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Le veuvage. — Son appréciation universelle. — Beauté du caractère de la veuve. — Le christiabisme, principe de sa grandeur. — Sa place dans la primitive Église. — Marcelle veuve à seize ans. — La tentative de Céréalis. — Vie de renoncement et de retraite de Marcelle. — Poursuites du monde. — Son intime union avec Dieu. — Âlbina ne contrarie plus ses saints désirs. — Ses premières compagnes. — Titiana. — Azella , son amie ; Mélanie , sa parente. — Redoublement de ferveur. — Marcelle ange de charité. — Transformation chrétienne de Rome.
Après la virginité chrétienne, le veuvage occupe la plus haute place dans les états supérieurs de Tâme. Tous les peuples ont honoré la viduité dignement acceptée et compris que l'humanité y trouvait un des titres de sa grandeur. Preuve manifeste de la sincérité et de la force des sentiments conjugaux, touchante expression de la fidélité de deux époux que la mort est impuissante à désunir, le veuvage, vide que rien ne saurait combler en dehors.de la religion, est une institution grande et noble et comme une forme nouvelle de la chasteté librement reconquise. Dans tous les éloges dédiés à cet état, on célèbre la vertu de Tamour humain plus fort que le malheur et renfermant sa vie dans le deuil et le
sacrifice. Le Véda ne parle jamais du mariage d*une veuve, et la loi indienne retranche l'héritage du fils qui naît d'une telle union ^ Les Romains, au temps de leurs austères moeurs, professaient une grande estime pour le veuvage et une universelle défaveur pour les secondes noces. Lactance rapporte que la veuve de l'empereur Maximien , recherchée par son successeur, lui fit cette noble réponse : Il serait sans exemple et sans excuse qu'une femme de mon nom et de mon rang essayât d'un second mariage*. La Chine vénère la viduité et élève des arcs de triomphe à la mémoire des femmes fidèles à leur premier époux. L'unanimité de ces hommages dans tous les pays et tous les temps prouve éloquemment l'excellence et la grandeur d'un tel état.
Qui ne connaît dans la Bible les pages divines à la louange de Judith, et dans l'Évangile les épîtres consacrées à l'honneur des veuves fidèles? C'est que dans la nature humaine tout tend à l'unité, et l'âme faite à l'image de Dieu cherche sans cesse à se concentrer en un seul point. Les vrais époux vivent, meurent et renaissent ensemble. Il y a des cœurs pour lesquels les sentiments de l'amour sont impérissables et qui dans leur délicatesse ne pourraient contracter des liens nouveaux sans croire briser les premiers. Le flambeau sacré du jour des noces ne se rallume jamais pour de tels cœurs, et lorsqu'il s'éteint il n'est remplacé que par le flam-
1 Traduction françalBe par Langlois.
s Inslitulions divines.
Lk VIE RELIGIEUSE A ROME AU IV^ SIÈCLE 97
beau funéraire. Grandes sont les épouses qui , sous la bénédiction de Dieu , savent ainsi renfermer leur amour dans leur premier serment. Marcelle était du nombre de ces femmes fidèles ; elle se débattait contre les barrières de la séparation;' elle voulait être unie à son époux pour jamais, et elle pouvait s'appliquer justement ces vers du poète :
llle meos^ primus qui me sibi junxit, amores Abstulit, ille habeat secum, servelque aepulcro *.
La piété envers Dieu était la seule affection qui pouvait dignement succéder au dévouement conjugal de la fille des Marcellus : tout autre amour n'eût été qu'une décadence.
La veuve, considérée en elle-même et au simple point de vue naturel, est une des figures les plus touchantes de ce monde. La viduité saisit surtout chez la femme; elle emprunte sa grandeur à la faiblesse de l'être, dont la fidélité est d'autant plus méritoire qu'elle est combattue. Le malheur, cette puissance dont l'attouchement semble indispensable à toute véritable grandeur, fait seul la veuve. C'est lui qui, violemment et douloureusement, sépare les cœurs des époux, et qui change une famille, hier encore unie et complète, en un corps à jamais mutilé et saignant. Sous son empire, les deux êtres qui formaient à eux seuls les colonnes du toit domestique sont impitoyablement séparés l'un de l'autre, et tout l'édifice de leur bonheur si chèrement élevé
* Virgile.
