CHAPITRE VI
Jérôme. — Ses commencements. — Sa conversion. — Le désert.
— Souvenirs importuns. — Passion pour les auteurs profanes.
— Invitation pressante adressée à Bonose. — Beautés de la vie solitaire. — Haute position auprès du pape Damase. — Marcelle introduit Jérôme à TAventin. — Sa méthode dans Texplication des Ecritures. — Ardeur des patriciennes pour ces études. — Jérôme leur communique ses travaux. — Sainte amitié. — Douces relations. — Grande pénétration de Marcelle dans les Écritures. — Elle se montre infatigable en leur étude. — Départ de Méfanie pour TOrient. — Courage de celle patricienne. — Son langage en face du proconsul de la Palestine. — Ses œuvres de charité. — Paule à l'Aventin.
— Marcelle sa consolatrice. — La jeune Eustochium entre dans la famille des vierges.
Vers le milieu du iv^ siècle, naissait au fond de la Pannonie, contrée sauvage, la patrie des Dalmates, un enfant dont le génie devait faire l'un des plus grands hommes de l'histoire, et que la vertu devait porter à la plus haute sainteté. Issu d'une famille honorable et riche, cet enfant s'appelait Jérôme. Tout jeune, il quitta Stridon, sa ville natale, pour aller habiter Rome, afln de se former sous la direction de Donat, l'un des rhéteurs les plus célèbres,
dans la connaissance des lettres profanes', il semblait arriver dans la capitale du vieux monde pour prendre part à la lutte engagée depuis longtemps entre la société chrétienne et la société païenne; c'était le moment où toutes les vertus de l'Évangile étaient aux prises avec tous les vices de la 'décadence romaine. Jérôme, entraîné par sa nature impressionnable et la fréquentation d'une jeunesse légère, céda quelque temps aux séductions de l'âge et du plaisir. Mais bientôt, attiré par la grâce, il demanda le baptême, et, en pleine adolescence, à la suite de Victorin, son maître le plus aimé, il se déclara disciple du Dieu nouveau. Il reçut l'eau régénératrice de la main du pape Libère, et professa dès lors la foi chrétienne avec une ferveur qui ne se démentit jamais. Du reste , au milieu même de ses égarements, il n'avait point nié la vérité; il admirait la divine constitution de l'Église, et, comme il en fait l'aveu », il aimait, au temps même de son indifférence religieuse, à s'arracher de fois à autre au cercle de ses amis pour visiter seul les catacombes et s'agenouiller sur la poussière des martyrs ■. Au milieu du pêle-mêle de sentiments, d'illusions, de passions que l'approche de la vingtième année éveille dans l'imagination ardente du jeune homme, il avait fixé son esprit et son cœur dans les croyances et les vertus de l'Évangile. Sans doute, à l'heure où il descendait
* Baronius, Annales, t. IV, p. 324.
* Saint Jérôme, Commentaires sur Ezëchiel. a Baronius, l. IV, p. 324.
dans les hypogées chrétiens, il avait aperçu deux vierges vêtues de blanc qui lui faisaient escorte, et, comme il leur avait demandé qui elles étaient, elles lui avaient répondu qu'elles se nommaient : Tune, la Chasteté, et l'autre, la Tempérance. Les deux anges lui avaient dit qu'ils assistaient au trône du Roi des cieux, et qu'ils se délectaient en la beauté des âmes pures, l'engageant fraternellement à leur donner son cœur pour qu41s pussent l'enrôler à la suite des vierges qui composent la cour du divin Agneau. Jérôme crut aux deux anges rencontrés aux catacombes, et il aima par-dessus tout la vérité et la vertu. Tels furent les commencements de celui que le Christ venait de gagner à sa cause, et qui devait devenir l'incomparable directeur de la sainte dont nous écrivons l'histoire.
Arrêté dans la fougue de la jeunesse par Dieu luimême , Jérôme s'élança à la poursuite de la perfection. Dès lors il ne se sentit plus aucun besoin de société : Dieu et son âme lui suffisaient. On le vit de Rome venir à Trêves, la capitale des Gaules depuis Constantin, passer par Aquilée, qui était alors la Venise de l'Adriatique, s'enfoncer dans les sables torrides de Calchis, puis retourner à Rome et se fixer définitivement à Bethléhem.
Pris de passion pour la vérité et la vertu dans ce qu'elles ont de plus sublime, il surmonte tous les obstacles. Durant son séjour à Trêves, la cité impériale dont Ausone célèbre les remparts et les écoles , il recueille les souvenirs d'Athanase et transcrit les
œuvres de saint Hilaire ^ . A Aquilée , il commence -: à ressentir les attraits de' cette vie monastique dont il sera pour la postérité Tun des ancêtres et des modèles; au désert il livre son corps à la pinitence et réduit en servitude une chair rebelle dont il redresse les instincts; à Rome, il devient le conseil et Tami du pape Damase et le directeur dans la science et la sainteté des patriciennes de TAventin; à Bethléhem, enQn, il se construit cette cellule légendaire qui retentit à la fois de ses gémissements et de ses cris d'éloquence, et, gardien fidèle des lieux saints jusqu'au dernier soupir, il demeure, après la mort, le patriarche des monastères et l'oracle de l'Église universelle. Quelle grandeur dans ce raccourci de la vie de Jérôme , et combien l'homme par la grâce devient prodigieux! Maintenant, l'action du saint sur l'Eglise et sur les âmes demande que nous suivions Jérôme au désert, à Rome, à Bethléhem ; ces théâtres si différents l'un de l'autre embrassent les principales phases de sa gigantesque existence.
