‹ Histoire de sainte Élisabeth de Hongrie, duchesse de ThuringeChapitre 52 sur 78 · CHAPITRE XXXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIII

DE CE QUI ADVINT AUX ENFANTS ET AUX PARENTS DE LA CHÈRE SAINTE ÉUSABETH APRÈS SA MORT, ET DE PLUSIEURS GRANDES SAINTES QUI SORTIRENT DE SA RACE.

0 quam pulchra est casta generatio cum claritate : immortalis est enim memoria iilius ; quoniam et apud Deum nota est et apud homines... in perpetuum coronata triumphat incoinquinatonim certamiDum pnemium vincens.

Sap. IV, 1, 12.

On nous pardonnera sans doute de placer ici quelques détails abrégés sur le sort des enfants d'Elisabeth , ainsi que des principaux personnages qui ont figuré dans Thistoire de sa précieuse vie.

En suivant Tordre dans lequel ces derniers ont successivement quitté le monde, nous trouvons d'abord le roi André, père de notre Sainte. Depuis la nouvelle de la mort de sa fille, il était tombé dans une profonde tristesse, produite surtout par la pensée qu'il n'avait pas su apprécier et honorer suffisamment la vertu de son enfant, et qu'il s'était si facilement résigné à la laisser dans la misère et l'abaissement. 11 eut cependant la consolation de voir sa sainteté reconnue par l'Église et proclamée dans le monde chrétien ;

mais, peu de temps après sa canonisation , il mourut luimême ' .

La belle-mcre d'Elisabeth, Sophie, mourut aussi en 1238, deux ans après avoir assisté à la translation solennelle de celle dont elle avait si longtemps méconnu la haute destinée: elle se fit enterrer au couvent de Sainte-Catherine à Eisenach, que le duc Hermann, son mari, avait fondé.

Le plus fervent des admirateurs et des champions de U Sainte, son beau -frère Conrad, ne survécut pas très-longtemps à la satisfaction éclatante qu'il lui avait faite pour ses anciens torts envoies elle. Sa piété, son courage, sa grande modestie, le firent élire grand maître de TOrdre Teutonique, où il était entré par esprit de pénitence; il consacra une grande portion de sa puissance et de ses richesses à la construction de la basilique qui porte le nom d'Elisabeth a Harbourg, et dont il eut la gloire d'être le fondateur. Ce fut sans doute pour surveiller de plus près et hâter ces vastes travaux, ou peut-être par affection pour les lieux que sa belle-sceur avait sanctifiés, qu'il choisit la ville de Marboui^ pour centre et résidence de l'Ordre dont il était le chef, et qu'il y fit élever le palais dit de la Commanderiez dont on voit encore les débris. Ses séjours prolongés en Hesse ne l'empêchèrent pas de présider au nouveau développement que prenait l'Ordre Teutonique en Prusse, où le duc de Masovie l'avait appelé au secours des Chrétiens contre les Païens. Conrad y combattit avec courage et talent ; il étendit les nouvelles possessions de l'Ordre, et reçut du pape Tinvestiture de cette province, qui devait être le théâtre du plus grand éclat de son Ordre. Mais avant de finir sa vie il voulut encore retourner à Rome : y

* Ingenti tristUia rex ille coireptus est, quod fille pnMtanUam, etc. Eoafinii, Rer. Ungaric. Dec. ii, lib. vu, p. 286. — Wadding. . ii, p. 2S2.

étant arrivé, il tomba grièvement malade * ; pendant cette maladie il était parvenu à un tel degré de pureté intérieure et même sensible^ qu'il ne pouvait endurer sans de très-vives douleurs la présence de quiconque avait commis un péché mortel *. Tous ceux qui le servaient se virent donc forcés de s'abstenir de tout péché. Il avait pour confesseur Tabbé de Hagen^ de Tordre de Citeaux. Un jour que ce vénérable religieux' se trouvait à côté de son lit, il le vit plongé dans une extase. Lorsque le prince revint à lui, Tabbé lui demanda ce qu'il avait vu dans sa vision. « J'étais, » répondit Conrad, « devant le tribunal du Juge éternel, où l'on examinait sévè- « rement mon sort futur. Enfin, la justice voulut que je « fusse condamné à cinq ans de Purgatoire. Mais ma bonne ce sœur Elisabeth s'est approchée du tribunal, et m'a obtenu n la rémission de cette peine. Sachez donc que je mourrai « de cette maladie, et que je jouirai de l'éternelle gloire^. » Il mourut en effet, après avoir ordonné que son corps fût transporté à Marbourg pour y reposer auprès de la Sainte, dans l'église qu'il avait commencée pour elle. On voit encore son tombeau, sur lequel il est représenté pieusement endormi dans le Seigneur, et tenant à la main la discipline qu'il présenta au peuple pour le frapper, sur les ruines de Fritzlar*.

^ Les historiens varient sur la date de sa mort , fixée (wr les uns à Tannée 1240, par les autres à 1243.

* Nulilus qui criminali obnoxius esset peccato , prœsentiam absque gravi cruciatu poterat sustinere. Theod. VHI , 6.

* Homo valde venerabilis et devotus. Ibid. Nous ne trouvons dans les listes de Tordre de Citeaux aucune abbaye du nom de Hagen ; Théodoric a ptt>bablement voulu désigner Heyn , ou Haïna , fondée en 1 1 40 , à cinq lieues de Marbourg, selon Jongelinus, Notilia Àbbatiarum ord. CUterciensis,

* Accedens autem soror mea Elisabeth remissionem hujus purgatorii mihl protinus impetravit. Unde sciatls, etc. Ibid.

'^ Voyez plus haut, t. U, p. 92.

beau à Altenberg \ ainsi que plusieurs précieux monuments de sa sainte mère qu'elle y avait réunis avec un soin pieux ^.

Les deux autres enfants d'Elisabeth, son fils Hermann et l'aînée de ses deux filles, Sophie, eurent une destinée bien différente, et furent, comme l'avait été leur mère, victimes de l'injustice des hommes.