par une commune affection s'écroule et s'évanouit. Tantôt le deuil vient couvrir de ses voiles un foyer fondé de la veille, et une catastrophe inexorable brise l'union qu'on se promettait heureuse et longue dans l'ardeur des premiers enchantements. Tantôt la mort sépare inopinément ceux qui ne voudraient se séparer jamais ; c'est à l'heure où une jeune famille réclamerait la présence simultanée <iu père et de la mère, et l'un des deux conjoints disparaît brusquement au plein midi de l'existence et au moment où il semblait plus indispensable que jamais. Quelle que soit la circonstance douloureuse où elle se produit, la viduité atteint l'âme jusque dans son fond ; on était deux, on n'est plus qu'un 1
Alors la femme, cetêtre qui a naturellement besoin de conseil et d'appui , elle, qui dans l'alliance bénie
de Dieu double, pour ainsi dire, toutes les puissances
de son âme, dont la raison trouve la direction d'une
raison plus sûre, dont le cœur sent le contrepoids
d'un cœur plus calme , la femme survivante désolée
éprouve, surtout si elle est jeune, un vide immense,
une responsabilité effrayante et, sous le coup de ses
malheurs et de ses devoirs, ne parvient à s'avancer
seule dans son existence brisée que grâce à une force
qui lui vient en droite ligne du cœur même de Dieu.
Aussi une estime universelle entoure la véritable
veuve, le rayon divin n'est point caché par les voiles
qui recouvrent son front, et le monde ne peut re-
fuser ses hommages à une manifestation si haute
de la bonté et de la grandeur humaines. L*Évangile
parle d'une veuve qui, à force de supplier un juge au cœur dur, finit par en obtenir justice; n'est-ce pas là le témoignage unanime de la terre et du ciel en rhonnéur de la sainte viduité ^ ?
Le christianisme, qui seul a véritablement compris Télé vation de l'âme, après avoir formé les vierges, a institué les veuves. C'est à lui que nous devons la consécration de la viduité, ce second degré de la chasteté chrétienne, comme l'appelle saint Jérôme. L'Église des premiers siècles donnait aux épouses désolées, dont la fidélité devait survivre toujours à la mort de leur époux, le voile bénit, l'habit vidual et une place d'honneur dans l'assemblée des fidèles. Elle confiait aux veuves quelques-unes de ses œuvres, elle les chargeait de la visite des malades, de l'instruction des catéchumènes, et, comme couronnement de ces privilèges, les investissait de la dignité de Diaconesses. Entrée pour le reste de ses jours dans une vie de retraite et de religion, la veuve exerçait alors dans la famille chrétienne quelque chose de supérieur à la prépondérance dont elle avait joui au foyer domestique. L'Église primitive n'hésitait pas à associer ainsi la veuve au ministère de ses prêtres et à la consacrer exclusivement au service de Dieu par l'imposition des mains*. De plus, les veuves comme les vierges vivaient en commun, elles formaient des chœurs et des collèges *.
* Evangile de saint Jean.
^ Suscipiens manits impositionem. (Concile de Chalcédoine.)
* Quemadmodum chori virginum sic viduarum chori. Saint Chrysostome, sermon 46.)
100 SAINTE MàRCELLE
Mais, pour parvenir à ces dignités, il fallait avoir une vraie vocation et reproduire le modèle de la veuve chrétienne que saint Paul a tracé de main divine dans ses épîtres :
« Que la veuve qui est vraiment veuve et désolée espère en Dieu , et qu'elle persévère jour et nuit dans les prières et les oraisons.
« Car pour celle qui vit dans les délices , elle est morte , quoiqu'elle paraisse vivante.
« Faites-leur donc entendre ceci, afin qu'elles se conduisent d'une manière irrépréhensible.
« Faites-leur connaître que si quelqu'un n'a pas
soin des siens, et particulièrement de ceux de sa
maison, il a renoncé à la foi et est pire qu'un infidèle.
« Que la veuve qui sera choisie pour ce rang n'ait pas moins de soixante ans , et qu'elle n'ait eu qu'un mari.
« Qu'on puisse rendre témoignage de ses bonnes mœurs, si elle a bien élevé ses enfants, si elle a exercé l'hospitalité , si elle a lavé les pieds des saints, si elle a secouru les affligés , si elle a fait toute sorte de bonnes œuvres.
« Mais n'admettez point en ce nombre de trop jeunes veuves , parce que la mollesse de leur vie les porte à secouer le joug de Jésus-Christ, elles veulent\ se remarier.
« S'engageant ainsi dans la. condamnation par la, violation dfiLla.foi qu'elles lui avaient donnée aupa-> ravant.
« De plus elles deviennent paresseuses, apprenant à courir les maisons, curieuses et causeuses , s'entretenant de ce qu'il ne faut pas.
