qui, ravi d'admiration, s'écria tout d'une voix : «Canonisation, très-saint père, canonisation, et sans délai ^ ! » Le pape n'eut pas de peine à céder à celte pressante unanimité; et, pour donner plus d'éclat à la cérémonie, il décida qu'elle aurait lieu le jour de la Pentecôte (26 mai 1235).

Le duc Conrad, dont le zèle ne pouvait être que redoublé par le succès de ses efforts, se chargea de tous les préparatifs nécessaires pour cette imposante solennité.

Le jour de celte grande fête étant arrivé, le pape, accompagné des patriarches, des cardinaux et des prélats, et suivi

' Omni quoque ambiguitatis semoto scnipulo, elucebat thesaurum iiimien«œ sanctitatift in agro fluidœ dubitationis absconditum hactenus et sepultum, raalro et vomere apostolicae auctoritatis eiTodiendum... Sagenam dominicain hanc noslram Elvsabeth ad littus stems quietis e fluctlbus et tempestatibuK tribolationum traxisse... Prol. Dict. iv Ane. 1. c.

' Unanimi omnium approbatione dccretum est, ut digne censeretur super candelabrum apostolicœ canonizationiscollocanda, autenthicationis titulo décoranda, Sanctonim in terris cathalogo annotanda, cujus nomen in libre vits aicriptum non dubitabatur, sicut per Dominum magniflce comprobatur. Ibid.

' Le P. Apollinaire, p. 514. Le P. Archange, p. 508. — Accensa mullitudinis devotio in ejus canonizatiouem unanimi 1er et ardentissime declamavit. Theod. VIll.

de plusieurs milliers de fidèles, se rendit en procession au couvent des Dominicains, à Péronse; des trompettes et d'autres instruments annonçaient cette marche solennelle ' : tous ceux qui y prirent part, depuis le pape jusqu'aux derniers du peuple, portaient des cierges que le landgrave avait distribués à ses frais. La procession étant arrivée à Téglise et les cérémonies étant accomplies, le cardinal-diacre, assistant du pape, lut à hiiute voix aux fidèles un récit de la vie et des miracles d*Élisabelh, au milieu des acclamations du peuple et des larmes de sainte joie et de pieux enthousiasme qui coulaient par torrents des yeux de tous ces fervents chrétiens, heureux et transportés d'avoir une si tendre et si puissante amie de plus dans le cieP. Ensuite' le pape exhorta tous les assistants à prier, comme il allait prier lui-même, pour que Dieu ne lui permit point de se tromper dans cette attire ^ Après que tout le monde se fut agenouillé et eut prié à cette intention, le pape entonna Thymne Veni^ Creator Spiritus^ qui fut chantée en entier par l'assemblée. L*hymne terminée, le cardinal-diacre à droite du pape dit : Flectamus

^ Cuiii lubirt duclilibuà et voce tubœ corneœ... Pi*ol. Dict. iv Ancill.

' Lectiii itaque et expositi^ populo Uin de vita quam de miracuUs, etc.. communi ornniiim applausu et ac*rIamalione , lacryoïarum flumine uberriiuanim Dei civilatem lœtiflcuiite. Ibid.

* Mou8 avons suivi dans celte description des cérémonies de la canonlMtion, d'abord l'extrait du cardinal d*Ostie, dt Heliq, et venir, SS., inséré dans le traité de Benoît XIV, de Serv. Dei beat. 1. i, c. 36. $ v et ix; ensuite le fragmenl intitula : Ex ordine Romatio sœcuii XIV, inséré par MabiUon daof son Muséum Italicum^ t. il, p. 422 et seq. Ce sont, à ce que nous croyons, les monuments les plus anciens sur la forme employée pour la eanonisaUon des Saints. Angelo Rocca, év(^(iue de Tagaste et préfet de la sacristie apostolique, dit dans son commentaire dt Cauonizntione S'inctorum, Roms, 1610, n* 66, qae le |>ape Grégoire IX, celui-là m(^me qui canonisa sainte Elisabeth, a le premier llxé les règles do la canonisation.

* Quod Deus non permittat eum errare in hoc negotio. MabiUon^ 1. c.

DE SAINTE ÉLrSABKTH DE HONGRIE. tOI

genua; et aussitôt le pape et tout le peuple s^agenoui lièrent et prièrent à voix basse pendant un certain temps ^ Le cardinal-diacre de gauche dit ensuite : Levate; et alors le pape étant assis sur son trône, la mitre en tête, déclara Sainte la chère Elisabeth, en ces termes^ :

« En Fhonneur de Dieu tout-puissant, le Père, le Fils et le Saint-Esprit, pour Texaltation de la foi catholique et Taccroissement de la religion chrétienne, par Tautorité de ce même Dieu tout-puissant, par celle des bienheureux apôtres Pierre et Paul, et par la nôtre, et avec le conseil de nos frères, nous déclarons et définissons qu*Élisabeth d'heureuse mémoire, en son vivant duchesse de Thuringe> est Sainte et doit être inscrite au catalogue des Saints; nous Ty inscrivons, et nous ordonnons en même temps que rÉglise universelle célèbre sa fête et son office avec solennité et dévotion chaque année, au jour de sa mort, le treize des calendes de décembre^. En outre, par la même autorité, nous accordons à tous les fidèles vraiment pénitents et confessés, qui visiteront son tombeau à pareil jour, une indulgence d'une année et quarante jours ^. » Le son des orgues et de toutes les cloches accueillit les

^ Domnus papa et ceteri alii basse et secrète genibus flexis orant et dévote oratione facta; post monilam... Ibid.

