CHAPITRE V
Marcelle â rAventin. — Organisation de la communauté. — Son perfectionnement. — Impression produite dans Rome par les vierges et les veuves. — Libre accès de la sainte maison. — Bénédictions du ciel. — Sage gouvernement de Marcelle. — Étendue de son autorité. — Combien elle était aimée.
— Bonheur de ses compagnes. — Grand spectacle offert aux Romains. — Appréciation des contemporains. — Science de Marcelle dans les Écritures. — Elle tourne les patriciennes vers ces études. — Progrès dans la sainteté. — Menaces de l'extérieur. — Julien TApostat. — Édits contre les chrétiens.
— Persécution. — La vengeance divine.
L'institution monastique fondée par Marcelle était le foyer où , sous la direction la plus maternelle , se formaient les femmes dont nous avons à admirer les sublimes vertus. Depuis le jour de sa fondation , TAventin exerçait une action moralisatrice indéniable. Quel rayonnement de cœur, quel génie ne fallait -il pas à celle qui avait entrepris de gagner à Dieu les plus superbes matrones I Sans doute, la mère des vierges et des veuves de Rome possédait au plus haut degré les qualités qui subjuguent; mais, indépendamment de toutes les ressources de sa riche nature, elle tenait de Dieu la grâce d'une
irrésistible attraction, et cette qualité divine explique seule ses prodigieux succès. Nous avons assez dit, avec saint Jérôme, combien les filles et les épouses des sénateurs et des consuls étaient éloignées de tout ce qui s'appelle gêne, modestie, retraite ^ Incessamment bercées dans le tourbillon d'une société habituée au luxe , à l'orgueil et aux licences du paganisme, il était difficile de faire passer dans leurs goûts et leurs relations les plus simples éléments de la vie chrétienne et à plus forte raison de leur faire accepter le régime sévère et parfait des conseils évangéliques. Eh bien ! cette révolution jugée impossible, Marcelle l'opéra. Fille d'une des premières familles de l'empire, elle persuada aux patriciennes, ses égales, qu'il y a une autre beauté que celle du corps, une autre grandeur que la gloire humaine , d'autres trésors que ceux de la fortune , une autre ambition que celle de monter au Capitole,. et, foulant aux pieds toutes ses vanités, elle s'élança dans la voie nouvelle, entraînant à sa suite les âmes dont nous avons pu pressentir déjà la grandeur. Certes, cette œuvre était divine, car il fallait une force supérieure pour arracher à leurs attaches les femmes du monde païen et pour les transformer ainsi subjuguées et conquises en vierges angéliques et en veuves pénitentes.
Mais pénétrons plus avant dans l'intérieur de ce premier asile religieux , et étudions la nouvelle
1 Saint Jérôme, Lettres, passim.
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existence qu'y menait la fille des Marcellus au milieu de ses compagnes. D'après les conseils d'Athanase, on suivait avec ardeur la règle des monastères du désert; l'esprit de saint Pacôme inspirait la conduite des matrones converties. On s'appliquait d'abord à la prière, à l'étude, à la méditation des saintes Écritures, et à certaines heures on vaquait à des ouvrages manuels ^ Ces habitudes de piété avaient pour fondement l'obéissance, la pauvreté et la chasteté volontaires. Sans doute, cette organisation eut 'à admettre dans les commencements des facilités et des adoucissements nécessités par les sujets auxquels elle s'appliquait et le milieu où elle était établie. Marcelle, au début, fit des concessions qu'elle retira plus tard. Pouvait-elle, par exemple, exiger une clôture rigoureuse de la part des patriciennes qui devenaient ses filles? N'était-ce pas déjà beaucoup d'obtenir d'elles le port de l'habit religieux et de leur faire produire les humbles marques de leur vocation au sein de leurs familles et en face de leur société? Toutefois, dans cette fondation, établissement monastique encore en ébauche, il y avait les caractères essentiels qui, d'après l'Évangile, constituent la vie religieuse.
Quelques années à peine après sa formation, la communauté de l'Aventin se perfectionnait dans son observance. Les instructions d'Athanase avaient contribué puissamment à y rendre le lien religieux
* Baronius, t. IV, p. 470.
uniforme et étroit. Grâce à une expérience profonde en ces matières, Marcelle avait appris des prêtres alexandrins comment fonctionnaient au désert les institutions des Hilarion et des Pacôme; elle condensait, avec la force de son génie et de sa sainteté, les éléments si bien disposés par le ciel en un corps homogène et puissant. On se réunissait pour Toraison, la psalmodie ou l'étude au chant de V Alléluia ^ Lovsz le Seigneur était le cri saintement excitateur qui faisait agir les patriciennes comme si elles eussent entendu un ordre divin direct. Marcelle présidait toujours aux saints exercices ; on récitait et chantait le psautier dès l'aurore, puis à la troisième heure du jour, à la sixième, à la neuvième, le soir et jusqu'au milieu de la nuit.' Elle connaissait la parole divine : Le sacrifice de louange est l'honneur quefatlends des âmes qui me sont consacrées; c'est la voie par laquelle je leur manifesterai le salut de Dieu «. A la prière succédait l'étude des Livres saints, puis venait le temps affecté à la confection des vêtements des vierges, des veuves et des pauvres : pieuses occupations qui tenaient constamment les âmes en éveil et faisaient recueillir aux patriciennes une somptueuse moisson de mérites pour ce monde et pour l'autre.
