‹ Histoire de sainte Élisabeth de Hongrie, duchesse de ThuringeChapitre 51 sur 78 · GREGOIRE EVESQIJE , SERVITEUR DES SERVITEURS DE DIEV · texte numérisé non relu

GREGOIRE EVESQIJE , SERVITEUR DES SERVITEURS DE DIEV

A tous archevesques, evesqiies, abbez^ prieurs^ archidiacres^ prestreSy doyens et autres preslats de F Église^ à qui ces lettres parviendront^ salut,

« La majesté infinie du Fils de Dieu, Jésus-Christ, le « doux Sauveur et Rédempteur de nos âmes, considérant « du plus haut des cieux la noblesse et l'excellence de nostre « condition altérée et corrompue par le péché de nostre pre- <( mier père, puis par un vaste concours de misères, de vices « et de crimes, touché de piété pour sa plus chère créature,

* Ipsum invitans in propria meiiBa, quod rarum est, statuit collateralem^ totam ejus societatem lautissime procurans. Ibid.

* Paupcruin, in curia laboranlum. Ibid.

' Benediccns ei, et deosculans cum uberrimis lacr^mis valefecit. Theod. 1. c.

^ L'original se trouve à l'Appendice n^ viii. La traduction que noua loaérons ici, avec quelques corrections, est celle donnée par le P. ApoUinafiri* dan» son histoire, p. 519.

« prist resolution de lui faire ressentir les traits de sa toutem puissante miséricorde, de délivrer les hommes assis dans a Tombre de la mort, et de rappeler les pauvres exilés dans « la patrie de la bienheureuse liberté, jugeant tres-raison- « nable par sa divine et infinie sagesse que, comme par bien- « séance il appartient à Fouvrier qui a commencé quelque « cbef-d*œuvre de le perfectionner, et si par malheur il (c vient à décheoir et perdre de son lustre, de le reparer et « rétablir en sa première forme; ainsi qu'à lui seulconvett noit privativemenl à tout autre de racheter et de renouve- « 1er sa créature decheuë de son ancienne dignité.

« A ces desseins il entre dans les flancs étroits de la très- « sainte Vierge (si pourtant on peut nommer étroit ce qui a « eu assez d'amplitude pour contenir celuy qui est infiny], a de son throsne donc céleste il entre et se cache dans le (( palais virginal de sa mère tres-sainte, s'y couvre des foi- « blesses de nostre nature, se rend visible d'invisible qu'il c( estoit, et par l'adorable mystère de son Incarnation abbat (( et surmonte le prince des ténèbres, triomphe de sa malice (( par la glorieuse rédemption de sa nature humaine, en trace çant à ses fidèles, par ses divines instructions, une route « certaine pour assurer le retour dans la patrie.

« La bienheureuse et gracieuse Elisabeth, de naissance M royale, et, par alliance, duchesse de Thuringe, considétt rant avec maturité, et comprenant sagement cette admi- « rable œconomie de nostre salut, a courageusement entrece pris de suivre les sacrées traces du Sauveur, et de travaila 1er de toutes ses forces à la pratique de la vertu ; et, afin « de se rendre digne d'estre inondée de l'éternelle clarté, a depuis le lever de sa vie jusqu'à son coucher, elle n'a « jamais cessé de se délecter dans les embrassemens de tt l'amour céleste, et d'une ferveur toute naturelle, elle em-

«i ploya toutes les puissances de son cœur à aimer unique- « ment et souverainement Jésus-Christ, nostre SauTeor, « qui, estant vray Dieu et vray Fils éternel de Dieu, 8*est « fait Fils de THorame, et Fils de la tres-sainte Vierge, « royne des Anges et des hommes : amour tres-pur et très- « fervent, qui l'a rendue digne de gouster à longs traits les « douceurs célestes, et de posséder les faveurs divines qui se « communiquent aux nopces de cet Agneau adorable.

« Puis estant illuminée de ces mesmes clartez, et se moos- « trant vraye fille de TEvangile, regardant en la personne « de son prochain ce divin Jésus, objet unique de ses affiec- « tions, elle Fa aimé d'une charité si admirable, que toutes ce ses délices estoient de se voir environnée de pauvres, de « vivre et converser avec eux ; elle cherissoit davantage « ceux que la misère et les puantes maladies rendoient les « plus horribles, et dont l'approche eust fait horreur et « donné la fuite aux cœurs les plus forts du monde : elle a leur distribuoit si charitablement ses biens, qu'elle s'est « rendue pauvre et indigente pour les faire abondamment « pourvoir de tout ce qui leur estoit nécessaire. Elle estoit <« encore enfant et avoit besoin pour son jeune aage de gou- « vernante,' et desja elle estoit la bonne mère, la tutrice et la « protectrice des pauvres, et son cœur resloit plein de ten- « dresse pour leurs misères.

(c Ayant appris que le Juge universel devoit surtout faire u mention en sa dernière sentence des services qu*on luy a rendoit, et que l'entrée de la gloire estoit aucunement à la « disposition des pauvres, elle conçut une telle estime de « leur condition, et entreprit avec tant d'assiduité de se ocmcc cilier l'affection et la faveur de ceux que l'esprit ordinaire <K des personnes de sa condition méprise et a peine de sup- « porter, que, non contente de leur faire Taumosne de ses

a abondantes richesses, de \ider ses greniers, ses coffres et « sa bourse pour les secourir, renonçant de plus aux délices « qui estoient préparées pour sa bouche, elle maceroit rigoua reusement son tendre corps par jeusEves et par la douleur « de la faim pour leur bien faire, gardoit une parsimonie « perpétuelle pour les rassasier, et pratiquoit une austérité « qui n*avoit point de trefves pour les mettre à leur aise : a yertu d'autant plus louable et de plus grand mérite que a c*estoit de sa pure charité et de l'abondance de sa propre m dévotion, sans y estre contrainte ni obligée de personne.

