‹ Histoire de sainte MarcelleChapitre 21 sur 34 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

La bénédiclion divine sur l'œuvre de Marcelle. — Rage des païens de Rome. — Le livre d'Helvidius. — Réponse éloquente de Jérôme. — Joie des chrétiens. — Fureur des ennemis. — Ravissement des vierjjes et des veuves. — Marcelle demande à Jérôme les vies des Pères du désert. — L'impression produite par ces biographies. — Douce confiance de Marcelle en son œuvre. — Culte des patriciennes pour les Écritures. — Plan d'exégèse suivi à TAventin. — Le Psautier. — Les Proverbes. — L'Ecclésiaste. — Job. — L'Evangile. — Les Actes des Apôtres. — Les Épîtres de saint Paul. — Les Prophètes. — Les livres historiques. — Le Cantique des cantiques. — Passion de Marcelle et de ses compagnes pour ces travaux. — La main qui ouvre le livre fermé de sept sceaux. — La Bible de l'abbaye de Saint-Martin de Tours.

Grâce au zèle de Jérôme et aux bénédictions du pape Damase, Tinstitution de l'Aventin devenait de jour en jour plus prospère. Dans ses incertitudes, Marcelle allait chercher conseil auprès du directeur et du pontife, et, en puisant à ces sources, elle avait toujours, pour la conduite de sa maison , la lumière et le mot de Dieu. Le succès d'une telle œuvre ne pouvait qu'intéresser vivement ceux qui étaient alors

à la tête de TÉglise; ils sentaient que celte fondation serait une pépinière de vocations, et , en comptant autour de la fille des Marcellus les plus nobles patriciennes, ils voyaient déjà la vie religieuse se répandre en Occident, propagée qu'elle était par les âmes les moins suspectes. Nous avons pu apprécier déjà s'il fallait un tact exquis pour diriger ces natures indépendantes , et s'il fallait surtout l'ascendant des plus belles vertus pour les attacher invariablement à une existence de renoncement et de sacrifice. Quelle révolution ! Celles qui , par les illustrations de la race et de la fortune, avaient jusque-là tenu le haut du pavé dans la capitale du vieux monde, se vantaient publiquement de n'être que des servantes et en tiraient leur gloire. Les temps étaient venus où les reines du siècle s'étaient faites esclaves : Rome ne voyait-elle pas les filles des Césars changées en filles du Galiléen ?

Grande était aussi la rage des partisans du paganisme. Les païens unissaient leurs efforts contre le monachisme aux attaques des ariens, ennemis déclarés de l'état religieux. En Orient, sous Constance, ces derniers, sûrs de la faveur du prince, avaient brûlé grand nombre des monastères de l'Egypte avec les moines qui y étaient renfermés \ A l'époque où Valence avait été associé à l'empire, dès l'année 364, ils avaient ravagé les solitudes de Nitrie, et massacré leurs paisibles habitants ^ De tels exemples exci-

1 Baronius, t. IV, p. 5.

» Ibid., t. IV, p. 370.

taient les ennemis de TAventin contre les vierges et les veuves, et à leur tour ils avaient, eux aussi, formé tout un plan de destruction. La calomnie était la principale de leurs armes; ils comptaient, à force de mensonges et de diffamations, étouffer le germe monastique développé si habilement par Marcelle. Alors ils n'auraient plus souffert du spectacle de cette vie de sacrifice qui contrastait si fort avec leur dégradation, et ils auraient maintenu le règne honteux des habitudes du passé. De là toutes les invectives de leurs savants, de leurs rhéteurs, de leurs prêtres contre les moines et leur haine contre les vierges et les veuves ^ Pour peu qu'on pénètre dans l'histoire du iv® siècle, il est aisé de suivre la marche de l'opposition antireligieuse des païens de Rome; le burin de saint Jérôme en a décrit le cours avec la fidélité rigide qui caractérise ses récits; elle était l'œuvre combinée des hérétiques et des païens. Les habitantes si respectables de l'Aventin , Marcelle en tête, ne s'attiraient ainsi, de la part de ces hommes, que la critique, le dédain et l'insulte. La persécution ne leur venait pas seulement de ceux qui étaient leurs ennemis naturels ; elles avaient à supporter et à braver jusqu'à l'hostilité de leurs amis et de leurs parents. Mais toutes ces attaques devaient être impuissantes, et si les martyrs, durant trois siècles, avaient triomphé des bourreaux et des lions, les âmes héroïques, qui animaient les corps chétifs des

1 Tillemont, t. XII, p. 471.

patriciennes devaie^nt surmonter tous les assauts du paganisme et de l'hérésie, comme toutes les sollicitations et les menaces de la famille et de l'amitié.