Hermann, parvenu à l'âge de seize ans en 1239, avait pris possession des États de son père, que son oncle, le duc Henri, avait administrés jusqu'alors. Il fit bientôt un voyage en France pour rendre visite au saint roi Louis IX, et se trouva, comme nous l'avons vu, à la cour plénière de Saumur, où sa qualité de fils de sainte Elisabeth lui attira des hommages universels, et où la reine Blanche de Gastille surtout lui donna des marques de la plus tendre afiection '• H se maria avec Hélène, fille du duc Othon de Brunswick. Tout annonçait à ce jeune prince un brillant et heureux avenir, lorsqu'il mourut à dix-huit ans, en 1241, à Creuzbourg, où il était né. On attribua généralement cette mort précoce au poison qu'une femme, nommée Berthe de Seebach, lui aurait administré à l'instigation de son indigne oncle Henri. Avant de rendre le dernier soupir, l'infortuné jeune homine témoigna le désir d'être enterré à Marbourg, auprès de sa bienheureuse mère; mais H^ari, qui ressaisit aussitôt la souveraineté, ne voulut pas même lui laisser cette consolation ;

* On y lit cette inscription : Anno Dni. mccxcvii in die Bti Ypoliti obiit Bta Gertrudis Feiix mater liujuB conventus fllia Ste Elysabet lantgravie Tburingie. Justi, p. 80.

' Telles sont une cliasuble faite aree dM tfAie de saltite Elisabeth en yeloors rouge , une coupe d'argent doré dans lacfuelle elle versait à boire aux pauTres de son hôpital, son anneau de noces (sur lequel M. Justi a fait un travail spécial), et d'autres objets en partie transférés au ch&teau de Braunfels, le prince de Solms. Ibid.

* Voyez plus haut, t. U , p. 80.

et, craignaat que sa mère ne le ressuscitât comme elle avait ressuscité tant d'autres morts ^ il fit transporter ses dépouilles à la sépulture des ducs, à Reinhartsbrunn , où Ton peut encore voir sa pierre sépulcrale à côté de celle de son père. Henri Raspon, désormais seul maître et légitime héritiiir des vastes possessions de la maison de Thuiinge, devint bientôt chef de Topposition qu'excitaient chaque jour davantage en Allemagne les entreprises de l'empereur Frédéric II contre l'indépendance de la haute noblesse et les droits de rÉglise. Le pape Innocent lY ayant fulminé contre Frédéric, au concile de Lyon, la sentence de déposition, le duc de Thuringe se trouva naturellement sur les rangs pour le remplacer. Quoiqu'il soit permis de croire que la couronne impériale fût le but de sa suprême ambition, il protesta toutefois de son incapacité ; mais le pape Texhorta à se dévouer au bien de la chrétienté, et lui envoya des subsides considérables : il se laissa élire roi des Romains à la diète de Francfort en 1246, et fut sacré l'année suivante. U fit la guerre avec assez de succès à Frédéric et à son fils Conrad, mais il ne jouit pas longtemps de sa nouvelle dignité. En 1248, la mort l'enleva à son tour ; et quoiqu'il eût été trois fois marié, il ne laissa point d'enfants. Le peuple chr^îen vit dans cette extinction de sa race le juste châtiment de sa perfidie envers Elisabeth, et du crime qu'on lui imputait à l'égard de son neveu ^. U avait cependant demandé que son

> Rolhe, p. 1733.

Er hatte das umb dy forcht eckora Wea er ineu gein Martpurg schikte Das ine sein mutter nicht erquickte.

ViU Rhyt. § xi.it.

* Unde darumme Tordynete her dax en God darmede plagede, dai her liliis erbiu ny gewunn. Rolhe, p. 1729 Vita RhyUnica, 1. c«

coeur fût déposé au couvent de Dominicains qu'il avait fondé à Eisenacb, en expiation de ses méfaits envers sa bellesœur.

A sa mort, la Thuringe fut livrée à toutes les horreurs d'une longue guerre de succession . La descendance mâle des anciens ducs de Thuringe étant éteinte en la personne du roi Henri, ses vastes possessions furent dévolues à la ligne féminine : aussi Sophie, Tainée des filles de sainte Elisabeth et du duc Louis, mariée, comme nous Tavons vu, au duc de Brabant, Henri II le Magnanime (célèbre entre autres titres par sa dévotion à Tordre de Cîteaux), se présenta pour recueillir rhéritage de son père, tant en son propre nom qu'en celui de son fils Henri, dit V Enfant^ âgé de trois ans seulement. Elle fut reconnue sans beaucoup de difficulté en Hesse, qu'elle gouverna pendant toute la minorité de son fils avec beaucoup de sagesse et de vigueur. Mais pour la Thuringe, elle trouva un compétiteur redoutable dans son cousin germain Henri, dit V Illustre, margrave de Misnie, fils de Guta, sœur du duc Louis et du roi Henri. Ce prince, profitant des dissensions qui avaient éclaté en Thuringe aussitôt après la mort de Henri, de celles aussi qui déchiraient Tempire tout entier, réussit à s'emparer d'une très-grande partie de la Thuringe, et notamment du château de Wartbourg. Il n'y avait plus d'empereur universellement reconnu pour rendre justice dans le Saint-Empire romain, depuis la déchéance de la maison de Souabe. Sophie obtint les secours d'un prince vaillant et dévoué, Albert, duc de Brunsvirick, dont la fille fut fiancée au jeune Henri de Brabant. Mais, malgré les efibrts de cet allié, malgré le courage avec lequel Sophie elle-même prenait part à toutes les expéditions de la guerre, le margrave Henri réussit à rester maître des provinces qu'il avait usurpées. Nous n'entrerons pas dans le

détail de cette lutte trop cruelle ; nous nous bornerons à rapporter quelques traits significatifs du caractère de Sofiie, et propres à montrer combien le peuple, fidèle à la méxam de sa Sainte chérie, avait entouré la cause de ses desœndaiii de tout le prestige de la {)oésie et de la tradition.