« Je préfère donc que les jeunes veuves se remarient, qu'elles soient des mères de famille et qu'elles ne donnent ainsi aucun sujet à nos ennemis de médire *. »
On comprend qu'à la contemplation d'un type si pur, Marcelle aspirât à cette grandeur et devînt ambitieuse de reproduire la beauté morale de la veuve chrétienne dépeinte par l'Apôtre. Notre sainte méritait ces louanges décernées par Augustin à sa mère Monique : « C'était une veuve chaste, pleine de charité pour les pauvres, rendant hommages et services aux saints, participant chaque jour au sacrifice divin, passant soir et matin de longues heures à l'église, ne s'occupant jamais de nouvelles, ne tenant jamais des conversations inutiles, préoccupée entièrement de ses communications avec Dieu par la prière *. » Marcelle avait servi de modèle à la mère d'Augustin. Aux exemples de notre sainte devaient se former plus tard les grandes veuves, si admirablement célébrées par Bossuet; ces .veuves qui , vraiment veuves et désolées , s* ensevelissent elles-mêmes dans le tombeau de leur époux, y enterrent tout amour humain avec ses cendres chéries, et, délaissées sur la terre, passent les jours et les nuits dans la prière et font écouler tout leur amour
* Saint Paul à Timothée, I" Épître, cb. v, verset 3. > Histoire de sainte Monique, par Tabbé Bougaud.
vers Jésus-Christ comme vers leur nouvel époux ^ Ainsi Marcelle portait au front la triple couronne du malheur, de la fidélité, de la vertu, et à seize ans , fleur d'innocence , de grâce et de beauté , se consacrait à Dieu sans retour. La fragilité de la vie, même en pleine jeunesse, lui faisait chercher au delà du jour présent le secret de sa destinée. Elle lui créait comme un état de mort perpétuelle où la peur n'entrait pour rien , la bravoure étant un élément de sa foi et de sa race. Entre toutes les saintes qui n'ont fait seulement que traverser le mariage, il est rare d'en trouver qui soient devenues et demeurées veuves en un âge aussi tendre. Il ne faudrait pourtant pas croire que cette inflexible détermination ne fût pour Marcelle une source de difficultés. Sa piété eut à lutter contre les oppositions du monde et de sa famille qui auraient voulu la dissuader d'un tel dessein*. Sa mère ellemême la suppliait de surseoir à de si terribles engagements; elle mettait en avant l'honneur et l'avenir de sa maison ', Quant à ses amies, elles lui objectaient son opulence, sa jeunesse, sa beauté et la foule des prétendants illustres qui sollicitaient sa main. Mais les prières et les propositions les plus avantageuses devaient rester vaines , et la fille d'Albina, inébranlable dans ses projets, repoussait inflexiblement toutes les promesses et toutes les
1 Sermons.
3 Saint Jérôme, poLSsim,
3 Id., ibid.
sollicitations. Entendons saint Jérôme raconter la manière dont notre héroïne répondit à la dernière tentative faite auprès d'elle, et où sa mère ellemême, qui semblait passée à l'ennemi, s'efforçait d'ébranler ses résolutions. Une tendresse désolée portait vers Dieu, l'objet des amours non changeantes, le cœur de Marcelle, et rien n'était un obstacle sur son chemin.
Elle perdit son mari au bout de sept mois, dit saint Jérôme. Géréalis, un illustre consulaire % la rechercha; sa jeunesse, l'antiquité de sa famille, sa remarquable beauté, chose que les hommes prisent tant, et enfin sa vertu avaient charmé ce personnage, et, déjà avancé en âge, il promettait de lui laisser sa grande fortune , moins comme à une épouse que comme à une fille. Albina voyait avec plaisir une union qui apporterait à la fois lustre et protection à sa maison en deuil. Marcelle fut inflexible. Si je n'avais pas, disait-elle, renoncé au mariage pour me vouer à la chasteté éternelle, je chercherais un mari et non pas un héritage. Auraije le bonheur de rendre la femme que faime la plus riche de Rome? lui faisait dire Géréalis. — Mes biens sont suffisants, répondit-elle , powr les pauvres et pour moi. Et comme le préfet de Rome ajoutait : Un vieillard peut vivre longtemps, et un homme
^ Allié à la famille impériale et auquel on avait élevé plusieurs statues dans Rome avec cette inscription : Neraiius Cerealis V. C. Cons. ord. Thermarum restitutor censuil fRomse in asrfibu8 Scevolis viaJuliaJ. Baronius, t. IV, p. 369.
104 SAINTE MARCELLB
jeune mourir vite. — C'est vrai, répliqua spirituellement Marcelle, un jeune homme peut mourir vite, mais un vieillard ne saurait vivre longtemps K Ainsi notre veuve résista aux offres les plus séduisantes, car Géréalis était un patricien très riche et très puissant, oncle paternel de César Gallus et oncle maternel de Valentinîen II *. Ayant repoussé de la sorte tout projet d'union humaine , Marcelle va ' marcher à grands pas dans le chemin de la perfection. Elle avait regardé le ciel pour connaître son avenir , et, sous Tœil de Dieu, elle lui avait dérobé son secret!