Poussé vers la solitude par un attrait irrésistible , portant au fond de son âme des désirs de perfection et de salut, Jérôme, dans la sève de ses années et de son talent^ vint demander aux sites arides de la Syrie un refuge. Ce fut la partie la plus sauvage du désert, les sables brûlants de Ghalcis, que le généreux transfuge de Trêves, d' Aquilée et de Rome choisit pour asile. Dans cette retraite, à quatre ou
1 Baronius, t. IV, pp. 218 el 219.
cinq lieues d'Alep (Berroé), sur les confins de l'Arabie, dont les brises lui apportaient les parfums, le jeune solitaire vécut cinq ans^ Là, dans toutes les ferveurs de la prière, de la contemplation et de la pénitence, Thôte arrivé du fond de TOccident se forma à toutes les vertus , et, dans le voisinage des anachorètes qui renouvelaient dans ces contrées les merveilles de r Egypte monastique, il reçut la double consécration de la souffrance et de la sainteté. Jérôme trouva surabondamment auprès de Dieu la compensation de sa rupture avec les honoimes : le désert, par la solennité de ses silences, l'immensité de ses horizons, la pureté de son air et le charme incomparable de ses solitudes , convenait à une âme aussi avide d'espace et de lumière, de calme et de paix. Le fugitif volontaire des grandes villes traversait ces heures de la vie où l'homme sent comme le poids de son exubérance; le commerce du monde lui était odieux , il étouffait à son contact ; il lui fallait , pour satisfaire son cœur, saisir l'infini, posséder Dieu, et il venait le trouver et Tétreîndre au désert. L'âme de Jérôme devait être une épée; il ne fallait pas que l'haleine du monde y déposât sa rouille.
Cependant, malgré ce haut état de piété et de vie ascétique, Jérôme se sentait assailli , à certaines heures, par des ressouvenirs importuns : c'était la vision non évanonie des fêtes voluptueuses de Rome. 11 nous semble le voir alors, les yeux pleins de larmes,
^ Baronius, Annales, t. IV, pp. 325 et 326.
la tête levée vers le ciel, les mains jointes sur sa poitrine, gémissant sur lui-même. Les visions menaçantes le troublent; seul il peut en décrire le danger et Phorreur : « Combien de fois, au milieu du désert, dans ces solitudes dévorées des feux du soseil, je me sentais transporté au sein de délices de Rome et poursuivi par le souvenir des chœurs des jeunes filles romaines... Alors, privé de toutsecouçs, je me jetais aux pieds de Jésus-Christ, je les arrosais de larmes , les essuyais de mes cheveux , et je domptais ma chair indocile par des semaines entières de jeûnes. Je m'en souviens; plus d'une fois je passais le jour et la nuit entière à pousser des cris et à frapper ma poitrine, jusqu'au moment où Dieu renvoyait la paix dans mon âme. Je redoutais même ma cellule; elle me semblait complice de mes pensées. Irrité contre moi-même, seul je m'enfonçais dans le désert , et , découvrant quelque vallée plus profonde, quelque cime plus escarpée, j'en faisais un lieu de prières. Souvent, le Seigneur m'en est témoin, après des larmes abondantes, après des regards longtemps élancés vers le ciel , je me voyais transporté parmi les chœurs angéliques, et, triomphant d'allégresse, je chantais : Nous accourons vers toi, attirés par Vodeur de tes parfums ^ , » Les deux anges entrevus aux catacomîbes , devenus ses fidèles compagnons, l'arrachaient alors à ses souvenirs et à ses rêves, et son imagination n'errait plus de Rome à
^ Lettre à Etutochium.
Tibur, de Sorrente à Baïa. Mais les passions du cœur n'étaient pas les seules à vouloir séduire le vigoureux athlète, les passions intelligibles, plus dangereuses pour une nature supérieure comme la sienne, lui livraient aussi leurs assauts.
Le brillant disciple de Victorin, si vivement épris des beautés de la littérature profane, souffrait parfois de Taridité de ses études nouvelles sur Thébreu et le grec ^ Jérôme travaillait alors à la traduction et aux commentaires des saintes Écritures, et ces œuvres sérieuses et difficiles lui faisaient regretter parfois, par leur austérité, les ingénieuses et légères fictions de Plante et de Virgile , comme les mâles et éloquentes harangues de Quintilien et de Cicéron. L*attrait des lettres profanes devenait si puissant chez lui à mesure qu'il cultivait les sciences sacrées, que ses souvenirs des poètes et des orateurs semblaient emprunter la voix des sirènes pour le ramener à leur culte. Même dans son désert , il ne pouvait se défendre de leur faire une part. Cicéron surtout était son auteur favori; il l'étudiait avec tant de passion , que sa conscience alarmée lui en adressait des reproches. On peut en juger à ce passage d'une de ses lettres où il dépeint ainsi son penchant, sa faiblesse, ses remords et ses résolutions : « Homme faible et misérable, je jeûnais avant de lire Cicéron. Après des nuits de veilles, après des larmes abondantes au souvenir de mes fautes, Je prenais Plante.