Quand on voyait le cortège des patriciennes , semblable à un vol de blanches colombes, s'égrener
^ Saint Jérôme, Lettres, poêsim, « Ps. 49, V. 23.
dans Rome pour se rendre à Tune des basiliques et assister aux divins mystères , il n*était pas rare que toute une multitude leur fit escorte. Que de regards cherchaient à distinguer alors, dans les rangs des saintes religieuses, celle qui en était la mèrel Mais tous les efforts étaient inutiles; Marcelle passait inconnue au milieu de ses compagnes ; la fille des patriciens était si bien confondue, sous son costume de laine , avec les filles de ses esclaves et de ses affranchis I A ses côtés , les nobles matrones qui composaient la famille de l'Aventin disparaissaient sous les mêmes voiles, et ainsi la fine fleur de cette aristocratie romaine, dont les ancêtres avaient commandé au monde par la parole et par l'épée , échappait à tous les regards.
Les cellules de TAventin ne s'ouvraient pas seulement aux riches héritières, elles donnaient accès aux jeunes filles et aux veuves indigentes qui voulaient se consacrer à Dieu. A toutes les âmes avides de prière, de silence, de vertu, l'entrée du palais de Marcelle était facile; on n'exigeait d'autres titres, en franchissant le seuil , soit de la part des plébéiennes, soit de la part des princesses, que le désir ardent de la vie religieuse. La mère accueillait toutes ses filles, issues du peuple ou de la noblesse, avec une impartiale bonté. Les anciennes affranchies , à son service aux jours de sa grande existence, devenues ses affiliées à l'Aventin , étaient traitées comme les sœurs des plus aristocratiques compagnes. Saint Jérôme rapporte que les opulentes
matrones, vouées à la profession monastique, avaient entraîné par leur exemple bon nombre de femmes de leur maison , et que ces dernières à côté de leurs maîtresses dont la religion avait fait les égales, remplissaient les devoirs du veuvage ou de la virginité •. La fondation de Marcelle n'admettait donc pas de privilèges; elle n'était pas seulement accessible à une caste favorisée; les plus humbles ûUes de Rome pouvaient y être admises; on n'y demandait pour litres de noblesse que la distinction des sentiments et la beauté des âmes. Même dans les commencements , on ne procédait qu'avec la prudence la plus sévère au sujet des admissions. Marcelle étudiait les caractères, scrutait le passé, jugeait des aptitudes et des dispositions, sollicitait surtout de Dieu la lumière, et, lorsqu'elle était moralement certaine de l'appel divin , elle consentait alors seulement à donner un membre de plus à sa famille.
L'œuvre, si dignement entreprise et si sagement dirigée, s'imposait tout ensemble par sa grandeur et sa beauté. Malgré les attaques de ses ennemis et les oppositions de ses envieux, la communauté naissante jouissait de la plus haute considération *, et l'on voyait chaque jour son cercle s'élargir. Fondée sur la pierre divine que les puissances adverses n'ébranleront jamais, la lignée surnaturelle dont notre sainte était la mère jouissait des bénédictions
1 Sainl Jérôme, LetireSf pctasim.
• Baronius, t. IV, p. 470.
fécondes qui seules donnent la vie et assurent sa propagation. Qu'importaient à de telles âmes les poursuites agressives de ceux qui auraient voulu étouffer leur institution dans son germe? Elles qui vivaient sur les hauteurs voyaient une main divine toujours prête à les secourir, et les imprécations et les menaces qui s'élevaient des régions perdues ne les décourageaient pas. Appartenant à la race des héros et des martyrs , elles savaient que plus l'opposition serait opiniâtre, plus la force d'en haut interviendrait et plus le triomphe serait grand. Du reste , pour peu qu'elles eussent consulté l'opinion , elles auraient senti la défaveur et l'impopularité gagner leurs ennemis ; car, en dépit des mensonges et des accusations ridicules des sophistes païens, l'opposition se sentait impuissante, tant il est vrai qu'à une certaine heure l'erreur le cède à la vérité , le vice à la vertu , Tégoïsme au dévouement. Quel plus odieux rôle pour des hommes, la plupart haut placés, que de calomnier des femmes inoffensives par haine seule de leurs vertus héroïques ! Pour trouver des soutiens à une telle cause, il fallait tout l'abaissement produit parle paganisme et la cynique impudeur de ses représentants. C'était un instructif spectacle que de voir la vieille société agonisante bafouer ainsi les plus dignes expressions de la beauté morale, et la société nouvelle, toute pleine de vie, s'éprendre d'admiration et d'enthousiasme pour les gloires du veuvage et de la virginité. Ce contraste des deux sociétés offrait les traits les plus saisissants
de la vie et de la mort aux prises l'une avec Tautre. La mort, personnifiée par l'ancienne religion, défendait le culte des sens, elle voulait abaisser les âmes pour les courber devant les idoles ; la vie, personnifiée par la foi chrétienne , proclamait l'empire de l'esprit sur la matière, Tennoblissement de l'humanité, et, tandis que la mort roulait impuissante au fond du tombeau , la vie s'élançait vers le ciel en chantant un cantique de résurrection. Telle était l'issue de la lutte : les vainqueurs et les vaincus célébraient ainsi à leur manière la force, la beauté et la grandeur du christianisme. Quelle religion que celle qui inspirait les sacrifices les plus sanglants de tous à des femmes délicates , à des cœurs de quinze et de vingt ans !
