‹ Histoire de sainte MarcelleChapitre 18 sur 34 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Marcelle est Vàme de ce mouvement religieux. — Les oppositions païennes. — L^Aventin dilate son enceinte. — Les patriciennes les plus en renom forment la famille de Marcelle. — Marcellina. — Léa. — Fabiola. — Consécration des vierges au iv* siècle. — Sermon du pape Libère pour la profession de Marcellina. — Causes de ces transformations. — Haute direction de Marcelle. — Son éminente sainteté. — La vie des solitaires de l'Orient était une puissante excitalion. — Impression profonde des histoires d'Euphrosine et d'Alex and ra , des conversions de Pélagie et de Thaïs. — Sainte émulation des patriciennes à ces exemples. — L'empereur Constance et le pape Libère. — Marcelle implore le retour du Poutife. — Les vierges et les veuves à la poursuite de la perfection.

Sous le regard de Dieu, Marcelle menait dans Rome une vie de perfection, et déjà beaucoup de femmes des plus nobles demandaient à suivre son exemple. Il se produisait, en effet, sous Tinfluence de TAventin , un magnifique courant qui portait les âmes vers la sainteté. Les familles des sénateurs dont l'indomptable fierté et l'antique vertu avaient résisté au gouvernement abominable des Césars, ces maîtres qui, durant quatre cents ans, abaissèrent tant de choses, commençaient à comprendr

que les biens supérieurs ne pouvaient se reconquérir que par la pratique de la vie chrétienne et la soumission à l'Église. Des âmes qui pleuraient sur Taffaiblissement de l'honneur, de l'austérité, du courage, du dévouement, traits distinctifs du caractère romain au temps de sa splendeur ^ , s'ouvraient d'ellesmêmes aux vertus nouvelles dont aucune grandeur ne pouvait se prétendre rivale. Ces cœurs recherchés de Dieu sentaient que le Ciel avait châtié Rome pour la relever, et, entrevoyant l'édifice qu'une société formée par l'Évangile était appelée à fonder, ils entraient dans l'œuvre divine, et , liés au Christ parle baptême, ils suivaient la voie où les gloires du présent et de l'avenir devaient éclipser toutes les grandeurs du passé.

C'était surtout du côté des femmes les plus en renom que se dessinait le mouvement vers la vie spirituelle. On voyait déjà courir vers l'Aventin les plus illustres héritières. Il y avait chez ces descendantes des clarissimes une sainte ardeur, une émulation passionnée, et chaque jour s'accroissait la famille héroïque des vierges et des veuves dont Marcelle était la mère *. Les âmes qui entraient dans cette entreprise aspiraient à la perfection religieuse; ainsi le petit cénacle de l'Aventin devenait le rendez-vous des natures de forte trempe et le premier berceau de la vie monastique au milieu de Home.

i Suétone, collection de Lemaire.

« Saint Jérôme, Éloge de Marcelle,

LA VIE RELIGIEUSE A ROME AU Vf^ SIÈCLE 123

S'avançant la première dans la carrière du sacrifice, saint Jérôme n'hésite pas à proclamer Marcelle fondatrice de la vie religieuse en Occident. Nulle Romaine n'avait encore osé adopter Tétat monastique, soit à cause du mépris du monde pour cette condition , soit à cause de l'étrange nouveauté d'une telle profession ^ Mais, avec son âme courageuse, la fille d'Albina ne rougissait point de professer publiquement le genre de vie qu'elle savait agréable au Christ. En vain des critiques plus acerbes que celles du passé s'élevaient contre elle, ceux qui avaient trouvé à redire à son dessein de demeurer veuve ne pouvaient se défendre de crier contre sa consécration irrévocable à Dieu. Ils souffraient vivement de voir introduire au milieu d'eux les habitudes et les mœurs des solitaires du désert par des femmes qui étaient la fine fleur de l'aristocratie; de là une haine implacable contre l'Église et une vraie fureur contre ces personnes du premier rang dont la sainteté condamnait leur conduite. En dépit de toutes ces oppositions , Marcelle se déclara ouvertement l'instigatrice de cette réforme; elle agrandit le cercle familier de ses disciples et forma sous les lambris d'or de son palais la première communauté religieuse de Rome. Il appartenait à une telle âme de jeter au sein du monde nouveau créé par l'Église les fondements d'une institution « qui peuplait déjà

.* Saint Jérôme, passim, * Baronius, Annales, t. IV, p. 470.

les solitudes de la Thébaïde comme les villes de rOrient, et de montrer aux Romains les merveilles que pouvaient opérer de faibles femmes consacrées à Jésus-Christ.

Les nouvelles recrues que le ciel mit sous les ordres de notre sainte étaient des veuves et des vierges dont nous admirerons bientôt les vertus. Elles venaient toujours des rangs les plus élevés de la société, comme si le Dieu jaloux eût voulu prouver que partout où il établit son empire, il se choisit la plus belle part. Marcelle «ne devait avoir d'abord pour filles que des patriciennes. Elles s'appelaient, je ne nomme que les plus connues :MarceIlina, Léa, Fabiola, toutes descendantes des premières maisons de Rome. Elles abandonnaient la richesse pour la pauvreté, le commandement pour Tobéissance, les honneurs pour l'humilité \ âmes victorieuses d'ellesmêmes qui renonçaient au monde et à ses avantages pour l'amour de Jésus-Christ.

L'une des premières était Marcellina, fille d'un ancien préfet des Gaules et sœur de saint Ambroise, le grand évêque de Milan. Sa mère, ayant perdu son époux, s'était fixée à Rome, et ce fut là, sous l'inspiration de Dieu, que Marcellina devait se vouer à la virginité vers l'an 352*. Son frère, dont l'éloquence allait quelques années plus tard si vivement remuer les populations de la péninsule , composa à sa prière ses traités admirables sur la virginité et la

^ Saint Jérôme, paêsim.