Les ennemis de TAventin exhalèrent alors leur colère dans un livre dont l'auteur, nommé Helvidius, s'élevait avec rage contre la virginité chrétienne. Cet épicurien n'avait rien de commun avec Helvidius Priscus , le fameux stoïcien de Terracine et l'ami de Thraséas, mis à mort pour la défense de la liberté. Pour ruiner l'établissement de la vie religieuse, c'était logique, il en fallait saper la base. Le bruit produit par cet écrit blasphématoire, où était niée la virginité de Marie, fut grand, et si toute la partie païenne de Rome triomphait de la publicité donnée à de telles doctrines , on comprend que Marcelle et ses compagnes en déplorèrent profondément le scandale. C'était un vrai pamphlet. A côté de l'hérésie, qui arrachait son plus beau titre à la Mère immaculée du Sauveur, se trouvait l'exaltation exagérée du mariage et des secondes noces ; on y disait que les patriarches n'avaient pas rêvé de semblables états de vie , et à cause des fautes de quelques moines, on s'y livrait à des critiques très acerbes contre les vierges et les veuves. La personnalité de Jérôme n'échappait pas à la jalousie haineuse du sophiste, et, au cours de son écrit, on rencontrait à maints endroits des insinuations, des railleries et des soupçons à l'adresse du saint. Pris de compassion, n'éprouvant que du mépris en présence de ces attaques, Jérôme voulait garder le silence, s'en remettant au

bon sens public des Romains et à l'espace de quelques jours pour que Toubli et le dédain l'eussent vengé, mais il dut céder aux prières de ses amis, et Marcelle insista pour qu'il prît en main la défense de ses vierges. Le saint, dans une réponse éloquente ', réduisit à néant la fausse doctrine d'Helvidius et démontra jusqu'à l'évidence que son livre, vrai fatras d'insanités et de blasphèmes, n'était qu'une misérable élucubration et un mélange d'ignorance et de corruption.

Quel adversaire que Jérôme I Possédant à fond la science des Écritures, il ramène à leur vrai sens les textes que l'ennemi de la vie religieuse a torturés pour en déduire ses fausses interprétations. Il dégage la Vierge des odieuses imputations dirigées contre sa virginité et sa maternité divines, et, après avoir dissipé les ombres dont on osait couvrir l'astre le plus pur du ciel des âmes, il traite la question des conseils évangéliques avec l'éloquence persuasive qui est le propre de la vérité vengée par le génie, et dont l'accent s'impose à tout cœur noble et à tout esprit droit. Il définit la vierge, cette création si idéale de la religion chrétienne , de ces deux mots : Sainte d'esprit et de corps*. Saint Paul l'avait définie d'une manière presque semblable : Celle qui n'ambitionne que la sainteté du corps et de l'âme ^, Quant au mariage, il en célèbre la sainteté tout en

^ Saint Jérôme, Contra Helvidium.

s Saint Jérôme, Lettre à Etistochium, ' Épîtres.

reconnaissant le manque d'attrait de cet état pour les âmes en vocation d'une vie supérieure. Il se garde de répondre aux attaques contre sa personne , et ne les mentionne que pour s'en féliciter.

Enfin on peut juger de cet écrit par ces citations : a Chaque jour, la guerre nous décime, les maladies nous emportent , les naufrages nous engloutissent, et, insensés, nous nous querellons pour des champs et des limites d'héritage I Ah 1 qui seront les élus dans ces tristes temps? Ceux qui présenteront à l'Agneau des vêtements blçincs, je veux dire les vierges. » Jérôme avait fait précéder ces cris de désolation que lui arrachaient les scandales de Rome de ce parallèle sublime entre Helvidius et Érostrate : « Il y avait dans l'antiquité un misérable qui , ne pouvant réussir, à sortir de l'obscurité, imagina, voulant se faire un nom , d'incendier le temple de Diane. Et comme personne ne l'avait vu, il courut sur la place publique , une torche à la main , en criant : « C'est (( moi qui l'ai fait. » Arrêté et interrogé par les juges sur son crime : « Je n'ai pu m'honorer par le bien , (( répondit-il, j'ai voulu le faire par le mal. » Ainsi en est-il de toi, Helvidius! Plus coupable encore, c'est le temple du Seigneur que tu as attaqué et le sanctuaire de l'Esprit-Saint que tu as profané ^ » Et puis cette apostrophe, aussi écrasante que ce qui précède : a Parle, parle d'humiliation, Helvidius, tu ne trouveras rien de plus ignomineux que la croix, et ce-

^ Saint Jérôme, contra Helvidium.

pendant cette croix, nous la confessons, nous l'adorons, et par elle nous triomphons de toutes les passions contraires*.

Sous le coup d'une si écrasante réfutation , Tennemi des vierges et des veuves garda le silence; il sentit qu'il n'était pas de taille ' tenir tête à un si puissant antagoniste. Le pape Damase se réjouissait d'avoir sous la main un défenseur de la vérité divine aussi intrépide*, et comme l'Église devait soutenir des attaques de ce genre presque journalières , il se félicitait d'avoir trouvé un athlète toujours prêt à monter sur la brèche et à repousser toutes les agressions. A l'Aventin , Marcelle partageait la joie et la fierté du pontife; elle bénissait Dieu d'un triomphe si éclatant, et sa reconnaissance et celle de ses compagnes à l'égard de Jérôme s'en augmentait au delà de toute expression. Non contente de lire et de méditer la sublime réplique , elle la faisait transcrire à ses filles pour la répandre dans la ville entière, se proposant de venger la Vierge des vierges et de propager la belle apologie de la vie virginale que le génie de Jérôme avait si bien rendue dans son idéal. Ainsi Marcelle établissait, au dehors comme au dedans, dans Rome et à l'Aventin, la supériorité de la vie monastique sur la vie séculière, l'élévation des conseils évangéliques , la beauté des vocations à la virginité et à la viduité et la certitude du salut.