Si l'on se demande les causes de ces succès , la réponse est facile. Après la grâce divine qui inspira et assista toujours la fondatrice de l'Aventin , il faut reconnaître que la prospérité de l'œuvre fut due en grande partie à la nature d'élite de notre sainte, tout ensemble intelligente et bonne, précieux mélange de distinction, d'énergie et de dévouement*. La descendante des Marcellus possédait comme le génie du gouvernement. Sachant se faire toute à toutes, elle assujettissait par sa fermeté et sa douceur les recrues les plus altières. Sa sollicitude de mère lui montrait les points les plus difficiles, capables de mettre à l'épreuvre le courage de ses filles,
^ Baronius, t. IV, p. 469.
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et elle les prémunissait en les assistant de ses exemples et de ses conseils, leur facilitant en tout l'observance de la nouvelle vie K Son empire sur elles était si bien établi qu'aucune ne se permettait de résister à ses volontés. Cette soumission, pour qui connaît la fierté romaine, était le plus bel hommage qu'on pût rendre à Marcelle comme supérieure; il fallait que les patriciennes, ses subordonnées, lui eussent voué un grand culte pour se soumettre ainsi à son autorité. Mère éminemment affectueuse et tendre, elle ménageait les forces de ses compagnes, veillait sur leur santé, réprimait les exagérations de leur zèle, et cela avec un tel soin, qu'on peut dire que sa sollicitude pour elles allait à l'infini. Son œil, en pénétrant au fond de ces cœurs féminins de sa trempe et de sa race, saisissait toujours la fibre sensible. Elle était surtout puissante pour adoucir, cicatriser et guérir les blessures intérieures ; elle montrait dans ces cas les délicatesses du toucher réservées à ceux qui ont passé par de grandes douleurs. Son traitement avait alors la suavité d'un baume; c'était un dictame divin, et le pauvre cœur qui en était l'objet et qui croyait s'être épuisé à souffrir, se sentait inondé bientôt de force et d'espérance. Édifier, diriger, consoler, aimer, telles étaient les grandes et délicates occupations de Marcelle , et à l'Aventin notre sainte était tout entière à cela. Cette puissance s'étendant à tout avait pour prin-
1 Tillemont, t. XIl, pp. 66 et 69.
cipe la sainteté'. L'autorité de parole de la descendante des Marcellus tenait du prodige. Un seul mot adressé à ses filles leur faisait accepter avec joie ce qu'elles considéraient avant comme difficile et dur. S'agissait-il de plier le caractère d'une brillante patricienne? Il lui suffisait de prononcer une de ces paroles de l'Évangile qu'elle appliquait toujours si bien et où elle faisait sentir par le ton quelque chose de l'autorité de l'ordre divin. Sa voix claire et vibrante avait cette prononciation sonore et accentuée, propre, suivant une ancienne locutipn , aux descendants de Romulus et de Rémus. Aussitôt on voyait tomber l'orgueil des plus fières natures, et la matrone superbe, qui n'aurait cédé devant aucune autre puissance, courbait la tête pour obéir. Sans doute la possession d'un tel pouvoir constituait un don divin tout particulier ; la supérieure de TAventin , faite pour le commandement, était une de ces natures rares dont le regard fascine, dont la parole entraîne, dont la majesté subjugue. Et au-dessus de l'impo santé autorité qui paraissait innée chez elle, Dieu avait mis surtout ce qu'il met dans l'âme de ceux qu'il appelle à étendre son règne ici -bas, la force, qui a toujours en toute chose le dernier mot : la bonté, ce rayonnement vainqueur de l'amour infini.
Aussi nulle d'entre ses filles n'aurait pu résister à ses désirs.
En retour, Marcelle était l'objet d'une douce et ^ Tillemont, t. XII, p. 70.
sainte passion de la part de ses compagnes. Son cœur maternel servait d'asile aux vierges et aux veuves contre les tentations du monde et les séductions de la jeunesse. Toutes se sentaient portées vers elle par une sympathie irrésistible ; et elles goûtaient à ses côtés les délices du plus chaste des amours. Sa physionomie comme son âme attirait i. Elle avait cette gravité , cette réserve de regard et de langage, que le grand siècle devait appeler tristesse chrétienne , et que nous ne qualifierons pas de mélancolie^ comme Ta fait Amédée Thierry, de peur d'en affaiblir le mérite et d'en assombrir Tattrait. Oh! qui pourrait dire l'intimité et la délicatesse de l'union des cœurs de la famille de Marcelle I C'était comme la reproduction si pure de ces ravissantes amitiés immortalisées par les saints Livres , liaisons divines où l'on voit David aimer Jonathas plus qu'une femme et qu'une mère, et où l'on adore Jésus pressant contre son cœur la tête du disciple bienaimé. Toutes les affections les plus légitimes, toutes les tendresses les plus fortes s'étaient fait une place à l'Aventin pour entourer Marcelle de tous les cultes du plus fervent amour. Jusque dans les derniers détails de la vie commune , on sentait déborder pour elle le flot inépuisable de l'affection la plus filiale, et si l'on eût soupçonné au dehors la douceur des épanchements du cœur des vierges et des veuves danâ le cœur de leur mère, toute âme digne aurait
1 Baronius, t. IV, p. 469.
porté envie à ces ineffables suavités. Non, non, les enivrements humains ne sauraient prétendre à l'intensité des flammes du saint amour, et lorsqu'on compare la manière dont on aime dans le monde à la manière dont on aime dans les cloîtres, si on sait lire à cette page où chaque cœur écrit son nom, on ne trouve d'un côté que déceptions et souffrances, mélangées à quelques éphémères joies, tandis que de l'autre, c'est dès ici -bas le règne des félicités fidèles et divines. Marcelle ne se servait de cet attachement que pour obtenir de ses compagnes la pratique parfaite des conseils évangéliques , et comme elle avait la clef des cœurs, elle les ouvrait largement aux merveilles et aux charmes de la perfection..