* Biraghi, Vie de MarceUine

LÀ VIE REUGIEUSB À ROtfE AU IV^ SIÈCLE 125

viduité, écrits qu'il fallait arracher aux mains des jeunes filles milanaises, dit un pieux auteur, sans quoi toutes auraient abandonné les douceurs de la famille et les espérances du monde pour s'enfermer dans les cloîtres \ Marcellina, en s*afflliant des pre- ' mières à la famille spirituelle de^l'Aventin, se mit avec bonheur sous la direction de Marcelle; la réputation de haute sainteté dont jouissait la mère vénérée des vierges et des veuves de Rome l'avait déterminée à embrasser une existence aussi parfaite. Elle se réunit donc à Félicité, Sophronie, Titiana, Azella; nouvelle épouse de Jésus- Christ, elle était digne de devenir leur compagne. La sœur de saint Ambroise ne devait, après des années, quitter Rome et ses amies que pour aller fonder à Milan une communauté nouvelle de vierges dans le palais de sa famille *.

Ce fut vers ce temps que Léa, illustre Romaine , demanda à fréquenter TAventin. Le malheur l'avait cruellement frappée, et, devenue veuve jeune en- .core, elle aimait à visiter souvent Marcelle». Léa sentit bientôt dans cet intérieur si religieux ce que le Ciel demandait d'elle, et, prenant pour modèle celle qui l'accueillait toujours si fraternellement, elle se consacra tout entière au service et à l'amour de l'époux qui ne meurt pas *. Supérieure aux rail-

* Paulin, secrétaire d'Ambroise.

« Tillemonl, iVo<f«, t. XII, p. 64 et iir, et Baronius, t. IV, p. 380. 3 Tilleinonl, t. XII, p. 64.

* Saint Jérôme, Èloqt de Léa.

leries de la société où elle avait vécu , elle ferma sa demeure au monde, s'appliqua à la prière et aux œuvres de perfection, saintement ambitieuse de conquérir les bonnes grâces du Dieu qu'elle avait trop peu recherché et servi jusque-là ^ A l'imitation de Marcelle, Léa, est-il raconté par saint Jérôme, fit de son palais une retraite pareille à celle de l'Aventin; elle n'y recevait que des vierges et des veuves. On admire ces patriciennes brisant ainsi avec le monde dont elles dédaignaient les adulations, ayant en horreur ses vanités , ne se préoccupant plus que du soin de leur âme, insatiables de perfection, et, comme devait dire éloquemment Bossuet de certaines âmes illustres du grand siècle, toutes passées en Dieu*I

Mais ce n'était pas seulement pour recevoir des créatures angéliques que s'ouvraient toujours les portes de TAventin , le pieux asile accueillait quelquefois des âmes qui avaient à certaines heures participé aux faiblesses du monde. De ce nombre fut Fabiola , plus célèbre par sa pénitence que par ses^ erreurs. Issue de la race des Fabius, elle avait été mariée jeune encore à un homme dépravé dont elle ne put supporter l'inconduite. Profitant des facilités de la loi romaine pour le divorce, elle s'était séparée publiquement de lui , et bientôt après s'était choisie un autre époux. Toutefois sa conscience ne tarda

» Baronius, t. IV, p. 472.

' Oraisons funèbres.

pas à lui reprocher cette détermination , et comme Dieu avait de grandes vues sur son âme, le ciel sembla lui-même régulariser sa position. Une mort inattendue frappait son second mari, et ainsi Tépouse se dégageait providentiellement de Talliance irrégulière qu'elle se proposait de rompre. Dès lors, digne du courage de sa race qui avait triomphé d*Ânnibal, elle expia sa faute par une pénitence publique ^ Au temps de la semaine sainte, époque de Tannée où les pénitents publics étaient réintégrés dans la société spirituelle, Fabiola parut aux portes de la basilique de Latran. La superbe patricienne portait rhabit des coupables; le peuple de Rome la vit prosternée, les cheveux en désordre, la face contre terre , demandant au ciel avec d*abondantes larmes le pardon de son égarement». Le pontife lui donna l'absolution de sa faute , et saint Jérôme dit que dès cette heure Fabiola consacra sa vie, ses immenses richesses, son crédit, au service de Dieu, de l'Église, des pauvres, et qu'elle fit profession publique de viduité». Admise à TAventin, elle s'appliqua à la pratique des conseils évangéliques , et , heureuse de s'être réhabilitée devant Dieu et les hommes , elle devint bientôt un éminent exemple de pénitence et de charité. Ainsi Fabiola se fit une place au milieu des flUes de Marcelle*. Nous la retrouverons dans le

1 Baronius, Annales, t. IV, p. 621.

* Lettre xxziii".

3 Tillemont, Notes sur Fabiola, t. XII, pp. 188 et 191.

* Rosweyde, p. 397.

cours de ce livre pour admirer les grandes oeuvres de sa vertu et de' sa foi.