1 TillemoDt, t. XII, p. 60.
Lorsque ensuite, revenant à moi, je m'attachais à lire les prophètes, leur langage me paraissait rude et négligé. Aveugle que j'étais , je ne m'en prenais pas à mes yeux, mais au soleil. Pendant que l'antique serpent m'abusait ainsi , une fièvre violente s'empara de moi et consuma tellement mon corps , que mes os se tenaient à peine entre eux. On apprête mes funérailles... Et voici que je me crus transporté soudain devant le souverain Juge et que, la face contre terre, je n'osais regarder en haut. Interrogé sur ma profession, je répondis : « Je suis un chrétien. » Et le juge alors : « Tu mens, dit-il, tu n'es qu'un cicéronien. Où est ion trésor, là est aussi ton cœur. » Je me tus aussitôt, et le juge ordonna de me saisir et de me frapper. Et je jurai de ne plus lire les auteurs profanes. A mon réveil, je sentais encore sur mes épaules nues les meurtrissures des verges divines. Aussi je devins plus passionné pour la lecture des Livres saints que je ne Tavais été pour celle des œuvres profanes ^ » Ainsi l'influence de la solitude, l'habitude de la prière et de la mortification, l'amour et la présence de Dieu firent triompher Jérôme de toutes les tentations. Les fantômes de sa jeunesse s'évanouirent, sa passion pour les chefsd'œuvre de l'antiquité profane s'apaisa, et, goûtant enfin les douceurs de la paix là où il avait ressenti toutes les angoisses de la lutte, on l'entend adresser des invitations pressantes au partage de sa féli-
* Lôttre à Euêtochium»
.cité à ses compagnons demeurés dans le monde. Plus fortuné qu'Alexandre, qui découvrit du milieu des mers l'Arabie -Heureuse au parfum de ses arômes, Jérôme avait vu s'entr'ouvrir les horizons du ciel aux souffles embaumés du désert.
Nous ne résistons pas au plaisir de citer ici l'éloquent appel que l'heureux solitaire de Chalcis faisait à l'un de ses anciens amis de Rome. — « 0 désert émaillé des fleurs du Christ! 0 solitude où naissent les pierres dont est construite dans l'Apocalypse la cité du grand Roil O retraite qui se réjouit de la familiarité de Dieu! Que fais-tu dans le siècle, mon frère, avec ton âme plus grande que le monde? Jusqu'à quand seras- tu retenu à l'ombre des toits et dans le cachot enfumé des villes? Crois-moi , je vois ici plus de lumière ^ ! » Cette apostrophe si véhémente révèle par son enthousiasme la période de calme, de quiétude et de victoire qui avait succédé aux alternatives troublées des anciens combats. Dieu récompensait son serviteur. Son travail sur la Bible n'offrait plus les anciennes difficultés; l'Esprit-Saint semblait les lui aplanir, et Jérôme écrivait à Rustieus, son ami : « De cette semence amère, j'ai recueilli les fruits les plus doux V » La contemplation le ravissait jusque dans les hauteurs du ciel, où il aimait tant à se plonger et à vivre; enfin les sables de Chalcis étaient devenus pour lui les degrés d'or
< Lellre à Héliodore. « Quamdiu fumosarum urbium carcer includit? »
* Lettre à Rusticus.
de l'échelle du patriarche, et son âme, dans ses di-^ vines élévations, montait chaque jour plus avant vers la source pleine de la félicité et de la paix. S'il est vrai qu'au désert le voyageur est exposé à l'illusion du mirage, Jérôme, en face des célestes horizons, touchait aux plus divines réalités.
Ce fut au souvenir de ces heures de pur bonheur que Jérôme, apprenant plus tard l'arrivée de Rufin et de Mélanie l'Ancienne en Egypte, devait écrire cette lettre enthousiaste inspirée par les tendresses de l'amitié et les beautés de la vie religieuse : « Je sais que vous pénétrez dans les lieux saints de l'Egypte, et que vous visitez les chœurs des moines et vivez avec ces familles qui mènent sur la terre une vie céleste. Mais comme de fréquentes maladies ont brisé mon corps , je vous envoie cette lettre à ma place. Notre ami Bonose porte sa croix sans penser au lendemain et regarder en arrière. Il sème dans les larmes pour moissonner dans la joie. Devant ce prodige, qu'elles disparaissent les merveilles imaginaires des Grecs et des Romains! Voici un jeune homme nourri avec nous dans la connaissance du siècle, jouissant d'une immense opulence et d'une grande considération, qui quitte une mère, des sœurs et un frère tendrement chéri et va s'établir dans une île battue par les flots d'une mer orageuse , rendue horrible par des rochers âpres et nus et une solitude affreuse. Et lui, tranquille, intrépide, tout armé de l'Apôtre, tantôt, en relisant les pages divines, il écoute Dieu, tantôt il s'entretient avec lui en priant
le Seigneur; peut-être aussi, comme Jean, voit-il quelque chose de mystérieux dans son île M » Hélas! les lettres de Jérôme et de Rufln ne devaient pas conserver toujours ce Ion si tendre et si édifiant; l'amitié, qui avait étroitement uni ces deux cœurs dans la jeunesse et la maturité, devait être impuissante à les rapprocher dans la vieillesse. Ne dévoilons pas encore ces tristesses, nous n'aurons que trop de douleur à les exprimer à leur heure. A Chalcis , cinq années s'écoulèrent dans ces luttes et ces ravissements; mais comme Tépreuve est la pierre de touche pour les saints, la calomnie vint au désert lancer ses traits les plus empoisonaés contre Jérôme, et l'héroïque solitaire dut quitter la chère retraite dont il s'était fait une patrie pour se réfugier à Antioche. La Providence, qui toujours est admirable dans ses voies , continuait ses grâces à son disciple au milieu même de la persécution; elle ne l'amenait auprès de l'évêque Paulin que pour ajouter à son front illuminé déjà des gloires du génie et de la sainteté le sceau royal du sacerdoce*.