Naturellement, des rapports si tendres faisaient de l'Aventin un lieu de paix et de félicité. Là où Von aime , a divinement dit un pieux auteur, on ne souffre pas i. En effet, quand le cœur se donne d'un amour véritable , d'un aniour pur et saint, on est toujours heureux. Alors le bonheur se lie intimement au fond de l'âme à la vertu, et Dieu fait sentir sa présence pour protéger et pour bénir. Les âmes qui vivent dans les cloîtres goûtent une paix dont aucune félicité humaine ne peut donner le sentiment. On savourait ces douceurs à l'Aventin. Les patriciennes qui un jour avaient aimé selon le monde , converties en religieuses , aimaient mainte-
> Ubi amalur non laboratur (saint Augustin).
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nant en Dieu d*un amour qui défiait le temps, le siècle et la mort. La paix était devenue pour elles le pivot de l'existence. Cette parole des Écritures : Le bonheur s'attache à ceux qui se vouant aux conseils de la paix , les avait comblé 'S des biens qu'elle promet^. Elles étaient si heureuses que les païens, aGn de retenir quelques-unes des âmes qui voulaient les suivre, s'évertuaient vainement à les présenter comme des victimes et s'apitoyaient hypocritement sur leur sort. Mais le bonheur va si bien à la jeunesse et à la vertu , qu'il se manifestait dans la personne des vierges et des veuves au point de pénétrer ineflfablement toutes les âmes qui les approchaient. Aussi le mouvement religieux s'affirmait de jour en jour davantage -, et Ton comprenait dans Rome que si des natures indépendantes comme celles de ces femmes de la première noblesse se disaient heureuses, on devait les croire. Il n'était plus possible de voir la transformation de Marcelle et de ses filles sans ressentir un impérieux attrait, et leur exemple devenait souverainement contagieux. Combien d'âmes élevées, s'il n'eût fallu lutter et briser avec leurs familles, auraient quitté le monde pour passer à Dieu ! Beaucoup le faisaient en dépit de tous les obstacles , et l'élite de la société venait grossir les rangs de la jeune communauté de l'Aventin. La grandeur du but à atteindre, les moyens à employer,
* Proverbes.
* Saint Jérôme, Lettre à EustochitAm,
rexistencè de vertu et de paix au sein de laquelle on devait accomplir Tœuvre de sa vocation , tels étaient les puissants mobiles qui amenaient à Marcelle les âmes les plus illustres de ces temps.
Le Dieu qui donne la naissance et l'accroissement se plaisait à bénir ainsi la semence spirituelle que notre sainte avait déposée avec une foi toute virile au sein de Rome. Il démontrait visiblement la vérite de cette parole de son Evangile : Si vous aviez un peu de foi comme un grain de sénevé, vous diriez à cette montagne de changer de place, et elle vous obéirail\ Or le spectacle que le ciel offrait aux Romains était la réalisation la plus saisissante de cette promesse; il renfermait quelque chose de supérieur à celui du dévouement des martyrs durant trois siècles; il était capable de remuer et de confondre cette société décrépite, si indifférente à tout ce qui ne s'appelait pas fortune, gloire et volupté. Pour cela, Dieu s'était choisi Marcelle : cette âme déjeune femme, généreuse au point de se déclarer publiquement désabusée de toutes les grandeurs terrestres, sympathique et attractive jusqu'à faire adopter son renoncement aux plus fières représentantes de l'aristocratie. Elle avait la mission de dompter l'orgueil romain, que rien jusqu'alors n'avait pu abattre, en faisant des reines du siècle les amantes de la croix. Quelle leçon pour ceux qui croyaient encore aux idoles, de voir les plus superbes
te
^ Saint Évangile.
patriciennes s'élancer ainsi dans la voie de Thumilité, de la pauvreté et de la chasteté! La foi de Marcelle avait fait plus que changer les montagnes
de place; la promesse de l'Evangile avait reçu par elle un accomplissement plus prodigieux : faible femme, elle avait abaissé les hauteurs de ce monde et nivelé les montagnes de l'orgueil et de la sensualité. Il est bon de contempler la courageuse fille des anciens triomphateurs prenant une si noble position dans Rome! Elle était bien digne de commander à ce groupe de patriciennes dont chacune était sortie d'un sang aussi beau que le sien , et de former cette glorieuse cohorte aux combats de l'âme et de la vertu, de l'héroïsme et de la sainteté. 0 Rome! ajoute une page nouvelle à ton histoire; nul de tes plus fameux souvenirs n'éclipsera dans les âges la mémoire de l'héritière pacifique de tes Marcellus , car si tes grands hommes t'ont donné la souveraineté universelle et sans rivale, cette femme a fait plus pour toi que tous tes génies : mère de tes vierges et de tes veuves, elle t'a dotée de beautés et de grandeurs que le Forum et le Gapitole ne connaissaient pas.