Assistons maintenant à la consécration religieuse d'une des vierges de TAventin ; ce spectacle, qui attirait la société la plus distinguée de Rome, est si touchant qu'il émolionnera nos cœurs à quinze siècles d'éloignement. Suivons en esprit la jeune Marcelline faisant sa profession solennelle de virginité, la nuit de Noël, dang{ la basilique de Saint- Pierre, sur la colline du Vatican. Le jour après lequel elle soupirait est enfin venu; Marcelline sort de l'Aven tin , non pas avec l'élégante parure qui convenait naguère à la fille d'un illustre gouverneur, mais avec la sombre et modeste tunique qui sied à l'épouse de Jésus- Christ. La nuit était encore profondément obscure , et une foule immense , attirée à la basilique par la célébration des beaux offices de Noël, attendait avec impatience l'heure de ce sacrifice nouveau. Au moment marqué, l'humble vierge s'avance vers l'autel , à travers les prêtres et les ministres revêtus d'ornements blancs , et se présente pour les noces divines. Elle est accompagnée de nombreuses compagnes; elle reçoit avec elles le corps et le sang du Christ et prononce le vœu de virginité perpétuelle. Libère la consacre par l'imposition du voile virginal, et tout le peuple répond : Gloire à Dieu !

Alors le saint pontife prend la parole et s'exprime en ces termes : « Oh 1 les belles noces que vous avez désirées et choisies pour votre partage, ma fille I

voyez quelle multitude s*est rassemblée ici à la voix de votre époux , qui Ta invitée à y assister. Pour si nombreuse qu'elle soit, il veut que personne ne se retire sans avoir pris sa nourriture. II offre à tous ces convives son corps et son sang divins. Et pour vous, plus magnifique encore, il vous confère le don de virginité parfaite , de telle sorte que vous allez être transformée en un état angélique. Et ce peuple s'est encore réuni en si grand nombre pour célébrer la naissance de votre époux. Car, en vérité, c'est aujourd'hui qu'est né d'une Vierge, après s'être fait homme dans son sein, Celui qui avant l'origine du monde était éternellement engendré dans le sein du Père. Fils unique dans le ciel, Fils unique sur la terre, Dieu de Dieu, enfanté par la Vierge", lumière de lumière, égal au Père, un avec lui en pouvoir et en nature, mais distinct par le titre de sa génération. Tel est votre époux : sans lui^ rien n'existerait des choses du ciel, de la terre et des mers. Cet époux, aimez^le, ma fille : il est infiniment bon. Aimez- le, vous dis- je : c'est le Fils éternel du Père; c'est le Verbe sorti du cœur du Père; c'est l'objet des complaisances du Père; c'est le créateui* de toutes choses , et la plénitude de la divinité habite substantiellement en lui. Âimez-le donc, puisqu'il est si aimé du Père. — Mais souvent, quand la foi ne court point de risques, la jeunesse n'est pas sans péril. Soyez donc modérée dans l'usage du vin pour ne pas fortifier les tentations, parce que vin et jeunesse mis ensemble allument ou attirent l'in-

130 SAINNE MARGELLB

cendie. Que le jeûne vous serve également de frein ou d'appui contre les séductions de Tâge, et que la • sanctification soit comme une bride contre les -assauts de la concupiscence. Je vous conseille d'être fort sobre de toute nourriture qui peut échauffer les sens. Les aigles eux-mêmes, qui montent bien haut dans leur essor, sont attirés bien bas par la chair qu'ils convoitent pour leur pâture. Eh bien, vous, ô vierges, aigles spirituels, qui volez et planez dans les régions sublimes des deux, préservez -vous de cette convoitise. — S'il m'arrive de rencontrer une vierge dans la rue , que la gravité de son maintien me révèle sa condition virginale. Que sa pudeur soit manifeste, que son attitude soit modeste, qu'elle ait pour précurseur de sa virginité les signes et les caractères de la vertu. Ayez bon courage, ma fille, faites de généreux efforts, et vous serez bien heureuse plus tard de laisser après vous une postérité de mérites, d'exemples et de filles vos imitatrices. Que le ciel vous en donne un favorable augure dans ce jour que vous avez choisi pour votre consécration et qui voit une vierge s'enrichir de la plus belle postérité, celle du Fils de Dieu ^ » Libère cessa de parler, et ses paroles aussi bien que l'acte magnanime de Marcelline rendirent cette nuit à jamais mémorable. Telle était, au iv® siècle, la consécration des vierges de Rome.

Dès son origine, Tassociation semi-monastique de

1 Saint Ambroise, de Virg,^ 1. lll, c. i.

l'Avenlin se composait donc d'un groupe choisi de jeunes vierges et de saintes veuves , ainsi mouraient au monde ces femmes en rupture de ban avec le siècle, ces échappées de Babylone, toutes remplies d'amour de Dieu et ambitieuses de perfection. Selon le conseil de l'Évangile, elles quittaient tout pour se constituer captives du doux Jésus. Les unes renonçaient aux belles destinées et consommaient joyeusement au matin de la vie tous les sacrifices de la terre; les autres, épouses et mères malheureuses, ayant perdu ce qu'elles avaient le plus aimé , venaient demander à Dieu de combler l'abîme creusé dans leur cœur par la perte de leurs enfants ou de leur époux. Pour les unes et les autres, le principal mobile d'une transformation si généreuse était le désir du salut.

Quelles victimes touchantes que ces veuves et ces mères qui apportaient à Dieu un cœur encore tout saignant I Quelles pures hosties que ces jeunes vierges, âmes toutes neuves parées d'innocence et de dévouement, se consacrant à toute une existence de divin amour ! Dieu , en effet , était tout pour elles , et le monde n'était plus rien. Elles annonçaient à la terre la race de ces âmes dégoûtées dont Bossuet devait si bien dire : Dégoûtées des passions, des intérêts, des biens périssables, et uniquement en recherche et en quête de perfection ^ Faire son salut dans la profession d'une vie religieuse signifiait pour

1 Oraisons funèbres.

elles : Bienheureux les cœurs purs, parce qu'ils verront Dieu *. Perspective divine qui les amenait à se dépouiller des imperfections les plus légères et à entreprendre sans répit le labeur du perfectionnement moral. Dans ce grand œuvre , elles accomplissaient jusqu'à la dernière ligne le plan de vocation religieuse dressé par saint Paul , plan qui consiste à fournir une vie comme une course sans arrêt et durant laquelle on n'a le temps de regarder ni de côté ni en arrière, mais où l'on doit aller toujours en avant*. Nous nous empressons d'ajouter que les vertus de Marcelle et ses suaves qualités de mère n'étaient pas étrangères à l'attrait qu'éprouvaient alors tant d'àmes d'élite pour l'existence de l'Aventin.