* Saint Jérôme, contra Helvidium.

* Baronius, t. IV, p. 467.

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Dans ces conjonctures, le parti contraire parut abattu , la confusion des païens et des chrétiens hostiles était à son comble. Toutefois l'esprit de haine se remit bientôt de cet humiliant échec, et 1 ennemi continua sourdement son œuvre de dénigrement et de calomnie; des puissants et des lettrés restèrent encore dans l'opposition. C'étaient, d'un côté, pour me servirdes expressions vigoureusesd'un contemporain, (( les bêtes mâles et femelles de Tordre sénatorial; » c'étaient, de l'autre, des philosophes , des rhéteurs, des poètes, unanimes les uns et les autres à déplorer avec rage les conversions éminentes opérées au sein de la noblesse romaine parce qu'ils appelaient dédaigneusement la secte immonde*. Les éléments les plus tarés de la population se laissaient conduire à l'attaque par ces chefs, et la plèbe profitait de toute occasion pour manifester des sentiments haineux. Les agressions prirent quelquefois même la proportion de désordres et de scandales publics; nous en serons témoins à l'époque de la mort de Blésilla, l'une des filles de sainte Paule : la populace de Rome osera troubler ses funérailles pour manifester son aversion contre les partisans de la vie religieuse.

Mais, tandis que les résistances diminuaient pour un jour devant la polémique victorieuse de Jérôme, on s'appliquait à l'Aventin à réaliser des prodiges de perfection. Cette défense émouvante de la virginité, cette apologie séduisante de la consécration à Dieu

^ Le poète Bulilius.

Là vie religieuse a ROME kV l^* SIÈCLE 217

inspirait aux belles âmes groupées autour de Marcelle une ardeur nouvelle , et les patriciennes affectionnaient de plus en plus leur existence de sacrifice et de sainteté. Assurées de la divinité de leur vocation, les vierges et les veuves s'engageaient plus avant dans la carrière qui leur était ouverte, s'y avançaient à grands pas, poursuivant sans relâche la série toujours grandissante des progrès marqués par saint Paul à Tâme qui est en quête de perfection. Dans 1 élan de leur zèle , elles s'adonnaient encore plus entièrement que par le passé aux exercices spirituels de leur état, uniquement ambitieuses de grandeur morale; c'était de leur part un labeur sans trêve, et la communauté de l'Aventin devenait de jour en jour plus fervente.

Pour répondre aux vœux et aux besoins de ses compagnes, Marcelle demanda alors à Jérôme d'écrire les vies des Pères du désert. Le solitaire de Calchis , qui avait respiré le grand souffle de l'existence monastique en Egypte et qui avait recueilli au désert les documents authentiques de la sainteté des fondateurs de la Thébaïde, voyant à quelles âmes s'adresseraient ces récits , n'hésita pas à répondre à la prière de Marcelle. Il entreprit donc d'écrire la vie des plus illustres d'entre ces hommes qui avaient inauguré sur la terre la vie des anges , et il proposa bientôt à l'imitation des Romaines les admirables figures de Paul, d'Hilarion et de Malchus ^ L'effet.

^ Lettres de saint Jérôme , pasiin^.

produit par cette peinture des Saints qui ont mérité d'être nommés si justement les Pères de la vie religieuse, fut immense; on se passionna à TAventin pour reproduire quelques-uns des traits de ces héros, et le ciel se plut à bénir si abondamment les efforts suscités par de tels exemples, que Jérôme devait avoir la consolation et la gloire de donner pour pendant à la vie des Pères du désert la vie des illustres femmes qui renouvelaient au sein de Rome les merveilles de la Thébaïde. Jérôme fut le Plutarque inspiré des patriciennes devenues de grandes saintes.

La beauté de son nouveau travail ne ût qu*établir plus solidement encore sa réputation d*homme de génie; les félicitations lui arrivaient de toutes parts, et ce triomphe égala, s*il ne le surpassa même, celui de sa réponse à Helvidius. Du reste, on peut juger do Timpression que dut produire Thistoire des Pères du désert à ces grandes et nobles paroles : « Ce sont là, disait Jérôme aux vierges et aux veuves de TAventin, vos modèles et vos chefs. Toute profession a ses maîtres : que les généraux romains sachent imiter Régulus et Scipion ; que les philosophes suivent Pythagore et Socrate; les poètes, Homère; les orateurs, Lysias et lesGracques; pour nous, nos modèles et nos maîtres, sont les Paul, les Antoine, les Hilarion et les Macaire. » Et puis, pour montrer combien les partisans de la vie religieuse * avaient choisi la meilleure part, il ajoutait : « Qui que tu sois qui lis ceci, je t'en supplie, souviens-toi du pécheur Jérôme, qui préférerait bien plutôt, s'il en avait le

choix, la tunique de Paul avec ses mérites, que la pourpre des rois avec leurs empires *. »