Mais entendons saint Jérôme marquer en ces termes la grande place de la fondatrice de l'Aventin dans la société romaine. «Au milieu d'une ville médisante, d'une ville où fut autrefois le monde entier et où le vice est sûr du triomphe quand il décrie la conduite la plus honnête et qu'il souille les âmes les plus pures, il est difficile de n'être pas atteint
par quelque triste calomnie. Or qui jamais entendit, au sujet de Marcelje, quelque chose de fâcheux qui fût croyable, ou bien qui, y ayant ajouté foi, ne s'accusa ensuite lui-même de malice et d'ignominie*? » Cette réputation inattaquable, le saint se plaît à la fonder sur ce qui, à ses yeux, constitue les plus beaux titres d'honneur de notre héroïne. « C'est Marcelle la première, s'écrie- l-il avec fierté, qui a confondu le paganisme en démontrant par unevie pure et un extérieur modeste quelle est la beauté et l'excellence du veuvage chrétien'. Elle portait des vêtements modestes; de ses trésors elle ne garda pas môme son sceau , préférant déposer ces superfluités dans le sem des pauvres que de les enfermer dans sa cassette. » — Vivant toujours en compagnie des vierges et des veuves, elle savait qu'on juge souvent des mœurs des mères à la tenue des filles , et qu'on les apprécie d'après leur entourage ». Elle prenait des aliments avec la plus grande modération , s'abstenait de viandes, mais, à cause de son estomac et de ses fréquentes infirmités, usait d'un peu de vin, se bornant, pour ainsi dire , à le sentir plutôt qu'à le goûter*. Jérôme était heureux de pouvoir présenter, comme un vivant défi, cette existence dans le renoncement, la pauvreté, la modestie et la mortification monastiques à la partie païenne et perverse de
* Saint Jérôme, Lettre à Prindpie, ' Id., ibid,
3 Id., ibid.
* Jd., ibid.
U VIB RBLlGIEtSB A ROMfi AU IV» SlàCLC 167
Rome; il savait ne pouvoir être démenti. Les esprits sceptiques en honnêteté et en désintéressement , les cœurs qui avaient des souillures toutes prêtes pour ce qui était pur et chrétien, n'osaient jeter ni la calomnie ni leur bave sur une personnalité aussi grande et aussi digne. Personne, du reste, n'aurait cru à leur accusation, car Rome entière n'ignorait pas que la descendante des Marcellus avait repoussé avec dédain les offres les plus honorables, et que, supérieure aux Cornélie, aux Lucrèce, aux Porcia, elle avait porté les vertus de son sexe à des hauteurs jusqu'à elle inconnues. Le peuple lui-même commençait à savoir que, mère des vierges et des veuves , elle avait sacrifié ses richesses jusqu'à ses pierreries, qu'elle habillait et nourrissait les pauvres , et qu'elle avait converti son palais, si longtemps le centre de la plus brillante société, en une solitude religieuse '. Aussi on ne pouvait plus empêcher l'opinion de se prononcer en faveur de la justice, et on n'osait plus soutenir que le genre de vie établi à l'Aventin faisait des premières matrones des patriciennes déclassées.
Indépendamment de toutes ses qualités d'esprit et de cœur si éminentes, une des grandes forces de Marcelle, pour la conduite et la sanctification de ses compagnes, était sa science profonde des Livres saints. Elle puisait dans les Écritures la sagesse du gouvernement de sa communauté. Avant tout, elle
i Baronius, t. IV, p. 309.
168 Sainte margelle
s'appliquait à familiariser les vierges et les veuves avec la parole divine , certaine qu'elle était d'assurer les progrès spirituels de ses filles en leur communiquant le goût de puiser à cette source. On méditait sur les textes, on en pénétrait les divers sens, et, nourries de la moelle de la vérité inspirée , les patriciennes devenaient inébranlables dans la foi , comme des docteurs. Saint Jérôme allait arriver à Rome et aider puissamment Marcelle à cette œuvre, et telle devait être alors la passion de notre sainte en ces travaux, que son ardeur devait paraître parfois lasser le zèle de l'incomparable maître. « Elle avait pour les Écritures une incroyable passion , dit-il , et chantait sans cesse : « J'ai renfermé votre parole dans mon « cœur afin de ne pas vous offenser, » se conformant à ce texte : Elle place toute son affection dans la loi du Seigneur, et elle la médite jour et nuit. Elle faisait consister la loi de Dieu, non, comme les pharisiens, à répéter souvent ce qui est écrit, mais à l'accomplir, suivant ce que dit l'Apôtre : Soit que vous mangiez y soil que vous buviez, faites tout pour la gloire du Seigneur; et suivant ce que dit le Prophète : Vos préceptes m'ont donné Vintelligence ; montrant ainsi qu'elle ne pouvait comprendre les Écritures qu'après avoir accompli les commandements ». »
Nous aimons à nous réprésenter la sainte déversant sur ses compagnes les connaissances puisées
* Lettre à Principie.
dans ses méditations et ses veilles ; comme elle faisait alors monter les esprits et les cœurs! Dans ses entretiens spirituels on sentait que le Dieu de vérité parlait par sa bouche. Le jour était proche où, en assistant à ces réunions spirituelles, Jérôme, d'après son propre aveu , devait se trouver réduit au silence et allait suivre avec admiration les considérations qu'elle exposait. Aussi ses filles avançaientelles dans la connaissance des mystères divins; leur intelligence cultivée se soumettait aux explications et aux jugements de Marcelle, et, par Tétude de Téternelle vérité , elles s'abreuvaient chaque jour plus avant à la source de la perfection. Quand on pénètre dans la vie religieuse de l'Aventin, on se fait seulement alors une idée de toutes les grâces de sainteté que le ciel accorde à ceux qui savent trouver dans les Écritures leur nourriture spirituelle, car là est le pain au-dessus de toute substance que Dieu a préparé pour les âmes. Avec T Eucharistie la parole divine est le premier des aliments de la vie surnatU' relie*.