A ces natures de choix , il fallait nécessairement une direction des plus hautes; toute main n'aurait pu tenir les rênes de ce gouvernement. Les compagnes de Marcelle n'étaient pas des novices ordinaires. A une éducation parfaite, elles unissaient une instruction très étendue; dans la classe du patriciat, la femme possédait des connaissances vastes et profondes *. Il fallait donc en un tel milieu une âme véritablement supérieure, capable de diriger par la parole , le conseil , l'exemple , une personnalité qui eût reçu de Dieu l'ascendant des grandes idées et le génie de toutes les délicatesses.

i ÉvaDgile de saint Matthieu

< Ëpîtres.

' Sulp. Sever., Dialogties,

Ces commencements de vie religieuse étaient, pour ainsi dire, le germe des institutions puissantes qu'allaient établir aux v® et vi® siècles saint Augustin et saint Benoît. La famille cénobitique n'était pas encore ordonnée en Occident; elle n'avait pour législation connue que la règle des Pères du désert , et le groupe des nobles femmes réuni par Marcelle n'était chez les nations latines que le grain précurseur des grandes communautés de l'avenir. Si Dieu n'eût été là avec ses bénédictions, l'entreprise de l'Aventin n'aurait été qu'un magnifique phénomène sans veille et sans lendemain; mais heureusement le Ciel posait la base de cet édifice et devait en couronner le faîte. O famille sacrée de Marcelle I fleur gracieuse de spiritualité, la première épanouie sur le sol si longtemps souillé de Rome, votre parfum embaume divinement notre âme, et notre œil ne se lasse pas de vous contempler avec ravissement en présence même de tous les fruits de l'arbre monastique dont vous étiez le germe divin.

Mais, si l'amour de Dieu et le désir du salut opéraient de telles merveilles, quels termes pourraient rendre la vivacité de la piété et la puissance de la perfection de notre sainte! Le cœur de Marcelle avait su, dans toutes les circonstances de la vie, se mettre en accord avec le précepte divin : Vous aimerez Dieu par -dessus toutes choses K Enfant, elle avait fait de Dieu le premier et le plus cher objet de

1 Évangile de sainl Jean.

ses affections; jeune fille, elle avait entouré Notre- Seigneur Jésus- Christ de ses tendresses les plus vives; épouse, elle avait concentré son amour en un foyer inextinguible dont elle faisait monter les flammes vers Celui qui mérite les prémices de tous les cœurs ; veuve, elle avait recherché pour son âme les tendresses divines et voué son existence fidèle à l'immortel Époux. Si donc Marcelle avait toujours donné à Dieu la première place dans ses affections , vivant désormais dans la retraite et le calme de la vie religieuse , elle l'aimait encore mieux et lui consacrait toutes les puissances de son être. Aussi son âme s'abreuvait à la source des délices, goûtait de saints attendrissements, répandait des larmes purifiantes et montait par delà les deux des cieux.

Ses compagnes, ou plutôt ses filles, se ressentaient d'une telle ferveur; quand une mère possède un grand fond de vertu, elle le lègue en héritage; les vierges et les veuves de l'Aventin s'assimilaient à chaque heure quelque chose de la vie morale de leur directrice. Mais cette élévation d'âme devait se perfectionner encore; saint Jérôme allait arriver à Rome, et nous verrons bientôt ce que , sous la conduite d'un tel maître , la sainteté de Marcelle devait gagner. Le diamant ne donne tout son éclat que lorsque le génie du lapidaire l'a finement taillé sous toutes ses facettes.

Une autre excitation non moins puissante pour l'Aventin provenait de la connaissance des prodiges de perfection dont l'Orient , terre sacrée des divins

ressouvenirs , était le théâtre. On parlait alors beaucoup, dans les cercles aristocratiques du patriciat, des merveilles de sainteté qui illustraient les déserts de Nitrie. Depuis le séjour qu'Athanase avait fait à Rome, on s'entretenait de la vie des solitaires, et on aimait à se porter par Timagination et le cœur vers ces régions , qui semblaient habitées plutôt des anges que des hommes. C'était Antoine qui , après avoir tout abandonné, devenait le créateur de la vie cénobitique, et qui, en 356, mourait plus que centenaire ^ A sa suite prenait place Paul, premier ermite, le plus illustre des anachorètes, celui qui, découvert par Antoine, lui légua pour héritage une tunique de feuilles de palmier, vêtement sacré dont ce dernier ne se servait qu'aux jours solennels de Pâques et de la Pentecôte comme d'une sainte relique *. Puis venait Pacôme, d'abord soldat sous Constantin, et qui, durant quinze ans, ne se coucha jamais». Il avait établi à Tabennes un monastère dont la règle lui avait été portée du ciel par les anges, et dont saint Athanase avait admiré les moines durant l'un de ses exils. Tels étaient les principaux chefs de la grande armée religieuse que commençait à lever l'Église pour lutter contre toutes les passions et toutes les erreurs. On se représente aisément, en présence de ces grandes figures de la famille monastique , les élans et les enthousiasmes de la jeune

* Pallad., Hist, Laus, Bibl. vit Patr.^ t. I.

* Id., ihid.