Ainsi il est dit que dans la première conférence quiert

lieu entre Sophie et le margrave, celui-ci se montra um

disposé à écouter sa cousine ; mais pendant qu*il lui pa^

lait, son maréchal, le sire de Schlottheim, le prit i put

et lui dit: «Monseigneur, qu allez-vous faire? S'il était

(( possible que vous eussiez un pied dans le Ciel et Tiutn

« sur la Wartbourg, il faudrait retirer celui du Ciel pour

a mieux tenir la Wartbourg. » Henri se laissa conyaincie,

et alla dire à la duchesse : « Chère cousine , il me Eaut

(c réfléchir sur ces objets, et prendre conseil de mes féaux. >

Alors Sophie fondit en larmes, et ôtant son gant de a

main droite, elle le jeta en Tair, en disant : « O ennemi

tt de toute justice! je veux dire t(H, Satan; je te jette mon

tt gant, emporte-le avec tous les perfides conseillers, w Le

gant fut enlevé dans Tair et disparut, et quelque tempe

après le conseiller mourut de maie mort ' .

Plus tard, en 12S4, dans une seconde conférence, Sophie, désespérant de convaincre son rival par la raison, comme aussi de le dompter par la force, crut pouvoir s'adresser à sa religion ; elle apporta avec elle une côte de sa sainte mère, et exigea de lui qu'il jurât, sur la relique sacrée de celle qui avait tant honoré la Thuringe, qu'il croyait ses droite sujr œ pays justes et fondés. La noble et touchante foi de la fille dans rinfluence de sa mère et la conscience de son adversaire

* 0 du fcind aller gcrcchtigkeit , ich melne dich , teufel ! nimm hin den bandiiehiih mit dcfi falsclien rafhgebern.* etc. Grimm, DeattclNr ugea , SSf, 61 hnkor, QiroiK Mn.

DE SAINTE ELISABETH DE HONGRIE. 43d

fut trompée. Henri jura sans embarras, et son serment fut appuyé par celui de yingt de ses cheyaliers.

Les habitants d'Eisenach s'étaient déclarés avec énergie pour Sophie, comme s^ils avaient voulu expier leur ancienne ingratitude envers sainte Elisabeth par leur dévouement envers sa fille. Us assiégèrent même la Wartbourg, où les troupes du margrave tenaient garnison, et bâtirent deux forts pour mieux bloquer le château. Mais Henri surprit la ville de nuit, et s'en empara par trahison. Il fit mettre à mort plusieurs des principaux bourgeois, partisans de la fille et du petit-fils d'Elisabeth. Pour effrayer les autres il eut la barbarie de faire attacher le plus acharné de tous, nommé Welspeche, à une machine de guerre, et de le faire lancer, du haut de la Wartbourg, dans Eisenach. L'intrépide bourgeois, pendant qu'il fendait les airs, s'écria encore : m La a Thuringe n'en est pas moins à Tenfant de Brabant '. » La tradition rapporte qu'il subit trois fois ce supplice, en répétant toujours les mêmes paroles : <c La Thuringe appartient à l'en&nt de Brabant, » et qu'il ne mourut qu'à la troisième chute.

Sophie arriva bientôt après devant Eisenach , et ae pré^ senta à la porte Samt-George, qu'elle trouva fermée. EUe somma les habitants d'ouvrir ; et comme <m ne lui répondait pas, elle saisît une hache, et en frappa avee violence le bois de chêne de la porte , de manière à y faire une en» taille qui se voyait encore deux cents ans après ^.

Enfiu, en 1265, le duc Albert de Brunswick ayant été complètement battu et fait prisonnier par les fils du margrave, il fallut eu venir à un accommodement définitif. So^

^ Thttringen gehoert doch dem kiude Ton Brabant. Grimm, DeuUche M^en ; ex Rollie, Spangenberg, WinkelmanD, etc.

* Adam Ursinus, p. 1394.

phie dut renoncer à tontes ses prétentions sur la Thiiriiigc, qui resta en toute propriété à la maison de Misnie. En re- Tancbe, la souTeraîneté de la Besse fut garantie à son fib Benri TEnfant, et à sa postérité. Cette division des deux provinces a subsisté jusqu'à nos jours, et les maisons actuelks de Hesse et de Saxe descendent des deux princes rÎTaux, dont les droits furent fixés par ce traité. Sopbie ne mourut qu*en 1284, à rage de soixante ans, après avoir consacré toute a vie à veiller à la prospérité de son pays et de sa fomiile. Elle repose a IVlarbourg, dans le même tombeau que son fils, et dans réglise consacrée à sa sainte mère. On y voit sa statue couchée et en prières, selon Tusage des temps catholiques, et ayant à ses côtés ce fils encore enfant sur lequel elle avait veillé avec tant de courage et une si maternelle sollicitude. Sa figure est tout usée par les baisers des pèlerins, qui lai transféraient une partie de leur amour pour sa mère- Henri P', dit l'Enfant, fils de Sophie, petit-fils de sainte Elisabeth, et premier souverain de la Hesse, conune État isolé et indépendant, régna jusqu'en 1308 avec beaucoup de gloire, et entouré de Tafiection de son peuple, qu'il protégeait efficacement contre les rapines et les invasions. 11 avait soixante-cinq ans à sa mort, quoiqu'il soit représenté comme un petit enfant sur le tombeau qui lui est commun avec sa mère. Il est la tige de toutes les différentes branches de h maison de Hesse, avec lesquelles la plupart des maisons souveraines de l'Europe se sont alliées, en prenant ainsi part au glorieux privilège d'avoir sainte Elisabeth pour aïeule'. Après avoir donné ces détails sur les descendants d'Elisabeth, qu'il nous soit permis de dire un mot des saints per-