« Que voulez-vous que je vous dise davantage? Cette « noble princesse renonçant à tous les droits que la nature « et sa naissance luy donnoient, et plongeant tous ses désirs « dans Tunique volonté ;de plaire et de servir Dieu, dès le « vivant du prince son mary, par sa permission et lui con- « servant les droits qui lui appartenoient, elle promit et a garda une tres-fidelle obéissance à son confesseur. Mais^ « après le decez de son tres-honoré époux, estimant la sainte « vie que jusqucs alors elle avoit menée trop imparfaite, elle a prit le saint habit de religion, et vescut le reste de ses « jours en tres-parfaite religieuse, honorant par son estât et tt ses exercices continuels les sacrés et adorables mystères de « la mort et passion douloureuse de nostre Sauveur. 0 « femme bienheureuse ! 6 dame admirable ! 6 douce Eli- « sabeth ! très-justement ce beau nom vous convenoit, «qui « signifie satiété et assouvissement de Dieu, puisque vous « avez si charitablement sustenté les entrailles des pauvres i> faméliques qui sont les images et les lieutenans de Dieu, « voire qui sont les membres tres-chers de son divin Fils. « Vous avez mérité très-justement d'estre repue du pain des « Anges, puisque vous avez donné avec tant de miséricorde « le vostre aux Anges et messagers terrestres du Roy des

« deux. 0 benoiste et tres-noble veufve, plus féconde o « vertu que durant vostre honorable mariage vous ne Yw% « esté en enfans, qui, cherchant dans la vertu ce que h a nature semble denier aux femmes, estes devenue uneima gnifique guerrière contre les ennemis de nostre salut : toqi « les avez vaincus avec le bouclier de la foy, comme parie « FApostre, la cuirasse de la justice, l'espée de Tespritetde (( la ferveur, le casque de salut et la lance de persévérance. « Aussi s*est-elle rendue aimable à son époux immortel, a lice continuellement avec la royne des vierges par la cor- (( diale affection qu*elle avoit à son service, et par Talliance (c d*une tres-parfaite conformité, abaissant à son exemple a son Altesse aux exercices d^une très-humble servante: « elle a ainsi représenté sa bonne patronne Elisabeth, dont « elle portoit le nom, et le vénérable Zacharie ; marchant (( simplement et sans reproche dans la voye des commande- « mens de Dieu, conservant par affection la grâce de Dieu u dans riiitérieur de son âme; Tenfantant et la produisant u à Textérieur par les saintes actions et continuelles bonnes « œuvres, et la fomentant et nourrissant par Taccroissement (1 continuel des vertus, elle a mérité à la un de ses jours « d'estre receûe amoureusement par celui auquel seul nous (( devons mettre toute nostre espérance, qui se réserve comme « un tiltre singulier le pouvoir et la charge d*exalter les in- « nocens et les humbles, et qui Ta délivrée des liens de la « mort pour lasseoir sur le throsne éclatant de Tinacces- « sible lumière. Mais t&ndis qu au sein des beautés et des a richesses de Tempire éternel, triomphante en la compa- « gniedes Saints et des Anges, son esprit jouit de la face de a Dieu, et resplendit avec éclat dans Tabyme de la gloire « supresme, sa charité la fait sortir comme hors de ce (f throsne pour nous éclairer nous autres qui vivons dans les

n ténèbres de la terre, et nous consoler par un grand nom-

« bre de miracles, en vertu desquels les 6delles catholiques

a s'enracinent fortement et croissent glorieusement en la

« foy, en Tespérance et en la charité, les iniidelles sont illu-

« minez et informez de la véritable voye de salut, et les he-

« retiques endurcis demeurent la face couverte de honte et

« de confusion.

« Car les ennemis de l'Église voyent devant leurs yeux,

« sans pouvoir apporter aucune résistance, que par les mé-

« rites de celle qui durant la prison de cette vie estoit ama-

« trice de la pauvreté, pleine de douceur et de miséricorde,

« qui pleuroit abondamment, non tant ses péchez propres

« que par une très-grande charité ceux des autres, qui avoit

« faim de la justice, menoit une vie tres-pure et tres-inno-

« cente, et qui dans les persécutions continuelles et les op-

« probres dont elle a esté battue et attaquée a conservé une

a ame nette et un cœur calme et pacifique, ils voient que,

m par l'invocation de cette fidelle espouse de Jesus-Christ,

a la vie est divinement rendue aux morts, la lumière aux

« aveugles, l'ouïe aux sourds, la parole aux muets et le

« marcher aux boiteux. Ainsi les misérables hérétiques

« pleins de rage et d'envie, malgré leur fureur, et leur poi-

« son dont ils prétendaient infecter toute l'Allemagne, sont

« contraints de voir en cette mesme contrée la religion qu'ils

« vouloient étouffer, s'élancer glorieusement et avec une joye

a inénarrable, triompher de leur malice et de leur impiété.

« Ces merveilles nous ayant esté attestées par des preuves

« qui ne reçoivent point de contradiction, de l'avis de nos

« frères les vénérables Patriarches, Archevesques et Evesques

« et tous les autres Prélats qui se sont rencontrez en nostre

« cour, selon le devoir de nostre charge, qui nous oblige de

« veiller diligemment à ce qui tourne et contribue à raner-

c( mentaiion de la gloire de Nostre-Seigneur, nous laToii « insérée au Catalogue des Saints, tous enjoignant estmte- « ment de faire solennellement célébrer sa teste le treineme « jour des calendes du mois de décembre, qui est celui («, c( ayant brisé les liens de la mort, elle est accourue à la fonii taine de la supresme volupté: afin que par sa pieuse isu tercession nous puissions obtenir ce qu'elle a déjà obtenu <( du Christ, et dont elle se glorifie de jouir éternellement. a En outre, afin d*user du pouvoir qui nous est donné d'en « haut pour faire gouster à Tuniversalité des fidelles ces dé- « lices de la cour invisible, et afin d'exalter le nom du Trèsi( liant, en faisant honorer par leur concours la vénéraUe « sépulture de son épouse, pleins de confiance en la miseriu corde du Tout-Puissant, par l'autorité de ses bienheureux (( Âpostres sainct Pierre et sainct Paul, nous relâchons nii- « séricordieusement un an et quarante jours de pénitence à (( tous ceux et celles qui, contrits et dignement confessez, y a viendront le jour de sa feste et durant toute l'octave offrir u leurs prières et oraisons.

(( Donné à Peruse, aux calendes de juin, l'an neuvième (( de nostre pontificat. »

A peine cette bulle eut-elle été publiée, que le pape é|>rouva, ce semble, le besoin d'exprimer ses sentiments d'amour et d'admiration pour la nouvelle Sainte, d'une malûcre |)lus intime et plus spéciale encore. En cherchant à qui il pourrait s'adresser pour décharger son cœur des émotions (]ui le remplissaient, il songea à écrire à une souveraine qu'il chérissait vivement, à cause de sa piété et de son dévouement au Saint-Siège * : c'était Béatrice, fille de Philippe, roi des

» Wadding, p. 30 ^.