Dans de telles idées on s'explique que la pieuse patricienne eût renoncé au monde et à ses vanités. On ne la vit plus, comme aux jours de son existence conjugale, se produire dans Rome vêtue richement; elle avait sacrifié jusqu'à l'anneau d'or dont les matrones se servaient alors en guise de cachet. A la vue de son dépouillement, saint Jérôme s'écriait : « Marcelle a confondu le paganisme en lui montrant ce qu'est la viduité chrétienne. Veuve véritable, elle l'était dans son âme, elle l'était dans sa vie. Les veuves païennes ont coutume de se couvrir le visage du fard, de briller sous des robes de soie, d'étinceler du feu des pierreries , de charger d'or leur chevelure, de suspendre à leurs oreilles les pierres les plus
* Eloge funèbre de Marcelle, par saint Jérôme.
3 Baronius croit que Céréal , frère de Justine et oncle maternel de Valentinîen 11, est le même que Céréal , consul en 358, préfet de Rome el frère de Galla, mère de Gallus César, t. IV, p. 359.
LA YIB KELIGIEUSE À ROME AU lY^ SIÉCLB 105
précieuses, de se parfumer des baumes les plus rares. Notre veuve était d*autre sorte. Ses vêtements étaient pour la défendre du froid, non pour laisser voir le corps au lieu de le couvrir. En fait d'or, elle avait mis de côté jusqu'à l'anneau qui lui servait de sceau ^ . » Tel est le portrait que saint Jérôme a fait de Marcelle. Elle avait abdiqué tous les raffine» ments de la société mondaine pour disparaître, se faire oublier et plaire au divin Époux. Revêtue de modestes habits, la fille des Marcellus vivait soli^ taire , au fond de son palais, sous la garde et la protection de sa mère. Au dire de saint Jérôme, elle ne sortait jamais seule de sa retraite, et ce n'était toujours que pour des œuvres de charité ou pour fréquenter les églises, évitant de s'y trouver aux heures de grande réunion*. Toute vouée au silence, à la prière et à l'étude, elle n'admettait auprès d'ellç que des vierges et des veuves d'une gravité connue , et ainsi rien d'extérieur et de mondain n'entrait dans sa nouvelle vie. Dégagée de la terre , son âme cherchait au ciel les noces immortelles.
Mais plus Marcelle se dérobait au monde, plus le monde s'efforçait de l'attirer à lui. Ses satellites observaient toutes ses démarches; si elle sortait, ils se multipliaient sur son passage, semblables à des
' Éloge fwfièbre de Marcelle, par saint Jérôme, s Saint Jérôme. Apostolorum et Martyrum basilicas secretis 'c^ebrans orationibus, et quae populorum frequenixQ/m déclinaient.
limiers avides qui se montrent infatigables à la poursuite d'une magnifique proie. Ici, en sa présence, c'était un éloge public à ^sa jeunesse et à sa beauté, là une plainte sur sa tenue qu'on taxait de ridicule pour une personne de son rang. Ses vêtements, en effet, étaient des plus ordinaires : d'une couleur sévère, sans broderies ni ornements, seulement entourés de la frange de pourpre appelée segmentum, signe distinctif des veuves chrétiennes de Rome. Les obsessions du monde à son égard étaient si grandes que Rossi, dans son Bulletin archéolo- ^gique, croit que la loi de Constance, portant des peines contre les ravisseurs des vierges et des veuves, avait été faite à son intention et en sa faveur. On disait à Rome que c'était pour protéger et défendre Marcelle contre les violences et les prétentions de Céréalis que cette ordonnance avait été édictée. Ainsi Dieu mettait sa conquête sous la défense de la loi romaine et imposait silence aux convoitises audacieuses de ceux qui auraient voulu détourner Marcelle des divins projets.
Entrons dans le secret de ce palais de l'Aventin , où la veuve fidèle trouve un sûr refuge; si les regards du monde avaient pu y pénétrer, comme le découragement aurait saisi les cœurs qui espéraient encore pouvoir ébranler l'énergie de notre héroïne. Toute à la douleur et à la religion , Marcelle passait là les jours et les nuits dans la prière et les larmes , attendant avec impatience Theure où elle se consacrerait plus parfaitement au service du Dieu, son
unique parti et son unique amour ^ Elle comprenait qu'avec sa jeunesse et sa fortune , elle devait vivre retirée, et alors elle s'était condamnée à un ensevelissement volontaire qui d'année en année allait devenir plus complet et plus profond. La fille vivait avec la mère, ne voyant plus le monde; des parentes et quelques rares amies formaient seules le cercle de ses relations. Son deuil, que la profession publique de son veuvage 'Semblait éterniser *, l'avait séparée des élégantes compagnes du patriciat, dont les sympathies , devenues encore plus fortes depuis son malheur, témoignaient le vif désir de la fréquenter comme au temps de son mariage. Mais les plus délicates avances étaient vaines ; son cœur, qui n'avait jamais été tourné aux goûts du monde, s'en était irrévocablement éloigné '. C'était plus haut qu'elle cherchait ses consolations; ayant durement expérimenté la fragilité de ce qui s'appelle le bonheur ici-bas, il lui fallait des garanties plus sûres et, comme elle ne les trouvait pas dans le monde, elle les cherchait en Dieu. Cette jeune tête de patricienne avait des nostalgies de vie céleste.