> Illam felicemet benedictam Elisabeth canonizavil,... ipsani intersanctos invocayit, ac in Sanctorum calhaiogo annolari prœcepit, indicensque constituit per scripturam, demandans, ut dies sacrs migraiionis ejus annua devolione inter Sanctorum festivilatos ab universali Ecclesia venerabiliter recolatur. Theod. VIU, 10.

' Traduction textuelle de la formule rapportée par Mabillon dans le fragment cité plus haut.

* Ibid. Benoît XIV, de Serv. Del beat., 1. i, c. 36, § 5. — On remarque que cette indulgence a quarante jours de plus que celle accordée par le même pontife aux tombeaux de saint François et de saint Dominique.

dernières paroles du l)ontife^ Bientôt, ayant déposé sa mitre, il entonna le cantique des anges, Te Deum latidamus^ qui fut chanté par Tassistance avec une harmonie et un enthousiasme propres à ébranler les cieux^. Un cardinal-diacre dit ensuite à haute voix : « Priez pour nouSj sainte Elisabeth, alléluia* 'y » et le pape récita la collection ou Toraison en l'honneur de la nouvelle Sainte, qu'il avait composée luimême*. Enfin, le cardinal-diacre dit le Confiteor^ en insérant le nom d'Elisabeth immédiatement après ceux des apôtres, et le pape donna l'absolution et la bénédiction habituelle, en faisant également mention d'elle au lieu où il est parlé des mérites et des prières des Saints ^ La messe solennelle fut aussitôt célébrée; à l'offertoire, trois des cardinaux juges firent successivement les offrandes mystérieuses des cierges, du pain et du vin, avec deux tourterelles comme symbole de la vie contemplative et solitaire; deux colombes, comme symbole de la vie active, mais pure et fidèle; et en dernier lieu, une cage de petits oiseaux qu'on laissa s'enTo- ItT en liberté vers le ciel , comme symbole de l'essor des âmes saintes vers Dieu^.

Dans le couvent même des Dominicains de Pérouse, où

^ Rocca, de Canonizatione, p. Ii6.

' Cum ftolemni decantatione hymni angelici, cujuj dulce meloa Ungebtl rœlos. Dict. iv Ancill., p. 2010.

' Mabillon, I. c.

* Cum orationibus, quaB collectœ dicuntur, quas douiinus papa ipse dielator eo die in missa promulgavit. Dict. iv Anciil. 1. c.

' Mabillon, 1. c.

^ Rocca, de Canonizatione, p. 116, 124, 125. 11 cite saint Ildephonae et plusieurd autres auteurs pour l'explication de ces symboles. Nous D*afflnnerons pas, du reste, que cet usage ait déjà été appliqué au temps de la canonlsaUon de sainte Elisabeth ; mais, voulant donner un tableau complet des cérémonlM usitées par l'Église à cette occasion, nous avons cru pouvoir le citer, avet «tette observation.

oette cérémonie avait été célébrée, on éleva aussitôt en l'honneur de la Sainte nouvelle un autel que le souverain pontife dota d'une indulgence de trente jours pour tous ceux qui viendraient y prier ^ Ce fut ainsi le premier lieu du monde où le culte de la chère sainte Elisabeth fut officiellement célébré ; et depuis , les religieux de ce couvent ont toujours honoré par de très-grandes solennités le jour de sa fête, en y chantant son office avec les mêmes mélodies que l'office de leur père saint Dominique^.

Pour fêter encore cet heureux jour, le bon duc Conrad invita à sa table trois cents religieux, et envoya du pain, du vin, du poisson et du laitage à beaucoup de couvents des environs, aux ermites, aux recluses, et notamment aux pauvres Clarisses', à qui la nouvelle Sainte semblait devoir ser-> vir de patronne spéciale dans le ciel, après avoir été leur rivale sur la terre. En outre, il fit distribuer à plusieurs milliers de pauvres, à tous ceux, sans distinction, qui lui demandaient l'aumône, des secours abondants en viande, en pain, en vin et en argent ; non pas en son propre nom, mais au nom de l'Ordre Teutonique, et spécialement en l'honneur de celle qui avait été envers tous les pauvres d'une générosité si prodigue^. C'était, certes, le meilleur moyen de lui rendre hommage, celui qui eût le plus souri à sa tendre sollicitude. On se figure avec une douce émotion l'allégresse de tous ces pauvres mendiants, à qui la renommée de la royale et sainte étrangère venait se révéler par une voie si

» Theod. vin, 10.

* Sub melodia offlcii patris sui gancU Dominici celebriter peragentes. Ibid. ' ... Heremitis, reelusig, servibus domeijlicse paupertatis et ordinis beali

Franciici, et pane, viuo, piscibus et lacticiDiis sufllcienter eo die ministrabal. Dict. IV Ancill., p. 2010.

* Ob ejuB reverentiam, quœ effusœ liberalitatii erat in pauperes. Ibid.

40i HISTOIRE

bienfaisante. Cette générosité de Conrad plut tellement au pape, qu'il Tin^ita à sa table, ce qui était une très-grande distinction, et le plaça à ses côtés, tandis qu'il faisait magnifiquement traiter toute sa suite ^ Lorsqu'il prit ensuite congé pour retourner en Allemagne, le pontife lui accorda toutes les grâces qu'il demandait au nom de beaucoup de pétitionnaires depuis longtemps en instance ^ ; puis il lui donna sa bénédiction, et Fembrassa en pleurant beaucoup'. IjC 1*'' juin de la même année 1235, le pape publia la bulle de canonisation, qui fut aussitôt envoyée aux princes et aux évêques de toute l'Église. En voici la teneur^ :

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