< Voyez la dédicace du P. Apollinaire à la reine Marie-Tliérèse, femme de Louis XiV. Presque toutes les familles actuellement régnantes en AUemague et en Europe descendent ainsi de sainte Elisabeth, comme aussi platieundet

sonnages que nous trouvons dans la famille dont elle était elle-même issue, et sur lesquels son exemple a dû nécessairement exercer la plus puissante influence. Dans la ligne maternelle \ sa tante, sainte Hedwige, duchesse de Pologne et de Silésie, lui survécut ; et^ de même que nous avons vu que la pieuse renommée de cette princesse avait réagi avec tant d'efTicacilé sur Elisabeth encore presqu 'au berceau^, il est hien permis de croire que la duchesse Hedwige fut considérablement fortifiée dans sa ferveur et ses austérités par les récits qu'elle dut recueillir sur l'admirable vie de sa jeune nièce, et par la proclamation solennelle de sa bienheureuse immortalité dans le Ciel et sur la terre. Il semble qu'Hedwige ait eu hâte de s'élancer sur les traces de celle qui, plus jeune qu'elle, l'avait cependant devancée au port, où toutes deux devaient si glorieusement aborder. A la mort d'Elisabeth, on lui envoya un voile qui avait servi à notre Sainte. Hedwige éprouvait pour cette prél;ieuse relique la plus grande vénération, et voulut la porter jusqu'à son dernier soupir; et certes personne ne pouvait être plus digne de revêtir cette parure symbolique. Mariée à douze ans au duc Henri le

maiBons de l'ancienne noblesse immédiate du Saint-Empire. A la fin de notre Collection des monuments de V histoire de sainte Elisabeth, in-folio, on trouvera des tableaux généalogiques, dressés d'après les sources les plus authentiques, qui établissent cette filiation pour les maisons suivantes : Anhait; Bade ; Bayière ; Bourbons de France, d'Orléans, d'Espagne, de Lucques et de Sicile ; Danemark ; Furstenberg ; Hanovre ; H esse dans toutes ses branches ; Holstein- Beck; Lorraine-Autriche ; Mérode; Mecklembourg ; Modène ; Nassau-Orange ; Prusse ; Sardaigne ; Saxe-Royale, Weimar et Altenburg ; Schwarzbourg-Rudolsladt ; Solms ; Stolberg ; la Tour et Taxis ; la Trémoille. — L'Appendice de ce volume contient un extrait de cette filiation pour la maison de Mérode. ' ^ La maison de Méran avait déjà donné le jour à plusieurs saints personnages , entre autres à saint Otton , évèque de Bamberg et apôtre de la Poméranie, à sainte Mechtliilde, sa sœur, abbesse de Diessen, à sainte Euphémie, abbesse d'Altomtinster, au B. comte Rasso, etc. « Voyez t. I , p. 202.

Barbu, après avoir eu six enfants, elle fit encore toute je» aTcc son mari le vœu de vivre désonnais comme frère el soeur. Elle rengagea à fonder une grande abbaye pour da religieuses de Citeaux, dans un lieu où il était tombé dm un marais profond, dont un ange Tavaît retiré en lui tendant une branche. Ce monastère fut nommé Trebnitz^ para que quand le duc demanda aux nouvelles religieuses ce èoA elles avaient besoin, elles répondirent qu'elles n^avaient besoin de rien, en polonais trzeba niç^. Hedwige fit élire sa fille Gerlrude abbesse de cette maison, où elle se retira bientôt elle-môme, et où, avec la permission de son mari, die prit rhabit de religieuse, mais sans vouloir faire vœu d'obéissance ni de pauvreté, afin de n*ètre pas gênée dans ses aumônes. Pendant toute sa vie, elle rivalisa avec sa sainte nièce par son humilité et ses mortifications extraordinaires. En lisant le récit des incroyables austérités qu'elle imposait à son corps frêle et délicat, on se demande ce qu*il fiiut admirer le plus, ou de la force indomptable de sa volonté, ou des merveilleux secours accordés par le Seigneur à la nature décbue, mais avide de remonter vers lui. Elle recherchait avec anxiété la dernière place en tout. Toute pénétrée de cet esprit qui sauva la Cananéenne de TÉvangile''', et qui lui faisait réclamer de Jésus les miettes qui tombaient de la table des enfants de Dieu, Hedwige ne voulait souvent pour toute nourriture que les miettes qui tombaient de la table des moines et des religieuses, qu*elle aimait à servir. Mais, c'était surtout par son immense charité et la puissante compassion de son cœur,qu*elle rivalisait avec notre chère Élisa-

* Uue étymologic plus généralement acceptée fldl dériver ce nom du mol polonais irzel/ié, clairière.

* Nam et catelli odunt d« iiilciit, que cidunt de menia dominomm •ypmm. Matllî. XV, 27.

lieth. « Elle avoit, n dit un pieux hagiographe, » le cœur si tt tendre, qu'elle n'eust sceu voir personne pleurer sans jeter il des larmes en abondance, ny estre à repos, Toyant les «autres en ennuy et amertume... Elle avoit toujours des a pauvres qui mangeoienl à sa table, lesquels elle senroit a à genoux avant que de s'asseoir... Souvent, quand per- 4 sonne n'y prenoit garde, elle baisoit les pas par où les a pauvres avoient passé, honorant Jésus-Christ en eux, lett quel estant roy de gloire, se fit pauvre pour nous. Elle ay- « moit si tendrement et passionnément les pauvres et la pau- « vreté, qu'elle achetoit d'eux les morceaux de pain que les tt religieux leur donnoient par aumosne, cpi'elle mangeoit et tt les baisoit souvent, comme le pain des anges et une chose « sacrée. Entre les autres pauvres, elle en avoit treize plus tt souffreteux, en l'honneur de nostre Rédempteur Jésustt Christ et de ses Apostres, lesquels elle menoit toujours tt quand et soy, en quelque part qu'elle allast, les faisant « bien loger et accommoder, et vouloit qu'ils disnassent tt devant elle, les servant ellc-mesme. Quand elle mangeoit, tt elle leur envoyoit ce qu'il y avoit de meilleur, et estoit si tt charitable, qu'elle faisoit toujours part aux pauvres de ce tt qu'on luy presentoit, quand ce n'eust été qu'une poire, tt parce qu'elle ne l'eust pas trouvée de bon goust, si les tt pauvres n'y eussent premièrement tasté ^ »

Elle ne voulut jamais qu'on pressât ses vassaux, ni ses serfe, pour leur faire payer leurs fermages et redevances; elle allait sans cesse assister aux audiences des tribunaux où se jugeaient les causes des pauvres; et quand elle voyait que les juges étaient disposés à la sévérité, elle faisait rendre la sentence par le chapelain qui l'accompagnait.