DE SAlNTfc: ELISABETH DE HONGRIE. H4

Romains, et femme de Ferdinand III, roi de Castille et de Léon, depuis canonisé. Dès ]e 7 juin, il lui adressa une longue épître où il lui vantait les vertus d'Elisabeth, qu'il rehaussait par de nombreuses applications de rÉcriture sainte ^ « Ces jours-ci, » lui disail-il, « il nous a élépré- « sente, selon l'expression de Jésus, fils de Sirach, un vase « admirable, œuvre du Très-Haut, destiné à servir de fourf( naise de charité par l'ardeur de ses bonnes œuvres^. Ce « vase d'élection, et consacré au Seigneur, n'est autre que a sainte Elisabeth, dont le nom s'interprète par rassasie^ « ment de Dieu^ parce qu'elle a tant de fois rassasié Dieu « dans la personne de ses pauvres et de ses malades. Elle a « nourri le Seigneur avec trois pains, qu'elle a empruntés à « son ancien ami dans la nuit de sa tribulation^, le pain de

ik la vérité, le pain de la charité, et le pain du courage

a Cette Elisabeth, tant amoureuse de la félicité éternelle, a « servi sur la table du maître de la terre et du ciel trois <c mets précieux, en* repoussant tout ce qu'il défend, en « obéissant à tout ce qu'il ordonne, en accomplissant tout ce « qu'il conseille.... Oui, c'est bien d'elle dont il est écrit: a Vase admirable^ œuvre du Très-Haut. Vase admirable H (par la vertu de son humilité, l'abjection de son corps, la « tendresse de sa compassion, et que tous les siècles aussi « admireront !.... 0 vase d'élection, vase de miséricorde! i< tu as offert aux tyrans et aux grands de ce monde le vin de « la vraie componction ^ ! Voila déjà l'un d'entre eux, ton

1 Voyez le texte latin dans toute son étendue, n» vin de l'Appendice.

* Vas admirabile opus excelsi... fornacem custodiens in operibusardoriA... Eecli. iLiii, 2, 3.

' Luc, XI, S, 6.

^ 0 vas admirabile ! vas electum 1 vas misericordis 1 in quo tyrannii» principibus et magnatibus mundi vinum vers compunctioois propinasti. Inter quos sororium tuum, etc.

« triomphante par sa présence, elle glorifie TÉglise milice tante par l'éclat de ses miracles.... Très-chère fille en « Jésus-Christ, nous aidons voulu mettre devant toi Texemple c( de sainte Elisabeth, comme la perle la plus précieuse, ce pour deux motifs : d'abord afin que tu te regardes souvent « dans ce miroir, pour voir s'il ne se cache rien dans les re- <« coins de ta conscience qui puisse offenser les yeux de la « majesté divine ; ensuite, afin qu'il ne te manque rien de a ce qui est exigé pour la panire d'une épouse céleste, et u afin que, quand tu seras invitée à paraître devant Assué- <( rus, c'est-à-dire le Roi éternel, il te voie ornée de toutes <i les vertus, et revêtue de bonnes œuvres.

a Donné à Pérouse, le 7 des ides de juin, dans la neu- « vième année de notre pontificat. »

La bulle de canonisation arriva aussitôt en Allemagne, et y fut reçue avec enthousiasme*. Il paraît qu'elle fut d'abord publiée à Erfurt, où l'on célébra à cette occasion une fête qui dura dix jours, et pendant laquelle on fit aux pauvres d'immenses distributions ^. L'archevêque Sigefroi de Mayence fixa aussitôt un jour pour l'exaltation et la translation du corps de la Sainte, et en différa l'époque jusqu'au printemps suivant, pour donner aux évêques et aux fidèles d'Allemagne le temps de se rendre à Marbourg et d'y assister. Le 1'^ mai 1236 fut désigné à cet effet '. Aux approches

* Cum ingenti populorum gaudio. Wadding, t. ii, p. 388.

* Jusqu'en 1783, l'usage s'était conservé à Erfurt de Taire des distributions aux pauvres dans la cathédrale , le jour de la fête de sainte Elisabeth. Galletti, Gesch. Thuring., t. ii , p. 276. Il en était de même à Marbourg, d'après le témoignage du savant Creuzer, dans son Abrégé den Antiquitit romaine*^ cité par M. Stadtler.

* Cette date est celle donnée par Cœsarius de Heisterbach , le Chronicon Hiidesheimense, et Rommel, Hist. de Hesse, p. 290. Le Bréviaire franciscain

ainvres. vill. ^ Siiote Éliiabcth. il. 8

de ce jour, la petite ville de Marbourg et ses environs funnt inondés par une foule immense de fidèles de fous les rangs. S*il faut en croire les historiens contemporains, douze ceni mille cil retiens si* trouvèrent réunis par la foi et la fenreur autour du tomt)eau de Thumble Elisabeth ^ Toutes les nations, touU;s les langues y semblaient représentées ^. Beaucoup de pèlerins des deux sexes étaient venus de la France, de la Hohênie, et de sa patrie, la lointaine Hongrie'. Us s'émerveillaient eux-mêmes de leur grand nombre en s*abordant, et se disaient ({ue pendant des siècles on n'avait jamais V!i tiuit dlionunes réunis, que pour honorer la chère sainte l'ilisiibelh *. Toute la famille de Thuringe y était naturellenuMit assemblée : la duchesse Sophie, sa belle-mère, et ie$ «lues Henri et ("onnul, ses beaux-frères, heureux de pouvoir expier ainsi solennellement les torts qu'elle leur avait si noblement pardoimés. Ses quatre petits enfants y étaient aussi, uvet*. une foule de princes, de seigneurs, de prêtres, de religieux et de prélats. On Remarquait parmi ceux-ci, outre lairhevéipie Sigefroi de Mayence qui présidait à la cérémonie, les aix*hevèipies de (^.ologne, de Trêves et de Brème, les évinpies de HamlH)urg, de llalberstadt, de Mersebourg, de Iliuniterg, de \N'orms, de Spire, de Paderbom et de Hilde-

a\r ivpnulaiil la \vW lii' ootio tiaiislatiun au 18 avril; et CaMariiu dil qu'elle ii'^Uii t ;'lôbr^o lie :t\Mi Iriups que le 3 uiai, liante que la Teille étail «vile ôh 1^\^M^^''* SS. IMiili|>iu' fl Jncque.<.

* i}iiAruiu oniinuir. niiiiuTus ail iIuiMleiMos eentcua millia nierai a>iiiit.itu]>. 'IVI(heiiiiu«. r.ln\ lltr^^n^. au Wil, e\ Golliofretlo de S. Paul.

» lh«^Hâ. MU. I î.

^ i\r*Ar. ai». M** ItoUaiiJ.