C'est une grande erreur de croire que l'étude des Ecritures convient seulement aux âmes consacrées à Dieu; les chrétiens qui vivent dans le monde seraient d'une vertu tout autre s'ils fortifiaient leur cœur par la lecture réfléchie des Livres saints. Jamais on ne lira et méditera une page de l'Évangile sans se sentir porté à devenir meilleur, et chaque
^ Tillemont, t. IV, pp. 71 et 73.
partie de r Écriture, prise à part, opérera le même résultat dans les âmes humbles et de bonne volonté. Aussi l'effet produit à l'Aventin par ces études était immense. La parole inspirée, comme la chair divine du Christ, purifiait, éclairait, embrasait la famille spirituelle au point que chacun de ses membres s'élevait à la pratique parfaite des plus nobles devoirs. Aux heures où notre sainte exposait à ses filles ces réflexions sur tel passage des Psaumes et de l'Évangile, de bien abondantes et douces larmes coulaient de leurs yeux; on éprouvait alors des impressions que l'étude d'aucun chef-d'œuvre n'a jamais produites ; on sentait que TÉvangile est un livre plus fort en amour que le cœur de la plus tendre des mères.
Aussi , à mesure qu'on s'élevait dans les connaissances sacrées , la pratique de la perfection devenait facile. Les patriciennes puisaient dans la méditation de la divine parole un goût et un besoin de sainteté qui les rendaient insatiables de prière, d'humilité, de pureté, et, comme elles s'assimilaient ainsi chaque jour la divinité elle-même, elles montaient incessamment par ces ascensions vers le ciel, qu'elles travaillaient à conquérir. Nous ne prétendons pas exprimer ici les jouissances intimes et ineffables de Marcelle lorsqu'elle contemplait les progrès des vierges et des veuves dans l'esprit de leur vocation. Sans doute elle était heureuse et fière, car elle voyait que ses compagnes formaient déjà le premier noyau des légions immaculées dont la vie reli-
gieuse, en se propageant, allait remplir le monde d'Occident.
Quand on jette un regard attentif sur cette période de la formation et de Tinstruction religieuses des patriciennes , on sent qu'il y avait à TAventin des journées pleines de tendresse et de calme, de lumière et de bonheur. Aux heures où Marcelle développait devant ses ûlles spirituelles les enseignements sacrés , on croyait entendre un de ces Anges que Dieu, lui-même écoule; la vue de notre sainte plongeait dans T Infini pour y chercher Tau delà des choses , et elle semblait Ty saisir. Mais les travaux d'exégèse qui captivaient déjà si profondément ces belles intelligences allaient prendre une extension plus grande : le premier génie de ces temps semblait arriver à Rome pour perfectionner l'œuvre de TAventin, et Jérôme, en opérant sur un fond si riche et si merveilleusement préparé, devait y répandre les rayons d'une lumière qu'aucun astre brillant au firmament de la vérité ne pouvait jamais faire pâlir.
Ainsi, sous le gouvernement de Marcelle, la famille spirituelle faisait non seulement des progrès dans la science sacrée, mais dans les voies de la perfection. Volontairement astreintes à une existence de prière, de retraite, d'étude et de sainteté, les patriciennes s'étaient imposé le sacrifice de la volonté personnelle, du monde, de l'humilité et de la chasteté. Appelées les premières à la profession religieuse, elles avaient entendu la voix du divin Maître :
Celui qui abandonne pour moi et mon Évangile sa m,aison, ses frères, ses sœurs j son père, sa mère, ses enfants , ses dotnaines, sera récompensé au centuple * , et, entrées résolument dans ce nouveau genre de vie , elles y trouvaient une douceur et un attrait audessus de tout sentiment.
Dieu semblait vouloir prouver par l'exemple de ces femmes si délicates que les conseils évangéliques devaient être suivis par la faiblesse elle-même ; il répondait ainsi victorieusement aux affirmations erronées des partisans du paganisme^ qui prétendaient la perfection évangélique impraticable et au-dessus des forces humaines. L'œuvre entreprise par Marcelle venait directement de Dieu et devait réussir. Fondée sur les préceptes et les conseils divins, ses obligations se renfermaient dans la profession du veuvage et de la virginité*. La règle, nous le savons, avait pour première formule la vie elle-même de la fondatrice et touchait par plusieurs points à la règle des Pâcome et des religieux de Tabennes. Avec sa douce main de mère, notre sainte donnait le pli aux vierges et aux veuves devenues ses filles. Secondée par Theureux caractère de ses compagnes, elle exerçait sur elles la plus sûre influence, et ses soins pour chacune ne se lassaient jamais. Connaissant leurs dispositions , elle pesait en son cœur leurs confidences et leurs épanchements , et, des disciples à la maitresse, c*était la confiance des enfants à leur mère.
1 Saint ÉvaDgile.
' Saint Jérôme, Lettres, paasim.