Devant les brillants triomphes de Jérôme, Marcelle sentit diminuer ses craintes pour sa chère fondation. Elle voyait ses plus jeunes compagnes portant au front, par la virginité, un diadème dont l'éclat venait d'être montré supérieur à celui de toutes les couronnes , et elle comprenait que les ennemis ne pouvaient refuser au moins à ses filles Thommage du silence s'ils ne leur accordaient pas celui du respect. La vie des Pères du désert jetait sur la profession religieuse une lumière si pure, qu'on devait nécessairement cesser de mépriser des cœurs ayant droit à la première place partout où l'élévation des pensées, la générosité des sentiments et la sublimité des actions constituent la vraie noblesse. De là résultait pour la fondatrice de la vie monastique à Rome une entière confiance dans son entreprise. Sa famille spirituelle, bénie de Dieu, jouissait déjà de cette prospérité visible dont le ciel se plait à entourer les œuvres de son choix. Les vierges et les veuves devenaient nombreuses à TÂventin; elles savaient que les soins de l'âme y dominaient tout, et, sans regret pour les vanités du siècle, elles qui, hier encore, étaient des filles et des épouses si enviées, n'appréciaient que la gloire d'être confondues avec les petits et les humbles. Depuis les écrits de Jérôme, les cri-

^ tSaint Jérôme. Tunicam Pauli cum mertiis ejus, quam rtgum purpuram cum regnis suis.

tiques elles calomnies se faisaient plus rares, l'accent de la vérité semblait s'imposer en quelque sorte aux ennemis les plus acharnés; on craignait de provoquer les foudres de la parole incisive et courageuse du grand défenseur, et on ne voulait pas lui fournir Toccasion d'une nouvelle victoire. Tel était alors dans Rome l'état des esprits.

L'étude des Ecritures faisait, nous le savons, la grande occupation des patriciennes. Expression de la vérité divine et règle des mœurs, la parole sacrée captivait les vierges et les veuves et commandait à toutes les puissances de leur âme. Jérôme leur avait appris que s'il est une science qui doive être familière aux chrétiens, c'est incontestablement celle des Livres saints. Il voulait que dans le vaste champ des Ecritures, dans cette prairie tout émaillée de fleurs célestes, comme il le dit, il voulait qu'elles pénétrassent là où se trouvent le suc et les vraies délices. L'Écriture est une perle que l'on peut fouiller sous toutes les faces; sous chacun de ses mots on découvre des sens profonds < . Tout ce que nous lisons dans les Livres saints est lumière, disait-il, lumière qui éblouit lorsqu'on sait arriver à la moelle et au cœur. Il faut briser le noyau pour pouvoir savourer les douceurs de l'amande '. Aussi Marcelle et ses compagnes avaient le culte des divines lettres. Sans doute, le matin en se levant, leur premier soin était

^ 3aiol Jérôme, Icllre xviii'.

« Id., letlre tix*.

de se mettre à genoux , d'ouvrir les Livres sacrés , d'en baiser les pages, de faire sur leur front un signe pieux et de s'élever par la lecture de la parole divine jusqu'au Créateur. Rome, parmi tous les chefsd'œuvre de ses génies, ne possédait pas un livre sacré ; le polythéisme n'avait pu inspirer le premier mot d'un pareil ouvrage ; il ne parlait pas aux âmes. Le& patriciennes de Rome allaient donc aux Écritures comme les lèvres altérées vont à la source rafraîchissante, et elles y trouvaient tout ce qui ravit infailliblement l'esprit et le cœur: vérité, beauté, bonté. Et plus elles puisaient à ces eaux éternellement jaillissantes, plus elles éprouvaient le besoin d'y puiser encore; après avoir étanché leur soif, elles voulaient s'y baigner, et chaque jour, à chaque heure, elles se purifiaient en s'y plongeant plus avant. C'est que la Bible, depuis son premier verset jusqu'au dernier, depuis le Fiat lux jusqu'à l'Apocalypse, est un enchaînement magnifique, un progrès continu, un océan où chaque flot pousse celui qui le précède et porte celui qui le suit. Les siècles, les événements, les doctrines s'y entrelacent, et dans leur réseau sans couture ne laissent ni vide ni confusion. L'antiquité et la réalité y répandent un égal parfum; c'est un livre qui se fait chaque jour, qui a été témoin de tout ce qu'il raconte et qui ne dit jamais rien qu'avec la vue du tout et la langue de l'éternité ^ Heureuses les patriciennes qui eurent pour guide de leurs