1 Rlbadmeira, la Fleur des Sainte, traduction de René Gaultier.

Son mari, qui ayait pour elle autant de respect que d'amour, imagina le moyen le plus touchant de lui témoigiiff la sympathie qu*il éprouTait pour sa compassion eann k pauvre peuple : il ordonna qve lorsque Hedwige paaml devant les prisons publiques, les portes en fussent ouTerla, et les prisonniers délivrés pour Tamour d'elle.

Elle portait dans tous ses exercices de piété la ferveur h plus vive : chaque jour elle entendait autant de messes qoH y avait de prêtres auprès d'elle, en versant chaque foisdV bondantes larmes. C'était surtout à la sainte Vierge qu'elk portait une ardente dévotion : elle ne quittait jamais une petite image de cette mère divine, avec laquelle elle s'ealietenait souvent dans sa simplicité, qu'elle portait à la mais lorsqu'elle allait visiter les malades, et dont elle se serait pour les bénir, ce qui les guérissait souvent. Son mari ayant été blessé et fait prisonnier par le duc Conrad son rival, elle alla toute seule à pied trouver cet ennemi acharné, et exailé par sa victoire : lorsqu'elle parut devant lui, il crut vmr un ange, et sans essayer de résister, il lui accorda sur-le-champ la paix, et la liberté de son mari. Peu de temps après elle perdit cet époux chéri, et ensuite son fils Henri qu'elle aimait avec la plus vive tendresse, et qui fut tnc en combattant pour la foi et l'indépendance de l'Europe contre les hordes tartares. Elle l'avait elle-même exhorté à mourir, l'épée à la main, pour la chère chrétienté, et elle alla ellemême recueillir son corps nu et sanglant sur le champ de bataille où il avait péri. Elle supporta ces deux pertes avec le calme et la résignation que donne l'amour suprême. Mais sa propre mort suivit de près cette séparation. Le jour de la Nativité de la Vierge de Tan 1243, la religieuse qui la servait vit une troupe de belles jeunes filles qui brillaient d'un éclat surnaturel venir rendre visite à Hedwige,

qui leur dit avec beaucoup de joie : a Salut, chères saintes « et bonnes amies, Madeleine, Catherine, Thècle, Ursule, « et TOUS toutes qui êtes venues me voir. » Ensuite elles parlèrent latin, et la religieuse ne comprit plus ce qu'elles disaient. Le IS octobre suivant, elle rendit le dernier soupir en bénissant Dieu. De nombreux miracles ayant constaté sa sainteté, elle fut canonisée parle pape Clément IV en 1267 : on fit sa translation solennelle Tannée suivante; lorsqu'on déterra son corps, on trouva serrée entre les doigts de sa main la petite image de la sainte Yie^rge qu'elle avait tant aimée '. Pendant que sainte Hedwige jetait tant de lustre sur la ligne maternelle d'Elisabeth, rinfluence4e notre chère Sainte produisait des fruits sinon plus précieux,du moins plus nombreux encore, dans sa famille paternelle, dans cette illustre maison de Hongrie, qui, seule de toutes les maisons royales de l'Europe, comptait déjà dans son sein trois rois canonisés, saint Etienne, saint Émeric^ et saint Ladislas'. Bêla IV, frère de notre Elisabeth et successeur de son père André, se montra digne d'être le frère d'une telle sœur et le père de deux autres saintes, par la piété, le courage et la résignation qu'il déploya, pendant trente-cinq ans de règne et de lutte contre les Tartares victorieux. En 1244, il autorisa par un diplôme la fondation d'une église en l'honneur de sa sœur par deux serviteurs fidèles, David et Furkas, qui l'avaient suivie en Thu-

* La Sainte repose aujourd'hui dans un très-beau mausolée érigé en 1680, et qui existe dans une chapelle du treizième siècle, attenant à la vaste et curieuse église de l'abbaye de Trebnitz. Cette abbaye, supprimée en 1810 par le gouvernement prussien, et transrormée en fabrique de draps (laquelle a fait faillite), mérite d'être visitée par tout voyageur catholique : elle n'est qu'à quatre lieues de Breslau. — Une Vie de sainte Hedwige ^ très-complète, a été publiée à Breslau, en 1860, par M. l'abbé Knoblich.

' Tous deux canonisés par Benoît IX en 1 036.

* Canonisé par Célestin 111 en 1 191.

(Xiivres. Vlll. ~ Sainle ^.lÎMbeth. ii. 10

riiige ' . Puis, comme séduit par son exemple, il se fit agrégier comme elle au Tiers-Ordre de Saint^François, et entencr dans Tcglise que les Franciscains avaient fondée à Gran sous TinTOcation de sainte Elisabeth, malgré ropposition decoD qui lui recommandaient de ne pas abandonner randeme sépulture des rois'^ Le second frère de notre Sainte, Cdbman, semble avoir été encore plus enivré par le parfum de la perfection qui s'exhalait de la vie de sa sœur '. Âyani épousé une princesse polonaise d*une grande beauté, Sskh mce, fille du duc de Cracovie, qui lui avait été fiancée et élevée avec lui dès Tuge de trois ans, il fit avec elle dès le premier jour de ses noces le vœu de chasteté perpétueUe, qu'il observa avec la plus courageuse fidélité^. Élu roi de Ciallicie , il défendit contre les Tartares cette partie de la Pologne, et mourut glorieusement en combattint contre eux pour sa patrie et son Dieu. Sa veuve fonda un couvent de Franciscains et un autre de sœurs Clarisses, et prit elleuicnie le voile chez ces dernières, où elle vécut jusqu'à la fin de ses jours dans Texercice des plus héroïques vertus, et honorée par des faveurs toutes particulières de la miséricorde divine. Le jour de sa mort (1268), on entendit dans les airs une douce harmonie et des voix qui chantaient ces paroles : Fronduit^ floruit virgula Aaron. Une religieuse ayant remarqué que sa ligure exprimait une joie extrême, et qu'elle souriait avec complaisance, lui dit : u Quoi ! madame, voyez- (( vous quelque chose d'agréable qui puisse vous réjouir au (( milieu de tant de douleurs ? — Oh oui ! » répondit la

> L'original de cette iiit^ce »e trouve dans Prav, DiMert. prsvia, $ 10. < Cod. Hddelb.. ex. Waddiiig, ii. p. 392.