» W., ihid.

communauté de rAventin , et l'on comprend qu'en face de si sublimes modèles chacune des compagnes de Marcelle se sentit plus désabusée du monde et plus portée vers Dieu. Dans ces âges héroïques , les femmes elles-mêmes savaient s'armer du courage le plus mâle; elles recherchaient l'honneur de servir Dieu avec une ardeur toute virile.

Nous devons enregistrer ici d'autres récits pour Taudition desquels la grande société romaine se passionnait. C'était d'abord l'étrange histoire d'Euphrosine. Cette chrétienne n'avait que dix-huit ans lorsqu'elle quittait son père et son époux pour le désert, et, par un stratagème inouï, se faisait, en dissimulant son sexe, accepter dans un monastère de religieux. Un jour, après de longues années , un homme , sous le poids de l'âge et du malheur, vint frapper à la porte du cloître où s'était enfermée Euphrosine, demandant force et consolation pour supporter de terribles épreuves. Le religieux auquel il s'adresse n'avait point quitté sa cellule depuis trente-huit ans; il portait le nom du moine que nous admirerons bientôt dans la description du drame de la conversion de Thaïs : « Mon père, lui dit-il, priez pour moi , car la douleur m'accable au sujet de ma fille que j'ai perdue, et chaque jour augmente ma désolation et rend ma blessure plus profonde. » Les années n'avaient pu diminuer la peine de ce père, et elles avaient cependant changé si complètement son enfant, que l'infortuné ne se douta pas même que c'était à sa fille qu'il parlait; et puis,

comment aurait-il pu la reconnaître sous sa robe de moine? Cependant Paphnuce, c'était le nom d*Euphrosine en religion , s'attendrit ; son cœur à lui n'était pas dans l'ignorance, il se sentait en présence de son père. Eh bien , ô prodige I dans celte rencontre la grâce triompha de la nature. .Paphnuce pleure sur son père, le console, lui donne courage et espérance, mais, étouffant le cri de l'amour filial, il impose à ses lèvres le silence sur le secret de son cœur. Ce ne fut qu'à l'heure où la mort vint l'atteindre que l'enfant consentit à découvrir l'immolation de toute sa vie en priant son père de l'ensevelir et de se consacrer lui-même à Dieu, à sa propre place ^ .

On racontait encore avec admiration, dans les salons de Rome, l'histoire d'Alexandra. Cette pauvre fille n'était qu'une humble esclave aux yeux des hommes, et pourtant la noblesse d'aucune reine ne devait égaler la sienne devant Dieu. Saisie de frayeur en face de sa propre beauté , émue de pitié envers celui qui en admirait trop les charmes, elle conçoit une résolution héroïque. Et, malgré sa jeunesse, elle abandonne sa famille, quitte son pays, se jette dans la solitude, se livre à toutes les austérités*; puis, se sentant impuissante à se débarrasser de sa beauté dangereuse comme d'un vêtement incommode, elle s'enfonce toute vivante dans un tombeau et ne consent â sortir de son ensevelissement

* Rosweyde, p. 366.

« De Vit, Pair., L VIII, c. 5.

volontaire qu'après dix années, et lorsqu'elle -est devenue méconnaissable *. M^lanie l'Ancienne, durant son long séjour en Orient, devait voir Alexandra dans le désert qui lui servait de sépulcre *.

Mais ce n'était pas toujours la vertu qui poussait vers le désert. Il y venait aussi dés âmes des régions les plus reculées du siècle, trisles voyageuses qui avaient passé les frontières de la perdition. Nous avons à mentionner ici les conversions des pécheresses les plus fameuses d'Alexandrie et d'Antioche et'à relater Thistoire de ces femmes qui , puissantes pour séduire et pour perdre , se transformaient en modèles de repentir et de sainteté. On parlait alors beaucoup à Rome de Thaïs et de Pélagie.

Pélagie était une jeune comédienne d'Antioche ; on l'avait surnommée Marguerite , parce que sa beauté en avait fait la perle de la cité'. Les annales sacrées racontent qu'arrivée au fond de la Thébaïde dans le but de corrompre et de pervertir, elle y demeura pour pleurer et faire pénitence. Je cite ce qu'ont écrit sur cette femme perdue les Pères et les moines : « Nous étions assis, dit l'un d'eux, aux pieds de notre évêque , de ce moine austère et vigoureux, sorti du monastère de Tabennes, et nous écoutions , en les admirant , ses salutaires enseignements. Quand tout à coup apparut la première des mimes, la plus célèbre des danseuses d'Antioche,

1 RoBweyde, Appendix ad VilM Patrum, p. d44.

« /d., ibid.

3 RoBweyde, Vita sanclm Pelagim, p. 376.

toute chargée de pierreries : son corps disparaissait sous les perles et sous For. Un grand cortège raccompagnait; les hommes du siècle ne se lassaient pas de la contempler. Un parfum délicieux s'exhalait de toute sa personne et venait embaumer Tair que nous respirions. Dès qu'elle fut passée, notre Père, qui l'avait longtemps regardée, nous dit : « N'avez-vous pas été charmés de tant de beauté? » Et nous nous taisions tous. « Pour moi, reprit Tévêque , j'y ai pris un grand plaisir, car Dieu l'a destinée à nous juger un jour. Je la vois, dit-il, comme une colombe toute noire et souillée; mais cette colombe sera lavée dans les eaux du baptême et s'envolera vers le ciel blanche comme la neige. » Bientôt , en effet, la danseuse si longtemps applaudie dans la capitale de la tétrapole de Syrie, revint pour se faire exorciser et demanda le baptême. « Je m'appelle Pélagie, dit-elle, du nom que m'ont donné mes parents, mais les gens d'Antioche me nomment la perle à cause de la quantité de bijoux dont mes péchés m'ont chargée. » Deux jours après elle donna tous ses biens aux pauvres , reçut le cilice des mains de l'évêque d'Héliopolis ^ et alla s'enfermer dans une cellule sur le mont des Oliviers.