Sk* Ua« 11) nxrvbU v^eaKarm l>ft« ir A Tk« «i«l Nr« (maB«ier w IVr h«b<tt Ariw«tt S. UàHib«t m

sheiin '. Enfin Tempereur Frédéric II, alors au comble de sa puissance et de sa gloire, réconcilié avec le pape, récemment uni à la jeune Isabelle d'Angleterre, si célèbre par sa beauté, Tempereur lui-même suspendit toutes ses occupations et ses expéditions militaires pour céder à Tattrait qui entraînait à Marbourg tant de ses sujets, et vint rendre publiquement hommage à celle qui avait dédaigné sa main pour se donner à Dieu^

Les chevaliers Teutoniques ayant appris l'arrivée de Tempereur, crurent qu'il serait impossible de déterrer le corps de la Sainte en sa présence, et résolurent de devancer le jour fixé^. Trois jours auparavant, le prieur Ulric, accompagné de sept frères, entra de nuit dans l'église où elle reposait ; et, après avoir soigneusement fermé toutes les portes, ils ouvrirent le caveau oit était sa tombe. A peine la pierre qui la fermait eut-elle été soulevée, qu'un délicieux parfum s'exhala de ses dépouilles sacrées^; les religieux furent pénétrés d'admiration pour ce gage de miséricorde divine, d'autant plus qu'ils savaient qu'on Tavait ensevelie sans aromates ni parfums quelconques. Ils trouvèrent ce saint corps tout entier, sans l'apparence de corruption, quoiqu'il eût été près de cinq ans sous terre. Elle avait encore les mains jointes en forme de croix sur sa poitrine \ Ils se di-

1 Theod. 1. c. — Vil. Rhyt. 1. c. — Rothe, p. 1728. — Wadding, 1. c.

* Ipse gloriosissimus Romanorum imperator, omnibus postpo^itis negotiis... fama sanclitatis B. Elisabeth attractus et illeclus. Cœsar. Heisterb. Sermo in exalta lione B. Elisab. Mss. BoU.

' Scientes fratres occupationeni imperatoriSf etc. Ibid.

^ Et ecce tanta fragrantia lapide amoto de sacro corpore efferbuit, et omnes odoris itlius suavitate recreati, etc. Ibid.

' Ipeum sacrum corpusculum quod aromatibus noverunt non fuisse con<likum, totum invenerunt integrum et incorruptum. Habebat enim manus forma crucis proprio pectori superpositas. Ibid.

saient les uns aux autres c[ue sans doute ce corps délicat et précieux ne répandait aucune odeur de corruptioii dans la mort, parce que, \iYant, il n'avait reculé devant aucune infec^ lion, devant aucune souillure, pour soulager les pauvres*. Ils le retirèrent ensuite de son cercueil, et, Tayant enveloppé d'une draperie de pourpre, ils le déposèrent dans une châsse de plomb qu'ils replacèrent ensuite dans le caveau sans le fermer^, de manière que Ton n'éprouvât aucune difficulté pour l'enlever lors de la cérémonie.

Enfin, le 1'''^ mai, au point du jour, la multitude s'assembla autour de l'église, et l'empereur ne put qu'avec difficulté fendre les flots du peuple pour pénétrer dans l'enceinte', n semblait pénétré de dévotion et d'humilité : il était pieds nus, et vêtu d'une pauvre robe grise ^, comme l'avait été la glorieuse sainte qu'il allait honorer ; cependant il avait sur la tète sa couronne impériale ^ : autour de lui étaient les princes et les électeurs de l'empire également couronnés, el les évêques et abbés avec leurs mitres^. Cette pompeuse procession se dirigea vers la tombe de sainte Elisabeth. C'est alors, dit un narrateur, que fut payé en gloire et en honneur, à la chère sainte dame, le prix de toutes ses humiliations et de toute son abnégation sur la terre ^. L'empereur voulut descendre le premier dans le caveau et soulever la pierre qui le recouvrait ^ ; le même pur et céleste parfum qui avait déjà

1 Ibid.

* Ibid.

' Turbiâ liiiic inde ipâuiii comprimentibus iii kaleud. Mai! «uiiiuio dllHculo. Ibid.

^ Ibid.

* Raiiuier, toni. m, p. G20. RoUie, p. 17:^8.

* Rotlie, I. c.

7 Ibid.

' Gsesarius, 1. c. — Riiimer, I. c.

surpris et charmé les neligieux se répandit aussitôt sur tous les assistants, et augmenta les sentiments de fervente piété qui les animaient'. Les évoques voulurent eux-mêmes retirer le corps sacré de sa fosse ^ ; Tempereur les aida aussi ; il baisa avec ferveur la châsse dès qu'il la vit, et la souleva en même temps qu'eux^. Elle fut sur-le-champ scellée avec les sceaux des évéques, et puis transportée solennellement, au milieu d'un concert de voix et d'instruments, par eux et par l'empereur, au lieu qui avait été préparé pour l'exposer au peuple.

Cependant une ardente impatience dévorait les cœurs de ces milliers de fidèles qui se pressaient autour de l'enceinte, qui attendaient la vue des saintes reliques, qui brûlaient du désir de les contempler, de les toucher, de les baiser à leur aise ^ c( 0 heureuse terre! » disaient-ils, <c sanctifiée par un « tel dépôt, gardienne d'un tel trésor !^P heureux temps où « ce trésor s'est révélé ^ ! » Enfin, quand la procession arriva au milieu du peuple, quand ils virent ce corps précieux porté sur les épaules de l'empereur, des princes et des prélats, quand ils respirèrent le doux parfum qui s'en exhalait, l'enthousiasme n'eut plus de bornes. <cO petit corps très-sacré, » s'écriait-on, a qui avez tant de poids auprès du Seigneur, et « tant de vertu pour guérir les hommes ^ ! Qui pourrait n'être

* Odor ptetatis et munditiœ redolevit, œdiflcans et lœtificans assidentes. Theod. YIU, il.

* Do griffln dy bischofe selbir zcu, etc. Rothe, I. c.

* Alberic apud P. Apollinaire, p. 534. Sepulcrum intravit, et principibQS libi aMistentibus archam cum Bacro corpore elevans... Caesarius, 1. c.

* Exspectabaiit autem et affectabant cum pic desiderio ambientes, qui aderant, cupientes videre, amplecti et osculari ossa illa sacra... Theod. Vlll » 12.

' 0 terra sancta , tanto consecrata deposito , tanti custos et conacia sacraimenti ! biijus enim temporis felix œtas , cul se talis thésaurus aperuit. Ibid.

* 0 sanctissimi gleba corpuscull, tanti ponderia apud Dominum, apud ho« mines tantœ virtutisl... Ibid.