Là vie religieuse â ROME AU IV« SIÈCLE 173
Dieu se plaisait à faire ainsi de TÂventin le berceau de ces relations d'une suavité inexprimable dont il devait doter les familles monastiques de l'avenir. Jamais, même aux jours de saint Benoit, on ne devait voir ni plus de tendresse ni plus d'union ; on respirait dans la communauté des vierges et des veuves de Rome les parfums nouveaux des vertus religieuses qui allaient embaumer, grâce au perfectionnement de ces grandes âmes, les sociétés latines. Mais le ciel paraissait n'avoir épanché sur la famille de Marcelle le trésor de tant de bénéditions que parce qu'il se préparait à verser sur elle le flot de cruelles épreuves Si tout était douceur et paix à l'intérieur de l'Aventin, au dehors, du côté de rOriont, tout n'était que trouble, épouvante et désordre. On n'entendait parler que de prêtres persécutés, d'évêques exilés, de vierges poursuivies, de veuves outragées, d'églises profanées ^ Et, à la vue de tant d'ennemis féroces qui se faisaient un jeu de l'honneur et de la vertu, Marcelle ne donnait ni cesse à ses pleurs, ni trêve à ses prières. Les successeurs de Constantin, qui auraient dû défendre le christianisme, étaient à cette époque les premiers à violer ses droits. La duplicité, l'injustice, la violence et la haine présidaient à leur gouvernement. L'erreur était en crédit et le vice en faveur dans les cours et les capitales de Ravenne, de Milan et de Constantinople, et, quand la voix des évêques
^ Saint Jérôme contre les Ariens.
et du pontife de Rome s'élevait pour condamner les excès, les coupables tout- puissants ne répondaient aux protestations de la justice et de la sainteté que par une oppression plus dure. De la part des empereurs , il y avait , depuis Constantin le Grand , comme une réaction contre les idées et les personnes de rÉvangile et de l'Église. Ainsi , tandis que la jeune Thébaïde de l'Aventin goûtait toutes les douceurs de la vie monastique , l'horizon religieux du monde s'était sinistrement assombri. Les préoccupations causées à Marcelle et à ses compagnes par les menées ariennes de Constance avaient fait place à des anxiétés plus douloureuses encore; la situation de l'empire et de l'Église s'était profondément aggravée depuis l'avènement de Julien.
Pour apprécier l'état des choses, il nous faut dire un mot sur ce prince. Le nouvel empereur, durant les vingt premières années de sa vie , avait professé la foi chrétienne, rempli la charge de lecteur dansTéglise de NicomédieS se montrant néanmoins plus superstitieux que religieux*. Appelé au commandement des légions des Gaules, Julien devint subitement léger, railleur, libertin, cruel. Désigné Auguste par ses soldats, en révolte contre Constance, au moment même de la guerre engagée par ce dernier contre Sapor, roi des Perses, il consentit, pendant une nuit, à être élevé, à la lueur des torches, sur un bouclier, comme un roi franc. Le collier
1 Théodoret.
* Ammien-Marcellin, lib. XX, c. it.
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militaire d'un hastaire lui servit de diadème; il refusa, par superstition, celui de sa femme. Les légions Tacclamèrent en brandisssant leurs épées et en s'écriant : Julien- Auguste, empereur K^ L'astucieux feignit de refuser le pouvoir, et le peuple et l'armée firent entendre ces paroles : « Sans Julien- César, la puissance est perdue pour les provinces , les soldats et la république «. » L'histoire raconte qu'avant de quitter les Gaules il était entré, le jour de rÉpiphanie, dans l'église de Vienne, sous prétexte d'y prier, afin d'en imposer à ses soldats, quoiqu'il eût déjà renié le christianisme. Ce fut encore par un sentiment d'ambition et un besoin de popularité qu'il laissa le labarum comme étendard aux légions d'Orient, tandis qu'il l'enlevait à celles d'Occident, les premières ne se contentant pas des libations de vin et des hécatombes de bœufs gras.
Ses croyances étaient un mélange de néoplatonisme tde réminiscences chrétiennes, un tissu de mythes homériques , de fables helléniques. Dans les désordres de son imagination, il se figurait avoir hérité de l'âme d'Alexandre, qui, à ses yeux, était la personnification la plus haute du courage, de la gloire et du génie. L'un de ses premiers actes fut la publication d'un édit pour le rétablissement du culte des idoles et le relèvement des temples païens.
^ Ammien-Marcellin, lib. XX, c. xi.
« Id., ibid.
176 SAINTE MàRGBLLE
Il poursuivait, avec un fanatisme inouï, la réhabilitation des dieux d'Homère et de Virgile, de Platon et d'Aristote, et comblait de richesses les sanctuaires de Dodone, de Delphes et de Délos. Groupant autour de lui tout ce qu'il y avait d'intérêts, d'amourspropres froissés, de passions surexcitées parles triomphes de l'Église, il travaillait à la ruine du christianisme avec le cynisme de son orgueil, la force du pouvoir absolu et l'appui d'une armée de barbares. Le sarcasme, la dérision, le mépris public, la satire , tout lui était bon ; il poussait même à l'apostasie par l'appât des honneurs et de l'or. Quand les èvêques lui adressèrent, comme défense du christianisme, l'admirable apologie de Diodore de Tarse, ils n'obtinrent que cette réponse hautaine : « J'ai vu , j'ai compris, j'ai condamné. » Dans sa haine , il en vint jusqu'à interdire aux professeurs chrétiens l'enseignement des lettres grecques et latines, prohibition que son panégyriste lui-même qualifie d'injuste ^ Un bouleversement si inattendu et si radical dans l'œuvre de Constantin mettait l'empire en conflagration, mais cela importait peu à l'utopiste couronné. Sous son règne, le sang coula en Thrace, en Phrygie, en Galatie; la persécution prit des formes horribles. A Héliopolis, un supplice nouveau épouvanta l'humanité : des vierges furent exposées aux regards et aux outrages des païens, et, le ventre ouvert et rempli d'orge, furent livrées
^ Âmmien-Marcellin, lib. XXII, c. x.