* Lacordaire, Conf. X de Notre-Dame de Paris,

travaux sur la parole divine le génie de Jérôme! Dans les études ouvertes à TAventin , le sublime docteur suivait un plan; il avait soin de marquer le chemin qui devait conduire de degré en degré ses disciples jusqu'à la connaissance la plus haute de la vérité. 11 traçait ainsi Tordre des études exégctiques pour les âmes dont il était le guide : « Qu'elles apprennent d'abord les Psaumes, et que leur cœur soit ravi par ces cantiques sacrés ; puis que les Proverbes de Salomon leur enseignent la science de la vie. Dans TEcclésiaste, elles prendront Thabitude de mépriser le monde. Dans Job, elles se conformeront à ses exemples de force, de vertu et de support. Après cela , qu'elles passent aux Évangiles pour ne s'en séparer jamais. Que les Actes des Apôtres et leurs Épîtres s'emparent de toutes les puissances de leur âme. Et lorsque leur cœur sera ainsi comblé de ces trésors, qu'elles confient à leur mémoire les Prophètes, l'Heptateuque, les livres des Rois et des Paralipomèncs, et les œuvres d'Esdras et d'Esther. Enfin qu'elles entreprennent la lecture du Cantique des cantiques, qui sera alors pour elles sans danger; là, dès le commencement, leurs âmes pourraient en être blessées, exposées qu'elles seraient à ne pas comprendre le sens spirituel de cet épithalame divin voilé sous des paroles charnelles <. » Jérôme connaissait bien les aspirations et les besoins de ses auditrices; l'ordre fixé pour leurs études convenait

1 Saint Jérôme , Lettre à Lmta,

au suprême degré à leur nature éminemment patricienne et féminine; il y avait dans cette disposition tout ce qui attire, séduit et retient.

Comme s*il eût voulu d'abord attacher à jamais ses disciples à l'étude des lettres divines et captiver leurs cœurs enthousiastes par des accents suaves , il leur expliquait les Psaumes, et faisait ressortir avec son éloquence toute la magie des hymnes sacrés. Dans le Psautier, David est le prince de la prière et de la pénitence; les Psaumes sont les cris de sa foi, de son repentir et de son amour. Toutes les phases de la vie humaine : la joie et la tristesse , le courage et l'abattement, la lutte et la victoire, y sont admirablement interprétées. Aussi , à son éternel honneur, est-ce avec les Psaumes que l'Église universelle prie. Nulle voix n'a mieux célébré la croyance de tous les âges ni aussi bien pleuré les fautes de tous les hommes. Jérôme, dans le cours des études de TAventin , plaçait le Psautier en première ligne et motivait ainsi ce rang d'honneur : « David , c'est notre Simonide , notre Pindare, notre Alcée, notre Catulle, notre Horace; il chante le Christ sur la lyre et sur le psaltérion à dix cordes \ » Le génie a toujours ratifié ce jugement, et quinze siècles plus tard, le plus grand poète moderne devait écrire : « David est le roi des lyriques! jamais la fibre humaine n'a résonné d'accords si intimeâ, si pénétrants et si graves. Jamais la pensée du poète ne s'est adressée si haut et n*a

^ Saint Jérôme, Lettres, pasHm.

crié sî juste. Jamais Tâme de l'homme ne s'est répandue devant Thomme et devant Dieu en expressions et en sentiments si tendres, sî sympathiques, si déchirants. Tous les gémissements du cœur humain ont trouvé leur voix et leur note sur les lèvres et sur la harpe de cet homme, et si Ton remonte à l'époque reculée ou de tels chants retentissaient sur la terre, si Ton pense qu'alors la poésie lyrique des nations les plus cultivées ne chantait que le vin, l'amour, le sang et les victoires des muses et des coursiers dans les jeux de TÉlide, on est saisi d'un profond étonnement aux accents mystiques du roi-prophète, on ne peut lui refuser une inspiration qui ne fut donnée à aucun autre homme. Lisez de l'Horace ou du Pindare après un psaume! Pour moi, je ne le peux plus\ » Tout le monde connaît encore cet hommage venu de plus haut : « Qui des chrétiens n'a pleuré avec David? Qui n'a trouvé dans sa poésie l'onction dont avait besoin son cœur? L'Évangile lui-même n'a pu efifacer les Psaumes, et ce roi déshonoré par le crime est à tout moment le Père de nos vertus». » A la lecture et à l'explication des Psaumes par Jérôme, on se fait une idée du ravissement des patriciennes; le Psautier était la partie de la Bible qui convenait le mieux à leur âme, il était le portique qui leur ouvrait l'entrée dans la carrière, mieux encore , la colonne lumineuse qui les mtroduisait dans la terre promise de la vérité.

^ Lamartine, Voyage en Orient,

* Lacordaire, Lettres à un jeune homme.

De David on passait naturellement à Salomon. L'héritage de la lyre comme celui du sceptre revenait de plein droit à l'auteur des Proverbes, de VEcclésiaste , du Cantique des cantiques. Les Proverbes, magnifique ensemble de maximes de sagesse et d'observations morales, voix éloquentes toutes pleines de prudence, de résignation et de paix, traités succincts et achevés de la crainte du Seigneur, de la beauté de la loi divine, de la grandeur de l'homme, de l'honneur de la famille, des qualités et devoirs de l'épouse, de l'oducation des enfants, du soin des serviteurs, du bonheur des peuples, de la honte des passions et de la noblesse de la vertu , célestes horizons ouverts sur toutes les grandes choses de la vie dans ses rapports avec le monde matériel, moral et divin , les Proverbes devaient avoir leur place à côté des élévations séraphiques dont les habitantes de l'Aventin avaient goûté les beautés dans les Psaumes. Ces leçons symboliques, sous le voile de l'allégorie, données sur le ton de la tendresse, comparables aux conseils d'une mère à son enfant , en révélant la gloire dont Salomon jouissait autrefois dans l'univers, démontraient éloquemment à Marcelle et à ses compagnes la grandeur et la prospérité que le ciel répand sur les individus et les familles comme sur les princes et les peuples fidèles.