Il g HISTOIRE

« pas attiré par ce fragrant parfum? Comment ne pas courir « après la nouvelle sainteté et la merveilleuse beauté de ceUe « sainte femme*? Que les hérétiques tremblent, que les pc^ c< fides Juifs s'épouvantent! la foi d'Elisabeth les a oonfondos. « Voilà celle que Ton regardait comme folle, et dont la folie « a confondu toute la sagesse de ce monde ! Les Anges oui « honoré son tombeau, et voilà tous les peuples qui y aooooa rent; les grands seigneurs et l'empereur romain luinnéine « s'abaissent pour la visiter ^ ! Voyez l'aimable miséricorde « de la majesté divine ! Voilà celle qui vivante a méprisé la « gloire du monde, qui a fui la société des grands, la voila « honorée magnifiquement par la souveraine majesté in « pape et de l'empereur ! Celle qui a toujours choisi la der- « nière place, cpii s'est assise par terre, qui a dormi dans la « poussière, la voilà portée, exaltée par des mains royales!... « Et c'est bien justement, puisqu'elle s'était faite pauvresse, « et qu'elle a vendu tout ce qu'elle avait pour acheter l'inap- « préciable perle de l'éternité * ! »

Le corps saint ayant été exposé à la vénération publique, on célébra solennellement l'ofBce en son honneur; la messe propre de la Sainte fut chantée par l'archevêque de Mayence. A l'offrande, l'empereur s'approcha de la châsse, et plaça

' Quifl in huju8 tani suavi fragrantjœ odorc qou cucurrat?... Quem in fff- Diiiia taui sanctffi novitatifl pulchritudo non trahat? Ibid.

* Paveat haereticœ ^esania pravitatis, et judaic» cecitatis perfldia eootabeecat... Taceat sapientia liujua mundi... Cujus locnlum sftpoltur» angeli fréquenter visitant... et Romanum imperium ne indinavit ad Tidendum. Ibid.

* Intueri libet miaericordiœ divins mi^estatia admimidiiiii in boe opeiv oi*dinem damandum. Ecce hœc qus mundi gloriam respuit, etc... et qna !■ ho4* tempore novissimum locum eligens,... nunc reglia et prineipam manibof in sublime sustollitur... nec immérité ; vendidit namque omnia que habult... et t'acta paupercala... tianc tibi œteniitatia margaritam Inappreciabilem eompa ravit. Ibid.

sur la tête de la chère Elisabeth une couronne d*or', en disant : « Puisque je n'ai pas pu la couronner vivante comme « mon impératrice, je veux au moins la couronner aujour- « d'hui comme une reine immortelle dans le royaume de « Dieu^. )) Il y ajouta une coupe en or, dont il avait coutume de se servir dans ses festins, et où fut renfermé plus tard le crâne de la Sainte^. Il mena ensuite lui-même à loffrande le jeune duc Hermann, fils de la Sainte; l'impératrice y mena également les jeunes princesses Sophie et Gertrude^. La vieille duchesse Sophie, ses fils Henri et Conrad, s'approchèrent aussi des restes glorifiés de celle qu'ils avaient trop longtemps méconnue, prièrent longtemps auprès d'eux, et offrirent de riches présents en leur honneur. La noblesse et le peuple se pressaient à la fois au pied de Tautel où ils voyaient sa châsse, pour lui faire hommage de leurs offrandes ; les fidèles de chacun des pays différents qui s'y trouvaient assemblés voulurent y célébrer l'office à leur manière avec les cantiques de chaque pays, ce qui fit durer infiniment la cérémonie ^ Les offrandes furent d'une richesse et

1 Elle valait, selon tous les historiens, 4,500 florins. Le Pasuional dit que c'était la couronne mOme de l'empereur. Cœsarins dit que les religieux avaient préalablement détaché avec un couteau les chairs et les cheveux qui restaient adhérents au chef sacré : Ne illius visio aliquid horroris inluenlibus incuteret.

* Sit ich ir nit kronen soUte uf ertrich zu eine keiserin so wil ich sie abr eren mit der Itronen also eiu ewige liuningen in gottes riche. Cod. Heidelb. f. 34. Fritsch Closener, Strassburgische Chronili. p. 124.

* Chron. Senon. 1. iv, c. 31. ap. Spicileg. ii, 643.

* Le P. Archange, 516. — P. Apoilin., p. 535.

^ Ein itzlich tolg nach seynem wesen

Das hatte dae sunderlichen gesang Dys gescbefte das wart lang Wan des volgs was also tiell Das man es nicbt woll mogte geziell...

Oa massen gross opfer da geschach.

Tila Bbyt. § lUii.

d'une abondance incroyables ; rien ne semblait suffire à œs âmes pieuses pour orner et embellir ce lit tout fleuri de mincies, où dormait la chère Elisabeth ^ Les femmes donnaient leurs bagues, les ornements de leur poitrine, et toutes sortes de bijoux ; d'autres offraient déjà des calices, des missels, des ornements sacerdotaux pour la belle et grande église qu'ils demandaient qu'on élevât sur-le-champ en son honneur, afin qu'elle pût y reposer avec l'honneur qui lui était dû, et que son âme en fût d'autant plus disposée à invoquer Dieu pour ses frères *.

Mais bientôt une nouvelle merveille vint ajouter encore à la vénération publique, et prouver la constante sollicitude du Seigneur pour la gloire de la Sainte^. Dès le lendemain matin, en ouvrant la châsse scellée du sceau des évèques, où reposait le saint corps, on la trouva inondée d'une huile extrêmement subtile et délicate, et qui répandait un parfum semblable à celui du nard le plus précieux. Cette huile coulait goutte à goutte des ossements de la Sainte , comme une bienfaisante rosée du cieP; à mesure qu'on recueillait ces gouttes ou qu'on les essuyait, il en reparaissait aussitôt d'autres presque imperceptibles, et formant comme une sorte de transpiration vaporeuse*.

A cette vue, le clergé et les fidèles éprouvèrent un nouvel accès de reconnaissance envers le divin auteur de tant de merveilles, et d'enthousiasme envers celle qui en était l'objet.

' Lectuluin sepulcri Elisabelli miraculis floridum. Theod. VlJl, 13. » Vita Rh>i. 1. c.

* Adjecit divina liberalilas magniûcare sanctam 8uam raro ac miraeulo glorioso. Theod. VUl, 15.

* Processil odor miritica et gutts liquoris sancU, tanquam roria super grmmcD vel herbam deacendenlis, staut et distillant. Ibid.

* Aliœ paulatim uascuntur subtilissima» , tanquain sudor de poris eorporis evaporans. Ibid.