en pâture aux pourceaux. A Daphné, des chrétiens furent brûlés sur les autels à l'occasion de Tincendie du temple d'Apollon*. Voulant donner un démenti aux Livres saints, Julien poussa la rage jusqu'à prétendre rebâtir le temple de Jérusalem ; mais des globes de feu sortis de terre dispersèrent les ouvriers, et il dut renoncer à celte entreprise *. Triste émule d'Alexandre, dont il s'efforçait d'imiter la conduite, il déclara la guerre à la Perse, et, vaincu tout près d'Arbelles, il fut frappé mortellement par la flèche d'un cavalier inconnu ■. Un historien rapporte qu'avant de s'engager dans cette expédition il était allé offrir un sacrifice dans le temple de Diane, à Carrhes, et qu'on avait trouvé dans le sanctuaire , après son départ, une femme pendue par les cheveux et le ventre ouvert*. L'horrible sacrificateur n'avait pu surprendre le secret de l'avenir dans les entrailles de la victime. Julien mourut à l'âge de trente- trois ans. Je me rappelle, dit saint Jérôme, qu'étant enfant et étudiant la grammaire, lorsque toutes les villes fumaient du feu des sacrifices, la nouvelle de la mort de Julien se répandit tout à coup et qu'un païen s'écria : Les chrétiens déclarent que leur Dieu est patient, et rien n'est plus prompt que sa colère •. Ainsi les projets de l'Apostat s'évanouirent; celui qui
* Sozomène, lib. V; Théodoret, lib. IX.
* Âmmien-Marcellin, lib. XXIII, c. i.
* Théod., lib. III, c. xxi.
* Sozomèae, lib. ill, c. xxt, p. 147.
* Saint Jérôme, Commentaires sur Habacuc, p. 243.
avait résolu d'anéantir le christianisme fut le dernier empereur païen.
Les principales idées du système de Julien peuvent se résumer en quelques lignes. Ce prince fut un des premiers novateurs prétendant que ce n'est pas par le christianisme , mais par la monogamie hellénique, que la femme a été réhabilitée^et affranchie. Pour soutenir cette erreur monstrueuse, il osait s'appuyer sur les témoignages des prédicateurs et des docteurs de rÉglise, qui représentent la femme comme la grande tentatrice depuis la faute originelle, et il oubliait que l'Évangile seul l'a glorifiée comme la messagère du pardon et du salut. N'est-ce pas, en effet , depuis la Vierge, qui donna naissance au Sauveur, que la femme a réuni en elle les dignités de la virginité et de la maternité? De là aux conditions purement sociales de la monogamie grecque il y avait la distance qui séparait le monde ancien du monde nouveau; aussi, à la mort de Julien, l'hellénisme rentra dans la poussière, et l'empire s'inclina devant le seul vrai Dieu. Il faut le dire, cette épreuve de l'Église se distinguait des autres; elle devait servir de copie à celle de l'impiété lettrée et moqueuse du xviu* siècle. Née du paganisme philosophique, seul ennemi survivant du christianisme victorieux, elle allait à l'encontre des idées du temps, et fut souverainement impopulaire; il fallut, pour la susciter, l'omnipotence d'un César. Mais le monde devenu chrétien ne pouvait être arrêté dans sa marche; il emportait en son mouvement tout ce qui prétendait
lui faire rebrousser chemin , et la croix du Calvaire se dressait triomphante sur les ruines des vieux temples. La justice éternelle le veut ainsi : l'homme qui, dans son néant, quelle que soit sa puissance, a Taudace de prétendre faire reculer les sociétés conduites par Dieu est jeté à terre, et les générations , en passant, piétinent sur son cadavre et maudissent sa mémoire.
Durant le règne de Julien , les terreurs et les désolations des vierges et des veuves de l'Aventin furent grandes; aussi , à Theure où les compagnes de Marcelle apprirent la mort tragique de T Apostat , elles remercièrent le ciel d'avoir délivré le monde du plus terrible des ennemis. Attachées à PÉglise comme on s'attache à Dieu, et comme on s'attache aussi à la famille, à la patrie, à la vertu, au malheur, les patriciennes comprenaient la nécessité du choix d'un prince catholique; et, tandis que le peuple se réjouissait de la fin inattendue de l'oppresseur en se livrant à des fêtes, elles élevaient vers Dieu leurs prières, et Jovien ceignait la couronne impériale. On peut jugerde l'allégresse publique à ces accents d'un contemporain : « Peuples, écoutez! cieux et terre, prêtez l'oreille au bruit de la chute du persécuteur! Venez aussi , généreux athlètes , défenseurs de la vérité , vous qui avez été donnés en spectacle à Dieu et aux hommes! Approchez, vous qui fûtes dépouillés de vos biens; accourez, vous qui avez été injustement bannis de votre patrie et arrachés des bras de vos femmes et de vos enfants! C'est Dieu qui a
exercé un jugement si éclatant, une vengeance si prompte; c'est le Seigneur qui a frappé la tête de rimpie^ 1 » Marcelle, qui, par ses relations avec le pape Libère, connaissait mieux que ses compagnes le mal fait par Julien, adressa au ciel de vives actions de grâces; elle savait que le nouvel empereur ne combattrait pas contre la justice et la vertu, et qu'il leur donnerait réparation. Malheureusement l'ancien primicère des gardes ne fît que passer sur le trône; il mourut après avoir opéré la retraite de Tarmée, et sa femme, accourue au-devant de lui pour partager sa pourpre, ne reçut de la main des légionnaires que son cercueil. Valentinien, confesseur de la foi sous Julien, lui succéda pour l'honneur de l'empire, la paix de l'Église et la protection des vierges et des veuves de Rome.
^ Grég. Naz., Or. contra Julian.