Rien, du reste, ne paraissait contrarier Marcelle dans ses plans de sainteté. Sa mère, qui avait désiré un instant la voir répondre aux sentiments de
^ Tillement, dans ses Notes, dit que Marcelle avait embrassé la TÎe religieuse en 349, t. XII, note xxv, p. 681.
• Saint Jérôme. Qudm Marcellam unicum viduitatiB exemplar. El Marcella unicum Romanœ sanclilalis exemplar.
' Saint Jérôme, Lellres, passim.
Céréalis, désireuse et fîère d'une alliance qui aurait apporté à sa maison un nouvel éclat, n'insistait plus en faveur d'un projet mondain <. Les vertus de sa fille lui avaient montré tout le vide qui se serait trouvé pour elle dans l'union la plus enviée, et alors, comme son cœur voulait avant tout le bien de son enfant, elle avait adopté sans arrière -pensée les* volontés et les désirs de Marcelle. Albina était une vraie mère chrétienne^ elle comprenait toute la hauteur de son devoir, et, après avoir comparé devant Dieu les intérêts de ce monde et de l'autre, elle avait le bonheur de sentir et le courage de proclamer que sa fille s'était choisi la meilleure part. Auprès de Marcelle elle ne regrettait plus que le silence entourât sa demeure; la matrone ne souffrait plus de l'absence du grand monde, elle était déshabituée des réunions et des fêtes; la religion par ses douceurs la consolait de tous les sacrifices*. Quand on sait faire à Dieu la place qui convient, il comble tous les vides.
Le palais des Marcellus, plein de glorieux souvenirs et renfermant parmi les images des ancêtres la statue du vainqueur de Syracuse, allait subir une singulière transformation. La somptueuse demeure qui depuis tant de siècles avait retenti du bruit des fêtes et des ovations triomphales, se changeait en un paisible sanctuaire où des femmes devaient prier, se recueillir et vivre en commun. Pour encourager
* Eloge de Marcelle, par saint Jérôme.
* Rosweyde, p. 417.
LÀ VIE RELIGIEUSE Â ROME AU lY* SIÈCLE 109
Marcelle dans sa nouvelle vie, le ciel lui amenait, en effet, des imitatrices. Les premiers membres du pieux conventicule sortaient des plus illustres maisons du patriciat; c'étaient Félicité, Sophronie, Titiana, Azella, Mélanie. Au sujet de Félicité et de Sophronie Thistoire ne donne aucun détail , et dans les ouvrages hagiographiques les plus sérieux on ne trouve que leur nom et la mention de leur profession religieuse à TAventin, avec une note qui range ces deux premières veuves au nombre des meilleures. Toutefois, pour Ti tiana, on sait qu'elle descendait de la grande famille des Camille, qu'elle était l'amie de Marcelle et de Paule , et il est certain que son fils épousa Blésilla , la fille aînée de cette dernière*. Saint Jérôme parle de Titiana dans sa lettre à Furia, et il proclame qu'elle avait vécu, même dans le mariage, de la vie des vierges et des veuves. C'est ainsi qu'il la propose en exemple : Imitez, je vous le répéterai souvent, imitez votre sainte mère. Je ne me souviens jamais d'elle sans me représenter son amour ardent pour le Christ, son visage pâle de jeûnes, sa charité envers les pauvres, son dévouement aux serviteurs de Dieu , l'humilité de ses vêtements et de son cœur, sa retenue dans tous ses discours*.
A celte époque, il existait à Rome une jeune fille du nom d'Azella , du même âge à peu près que notre sainte, et dont la famille noble et riche avait été
« Tillemont, t. XII, p. 149.
' Saint Jérôme, LeUi^e à Furia,
toujours étroitement liée à celle des Marcellus \ Habituée intime de T Aventin , elle avait entendu les récits d'Athanase, et, le cœur tout épris d'amour pour Dieu , elle avait renoncé au monde et s'était vouée à la virginité. Longtemps sa parenté résista à ses prières et lui défendit de revêtir l'habit de couleur sombre. Après plusieurs années de lutte , ce fut par un acte d'énergie, un véritable coup de vigueur, qu'elle parvint à l'accomplissement de ses saints désirs. Voici un épisode de ce drame intérieur; on y jugera de quelle force le christianisme trempait les caractères.