Avec la pénétration que donne la foi, ils saisirent sur-lechamp le sens symbolique et mystique de ce phénomène. « 0 beau miracle! )> disaient-ils, « digne d elle, et conforme « à toutes nos prières ' ! Ces ossements qui ont été usés et « brisés par tant d'exercices pieux et de mortifications, exha- « lent un doux parfum, comme si on avait brisé le vase d'al- « bâtre qui renfermait le baume précieux de sainte Madea leine ^. Son corps distille une huile sainte et douce, parce Cl que toute sa vie a regorgé d'œuvres de miséricorde ; et (( comme Thuile surnage dans toutes les liqueurs où on la « verse, aiusi la miséricorde surmonte tous les jugements de « Dieu ^. Il en coule surtout de ses pieds, parce qu'ils Font a tant de fois portée aux chaumières des pauvres^, et partout « où elle trouvait quelque misère à soulager. Cette chère « Elisabeth, comme une belle et féconde olive toute fleurie (( et parfumée par la vertu, a reçu comme Thuile le don tt d'éclairer, de nourrir et de guérir à la fois^. Combien (( d'âmes malades, combien de corps souffrants n'a-t-elle pas u guéris par sa charité et l'exemple de sa sainteté? Que de « milliers de pauvres elle a nourris et rassasiés de son propre «pain! Par combien de prodiges n'a-t-elle pas illuminé

> 0 vere condiguum et congruum et oratioui consonum miraculum ! Ibid.

* Tanquatu de Tracto uiiguenti pretioâi alaba&tro. Hœc iiempe os«a exe.rcitionim spirilualium attrilione et mortillcatione altrita sunt. Ibid.

* In eju8 corpore oleuni emanavit, quœ toto in vita misericordiœ operibufi reduodavit. Cod. Flor. IGl. — Oieum cuicumque liquori infusum supernatat, unde misericordiam e\ simili tudine désignât. — Superexaltet cnim miseiicordia judicium. Canisius. Thesaur., t. iv, p. 250.

^ Quia pedibus porlabatur ad diversa pauperum tuguria, luisericorditer illos visitando et bénéficia impendendo. Cœsar. Heist. 1. c.

* Speeiosa ncnipe et pullulans oliva Elisabetli generoso virtutem odore, Qorida unctionis pacisque genuine fiBcunda luininis nibilominus et niedicaminis refectionisque uberlite prœdila... Theod. 1. c. — Oleum illuminât, pareil et sanat. Sic pietas... Canisius, 1. c.

4)2 HISTOIRK

(( toute rÉglise ! C'est donc avec graude raison que cette suave a liqueur, cette huile odoriférante vient proclamer la sainteté « de celle qui a su briller d'un éclat si pur, guérir avec tant « de douceur, nourrir avec tant de générosité, et qui, dam a toute sa vie, a répandu un si riche et si fragrant parfum', i

Cette huile précieuse fut recueillie avec un soin rdigieux et un zèle immense par le peuple, et beaucoup de guérisons furent obtenues par son emploi dans de graves maladies, ou pour des blessures dangereuses.

Tant de célestes faveurs consacrées par le suffrage suprême de l'Église^ et les honneurs qu'elle avait si solennellement décernés à la nouvelle Sainte, ne pouvaient qu'accroître le nombre et la ferveur des fidèles qui venaient chercher auprès de sa tombe soit un aliment à leur piété, soit un remède à leurs maux. Sa gloire se répandit bientôt dans tout l'univers chrétien; elle attirait à Marbourg une foule de pèlerins aussi grande que celle qui se rendait, de tous les pays de TEurope, au tombeau de saint Jacques de Compostelle ^.

De nombreux miracles furent le résultat de la tendre con-

* Per exemplarem vitie sanctimoniain sgris meiitibus, et per graUam ciintionum laiiguiiliscorporibus exhibuit uiedieiuam. Multa pauperum milUa, etc.. Merito igitur hujus dulciflui liquoris, olei olivœ odorifera decoratur miracok). cc^us sanctltatis tam luculeute puritas excellenter irradicat, lenit auaTiter. abundanter satiat, fragrat redolens opulenter. Ibid. — Les peraonnes qui aoDt le moins du monde ramiUariséés avec les écrits ascétiques et légendaires du moyen âge, ne sauraient ignorer le sens proFondémcnt symbolique qui y est partout attaché à Thuile. H y a d'admirables passages sur ce sujet dans S. Bernard, Serm. 15, super Cantica, et S. Grégoire, cap. 5, in Reg, On trouve aiuri un bon résumé de ce point de vue à la fin de la légende de sainte Waldburge, par révêque Philippe d'Eichstadt, dans le Thesausus de Canisius, t. iv, p. 2&0. Outre sainte Elisabeth, on cite sainte Hedwige, sa tante, sainte Waldbufge, sainte Catherine, saint Démétrius martyr, et surtout saint Nicolas de liyre, parmi les saints dont les ossements ont reçu le privilège de distiller une huile salutaire.

' Wadding, p. 389, ex Chron. mag. Belgic.

fiance qui entraînait à un si long et si pénible voyage tant de pauvres fidèles ^ Parmi tous ceux dont les légendes et les chroniques nous ont conservé le détail, nous ne voulons en rapporter ici que deux qui nous semblent empreints d*un caractère particulièrement touchant, et qui démontrent tous deux jusqu'à quel point la foi en notre Sainte et Tamour qu'elle inspirait s'étaient rapidement propagés et enracinés jusque dans les contrées les plus éloignées.

Il était, du reste, naturel que le culte d'Elisabeth s'établit surtout en Hongrie où elle avait vu le jour, et que le récit de sa sainte vie et la nouvelle de sa canonisation eussent excité la joie et l'admiration la plus vive dans un pays auquel elle appartenait si spécialement. Or, il y avait à cette époque à Gran, en Hongrie, deux honnêtes et pieux époux, dont la fille unique, encore tout enfant, venait de mourir. Le père et la mère ressentirent de cette mort une douleur excessive. Après avoir beaucoup pleuré et gémi, ils se couchèrent, mais ne purent s'empêcher de parler encore pendant une partie de la nuit de leur malheur^. Cependant, la mère s'étant un peu assoupie, elle eut une vision qui lui inspira de porter sur-le-champ le corps de sa fille morte au tombeau de sainte Elisabeth, en Allemagne. S'étant éveillée, elle prit confiance dans le Seigneur, et dit à son mari : a N'enterrons pas encore a notre pauvre petite, mais portons-la avec foi à sainte Éli- « sabeth, que le Seigneur orne de tant de miracles, afin que « par ses prières la vie lui soit rendue'. x> Le mari se laissa

* Un grand nombre de ces miracles sont énumérés daiu» Wadding, t. ii, p. 389-391, et dans le Passional, f. 63-65.

* Qui dum post amarissimas lacrymas et graves singultus, ad quiescendum M in lecto pariter collocassenl, de miserabili eventu inraustœ mortifl dolenter ad invicem loquebantur. Theod. VUI , 16.