' B. Kii8{ibttl)œ frater, a sorore, velut ab unguentaria taberna suavlMtiniini virtuluni odoroui Iraticns... Wadding, 1. c. ^ Wadding. t. m, p. 364.

bienheureuse , « je vois madame la très-sainte Vierge, la a mère de mon Seigneur, qui me réjouit outre mesure. » Au moment où elle rendit le dernier soupir, l'on vit comme une petite étoile sortir de ses' lèvres, et monter vers le ciel '. Mais les filles de Bêla lY, nièces par conséquent d'Elisabeth, plus rapprochées que leur père, par le sexe, de celle qui était Tbonneur de leurfamille, voulurent aussi rivaliser avec elle par l'austérité et la sainteté de leur vie. L'une d'elles, connue dans l'Eglise sous le nom de la bienheureuse Marguerite de Hongrie ^, fut sans cesse préoccupée, à ce que nous dit son historien, de l'exemple que hii avait laissé sa glorieuse tante ^; et tout dans sa vie devait justifier en elle cette tendance. Vouée avant de naître au Seigneur, par sa mère Marie, fille de l'empereur de Constantinople, comme une offrande propitiatoire, afin d'obtenir du Ciel quelque soulagement aux maux que les Tartares infligeaient à la Hongrie, sa naissance fut signalée par une éclatante victoire sur les infidèles, comme si Dieu avait voulu témoigner ainsi son acceptation du sacrifice. Aussi ses pieux parents, fidèles à leur promesse^ la firent entrer à trois ans et demi dans im couvent de Dominicaines. Douée d'une intelligence et d'une ardeur très-précoce, elle y prit le voile à douze ans, quoique son angélique beauté ^ et sa haute naissance l'eussent fait rechercher en mariage par plusieurs princes puissants : elle y passa tout le reste de sa vie, qui ne fut que de vingt-quatre années. Ce temps si court en apparence fut tout entier em-

1 Video Dominam meam, Virginem gauclissimam , malrem Domini, qu.T ultra captum Ixliflcat, etc. Ibid., t. v, p. 285.

s Née en 1242, morte en 1270.

' Castiglio , Historia générale di S. Domenico e del suo ordine. Part, i , lib. 3, p. 351, traduit de Tespagnol.

^ Era questa sancta Margarita di gratia e di belleua corporale corn' un angelo. Ibid.

ployé par elle à des œuvres de charité, à des actes de h plus fervente piété et à des austérités surnaturelles, en un mot, à tout ce (pii peut à la fois développer dans un cœur pur IV mour de Dieu et le manifester au dehors. Marie et la Croh étaient les voies par où elle élevait surtout cet amour ven celui qui en était l'objet. Elle ne pouvait jamais nommer k sainte Vierge sans ajouter aussitôt : mère de Dieu et mm espérance. Ce fut à Tâge de quatre ans qu'elle vît pour h première fois une croix, et qu'elle demanda aux religieuses: « Qu'est-ce que ce bois? — C'est sur un bois pareil, » lui répondit-on, <( que le Fils de Dieu a versé son sang pour k (( salut du monde. » A ces mots, l'enfant s'élança vers h croix, et la baisa avec passion ^ Depuis lors elle ne vit jamais une croix sans se jeter à genoux pour l'adorer, et avant de s'endormir elle posait un crucifix sur ses paupières, afin qu'en rouvrant les yeux ce fût le premier objet qui frappât ses regards. Dieu lui accorda à la fois le don des miracles et de prophétie, et la grâce de régner sur les cœurs de ses compatriotes, sans jamais sortir de son couvent : elle mettait, dans les soins qu'elle donnait aux pauvres et aux malades qui venaient la trouver, tant de grâce, de charme et d'adresse, que longtemps après sa mort, pour désigner quelque chose de maladroit ou de désagréable, le peuple hongrois disait, en guise de proverbe : c( On voit bien que ce n'est pas à la façon de c( sœur AJarguerite ^. » Elle n'avait que vingt-huit ans lorsque Dieu la ravit à sa famille, à sa patrie et à l'Ordre qui s'en enorgueillissait, pour la réunir à sainte Elisabeth dans le ciel '.

1 Si lauciô 8ubito verso quel legno , baciandolo moite Tolte eon le giooeeliie in terra. Ibid.

* Era tailla la piilitrzza, la maniera, e la gcntileua aua... Dicevano, Imo pare die ciô non i\k slato fatto secundo il libro di suora Hargarita. UAd.