Mais le fils de David n'était pas seulement présenté à l'Aventin comme le panégyriste de la sagesse, Jérôme se plaisait surtout à le dépeindre aux patriciennes comme l'interprète du désenchantement.

Celui dont le regard s'est reposé sur toute chose, depuis la modeste hysope de la vallée jusqu'au cèdre du Liban, roi qui fait l'admiration du monde, savant pour qui les mystères de la nature n'ont pas de secrets, Salomon, à l'apogée de la fortune et de la renommée, n'est pas heureux. En vain épuise-t-il tous les plaisirs et toutes les créatures s'épuisent-elles pour son bonheur, il n'est pas heureux, il porte dans son âme un vide immense, et, lassé de toutes les voluptés , il jette au monde ce cri de déception amère : Tout n'est qœ vanité! On se représente les héritières du patriciat, si dédaigneuses, elles aussi, de toutes les grandeurs , trouvant dans les paroles de VEcclésicbste l'expression du dégoût dont elles se sentaient prises pour les images décevantes et frivoles de la terre; c'était en leur cœur la même sensation du désenchantement et du néant de tous les biens périssables. Salomon est le plus grand des moralistes : l'indifférence, la lassitude, les attentes frustrées, les grandeurs impuissantes, les plaisirs évanouis, font naître dans son cœur un désir et un besoin du ciel d'autant plus vifs, que les déceptions d'ici-bas sont pour lui plus profondes et le dégoût des créatures plus insurmontable. Aussi , quelle n'était pas l'éloquence de Jérôme établissant le contraste entre les accents si plaintifs du fils de David et les accents pleins de sécheresse des poètes et des philosophes! Il y a tout un monde de Salomon aux sages de l'antiquité. Eux, usés à toutes les joies , ne parlaient de la félicité humaine qu'avec un scepti.

cisme désespéré; lui le faisait sur un ton de désillusion tempéré toujours de foi et de résignation ». Cette grande voix désabusée, parlant au inonde sur la fra* gilité, le deuil et le néant de tout ce que Thomme envie, poursuit et estime, retentissait à Toreilie et au cœur des vierges et des veuves comme la première oraison funèbre de toutes les gloires et de toutes les vanités royales mises au cercueil. Jérôme arrêtait là ses études sur Salomon, et ce n*était qu'après l'entière explication de l'Ancien et du Nouveau Testament qu'il devait donner l'interprétation spirituelle du Cantique des cantiques '.

De l'Ecclésiaste au livre de Job, la transition était naturelle. Aux scènes du désenchantement devaient succéder les scènes de la douleur. Un homme de la terre de Hus, dont l'Asie connaissait les destins heureux , voil s'évanouir en un jour sa prospérité. Le malheur le frappe dans sa fortune, sa famille, sa santé, sa réputation, et, du faîte de la félicité. Job est réduit à la plus lamentable misère. Sa désolation éclate dans des paroles d'une douleur extrême: c'est un mélange de regrets , de tristesse , de plaintes , de prières, de doute, de foi, de désespoir, de confiance admirablement couronné par un hommage final d'actions de grâces où l'infortuné reconnaît et proclame les bénédictions divines supérieures à toutes les épreuves ^ L'explication de celte histoire si poi-

^ Saint Jérôme, Lettre à Laeta.

• Id., ihid.

' Id., ibid.

gnante prenait sur les lèvres de Jérôme des proportions divines; l'image de Thomme juste ainsi persécuté reproduisait alors les traits surhumains de la plus sainte des victimes, et, des malheurs de Job aux scènes si douloureuses de la passion de Jésus , la voix du sublime commentateur éclatait en accents si pathétiques , que Marcelle et ses compagnes éprouvaient en l'entendant des émotions qu'elles ne se connaissaient pas. Depuis les prophètes, jamais la souffrance n'avait eu de plus grand interprète que Jérôme.

Aux combats, aux triomphes et aux douleurs du saint homme Job, Jérôme faisait succéder la grande vision de la paix donnée au monde par V Évangile *. L'Évangile est l'histoire de la vie de Jésus -Christ racontée mieux que par l'intermédiaire des hommes, puisque c'est parle Fils de Dieu lui-même. Là le Sauveur parle, agit, se manifeste et se donne avec l'ineffable lucidité de sa parole et la ravissante tendresse de son cœur. Quand Jérôme expliquait à l'Aventin les prodiges de la naissance, de la vie et de la mort de Jésus , quelle n'était pas l'émotion de son auditoire! Comme il devait décrire avec amour, lui le pèlerin de la crèche et du Calvaire , cette terre de Bethléhem et de Jérusalem toute chaude des empreintes de l'Homme-Dieu. Sans doute, il s'élevait alors à des considérations pleines d'à-propos; elles lui étaient inspirées par les dernières résistances de

^ Saint Jérôme, Lettre à Lseta.