' Inter quœ mœstissima verba mater aliquantulum soporavit... Nequaqnam

convaincre par rinspiration de sa femme. Des le matin, comme on s^attendait à voir le corps de Tenfant conduit i réglise et enterré, le père et la mère, au grand élonnemeot de tout le monde, renfermèrent dans un panier, et se mirait en route pour le porter au sanctuaire d'Elisabeth, sans se laisser arrêter par les murmures ni par les dérisions des assistants '. Ils furent trente jours en route, au milieu des larmes, des fatigues et des peines de toute sorte; mais, au bout de œ temps. Dieu eut pitié de leur foi et de leur douleur, et, cédant aux mérites de sa chère Elisabeth, il renvoya rame innocente de cette enfant au corps inanimé qui lui était ofTertavec tant de simplicité, et lui rendit la vie^. Malgi^ leur joie sans bornes, les parents n*en voulurent pas moins achever leur long pèlerinage à sainte Elisabeth ; ils menèrent leur fille ressuscitée jusqu'à Marbourg. Après y avoir fait leur action de grâces, ils s'en retournèrent en Hongrie y jouir de leur miraculeux bonheur. Cette même jeune fille accompagna plus tard en Allemagne une fille du roi de Hongrie, donnée en mariage au duc de Bavière. Étant venue à Ratisbonne avec sa princesse, elle y entra dans un couvent de dominicaines, dont elle devint prieure, et où elle vivait encore dans une grande sainteté, lorsque Théodoric écrivît son histoire.

sépulture trademus fUiœ nostne corpusculum , sed ad sanctam EliaabeUi, quam Dominus tôt décorât miraculis, fideliter deferemus, ipsius sufllragilt vivificandum in nomine Salvatoris. Ibid. ^

* Mane igitur facto, cum putaretur tumulandum, etc... cuncUs admlrantibus et muUis reclamantibus pater et mater involutum eorpusculum rapuemot ad saucts limina delaturum. Ibid. — Sy iiamen daa kint in einen korp... und die luten spotteten ir. Herm. Frizlar.

' Misertus Deus, videnB fldem iilorum et audiens gemitum, meritia dect» sus Elisabeth, remisit animam in visccris puellœ, et revenus est spiritus in cor c^jus divine miraculo et revixit. Theod. 1. c.

A l'autre extrémité de l'Europe, en Angleterre, il y avait Ters ce temps une noble dame qui, après avoir vécu vingt ans avec son mari, le vit mourir sans en avoir eu jamais d'enfants, à son grand regret. Pour se consoler de son veuvage et de sa solitude, elle se vêtit d'une robe grise, se coupa les cheveux, et adopta douze pauvres pour lui servir d'enfants ^ Elle les logeait chez elle, les nourrissait, les habillait*, les lavait et les servait en tout de ses propres mains. Partout où elle rencontrait un être pauvre ou souffrant, elle allait à lui, et lui faisait l'aumône pour l'amour de Dieu et de sainte Elisabeth; car elle avait entendu parler d'Elisabeth, et elle l'aimait plus que tout en ce monde, et plus que tous les autres saints de Dieu. La pensée de sa Sainte chérie ne quittait jamais son cœur; nuit et jour elle méditait sur sa bienheureuse vie ^.

Au moment voulu par Dieu, cette noble et pieuse dame mourut '. Au milieu des regrets que sa mort excita, son confesseur vint dire à ceux qui la pleurait qu'il fallait la porter au tombeau de sainte Elisabeth, parce qu'étant en vie, elle avait fait vœu d'y aller. Ses amis obéirent à ce conseil, et traversèrent la mer et une vaste étendue de pays; ils arrivèrent après sept semaines de marche avec son corps à Marbourg. Après qu'ils eurent invoqué la Sainte avec une grande ferveur, le corps de la pieuse dame se ranima tout à coup, et elle revint à la vie en disant : « Que je suis heureuse ! J'ai « reposé sur le sein de sainte Elisabeth^. » Ses amis vou-

I Und name ir zwœlfT urm menschen zu kinden. Passioiial. F. 03.

* Wann sie hal sant Elssbeten vor allen diugen lieb und vor allen ^tten heiligen, uud verga^sir gar sclten in irem herlzcn, und gedaclit allxeit an ir heiliges leben. Ibid.

' Die fraw »larb aïs es Gott wolt habeu. Ibid.

* Wol mir ! ich habe geruet uflT sant Elssbetcn brusl.

426 HISTOIHË

lurent la ramener en Angleterre, mais elle refusa de saigner des lieux sanctifiés par sa céleste amie ; elle y Téoi encore quinze années d'une yïe très-sainte, mais dus ■ silence complet, ne parlant absolument à personne qu a n confesseur. Celui-ci lui ayant un jour demandé pourfai elle slmposait ce silence, elle lui répondit : a Pendant^ « je dormais sur le sein d'Elisabeth, j*ai eu trop de boDbeo u et de joie pour m'occuper d'autre chose que de regagna a ce bonheur pour Téternité! »

Ce fui au milieu de ces doux et touchants hommages, offerts en échange de tant de bienfaits et de tant de grioes, que le corps de notre chère Elisabeth reposa pendant trois siècles sous les Toutes de sa magnifique église et sous la garde des chevaliers de FOrdre Teutonique, toujours croisés pour la foi. Mais son cœur, cette plus noble partie d'ellemême, fut demandé et obtenu par Godefroy, éTéque de Cambrai, transporté solennellement par lui dans sa ville épiscopak, et déposé sur un autel de sa cathédrale*. Ni l'histoire, ni la tradition, ne nous laissent entrevoir les motifs qui ont pu déterminer les fidèles d'Allemagne à se dépouiller d'un si précieux trésor en faveur d'un diocèse étranger et lointain. Mais qui ne verrait là une mystérieuse disposition de la Pro-

* Note des manuscriU des BoUandistea à Bruxelles, extraite de rilistoifv de Cambray et du Cambresis^ par J. Lecarpentier. Leyde, 1669, t. i, p. 179. Cet auteur, en se fondant fxxv la chronique manuscrite de Pau! Gelkq, qui écrivait au commencement du seizième siècle , fixe l'époque de la translation du cœur de la Sainte à l'an 1233. Il parle aussi de six l>énéfices fondés dans la cathédrale de Cambrai par sainte Elisabeth, ou plutôt en aon boonear. par l'évèque Guy de Laon , en 1238. Les informations prises à eel égard par M. Sti^tler à Cambrai même , n*ont produit aucun résultat. La magmlU|iie cathédrale a été détruite pendant la Terreur. Mais, comme il dit avec raison, le nom de la Sainte donné à une des rues de la Tille montre qu'elle y était l'objet de la Ténération populaire.