Quatre ans plus tard, celui qui l'avait convertie et régénérée la retrouva dans cette cellule et ne la reconnut pas, tant l'abstinence et les larmes l'avaient changée. Ses grands yeux s'étaient creusés et en-

^ Aujourd'hui Balbeck.

foncés comme deux fosses , toute sa chair avait passé par le martyre, et son âme si souillée était devenue toute pure dans le baptême de sa longue pénitence. Telle fut la vie de cette courtisane, de cette désespérée; que Dieu nous fasse trouver miséricorde comme elle au jour du jugement *. On admirait une telle conversion, le bruit en retentissait dans tout rOccident, et après quinze siècles nous ne pouvons nous défendre de répéter le mot de Bossuet au sujet de la pénitence d'une grande pécheresse moderne : Quel état et quel état * / Ainsi , celle qui avait couru la solitude pour troubler les vertus les plus pures , se laissa ravir son cœur ; la fille des bords de TOronte comprit, à la vue des vierges, qu'il y avait une beauté supérieure à la sienne, une beauté plus durable et plus puissante, la beauté sans rivale de l'âme dans la gloire du sacrifice qu'impose la chasteté.

Avec le récit de la conversion de Pélagie circulait celui de la conversion de Thaïs. C'était encore une de ces beautés coupables, connues de toute l'Egypte et dont les désordres avaient pénétré jusqu'au désert pour y désoler le cœur des saints. Un jour, le moine Paphnuce entend parler des hontes de cette pécheresse, et, inspiré de Dieu, il quitte sa solitude et va se fixer dans la grande ville où la coupable exerce ses ravages. Le moine se revêt d'habits séculiers, se

^ Jacob. Diac, Vit, s. Pelag.j c. 2, 8, 14.

• Bossuet, Sermon pour la profession de M^« de la yallière.

rend chez Thaïs et demande à la voir. On Fadmet. A peine en présence de la malheureuse, des larmes abondantes coulent de ses yeux, il baisse la tête, et, d'une voix que la pénitence rend souverainement pénétrante , il adresse des reproches et des menaces à celle qui n'attend que des louanges et des adulations. Le moine se nomme, Thaïs pâlit et se trouble. Elle croit voir dans celui qui lui parle un ange de Dieu, et alors celle qui était la souveraine de tant de cœurs foule aux pieds toutes ses couronnes et brise à jamais ses chaînes. Ce soir-là Thaïs ne parut ni au cirque ni au théâtre , mais on vit sur la grande place d'Alexandrie un homme allumant un bûcher et l'on entendit une voix flère criant à la stupéfaction de tous : « Thaïs , Thaïs brûle les objets de sa vanité et va faire pénitence au désert <. » Glorieuse imitatrice de la femme de l'Évangile qui brisa le vase de ses parfums aux pieds de Jésus , Thaïs devint un modèle achevé de repentir et de sainteté , nouvelle démonstration de la vérité de cette parole du Sauveur aux pharisiens : Les femmes que vous appelez perdues vous précéderont dans le royaume des deux*. On s'inclinait à l'Aventin devant ces pauvres âmes égarées par les passions, mais dégoûtées de leurs fautes, qui se reprenaient d'enthousiasme pour les lointaines images de l'honneur et de la vertu, et qui venaient effacer les souillures de leur passé dans les larmes de la pénitence.

1 Rosweyde, de Vit. sanctae Thaïdis, p. 374. s Évangile saint Matthieu, c. 21, v. 31.

L'impression produite par ces faits était profonde. D'une part on admirait la sainteté des religieux, dont Tapostolat s'affirmait si puissant dans de pareilles conjonctures ; de l'autre on pleurait de douleur et de joie sur les créatures infortunées et coupables qui, après s'être livrées aux désordres qui déshonorent le plus la femme , se vouaient, grâce à la miséricorde de Dieu, aux plus hautes vertus de la pénitence et de l'amour. A leurs yeux, l'histoire de ces pécheresses converties, de ces malfamées, était l'histoire renouvelée des Madeleine et des Marie Égyptienne, et, en présence de ces exemples, les patriciennes méditaient sur la toute -puissance de la grâce, sur l'humaine fragilité, sur la beauté de la vertu et sur le bonheur d'être fidèle à Dieu.

Il nous semble entendre Marcelle tirer de ces événements si prodigieux , et dont le dénouement était tout entier à l'honneur de la religion nouvelle, des conséquences qui prouvaient tout ensemble Timpuissance du polythéisme pour opérer de tels résultats et le devoir de réagir par la pratique des divines vertus contre toutes les corruptions païennes. Ah ! le zèle des vierges et des veuves s'enflammait alors, et chacune travaillait, dans le secret, par ses prières et ses mortifications, à la conversion des Thaïs et des Pélagie qui souillaient Rome. Ces paroles d'un prophète leur revenaient sans doute en pensant à quelque pauvre infortunée dont elles avaient le salut à cœur : Tu t'es fait un front de courtisane, tu es

sans honneur, mais je viendrai et je te sauverai *. Ainsi , les conversions du désert suscitaient des conversions à Rome , au sein même de ces régions que l'on regardait comme inaccessibles à la vertu et interdites à la grâce. Quel contraste entre les patriciennes de TAventin et celles de nos temps qui osent, par les modes et les réunions, se mettre en contact et en accord avec les mondaines et les pécheresses I