Un jour, Azella arrache de son cou son collier d'or, cette murenula dont les nobles romaines ornaient leur gorge; elle le vend, et , à l'insu des siens, elle s'achète la robe qui est l'insigne de sa vocation, et rentre ainsi saintement travestie sous le toit paternel *. Cet acte de courage ne lui obtint pas l'autorisation de ses parents; il lui fallait, par sa persévérance, dompter l'obstination de sa famille et prouver que nulle entrave ne dissuade des divins projets. L'épreuve dura deux ans. Ni les oppositions ni les critiques n'ébranlèrent la jeune fille dans sa résolution, et enfin, victorieuse de toutes les résistances, Azella vit se lever le jour de sa consécration virginale. On racontait qu'avant sa naissance, son père avait vu en songe une urne du plus pur cristal,
1 Tillemont, t. XII, p. 63.
* Saint Jérôme, passim.
tout éblouissante de lumière ^ ; on aimait, à TAventin , à trouver dans cette gracieuse vision une image de la candeur de Pangélique vierge. Dès que la profession religieuse d'Azella fut accomplie, la compagne de Marcelle s'avança dans la plus haute perfection. Elle avait enfin trouvé à l'Aventin Texistence dont elle ne pouvait se passer. Azella et Marcelle se lièrent si intimement, qu'on ne les appela plus que les deux sœurs, tant la vierge et la veuve étaient inséparables l'une de Tautre. Dans une de ses études sur la société chrétienne de Rome, Amédée Thierry a présenté Azella comme veuve ; on se demande comment Télégant historien, en présence des textes si clairs de saint Jérôme, a pu soutenir cette affirmation *.
Ce fut sans doute encore cette liaison , qualifiée à si juste titre de fraternelle, qui a porté un grand nombre de judicieux critiques à avancer que Marcelle et Azella étaient réellement sœurs. Ainsi l'ont pensé les BoUandistes, Colombet, Rohrbacher, de Montalembert, Amédée Thierry, attribuant au mot de saint Jérôme : Sororem virginem, une signification qui n'est plus admissible depuis que ce point d'histoire a été parfaitement mis en lumière par l'auteur docte et consciencieux de la Vie de sainte Paule*, Azella n'était pas la sœur de Marcelle, puisque cette dernière était fille unique et veuve, tandis
1 Saint Jérôme, lettre xxi*.
* Histoire de saint Jérôme, par Amédée Thierry.
' L'abbé Lagrange, Vie de sainte Paule,
que la sœur d*Azella était vierge : Sororem virginem\ Dans une lettre à Marcelle, saint Jérôme dit, au sujet de Paule : « Saluez notre sœur; » ce qui n'établit pas que Paule fût sœur de Marcelle. Mais si la jeune vierge et la jeune veuve n'étaient pas du même sang, elles étaient unies par la grâce, et, devant l'affinité céleste de leurs deux âmes, on se console de l'absence des liens de la nature. En plaçant Azella à côté de Marcelle, Dieu se proposait de donner à chacune de ces deux femmes la force d'atteindre à la perfection; elles étaient. Tune pour l'autre, la preuve vivante de la sollicitude divine; passées par les mêmes oppositions, victorieuses des mêmes résistances, elles devaient s'assurer pour jamais la même conquête et se parer de la même couronne. Azella était de race illustre et la parente du préfet de Rome, Eugenius Azellus , dont le nom se trouve gravé au bas d'une colonne du sanctuaire de la basilique de Saint-Paul *.
Dans ce groupe primitif de l'Aventin , le malheur introduisait un autre membre ; c'était une jeune veuve du nom de Mélanie. Fille du consul Marcellinus , elle appartenait encore à l'une des premières maisons de Rome et avait quelque lien de parenlé avec la famille des Marcellus ». Mariée à l'un des héritiers les plus nobles du patriciat, elle en eut trois enfants ; mais tandis qu'elle se croyait la plus
1 Tillemont, t. XII, pp. 101 et 12^.
* BaroniuB, Annale», t. IV, p. 651.
3 Tillemont, t. XII, Noies sur Mélanie V Ancienne,
heureuse épouse et la plus heureuse mère, à vingtdeux ans elle dut, en un seul jour, pleurer la perte de ses plus chères affections : la mort venait de frapper dans ses bras et à la même heure son époux et deux de ses fils'. Telle était la nouvelle compagne qui se réfugiait auprès de Marcelle. Il s'établit bientôt entre la fille d'Albina et Mélanie les relations les plus étroites : la destinée des deux veuves avait une similitude si profonde! L'adversité les avait frappées toutes deux en plein bonheur, au matin d'une alliance aimée, en ces heures trompeuses de la jeunesse où Ton se fie si facilement à la durée de tout ce qui est cher et où l'on juge le désenchantement comme chose impossible.