▼idence, qui voulait que ce cœur si tendre et si pur allât attendre à Cambrai un autre cœur digne de lui par son humilité, 8a charité et son ardent amour de Dieu, le cœur de Fénelon? Cependant, de toutes parts le culte d'Elisabeth se propageait dans la chrétienté : tandis que des milliers de pèlerin venaient honorer son tombeau, des églises nombreuses s*éle- Taient au loin sous son invocation ; partout, et notamment à Trêves, à Strasbourg, à Cassel, à Winchester, à Prague, dans toute la Belgique, des couvents, des hôpitaux, asiles de la souffrance morale et physique, la prenaient pour patronne et protectrice auprès de Dieu ' .

L'abbé de Saint-Gall , se souvenant de la promesse qu'Elisabeth lui avait faite pendant son exil d'être toujours son avocate auprès de Dieu, ne douta pas qu'elle ne l'observât plus fidèlement encore dans le ciel que sur la terre : il lui consacra un autel et une chapelle dans une des cours intérieures de son monastère^. En Hongrie, patrie de la nouvelle sainte, une splendide église s'éleva en son honneur à Kaschau : beaucoup d'Allemands du pays de Thuringe émigrèrent vers cette époque dans cette ville de la haute Hongrie ; leur dévotion à la sainte duchesse leur servait naturellement de lien entre leur ancienne et leur nouvelle patrie. Le roi Etienne V, gropre neveu d'Elisabeth, contribua avec zèle à la construction de cet édifice, qui devint le plus beau monument. d'architecture ogivale de tout le royaume, et que le plus illustre de ses successeurs, Mathias Corvin, enrichit, au quinzième siècle, d'un tabernacle admirable*.

Le jour de sa fête, conformément aux ordres du souverain

1 On verra dans l'Appendice, n'^ x, rénuméralion de quelques-unes des fondations Taites en son honneur.

* Voir plus haut, t. I, p. 429.

> Document transmis par le D' Hentzlmann, de Peitb, en ]84(i.

|)ontife, fut célébré dans toute TÉglise et d^s quelques localités avec une pompe et une recherche toutes paitbilières. Le diocèse de Hildesheim se distingua particulièiement par la solennité avec laquelle ce beau jour y était fitti et par Tharmonic des chants qui retentissaient en son iiODneur, dans la belle cathédrale bâtie en Thonneur de Marie, autour du rosier gigantes(iue de Louis le Débonnaire'. Innocent IV, à peine monté sur le trône pontifical, accorda un an . et quarante jours d'indulgence à ceux qui visiteraient Téglise et le tombeau de Marbourg dans les trois derniers jours de la Semaine Sainte^. Sixte IV accorda cinquante années et autant de quarantaines d'indulgence à tous les fidèles, pénitents et confessés qui visiteraient les églises de Tordre de Saint-François, en l'honneur d'Elisabeth, le jour de sa fête'. Kn ce même jour, il y a encore aujourd'hui à Rome cent ans d'indulgences à gagner, dans une des sept basiliques de la ville éternelle, à Sainte-Croix de Jérusalem et à l'église Sainte- Marie des Anges; en outre, indulgence plénière à l'église du Tiers-Ordre, dite de SS. Côme et Damien, au Forum. Enfin, les riches inspirations de la liturgie, de la véritable poésie chrétienne, ne pouvaient manquer à notre Sainte. Des proses, des hymnes, des antiennes nombreuses furent composées et généralement usitées en son honneur : les ordres religieux, et notamment ceux de Saint- François, de Saint-Dominique, de Gîteaux et de Prémontré, lui consacrèrent chacun un office spécial^. Ces cfiusions de la foi et de la reconnaissance

' Leibnitz, Script, rer. Brunswicens. , t. i, p. 759. Grimm't Deolaelie Sagen, t. ii, p. 457.

* Donné au Latran, le 2 des ides de février 1244. Le texte se troure dant Wadding, t. m, p. 428.

* Bulle Sacri Prœdicalorum y de 147U.

^ Dans l'Appendice n9 ix, nous avons reproduit tout ce que nous avons pu

des générations contemporaines de sa gloire, avaient ce charme tout particulier de naïveté, de grâce et de tendre piété qui distingue les anciennes liturgies, aujourd*hui si cruellement oubliées; et ainsi se trouvait parcouru et accompli, pour cette Elisabeth que nous avons vue si pleine d*humilité et de mépris pour elle-même, tout le cycle de ces éclatants honneurs, de ces ineffables récompenses, de cette gloire sans rivale que l'Église a créée et réservée pour les Saints.'

Oui, nous le disons sans crainte, saints et saintes de Dieu, quelle gloire est semblable à la vôtre? Quel souvenir humain est chéri, conservé, consacré comme votre souvenir? Quelle popularité y a-t-il qui puisse se comparer à la vôtre dans le cœur des peuples chrétiens? N'eussiez-vous recherché que cette gloire humaine dont le mépris est votre plus beau titre, jamais vos plus ardents efforts n'auraient pu vous élever à celle que vous avez acquise en la foulant aux pieds! Les conquérants, les législateurs, les grands écrivains, les hommes de génie sont oubliés, ou ne brillent qu'à de certains intervalles, dans la vacillante mémoire des hommes : pour l'immense majorité ils demeurent à jamais indifférents et incon-nus. Vous, au contraire, ô bienheureux enfants de la terre que vous glorifiez et du ciel que vous peuplez, vous êtes connus et aimés de tout chrétien, car tout chrétien a au moins l'un d'entre vous [)our son ami, son patron, le confident de ses plus douces pensées, le dépositaire de ses espérances, le protecteur de son bonheur, le consolateur de ses tristesses. Associés à l'éternelle durée de l'Église, vous êtes,

recueillir des anciens monuments liturgiques consacrés à sainte Elisabeth. Sa fête fut introduite au Bréviaire romain avec le rang de double mineur par le pape Clément X. Dom Guéranger, Inst. Lilurg., t. ii, p. 133.

ŒuTrvi. VIII. » Sainte Éliiabetli. il. 9

comme elle , impassibles et inébranlables dans Totre glcwe. Chaque année, une fois au moins, le soleil se lève sous Toire inTOcation ; et, sur tous les points de la terre, des milliers de chrétiens se saluent et se félicitent, par la seule raison qu ik ont le bonheur de porter Totre nom : et ce nom sacré est célébré, chanté, proclamé dans tous les sanctuaires de la foi par des milliers de voix innocentes et pures, toLx de vierges sans tache, voix d*héroïnes de la charité, voix de lévites et de prêtres ; enfin par toute la hiérarchie sacerdotale, depuis le pontife suprême jusqu'à Thumble religieux dans sa cellule, qui répondent ainsi tous ensemble, par le plus bel écho qui soit sur la terre, aux concerts des Anges dans les ciein. Encore une fois, saints et saintes de Dieu, quelle gloire est comparable à votre gloire?

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