En faisant ainsi de Jérôme son représentant direct et attitré. Dieu avait ses vues. Ce n'était ni pour le renvoyer au désert ni pour le fixer à Antioche; c'était pour le poser sur un théâtre plus important.
* Letlre à Ruf/în, « Ule securus, intrepidus eftotus de Apostolo armatus, nunc Deum audit, dum divina relegit; nunc cum Deo loquitur cum Dominum rogat, et fortasse ad exemplum Joanois aliquid videt, dum in insula commoralur. »
* BaroQius, Annales, t. IV, p. 405.
Le ciel voulait établir Tintrépide ascète dans Rome même; il Tavait choisi pour y implanter les belles œuvres de la vie monastique. A cette époque, Rome n'était pas encore la ville aux saintes images et aux dômes tranquilles , la douce patrie des âmes, la terre où se goûte la paix du ciel; pour les chrétiens, c'était la persécutrice couverte du sang des martyrs, le dernier boulevard du paganisme , une Babylone aux mœurs dissolues. L'Église avait alors à sa tête le pape Damase, ce pontife dont la juridiction fut indignement disputée par l'antipape Ursin. Présenté par Paulin d'Antioche et saint Ëpiphane, qui se l'étaient attaché en se rendant au concile , l'an 382 , Jérôme gagna bientôt la confiance du pape et devint son secrétaire intime. Sa science et sa sainteté lui méritèrent l'honneur de rédiger la lettre des Pères du concile aux évoques orientaux , et d'arrêter et de fixer, à la prière du souverain pontife, le texte des saintes Écritures. L'Église doit à Jérôme la Vulgatc, cette traduction admirable du texte hébreu qui a fait proclamer son auteur le maure de la prose chrétienne pour tous les siècles à venir \ et que le concile de Trente déclara authentique. Encouragé dans ses magnifiques travaux par le pape et par les matrones romaines les plus nobles , qui commençaient à faire leurs délices de l'étude des saintes Lettres, Jérôme les poursuivit, avec une ardeur infatigable, durant tout le temps de son séjour à Rome et de sa retraite à
^ Ozanam, Civilisation chrétienne au v« siècle.
Bethléhem, et leur consacra son existence jusqu'à la dernière heure. Sa profonde érudition établit entre Damase et lui les rapports de confiance et d'intimité les plus étroits; le chef de l'Église aimait à le proclamer : « Rien n'est plus doux que nos entretiens sur les Écritures lorsque j'interroge et que vous répondez, et je m'écrie avec le Prophète : « Votre parole est plus douce que le miel. » Jérôme était revenu à Rome, dans la Rome de sa jeunesse, avec le trésor de ses vertus héroïques si vaillamment conquises par ses luttes contre lui-même au désert.
Dans sa haute position, on comprend les démarches flatteuses dont Jérôme était alors Tobjet. Les prières les plus pressantes lui venaient des patriciennes qui formaient la famille spirituelle de Marcelle au palais de l'Aventin ; ces âmes généreuses désiraient si ardemment s'initier sous un tel maître aux secrets de la science divine! Après de longues résistances qu'opposa l'humilité du saint et dont l'ascendant du pape Damase triompha , l'incomparable docteur consentit à se rendre à tant de vœux , et telles avaient été les préparations du ciel en sa faveur, que Jérôme trouva sa voie en se vouant à ce ministère.
Il était admirablement fait pour expliquer et établir les oracles évangéliques dans un tel milieu et dans un tel auditoire. Chez Jérôme, la vocation de la direction des âmes formait le plus impérieux besoin de sa nature d'apôtre. Il est vrai qu'une semblable mission n'était pas facile; il s'agissait de diriger, tout en les instruisant dans les Écritures, les
patriciennes groupées autourde Marcelle. Sans doute, la réputation de Jérôme en science sacrée, son rang honorifique et la confiance du pape Damase, étaient autant de garanties pour le succès; toutefois l'entreprise offrait des difficultés si grandes dans la Rome d'alors, qu'elle aurait tristement échoué si elle eût été confiée à des mains moins habiles. Ce fut aussi aux instances de Marcelle , après celles du pape, que la volonté de Jérôme céda ; il devait raconter plus tard, dans une lettre à Principie, les démarches réitérées de la fille des Marcellus pour obtenir son consentement : « Elle me pressait à temps, à contretemps, au point que son zèle triompha de mes résistances *, » L'Église, les âmes, la perfection, l'intimité constante avec la mort, poussaient Jérôme au dévouement absolu. Alors donc s'ouvrirent dans le cercle distingué de l'Aventin, au milieu de cette compagnie d'élite qu'il se plaisait à nommer son église domestique*, les leçons sacrées. Cet auditoire, que tant d'autres devaient lui envier et que, bien loin de briguer et choisir, il n'avait accepté que de force, il pouvait seul le captiver et conduire. Jérôme lui était prédestiné par sa grande parole et par ses mâles vertus. Quelle intelligence n'aurait-il pas illuminée! En lui, la science du docteur absorbait sa lumière dans les clartés divines.