^ Sainte Marguerite est encore Tobjet de la vénération popaUlre eo

DK SAINTE ËLISABBIH DE HONGRIE. U9

Sa sœur, Cunégonde ou Kinga, mariée en 1239 à Boleslas le Pudique, duc de Pologne, engagea son mari à faire avec elle le vœu solennel et public de chasteté perpétuelle, qu'ils observèrent scrupuleusement pendant quarante ans de mariage. Devenue veuve en 1279, en même temps que sa troisième sœur Yolande, mariée comme elle à un Boleslas, duc de Kaliscz en Pologne, elles résolurent de prendre toutes deux le voile; et après avoir distribué tous leurs biens aux pauvres, elles entrèrent, comme Favait fait leur tante Salomée, dans cet Ordre des pauvres Clarisses, qui semble avoir offert des attraits si irrésistibles aux princesses de ce siècle. Cunégonde mourut en 1292, après avoir donné l'exemple des plus grandes austérités , et avoir reçu du ciel le don des miracles. Elle a toujours été regardée en Pologne comme sainte et patronne du pays; son tombeau a été l'objet de la vénération fervente de toutes les races slaves, et le but de nombreux pèlerinages : le lundi de chaque semaine lui était spécialement consacré '. On nous a conservé les oraisons dont se servaient ces pieux pèlerins : ils invoquaient l'heureuse Cunégonde en même temps que la glorieuse Vierge Marie et sainte Claire ^. Plus de trois siècles après sa mort, la dévo-

grie : une île du Danube , un peu au-dessous de l'antique capitale de Bude ,. et Irès-f^équentée par les habitants de Pesth, porte son nom, et l'on y montre les ruines du couvent qu'elle y habitait. L'auteur de ce livre ne peut se refuser le plaisir de témoigner ici sa reconnaissance pour l'accueil aussi courtois que magnifique qui lui a été fait, dans cette île même, par les prélats et les magnats du beau royaume où est née sainte Elisabeth. {Note de la 9" édUion,)

' In uni verso regno Poloniie pro patrona ac lulelari proclamatur, ejusque sepulcrum magna devotione invisunt non tanlum Poloni, sed eliam provincis Scepuliensis incolœ, Germant, Rutheni, Silesii, Moravi et Hungart... Diem lunœ sancts Cunegundi fatalem Jejunis, etc. sacrare non omittunt. Wadding, ad 1292, t. V, p. 3t2. Voyei aussi sa vie par Dlugosz, apud BoUund. Act. Sanct. Julii, die 14.

* Sancli archangeli Dei omnes et custodes nostri nos ad stema gaudia iUsse,

tioii qu'elle inspirait était si loin d*étre refroidie, que Sîgismond, roi de Pologne, adressa en 1628 une lettre très-pre»* santé au pape Urbain VIII , pour obtenir la canonisatk» officielle de celle que les Polonais proclamaient depuis si longtemps leur sainte tutélaire. En 1690, Alexandre VIII approuva le culte public qu'on lui rendait; et plus tard Clément XI la reconnut solennellement comme patronne de la Pologne et de la Lithuanie '.

De nos jours, sa mémoire est spécialement vénérée par les populations simples et pieuses qui habitent le versant polonais des monts Krapacks, où elle a longtemps elle-même séjourné, et où elle a fondé plusieurs églises et monastères. Le peuple y raconte une foule de traditions touchantes sur elle, et, d'après ce qu'on nous a écrit de Pologne, son souvenir règne encore d'une manière si vivace dans ces cœurs catholiques, qu'on pourrait la croire morte seulement depuis quelques années.

Comme si cette maison de Hongrie avait été destinée à servir en quelque sorte de pépinière pour le ciel, les princesses de cette race bénie, mariées comme notre Elisabeth à des souverains étrangers, qui n'ont pas jeté par elles-mêmes un éclat spécial, semblent avoir eu du moins le privilège de donner le jour à des saintes. Ainsi Yolande, sœur d'Elisabeth, mariée au roi d'Aragon Jacques le Conquérant, fut grand'inère de sainte Elisabeth de Portugal ; et Constance, sœur du roi André, fut mère de cette Agnès de Bohème, sar

l«le, pariterque eum gloriosa Virgine Maria, etomuibui lanctis, por le, raoeU Clara, et felix Kunegundis, nos perducant. Wadding, 1. c.

* Un Appendice de Wadding, t. v, p. 432 , nous réTèle rtsisieiice d'una quatrième nièce d'Elisabeth, sœur des bienheureuses Marguerite» Cuaégubda et de Yolande, nommée Constance, qui se fit Clarisse coaune ces daai dar* nières, et mourut à Léopol en 1 300.

laquelle nous avons déjà vu le souverain pontife s'exprimer en termes si magnifiques ^ Après avoir refusé la main dû toi d'Angleterre, du roi des Romains, de l'empereur Frédéric II, au risque même d'attirer tous les fléaux de fa guerre sur sa patrie, après avoir passé quarante-six années dans son monastère, ceinte du cordon de Saint-François, et marchant nupieds sur les traces de sainte €laire et de sainte Elisabeth, dans la pratique la plus exemplaire de l'humilité, de la pauvreté et de la charité, Agnès mourut en 1283, et a toujours été depuis vénérée en Bohème et en Allemagne comme Sainte, bien que le Saint-Siège n'ait pas cru devoir accorder su canonisation solennelle aux prières de l'empereur Charles IV, qui avait eu deux fois la vie sauve par son invocation. Quant à sainte Elisabeth de Portugal ^, il faudrait presque un volume pour raconter tous les traits de sa touchante et glorieuse vie, et nous ne pouvons lui consacrer que quelques lignes. Née en 1271, de Pierre, roi d'Aragon, et de Constance de Sicile, elle sembla comme prédestinée à la gloire céleste par le nom qui lui fut donné; car, au mépris de l'usage alors universellement suivi en Espagne, de nommer les princesses d'après leur mère ou leur grand'mère, elle fut appelée Elisabeth, d'après notre Elisabeth qui était la tante maternelle de son père^. Elle fut mariée à quinze ans à

* Voyez plus haut, t. II, p. 112.

* Nous devons à M. Ferdinand Denis, si connu par ses belles éludes sur riiistoire et la littérature de l'Espagne et du Portugal, l'indication d'une vie spéciale de cette Sainte , dont voici le titre exact : Vie de sainte Elisabeth , royne de Portugal, canonisée par nostre S. Père le pape Urbain VIII, le 25 may de Tan de jubilé 1625, recueillie et publiée en latin par le R. P. Hilarion de Coste , prédicateur de l'ordre des Minimes de S. François-de-Paule, et mise en français par M. Jacques de Cougnée, Ad. Paris, 1628, 1 yd. in-18. L'original est cité par les BoUandistes dans le tome ii de leurs actes de Juillet.