Toutefois, si la nouvelle venue se consacrait à Dieu pour toujours, elle trouvait bientôt que l'horizon de l'Aventin manquait pour elle d'étendue. Ni la conformité des goûts, des habitudes et des épreuves, ni la tendresse de son amour pour l'enfant qui survivait à la ruine de son foyer, ne devaient la retenir dans Rome, et, après avoir confié à ses parents l'enfant qui lui restait*, Mélanie, abandonnant tout, famille et patrie, Marcelle et l'Aventin, allait prendre la route de l'exil et dresser sa tente sous d'autres cieux'. Mais n'anticipons pas, laissons Mélanie et Marcelle jouir de leur douce et passagère réunion. Ces deux grandes femmes étaient si bien faites pour se com-
1 TiUemont, Noies sur Mélanie V Ancienne, t. XII.
* Saint Jérôme, dans ses Lettres, t. XII, pp. 632 et 633.
' Baronius, Annales, t. IV, p. 322,
prendre, s'aimer et s'édifier. Descendues toutes jeunes des plus hauts sommets de la société romaine , elles s'étaient éprises d'une noblesse et d'une beauté infiniment supérieures à la noblesse de leur naissance et à la beauté de leur nationalité. A rencontre de la plupart de leurs parentes et de leurs amies, qui acceptaient le paganisme pour idéal , elles se montraient plus ambitieuses, et, l'Évangil^ à la main, elles s'élançaient à la recherche et à la conquête d'une perfection et d'une félicité s'accordant avec les aspirations sublimes et les instincts divins de leur grand cœur. Pourquoi ces deux âmes ne devaientelles pas tracer toujours ensemble le même sillon? Ce secret nous sera révélé à son heure.
Les projets de Mélanie n'ébranlèrent pas le courage de Marcelle. La fondatrice de l'Aventin, qui avait confiance en sa vocation ^ avait aussi la certitude de la propager. Renfermée dans son cénacle , notre sainte était constamment appliquée à la prière et à l'étude. A chaque heure, on l'y trouvait absorbée dans l'oraison, entretenant, agenouillée aux pieds de Dieu, le colloque divin où, d'après saint Augustin, l'âme demande et où le ciel répond *. Sauf le temps consacré au travail manuel, au soin des pauvres et à la visite des tombeaux des martyrs, la pieuse veuve passait sa vie dans les prières les plus ferventes et la lecture la plus assidue des livres saints -, Son union avec Dieu était alors si profonde,
* Traité de la grâce.
* Saint Jérôme, dans ses Lettres.
que rien ne pouvait l'en distraire; combien de fois sa mère, les vierges et les veuves ses compagnes la surprirent insensible à tout ce qui se passait autour d'elle et ravie d'extase comme les anges du ciel I
Ne sortant que pour fréquenter les églises ou accomplir ses œuvres de charité, Marcelle vivait toujours en présence de Dieu. Elle avouait qu'en dehors des lieux consacrés par la religion ou la charité, la présence de Dieu ne lui était pas sensible. Elle aimait , après avoir vaqué à ses prières , à aller visiter les pauvres et les malades ^ ; elle fut une des premières chrétiennes de Rome qui eurent l'honneur de s'offrir aux malheureux et aux souffrants comme la douce apparition de la charité évangélique dont l'héroïsme devait remédier à toutes les misères. La fille des patriciens poussait son admirable charité jusqu'à consentir à opérer de ses mains l'ensevelissement des morts. Sa mère dut souvent lui faire violence pour l'arracher à ce ministère, dont l'Église primitive, dans son respect pour la dépouille de l'homme, faisait un des principaux devoirs des veuves. En face de ces matrones, naguère si superbes et si délicates, consentant à laver elles-mêmes les corps des inconnns , des esclaves , des abandonnés , à les couvrir de leurs plus riches étoffes pour suaires*, à les accompagner jusqu'au tombeau comme s'ils eussent été de leur famille, l'esprit païen se sentait confondu , et les chrétiens avaient le droit de pro-
* Saint Jérôme, dans ses Lettres.
s Saint Jérôme, ibidem.
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clamer qu'ils ne formaient véritablement qu'une famille, parce qu'ils avaient véritablement le même cœur. Ainsi elles apprenaient au vieux monde par quels effets de charité et de tendresse on fait jaillir de l'âme des malheureux et des indigents les sources divines de la résignation et de la reconnaissance.