^ Importune, opportune ut pudoreoi ineum sua superaret industria.
* <i Ecclesiœ quae in domo tua est. » Sanctus Paulus, Epist. ad Philemonem.
Avant d'assister à ses cours d'érudition sainte, exposons-en la méthode. Elle consistait dans la traduction fidèle du texte, dans l'exposition nette et précise du sens littéral et dans des interprétations toujours appuyées de preuves graves et solides. Cette manière, dont Jérôme était le créateur, a été suivie depuis par les maîtres dans l'explication des Écritures, et le système adopté à l'Aventin a fait école, puisqu'il a été maintenu dans toutes les chaires d'herméneutique de l'Église. De plus, Jérôme s'appliquait à montrer l'alliance intime des deux Testaments, et frappait son auditoire par la concordance admirable qu'il établissait entre les temps de la figure et les temps de la réalité ^ On sentait, au développement de ses leçons, que Jésus-Christ remplissait la Bible tout entière et que, de la Genèse au dernier des prophètes et aux livres des Machabées , partout et toujours il était question de lui. Tel était le fond de cet enseignement magistral, qui donna à de simples femmes la science des docteurs. Ajoutons que Dieu s'était plu à entourer Jérôme de toutes les qualités qui assurent les plus grands triomphes de la parole. Sa figure, brunie par le soleil de l'Orient, portait dans des rides précoces comme les cicatrices de la pénitence et du désert; sa voix exprimait avec autorité les sentiments qui l'agitaient; son regard pénétrant, son geste impérieux , son accent étranger, l'austérité de toute sa personne, donnaient à son éloquence plus
* Baronius, t IV.
que la force qui persuade et captive : c'était Tempire de la vérité, qui, ne pouvant être contredite, s'impose et enchaîne.
A la tête de ses vierges et de ses veuves, Marcelle montrait un zèle infatigable à profiter des leçons de Jérôme. Toute à ces grandes études, elle cherchait dans les Écritures la lumière de sa foi et la force de sa vertu , demandant à Tesprit de Dieu le don d'intelligence pour pénétrer et approfondir les aperçus sublimes que Tillustre maître ouvrait à son âme. Puis elle s'assimilait le divin enseignement par ses oraisons, et fécondait de la sorte le double travail commencé en elle par la grâce de Dieu et le génie de Jérôme. Son ardeur à s'instruire étonnait l'intrépide docteur; sa ferveur pour les Écritures était incroyable : Ardor erat incredihUis i. Tantôt, au cours même des leçons, c'était une série de questions pour chacune desquelles il lui fallait une explication; tantôt, au sortir d'une longue conférence, c'était une lettre écrite à Jérôme sur certains points restés obscurs et qui, remise par un messager, exigeait une réponse immédiate. Aussi, surmené par cette avidité insatiable, Jérôme écrivait à Marcelle : « Les lettres sont pour s'entretenir familièrement et des choses de chaque jour, afin de se rendre mutuellelement présents dans l'absence, et de se raconter et ce qu'on pense et ce qu'on fait. Il est permis cependant d'assaisonner quelquefois une douce eau-
* Lettre à Principie,
série du sel de la doctrine. Mais vous, tout entière à vos grandes études, vous ne m'écrivez rien qui ne me mette Tesprit à la torture et ne me force à chercher de nouveau au fond des saints Livres. C'est ce que vous avez fait hier encore par cette fameuse question, et vous exigez que j'y réponde de suite. Pensez-vous donc que je suis assis sur la chaire des pharisiens, pour me constituer ainsi juge dans toute difficulté qui s'élève sur les termes du texte hébraïque * ?» Et après de claires explications sur l'éphod du jeune Samuel et le théraphim du grand prêtre, il ajoute : « Pour le reste, vous m'interrogerez quand nous nous reverrons et, si je suis en défaut, nul n'en sera le témoin ni le juge. » Et comme réponse aux envieux qui lui reprochaient son mauvais accent : «Vous savez d'ailleurs que, plongé dans l'hébreu, je me suis rouillé sur le latin au point d'avoir contracté je ne sais quel sifflement étranger. Pardonnez-moi donc l'inélégance de mon langage -. » Cette prononciation sifflante dont s'excusait Jérôme ne nuisait en rien à son éloquence incisive et entraînante; sa parole était acérée comme la pointe de la grande épée romaine, l'héritage de Marcelle, qui, dans la ma^i de son glorieux aïeul, avait vaincu Ânnibal I
^ Lettre à Marcelle, « Epistolare officium est, de re familian, aut de quotidiana conversatione aliquid scribere, el quodam modo absentes inter se praesentes fieri , dum mutuo quid autem velint, aut gestum sit nunciant... »
* Ihid,
Excité au travail par la noble femme dont il était devenu le guide, Jérôme se trouvait heureux de pouvoir lui confier ses entreprises et ses découvertes sur le domaine de la science sacrée. On le voit alors, tant il apprécie Marcelle, attentif à la faire assister à chacun de ses mouvements en avant; il lui communique le résultat de ses recherches et de ses veilles, afin de lui procurer la jouissance de chacun de ses progrès dans le champ de la vérité. Qu'on en juge aux fragments d'une de ses lettres : « Si je ne vous écris aujourd'hui qu'une bien courte épître, c'est pour plusieurs motifs. Quel est donc, direz-vous ce si important et si incessant travail qui vous défend le plaisir d'une causerie épistolaire? C'est la confrontation de la version d'Aquila avec le texte hébreu, étude dont je m'occupe depuis longtemps pour voir si la synagogue n'aurait pas fait à l'original, en haine du Christ, quelque changement, et je ne craindrais pas d'en faire l'aveu à une amie comme vous. J'ai trouvé là bien des choses capables de corroborer notre foi. J'ai déjà revu les Prophètes, les livres de Salomon, le Psautier et les Rois; je tiens maintenant en main l'Exode, que les Hébreux appellent Elle Semoth ; je passerai ensuite au Lévétique. Cependant, pour que notre courrier n'ait pas couru inutilement, j'ai joint à ce billet deux lettres écrites par moi à votre sœur Paula et à sa chère fille Eustochium'. Vous ne les lirez peut-être pas sans profit