Rome. Il avait des comparaisons saisissantes entre la divinité de l'Évangile et la fausse sagesse du paganisme , entre la pureté et la corruption , entre la toute-puissance morale de la vérité et de la vertu et la force brutale des armées, des peuples et des empereurs. C'était avec une fierté tout attendrie qu'il ouvrait aux regards des vierges et des veuves l'Évangile à chacune de ses pages, les faisait pénétrer jusqu'en ses plus sacrés replis, et, comme le cœur de toutes ces nobles femmes avait souffert , il leur persuadait irrésistiblement qu'en étudiant la parole de Jésus elles se sentiraient divinement aimées et consolées.

Après l'Évangile venaient naturellement les Actes des Apôtres S de ces hommes qui étaient les témoins de Jésus parce qu'ils l'avaient connu , suivi et aimé. Si dans l'Évangile l'âme sent, touche et possède la divinité, dans les Actes elle se trouve en contact avec l'homme; ici l'humanité paraît. Mais ces humbles, ces pauvres sont les contemporains , les amis et les disciples du Sauveur; ils ont recueilli la vérité de sa bouche divine, ils ont lu l'amour dans ses regards, ils ont vu sa main les bénir, ils ont reposé sur son cœur, ils sont les Apôtres. Paul, l'ancien persécuteur, rivalise de zèle avec Pierre : la fidélité et la chasteté de Jean éclairent les pages de l'incrédulité de Thomas et de la trahison de Judas. Prédicateurs infatigables de la vérité et de la charité divines , le

* Saint Jérôme, Lettre à Lasla,

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monde les entend fixer, avant de mourir, les prodiges de leur maître en termes immortels, ils stéréotypent la vie des premiers fidèles, la fraternité chrétienne, la communauté des biens, la constitution de l'Église avec sa hiérarchie, son apostolat, sa doctrine, et on les voit de Jérusalem, par Antioche, Athènes, Corinthe, arriver à Rome apportant partout avec eux la grandeur, la liberté et le salut. Nous nous représentons Fefîet que devait produire Jérôme sur les patriciennes de l'Aventin en leur exposant ces vérités plus que sublimes, et nous sentons combien Jésus-Christ, qui était entré déjà si avant par l'Évangile dans ces nobles âmes, achevait par les gestes de ses apôtres d'en prendre un« entière possession.

Ainsi instruites et préparées , Marcelle et ses compagnes abordaient les Épïtres »; elles entraient alors dans les profondeurs des dogmes chrétiens. Sous la direction de Jérôme, ces femmes pénétraient avec une confiance et une ardeur sans bornes dans la partie théologique du Nouveau Testament , et y avançaient avec d'autant plus de courage, qu'elles se sentaient conduites par une intelligence qui leur offrait en savoir et en orthodoxie pleine sécurité. Jérôme les poussait surtout dans Tétude de saint Paul; il y avait harmonie entre le génie de l'interprète et le génie de l'auteur. L'Apôtre des nations Cet, pour ainsi dire, le scolastique du Nouveau

^ Saint Jérôme , Lettre à Lseta.

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Testament; théologien au regard d'aigle, il éclaire Tabîme des mystères de Tlncarnation et de la Rédemption. Indifférent à la forme, impétueux comme la foudre, il parle du haut d'un Sinaï au milieu des éclairs et des oracles de la Divinité. Sa langue sent le grec, le chaldéen, l'hébreu; brusque, laconique, audacieuse, d'abord elle étonne, mais lorsqu'on s'est élevé jusqu'à elle, cette parole subjugue, ravit et déchire tous les voiles. Dans ses Épîtres , saint Paul reste le Saul du chemin de Damas ; il voit le Christ dans des clartés éblouissantes, et, loin de tomber la faoe contre terre, l'ancien persécuteur se tient debout la tête inondée d'une divine lumière. Il y a dans son discours quelque chose de vif et d'accentué, de précipité et de retentissant qui rappelle la fière allure du cheval qu'il poussait vers Damas à tonte bride; seulement le cri du satellite de la Synagogue est devenu le cri pacifique du héraut d'armes qui annonce fièrement à la terre le triomphe de l'Homme-Dieu 1 II faut le dire, les héritières des maîtres du monde étaient touchées à cette puissance d*un apostolat sans rival; elles reconnaissaient dans la grande figure de Paul les premières gouttes de leur sang purifiées par le christianisme, et, en admirant les élévations et les profondeurs de son langage ^ elles applaudissaient surtout à la beauté de son caractère et elles proclamaient l'Apôtre des nations digne de porter le titre de citoyen romain. Vénérables matrones qui plaçaient enfin la grandeur sur sa vraie base, ne jugeant plus de la

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valeur morale au nombre des ancêtres et des dignités, et qui établissaient la première noblesse sur le dévouement et l'héroïsme des idées et des vertus chrétiennes.