' Voy. pour celte descendance, comme pour toutes celles indiquées dans ce chapitre, les deux tables généalogiques, à l'Appendice d9 ii.

Denis, roi de Portugal ; mais, loin de trouTer, comme st sainte patronne, un époux tendre et digne d'elle, elle fut longtemps accablée par ses mauvais traitements et désolée par ses infidélités. Elle n'en fut que plus fidèle à tous les devoirs de Tépouse chrétienne \ elle chercha à le ramener par un redoublement de tendresse et une patience inaltérable. u Faut-il, » répondait-elle aux dames qui lui reprocbaiflit sa trop grande tolérance, « qu'à cause des péchés du roi je a renonce à la Vertu de la patience, et que j'ajoute ainsi roc» (c péché aux siens? J'aime mieux me borner à prendre Dîea (c et ses chers saints pour confidents de ma honte, et à amola lir le cœur de mon mari par ma propre douceur'. » Elle poussa l'indulgence et la résignation jusqu'au point de sourire aux maîtresses du roi, et d'élever ses enfants naturels en même temps que ceux nés de son mariage, avec la même sollicitude pour leur salut et leur bien-être. Cependant, l'aîné de ses fils légitimes, indigné de la conduite de son père, se révolta contre lui : le roi voulut regarder Elisabeth comme complice de cette révolte, la dépouilla de sa dot et de tous ses biens, et la fit enfermer dans une forteresse. A peine eut-elle été délivrée de cette injuste captivité, qu'elle consacra toute son activité à réconcilier son mari avec son fils. Voyant tous ses efforts inutiles, elle choisit le moment où l'armée du roi et celle de l'infant, rangées en bataille, allaient en venir aux mains, pour monter à cheval et se jeter toute seule entre les deux lignes au milieu d'une grêle de flèches, en conjurant les combattants de suspendre leurs coups. Les soldats, moins inexorables que leurs chefs, furent touchés par tant de dévouement^ ils laissèrent tomber leurs armes, et forcèrent ainsi le père et le fils à faire la paix.

> Kochem, p. 850.

J)E SAINTE t::L]SABETH DE HONGRIE. 453

Quelque temps après, elle vint à bout de rétablir Tunion entre deux de ses fils qui se livraient une guerre cruelle, puis entre son frère le roi d* Aragon et son gendre. le roi de Castille, à la sollicitation des peuples de TËspagne , qui Timposèrent pour médiatrice à leurs souverains. C'est ainsi qu'elle a mérité que TÉglise universelle lui décernât le titre glorieux de mère de la paix et de la patrie '. Son mari étant tombé mortellement malade, elle voulut être la seule à lui rendre les services les plus pénibles, et reçut son dernier soupir. Après quoi elle revêtit Tbabit du Tiers-Ordre de Saint-François, qu'elle tenait depuis longtemps enfermé dans sa cassette, et tout prêt pour le premier moment de son veuvage. Elle fit un pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle pour l'âme de son époux, et y offrit à son intention la couronne de pierreries qu'elle avait portée le jour de ses noces. Elle passa le reste de sa vie dans la pratique de toutes les vertus, servant tous les jours trente pauvres dans un hôpital qu'elle avait fait bâtir près de son palais, sous le nom de sa sainte tante et patronne, qu'elle cherchait à imiter par sa charité, ses austérités, et la fidèle observation de toutes les cérémonies de l'Église. Elle aimait avec passion les offices et les chants de l'Église, et assistait chaque jour à deux messes en musique, dont la première à l'intention de son défunt mari. Un an avant sa mort, elle voulut retourner à Saint-Jacques de Compostelle, mais à pied, déguisée en paysanne et en mendiant son pain tout le long du chemin, afin de n'être pas reconnue et importunée par la vénération du peuple. Enfin, en 1336, son fils, le roi de Portugal, ayant déclaré la guerre à son gendre le roi de Castiile, elle résolut,

< Elisabeth pacis et patriœ mater, in cœlo triumphans, dona nobis pacem. Antienne du Magnificat, pour la fèlc de sainte Élisabelli, au Bréviulre romain, 8 Juillet.

malgré son grand âge, d'employer le reste de ses forces k fainî sept jours de marche pour essayer de les réconcilier: elle remporta cette dernière victoia", mais les fatigues da voyage, entrepris dans les grandes chalteurs de l*été, la menèrent aux portes du tombeau. « Voye2, » dit-elle la veille de sa mort, « voilà la sainte Vierge, vêtue d'une robe blan- « che, qui vient m' annoncer mon bonheur. » Elle mourut le 8 juillet. Trois siècles après sa mort, le pape Urbain VIIl la canonisa avec une très-grande solennité, et composa luimême un des plus beaux offices de la liturgie romaine en ëod honneur ^ C'est ainsi que se trouva deux fois consacré daos le ciel et sur la terre ce beau nom d'Elisabeth, qu'il noUsa fallu tant de fois répéter, et qu'il nous est si doux de nommer toujours *.

^ Bzofius, Ann. eceles., t. xiv, ad ann. 1336. — Chron. Miner., p. 2, 11b. 8, cap. 20, etc.

* Sœpe fatœ et seinper dulciter noininaridœ beaUe Elisabetb. Dict. iy Andll. p. 2011. — Nous ne saurions terminer cette généalogie sacrée de la nujsun d'ËIifabeth sans rappeler que saint Louis de Sicile, évéque de Toulouse, l*une des plus belles gloires de l'ordre séraptiique, était son peUt-neTeu. étmt né de Charles le Boiteux, roi de Sicile, et de Marie de Hongrie, fllle d'ÉUeane V, neveu d'Elisabeth. Voyez la table généalogique. — Nous devons aussi ajouter que s*il nous est arrivé de donner dans ce cliapilre le nom de saint ou de bh'iiheureux à ceux que l'Église n'a point solennellement invesUs du ce CKtmttère, c'est toujours dans l'esprit de la plus complète soumission à son autorité souveraine, et notamment au décret d'Urbain Vlll sur cette maUère.

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