1 Paula et Eustochium étaient deux amies de Marcelle qui allaient bientôt fréquenter et habiter TÂventin.
ni charme , mais vous saurez du moins que ce que je leur écris, c'est à vous que je l'adresse ^ » Ce langage le témoigne hautement, il y avait entre Jérôme et Marcelle "ntieux que les rapports du disciple et du maître : il y avait les relations belles et pures d*une amitié profondément chrétienne contractée sous l'œil de Dieu dans le but d'une religieuse direction*.
On trouve, en effet, à maints endroits de sa correspondance, le désir de s'y entretenir familièrement, le besoin de se rendre mutuellement présents dans l'absence, le plaisir de se raconter ce que l'on fait, de se communiquer ce que l'on pense , en un mot , ce qui constitue les doux rapports d'une sainte intimité. Certes , dans ce commerce où la sympathie a sa place, on s'occupe avant tout de Dieu, de perfection, de science sacrée; on poursuit le sens le plus mystérieux dé la parole divine; on recherche préférablement à tout les intérêts de l'âme; mais toutefois on accorde une part à ce commerce qui s'établit entre les cœurs , et qui se manifeste chez les saints sous mille traits divinement naïfs et charmants, par cela seul que Dieu est le principe, le moyen et le but de leurs attachements. 11 y avait entre elle et lui les affinités secrètes qui attirent les âmes de forte trempe. Ainsi s'expliquent les pressantes invitations de Jérôme à Marcelle pour qu'elle le tienne au courant de ses actions et de ses pensées, la commu-
^ Lettre à Marcelle, « Et ut amicad menti fatear... putes tibi quoque scripta esse, quae iUis scripta sunt. » « Tniemont, t. XII, pp. 73 et 76.
nication de ses lettres à Paule et à sa fille, et le titre d'amie qu'il lui donne.
La cause de l'admiration sympathique de Jérôme provenait des mérites de notre sainte. *Au milieu de la corruption de Rome , qui n'aurait été touché du courage de cette patricienne inaugurant une vie de retraite, de chasteté et de perfection? Une âme de si grande race devait naturellement plaire à celui qui, dès la plus vive jeunesse, s'était réfugié au désert et qui, malgré tous les honneurs et les plus nobles amitiés , ne pouvait dissimuler une souffrance que ses intimes appelaient la nostalgie de la solitude. Aussi l'exilé de Calchis retrouvait quelques-unes de ses anciennes jouissances dans la compagnie de ces cœurs généreux qui, à la suite de Marcelle, s'étaient dégagés héroïquement des attaches de la famille, de la jeunesse, de la naissance et de la fortune. Quelquefois, après les longues heures consacrées à l'étude, Jérôme parlait à ses filles spirituelles des douceurs inefl^ables de la vie des solitaires de l'Orient, et alors, à la flamme de son regard, à l'émotion de sa voix, on sentait que son âme pleurait toujours le désert. Marcelle, la mère respectée du petit cénacle de l'Aventin, sentait cela plus profondément encore que ses compagnes, et cette connaissance des tristesses intérieures de Jérôme ajoutait un lien de plus entre leurs deux cœurs.
La fondatrice de l'Aventin possédait, nous le savons, une intelligence d'élite. Toujours la première à suivre les enseignements divins, elle péné-
trait jusqu'au plus profond des explications du maître, et il lui arrivait même parfois de les faire saisir à ses filles, portant ainsi la lumière dans des esprits où la parole trop savante du docteur n'avait pu parvenir*. Véritable mère, elle mettait alors la nourriture spirituelle à la portée des plus faibles intelligences, et , grâce à son intervention, l'enseignement sacré produisait auprès de toutes les fruits les plus abondants. Ravi d'avoir reçu de Dieu une si digne coopératrice, Jérôme ne cachait pas les sentiments d'admiration que Marcelle lui inspirait, et on l'entend dans une de ses lettres écrire ces louanges : a Les trésors d'intelligence, de vertu, de pureté, de sainteté que je trouvais en elle, je me sens impuissant à les manifester*. » De la part, en effet, de cette femme, vrai type de la Romaine embellie de toutes les grandeurs chrétiennes, c'était un zèle infatigable pour la vérité et la perfection, une prudence inces" santé dans tous ses rapports, une application de chaque moment à la prière, au travail et à la direction de sa communauté.