De plus les saintes âmes de TAventin trouvaient, dans les souvenirs des catacombes et des martyrs, des exemples dont la grandeur et la beauté ne pâlissaient pas devant les merveilles de la Thébaïde. Le sang romain s*était conquis assez de titres de noblesse au service du Christ pour qu'il pût prétendre fournir, lui aussi, ses modèles. Ne touchait-on pas encore à ces origines sacrées où tant de jeunes ûlles et de faibles femmes avaient eu le courage de briser avec leur éducation, leur famille, leur société, pour professer la foi chrétienne au prix même de leur vie? On admirait ces belles âmes passées à l'Église, et, en vivant sur le même sol, on portait une sainte envie à ces cœurs dont l'héroïsme, malgré les siècles, restera toujours jeune, parce qu'il est divin. L'histoire des Plautilla , des Pomponia-GraBcinia, des Flavia Domitilla, des Elpis, des Agapé, des Symphorose et des Félicité était écrite déjà en caractères immortels dans les âmes,

* Isaïe. Fades meretricis fada es tibi, impudorata es tu, sed veniam, salvabo le.

on se transmettait leurs souvenirs comme une tradition chère et sacrée. Les noms des Blandine et des Potamienne, des Agathe et des Lucie, des Pudentienne et des Praxède étaient synonymes des vertus les plus idéales, et quand, après avoir contemplé les sereines figures monastiques de TOrient, Marcelle et ses compagnes revenaient à ces gloires plus prochaines et pour ainsi dire leurs , elles remerciaient Dieu d'avoir placé au premier rang de leur famille les vierges martyres des premiers siècles , et elles pressentaient que TÉglise de Rome, avec ses incomparables origines, serait dans les temps les plus reculés la reine et la mère de toutes les Églises. Il nous semble entendre ainsi la famille de Marcelle traiter ces grands sujets , comparer, préférer tel type de sainteté à tel autre type , célébrer à Tenvi combien Dieu est magnifique dans ses saints, et, passionnée pour ces modèles , se vouer à l'imitation de leurs exemples. Gomment les patriciennes de TAyentin n'auraient-elles pas été fièresde leurs ancêtres dans le Christ? Pour arriver à la foi , ils avaient dû s'imposer de sanglants sacrifices. Il y avait des épouses, rapporte Tertullien, qui pratiquaient la religion nouvelle à Tinsu de leurs maris. Dans les jours de persécution, il n'était pas rare de voir des pères et des mères désolés en apprenant que leurs enfants venaient de passer publiquement au christianisme *. Aussi était-ce avec orgueil qu'à ces pro-

* Tertullien, Apologétique.

Là vie religieuse a ROME AU W SIÈCLE 145

(tiges de foi non démentis durant trois cents ans, on attribuait en partie les prodiges de vertu qui ennoblissaient alors les solitudes du désert.

Mais les douloureux événements dont Rome était le théâtre à cette époque venaient voiler aux yeux des patriciennes la beauté de ces souvenirs et la grandeur de ces exemples. L'empire avait passé aux mains de Constance, prince sectaire auquel il manquait, d'après Libanius, une tête de capitaine et un cœur de roi *. Sous un tel souveram les ariens disposaient du pouvoir; l'impératrice Eusébie ellemême se déclarait favorable, et la cour était le foyer permanent de querelles ecclésiastiques. Ce que Constantin le Grand, mort depuis 337, n'aurait jamais toléré, son successeur le provoquait et l'exécutait comme s'il eût été l'humble serviteur de la secte. Aussi, à peine le pape Libère fut-il monté sur la chaire pontificale, l'empereur et ses courtisans lui demandèrent la condamnation d'Athanase. A celte proposition , le Pontife se montra inébranlable , soutint l'innocence du patriarche d'Alexandrie et défendit courageusement la cause de la vraie foi définie à Nicée. Vainement Constance assembla alors des conciles et arracha par la violence la condamnation d'Athanase k la faiblesse de quelques évêques, vainement les ariens s'acharnèrent à diffamer le pape Libère auprès du peuple romain , le Vicaire de Jésus- Christdemeura inflexible. L'eunuque Eusèbe, envoyé

* Liban., Orationes.

par l'empereur, fut impuissant avec toutes ses promesses et toutes ses menaces, et quand, pour frapper le suprême coup , on força Libère à comparaître devant Constance à Milan, il se montra inflexible et prêt à supporter la persécution. L'histoire a conservé sa réponse à l'empereur, en présence de toute sa cour : Alors que je serais seul pou/r défendre la vérité, la foi ne succomberait pas ^ Mais , victime de la colère impériale, il fut condamné à l'exil et conduit à Bérée, dans la Thrace, comme un criminel. En même temps, Constance faisait monter sur la chaire de Pierre un antipape : Félix , archidiacre de l'Église romaine. Ces faits démontrent victorieusement l'orthodoxie de Libère, et l'on ne s'explique pas que de graves historiens aient pu l'attaquer. Nous nous bornons à placer ici le précieux témoignage des BoUandistes : « Ce pape résista vaillamment au théologien couronné qui se faisait le fauteur de Tarianisme. Sa fermeté rendit stérile la puissance des sectaires; son zèle réhabilita ceux qui étaient tombés en les appelant à la pénitence. On a inutilement cherché à obscurcir l'éclat de la foi de Libère par défausses accusations; son courage fut si grand, qu'à l'exemple des saints pontifes il n'hésita pas à braver l'exil , la prison , la mort pour la défense de la vérité*. »

L'opinion des contemporains fut favorable à Libère; les catholiques de Rome lui restèrent fidèles

* Théodoret, Hist. eccles., liv. H, c. xvi, p. 94. ' Acta Sanclorum : Vila Liberii.

malgré ses malheurs , et , durant les années de son exil , les peuples persévérèrent dans sa communion. Toute Taulorité de Constance ne put réussir à établir P'élix sur le siège de saint Pierre; les âmes ne s'inclinaient pas sous les bénédictions de l'antipape; elles soupiraient de toute l'ardeur de leur foi après le retour du légitime pasteur. Enfin Dieu consentit à exaucer les vœux de son Église. En 358 , l'empereur voulut visiter Home; c'était dans cette circonstance solennelle que la délivrance du Pontife devait s'accomplir.