La cause de cette transformation surprenante provenait des idées dont le christianisme avait doté le monde. Lorsque l'âme humaine est mise en face de l'éternité, presque toujours elle se convertit du coup. Ainsi on s'explique ces changements ou plutôt ces bouleversements de vie. L'Église apprenait aux Romains à apprécier la fausseté du régime introduit par le paganisme touchant l'individu, la famille, l'État, Dieu lui-même. Pour convaincre le polythéisme d'erreur, il suffisait de lui opposer la partie noble de l'homme rendu à lui-même : l'esprit, le cœur, la conscience; et alors aucune des vieilles idoles ne demeurait debout. Quand donc l'Église s'affirmait ainsi au iv® siècle, chacune de ses institutions délivrait les âmes. Elle proclamait, par son baptême, le respect de la personne humaine dans le dernier des pauvres , dont elle faisait l'égal des patriciens et des empereurs. Elle garantissait, parle mariage, l'inviolabilité de la famille en l'ar^ rachant à l'abaissement des mœurs anciennes. Elle fondait TÉtat sur l'autorité et la dignité de ceux qui commandent comme sur le respect et la soumission de ceux qui obéissent.
Ce n'était plus la Rome païenne des Néron , des
Là vie religieuse a ROBIE au IY« SlàCLB 117
Galigula, ces empereurs à la tête bestiale et aux lèvres lippues, ces monstres aux appétits sauvages, à la fois bourreaux, histrions, débauchés, tels qu'ils ont été dépeints dans Thorreur de leurs vices et de leurs crimes par Suétone ^ et Tacite*. Les incarnations de Tancien monde païen, les hideuses figures de Fère misérable et dorée des Césars, tout cela avait fait son temps. Un luxe insensé, une corruption babylonienne, un orgueil effréné, les turpitudes de la luxure, les abominations de la force, les impériales saturnales des gladiateurs , des prétoriens, des boufiTons et des courtisanes, tout cela était usé. Enfin le sens moral et les besoins de la conscience défendus par l'Évangile avaient repris leurs droits. Le vicaire du Dieu crucifié, assis à la place de Néron, présidait aux fêtes chrétiennes de l'âme sur les ruines du paganisme décrépit et expirant. Le régime nouveau, inébranlablement fondé sur le culte, Tamour et l'adoration du Dieu du Calvaire, inaugurait son règne en vivifiant les peuples. Aussi, quand les cœurs généreux entendirent la promulgation nouvelle des droits et des devoirs, une force inconnue changea du faîte à la base l'ordre des choses établies , et tout ce qu'il y avait de bon dans la société antique applaudit à la régénération divine. C'est qu'il existait des intérêts supérieurs à ceux reconnus jusqu'alors ; l'homme était appelé à la
* Vie des douze Césars.
* Vie d'Agricola.
possession de la liberté de Tâme et de la grandeur des mœurs, et, descendu jusque-là aux hontes de la bête S il allait monter aux idéales puretés de Fange.
De faibles femmes, abjurant les erreurs de leur race et de leur éducation , prouvaient par leur nouvelle vie la nécessité de satisfaire à ces besoins éternels que le Créateur impose avant tous les autres , et dès lors la parole divine : Une seule chose est nécessaire *, cessa d'être une lettre morte; à l' Aventin, les patriciennes lui donnaient une glorieuse et immortelle signification. De plus les compagnes de Marcelle apportaient à Dieu un cœur palpitant de vie; plusieurs avaient l'âme gonflée de la plus acre des douleurs , et comme le monde ne sait et ne peut rien pour ces misères exquises, comme il foule cruellement les pauvres natures blessées (toujours nos peines sont si fort les nôtres et si peu celles d'autrui), les vierges et les veuves se jetaient entièrement dans le sein consolateur de Dieu. Pour qui sait lire dans ces cœurs avec des yeux compatissants et chastes, il y a dans toutes ces existences une céleste vision de la plus haute spiritualité.
Mais c'est ici que notre tâche devient difficile. Comment célébrer d'une manière digne les vertus de cette âme d'élite qui, dans l'ordre de la grâce, se pose déjà comme la mère d'une famille dont les membres doivent atteindre aux plus sublimes degrés
1 Lactance, de Falsa Religione, lib. I, p. 61. s Évangile de saint Matthieu.
de la sainteté? Nous ne sommes, en effet, qu'au prélude du mouvement religieux qui va changer Rome. Marcelle n'est qu'aux commencements de son œuvre , et TAventin va devenir un théâtre où les plus belles âmes, sous le souffle du ciel, se donneront bientôt rendez-vous. Si ce n'était pas encore la saison des fruits, c*était bien déjà la plus fraîche et la plus opulente des floraisons.