« Elle ne me vit jamais, ajoute saint Jérôme, sans m'adresser quelque question, et, au lieu de se rendre à ce que je lui disais, elle me faisait toujours quelque nouvelle demande, non pour discuter, mais pour apprendre la solution des objections qui pouvaient
* Tillemont, t. XII, pp. 71 et 73.
* Lettre à Principie, « Quid in illa virtutum, quid ingenii, quid sanctitatis, qaid puritatis invenerim, vereor dicere, ne fldem credulitatis ezcedam 1 »
lui être faites. Ce que je découvris en elle d'esprit, de profondeur, je n'oserais le dire, de peur de paraître raconter des choses qui ne sembleraient pas croyables. Je dirai seulement que tout ce que j'avais acquis par de longues études et que je m'étais assimilé par des méditations continuelles , dès que Marcelle l'effleurait, elle rapprenait et le possédait si bien que lorsque, après mon départ de Rome, il s'élevait quelque difficulté sur les Écritures, c'était à son jugement que l'on recourait. Mais comme elle était fort modeste et prudente et qu'elle possédait le tact le plus sûr, elle répondait toujours de manière à ne pas présenter comme sien ce qui Tétait pourtant réellement, voulant confesser ainsi qu'elle n'était qu'une écolière dans une science où elle était vraiment maîtresse. Elle n'oubliait pas que l'Apôtre a dit : Je ne permets pcbs à la femme d'enseigner, et puis elle ne voulait pas humilier les hommes et les prêtres qui venaient la consulter sur les passages obscurs et douteux^ » Ainsi , en fait de science sacrée, Marcelle était devenue comme l'oracle de Rome, et saint Jérôme lui décernait en ces études le titre dHnfatigable*. Ce fut aux hautes leçons de Marcelle et de Jérôme que les vierges et les veuves acquirent cette science religieuse solide qui fit de l'Âventin un cénacle si lumineux.
Nous devons maintenant marquer le vide fait à
1 Saint Jérôme, Leitre à Prindpie. c Ita ut, post profeotionem , si eàscl aborla contenlio , ad Ulam judicem pergeretar. * BaroniuB, t. IV, pp. 469 et 470,
l'Aveatin par le départ de Mélanie. Cette matrone , la plus noble femme de Rome, dit saint Jérôme, avait déjà pris rang dans le groupe des disciples de notre sainte \ Pleine d'admiration pour la vie monastique, (Jont elle avait apprécié les divins avantages, elle voulut enfin réaliser un projet qu'elle caressait depuis longtemps en allanlétudier en Orient les institutions cénobitiques des Pères du désert". C'était en 372. L'histoire rapporte que Mélanie arriva à Alexandrie pour recevoir les derniers conseils et les dernières bénédictions de saint Athanase et pour lui offrir en retour et comme suprême consolation les vœux reconnaissants de Marcelle et de la famille déjà grandie de TAventin. Celui qui avait été le promoteur de la vie religieuse auprès des patriciennes accueillit Mélanie comme l'ambassadrice des vierges et des veuves de Rome, heureux d'avoir, avant de mourir, l'apparition si consolante de cette société d'élite où son apostolat avait opéré les premières conquêtes; aussi la traita -t- il avec toute la paternité de son cœur. Le saint patriarche lui donna des lettres pour pénétrer dans les déserts de Ni trie et de Scété, ainsi qu'une peau de brebis qu'il avait reçue en héritage de saint Macaire*. Le vieillard, qui connaissait la fierté du caractère romain, appréciait tout ce qu'il y avait d'héroïque dans la résolution de cette matrone, et il bénissait Dieu d'avoir
* NobiligHma Romanorum mulier,
* Baronius, Annales, t. IV, p 332.
3 /d., ibid., p. 322.
substitué à la race des Messaline et des Livie la race des Mélanie et des Marcelle. D'Alexandrie, la noble visiteuse poursuivit son pèlerinage, parcourut les monastères de la Thébaïde et des lieux saints, et se fixa dans une cellule sur le mont des Oliviers, afin de pouvoir vivre aux portes de Jérusalem ^ Elle fut surnommée T Ancienne , pour être distinguée de sa petite-fille, qui devait être appelée Mélanie la Jeune, et dont nous aurons à parler dans cette histoire. Si à son départ Marcelle éprouva une vive tristesse, sa peine s'apaisa bientôt à la pensée de son amie étudiant à leur source même les prodiges de la vie religieuse. Cette amie, cette parente qui s'exilait librement de Rome pour mener au loin l'existence des moines de la Thébaïde et suivre les traces encore fraîches du passage de l' Homme-Dieu et des Apôtres, touchait la grande âme de notre sainte ; cette figure de race si ascétique s'imposait à son admiration, et quand, au moment des adieux, Mélanie se jeta dans les bras de Marcelle, elles se donnèrent l'une et l'autre les meilleures tendresses de leur cœur. On ne put, à l'Aventin, s'empêcher d'applaudir au départ de Mélanie pour l'Orient ; les vierges et les veuves de Rome allaient donc avoir comme une , représentation vivante d'elles-mêmes aux lieux saints; c'était une première ambassade que les jeunes communautés de l'Occident députaient auprès des grandes fondations cénobitiques de la Thébaïde.