L'histoire a conservé tous les détails de cette grande scène et jusqu'aux impressions de l'auguste visiteur à son entrée dans la capitale du monde. A la porte de la ville, Constance reçut les félicitations du sénat. Devant la majestueuse assemblée il crut se trouver en présence du conseil des nations % et, à la vue de la foule accourue à sa rencontre, il crut voir le genre humain se presser autour de lui *. En défilant devant les monuments de la puissance romaine, le prince se figurait à chaque pas que l'objet qu'il venait de voir était inférieur à celui qu'il voyait ^ Au Forum de Trajan, Constance s'arrêta confondu; il promena longtemps ses regards sur les constructions gigantesques dont l'imposante beauté ne se pouvait décrire *. L'empereur déclara que la renom-

* Ammien-Marcellin., lib XVI, c. x.

* /d.,t6id.

' Id., ibid.

* Id , ibid.

mée, coutumière d'exagération, était restée pour Rome fort au-dessous de la vérité ^ Aussi, voulant perpétuer le souvenir de sa visite, il dota la ville des Césars du grand obélisque du temple d'Héliopolis , avec ordre de le dresser au milieu du cirque majeur. Mais le Dieu qui lient dans sa main le cœur des rois, se disposait à faire élever par Constance un monument supérieur à celui qui avait été transporté des bords du Nil aux bords du Tibre : le prince devait marquer son passage dans la Ville éternelle par un grand acte de justice. Les matrones chrétiennes se présentèrent devant lui en suppliantes , afin qu'il rendît au troupeau désolé le pasteur depuis longtemps absent, et à leurs prières Constance accorda le retour de Libère. Cette décision fut communiquée par un message impérial au peuple rassemblé dans le cirque, et, à la lecture de Tédit, la multitude fit entendre ce cri de religion et de fidélité : Un seul Dieu y un seul Christ , un seul Évêque*. Cent ans auparavant , la foule , encore païenne , s'écriait : Les chrétiens aux bêtes ! Ainsi vont les choses et les hommes dans l'accomplissement des conseils éternels.

Sans nul doute, Marcelle, dans cette circonstance solennelle, fut choisie par les patriciennes pour demander à l'empereur la liberté de l'évêque de Rome. La fondatrice de l'Aventin, par la noblesse

1 Ammien-Marcellin, lib. XVI, ex.

« Théodoret, liv. II, p. 96.

de son caractère et la sainteté de sa vie, était parfaitement digne d'être placée à la tête d'une pareille députation. Devenue la première chrélienne de ces temps, aucune matrone n'aurait pu aussi bien qu'elle plaider la cause du pontife exilé. Sa parole devait désarmer Constance, le défenseur officiel et toutpuissant de l'arianisme, et, le jour où Libère rentra dans Rome, les chrétiens véritables se pressèrent autour de Marcelle, témoignant par de chaleureuses acclamations qu'ils lui attribuaient leur triomphe ^ On peut sans crainte lui appliquer ici le mot de saint Jérôme au sujet de Torigénisme : C'est à Marcelle que revient V honneur de cette victoire^. Mais l'horizon allait de nouveau s'assombrir; Constance touchait à la fin de son règne, et Julien l'Apostat, préparant des lois persécutrices contre

Eglise, se décernait le titre de grand prêtre du paganisme.

A la veille de ces malheurs, infiniment plus redoutables que les troubles provoqués par les disputes ariennes, les vierges et les veuves travaillaient, dans une poursuite plus ardente de la perfection, à développer en leur âme les vertus de leur sainte vocation. Comme si elles eussent pressenti les dangers prochains, elles plaçaient de plus en plus dans le sacrifice la source unique de leur force morale, et elles se vouaient avec un nouvel élan à la pratique de l'hu-

* Théodorel, Hisi, ecdes,, liv. II.

' Saint Jérôme, Hujus tam gloriosss victorias origo Marcella est.

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milité et de la souffrance. Ces fières natures , si opposées à toutes les formes de Tégoïsme humain , avaient à cœur de convaincre le monde de la divinité de leur profession, et, se plongeant plus avant chaque jour dans le renoncement ^ elles répandaient à pleines mains sur leur société des trésors de pureté, de dévouement et d'amour.

Il était beau de voir ces superbes matrones , naguère si prétentieuses, transformées en servantes des souffrants et des pauvres ; il était beau de les voir surtout avec l'auréole de chasteté dont le veuvage et la virginité couronnaient leur front. Il y avait des abîmes sans fin entre ces femmes chrétiennes qui répudiaient pour jamais les déshonneurs du paganisme et ces femmes de la décadence romaine si arrogantes et si amollies , faisant profession de luxe et de sensualité * ; entre les unes et les autres c'était comme la distance incommensurable qui sépare la terre du ciel. Et la vieille Rome étonnée les regardait, les admirait, les enviait; et elles, le visage radieux, les yeux fixés en haut, les mains chastement posées sur leur cœur, s'avançaient de vertu en vertu, conduites par Marcelle attendrie, qui laissait tomber sur chacun de leurs pas un rayon du génie monastique dont elle commençait à illuminer le monde d'Occident.

^ Tacite, collection de Lemaire.

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