1 Baronius, Annales, t. IV, p. 343.
LA VIE RELIGIEUSE A tlOME AU IV^ SIECLE 20B
Après la mort d'Athanase, Tévêque Palladius raconte les prodiges de charité surhumaine et de courage plus que viril de Mélanie pour soutenir et multiplier en Egypte les moines persécutés parles ariens ^ . On la voyait venir jusqu'à la barre des tribunaux arracher les confesseurs de la foi et confondre leurs juges. En face du proconsul de Palestine, qui avait ordonné son arrestation , elle prononça des paroles qui rappellent celles de saint Paul devant Festus : « Je suis, s'écria-t-elle , la fille d'un consul; j'ai été l'épouse d'un homme illustre dans le siècle; maintenant je suis la servante de Jésus -Christ. N'allez pas me mépriser à cause de mes pauvres habits, car je pourrais facilement m'élever, si je le voulais , et j'ai assez de crédit pour ne pas avoir peur de vous et vous empêcher de toucher à mon bien. Mais, de crainte que vous ne fassiez le mal par ignorance, j'ai bien voulu vous faire savoir qui je suis*, » On retrouve à ces paroles la forte trempe de l'âme romaine ennoblie parle christianisme, et l'on sent combien la grandeur de la patricienne en impose. Le magistrat, terrifié , se soumit et se garda bien de poursuivre Mélanie. Aux conseils de Ruffin, la fille des Anicius dressa sa tente sur les bords du Gédron, se fixa à Jérusalem et fonda , sur une pente des Oliviers, un monastère où elle réunit un grand nombre de vierges et où, durant trente-sept ans, elle se montra uniquement ambitieuse de renoncement et
^ Baronius, Annales, pp. 339 et 340.
« Id.,ibid., t. IV, p. 343.
de perfection. Ce premier rayon de la gloire religieuse de Rome , venant se mêler aux splendeurs monastiques de la Thébaïde et de Jérusalem , était l'annonce des temps heureusement accomplis où rOccident et l'Orient devaient tenir d'une fraternelle main le sceptre de la perfection évangélique dans le monde. Ainsi TAventin projetait au loin, jusqu'en Terre-Sainte , sa douce et lumineuse influence ; ainsi Marcelle et ses compagnes se couvraient, par l'action de Mélanie, d'un lustre à nul autre pareil.
Quelques années après, et comme pour combler le vide du départ de Mélanie, Dieu amenait à Marcelle, durant le séjour de Jérôme à Rome, l'illustre Paule , cette patricienne qui devait s'élever si haut dans les voies de la perfection et qui devait être unie à notre sainte par les plus fortes attaches de la nature et de la grâce. Paule descendait en droite ligne, par sa mère, de la famille des Paul-Émile, et par son père, d'Agamemnon et des anciens rois de Mycènes. Le mariage l'avait unie à la race des Jules, et par conséquent à la progéniture d'Énée. Paule eut quatre filles et un fils de cette alliance royale. Cependant, tandis que tout au monde paraissait lui sourire, le malheur fondit subitement sur elle et la fit veuve à trente et un ans. Ainsi frappée dans sa jeunesse et ses affections, Paule fut atteinte d'une immense désolation <. Dès lors ses relations avec
1 Saint Jérôme, Lettre à EiMtochium, « Gracchorum stirps , soboles Scipionum, Pauli hœres, cujus vocabulum trahit, Martiœ Papirias^ matris Africani, vera et germana progenies... »
Marcelle, dont le sort avait été si semblable au sien, devinrent plus étroites, et, comme son âme voulait être à tout jamais fidèle à la mémoire de son époux, elle conçut le désir d'une vie retirée et pieuse ^
On comprend si la mère de TAventin ouvrit largementses bras à la noble affligée. Avec la sollicitude la plus tendre, elle parvint peu à peu à répandre un baume sur ses blessures intérieures, et si intense fut l'amour dont elle embrasa son âme , que Jérôme le compare à un incendie. L'attachement de Marcelle et de Paule était profond comme le malheur qui les avait frappées l'une et l'autre. Les deux amies auraient voulu ne se séparer jamais, vivre ensemble, ne former qu'une seule et même vie; mais une nombreuse et jeune famille retenait Paule dans sa demeure et l'empêchait de se fixer entièrement auprès de sa consolatrice. Pour porter remède à cet état de choses et satisfaire leurs cœurs, les deux veuves convinrent de placer Eustochium à l'Aventin, comme le trait d'union le plus sensible d'elles-mêmes, et, grâce à la présence continue de l'enfant sous le toit bien-aimé, elles semblaient supporter moins tristement les heures de leur séparation. Nous aurons à admirer la jeune novice grandissant sous les regards et les bénédictions de Paule et de Marcelle, car nous verrons Eustochium s'élancer bientôt avec des ailes d'ange vers le renoncement des ascètes et l'idéal des vierges.
* Tillemont, t. XII, pp. 59 et 64.
Nous nous demandons si Marcelle , à la pensée de Mélanie, dont le vaisseau abordait en Orient, n'eut pas le pressentiment d'un autre départ. Vit-elle, dans un avenir déjà prochain, cet autre vaisseau qui devait lui ravir la plus chère partie de sa famille? Non, sans doute. Saint Jérôme lui-même, tout-puissant auprès du pape Damase et tout dévoué aux patriciennes de TAventin, était loin de se représenter de nobles fugitifs sortant de Rome et prenant les chemins de Texil I On Taurait grandement étonné si on lui eût prédit qu'il serait bientôt de ce nombre, et qu'il continuerait la direction des nouvelles compagnes de Marcelle dans la grotte de Béthléhem.