L'étude des Actes des Apôtres était suivie de l'explication des Prophètes ^ Jérôme montrait alors combien les âges de l'attente du Christ étaient eh accord avec les temps de sa venue. Hommes courageux et éloquents, voués à une vie de prière, de pénitence et de sainteté , les prophètes étaient dépeints comme faisant de leur vocation un ministère, ou mieux encore un apostolat de patriotisme et de vertu. Jérusalem avec ses revers et ses gloires, le peuple de Sion dans la fidélité et la révolte , l'occupation étrangère avec ses invasions et ses fléaux, le temple dans les fêtes et le deuil , les douze tribus dans la captivité et le retour, le Dieu d'Israël tout à la fois Juge et Père, Jésus-Christ et l'Église : telles étaient les grandes visions que les célestes intermédiaires faisaient passer sous les yeux des générations juives, et que Jérôme se plaisait à présenter aux méditations de Marcelle et de ses studieuses compagnes. Nous ne saurions dire tout ce que les lamentations religieuses et nationales d'Isaïe et de Jérémie avaient de saisissant et de triste; la voix qui les redisait aux échos de l' Aventin semblait avoir retrouvé, comme pour prédire des malheurs prochains, l'accent de leur première inspiration.

^ Saint Jérôme, lettre lxvi*.

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Enfin , le sublime docteur appliquait Tintelligence des patriciennes à Tinterprétation des Livres historiques^. Jérôme s'attachait surtout à élucider certains faits qui, mal étudiés et mal compris, auraient pu paraître étranges et troubler les âmes ardentes de ses disciples.

L*œuvre ainsi achevée, il permettait la lecture et donnait l'explication du Cantiques des cantiques. Ce livre, Tun des plus suaves des Écritures, est un épithalame divin. G!est Tallégorie prophétique de l'alliance mystique du Christ et de l'Église prise sur l'union si étroite et si tendre de deux époux. Il y a mêmes nœuds, mêmes dons, mêmes serments. En dépit des fausses assertions du rationalisme, l'hymne nuptial de Salomon est le symbole prophétique de l'union de l'humanité et de la Divinité, et si les Juifs le regardent comme un chant d'avenir, les chrétiens le proclament comme l'accomplissement du mystère d'amour qui , depuis l'Incarnation , unit la terre avec le ciel. Tel était l'ordre des études bibliques établi à TAventin par Jérôme.

Ainsi , au iv® siècle , de simples femmes se passionnaient pour les saintes lettres; leurs âmes vaillantes sentaient que l'étude du Nouveau et de l'Ancien Testament apprenait mieux que tous les livres delà science humaine l'histoire véridique de la terre et du ciel, de l'homme et de Dieu, et chaque jour elles s'éprenaient de plus de zèle et de plus de

^ Saint Jérôme, lettre lxvi».

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goût pour pénétrer bien avant dans les mystères de rhumanité et de la divinité. Conduites par Jérôme, Marcelle et ses compagnes admiraient dans la lumière de la parole révélée la grandeur du plan providentiel, les lois primordiales, la genèse des races, la vopation des peuples , le génie et la vertu des hommes, la divine beauté du Christ, les préceptes et les conseils évangéliques , les origines, les luttes et les conquêtes de TÉglise. Tout cela se déroulait devant elles, non dans une lettre morte, mais dans une parole supérieurement vivante , dans Tocéan de vérité et d* amour que porte toujours avec elle la parole de Dieu. Alors, inspirées et réchauffées par l'esprit d'en haut, les patriciennes s*élançaient à la poursuite de Tidéal- divin ; nulle réforme ne leur était impossible: elles accomplissaient l'œuvre de leur perfectionnement. Établies par la connaissance de la parole révélée sur les bases de la foi , de Tespérance et de la charité divines, elles réalisaient à toute heure de nouveaux progrès et couraient chaque jour à de nouveaux triomphes. Ces femmes, hier encore si mondaines , étaient devenues des merveilles de simplicité, de renoncement, de sacrifice, et Rome, qui assistait à leur transformation , ne pouvait s'empêcher de rendre hommage à la puissance infinie du Dieu qu'elles servaient. La nue s'était déchirée pour elles, et, en contemplant de près le soleil de la vérité, elles vivaient et se dilataient, pour ainsi dire, dans le divin, devenu leur naturel et indispensable élément. En présence de ces hauts états, de ces

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ascensions sublimes dont il marquait les degrés et dirigeait le cours , Jérôme admirait tout ensemble Télévation de Tâmede Marcelle et de ses compagnes, ainsi que la toute-puissance de la parole et de la grâce de Dieu. Alors sa reconnaissance éclatait avec une éloquence dont nous ne saurions traduire la magie et dont quelques échos, arriveront à nos cœurs dans les chapitres suivants pour nous transporter et nous ravir.

Quand saint Jean , du fond de son exil de Patb* mos, découvrait les derniers mystères de l'avenir, il vit dans la main de Dieu un livre scellé de sept sceaux , et il entendit un ange qui criait : Qui est digne <f ouvrir le livre et de briser les sceaux? Et comme personne ne le pouvait dans le ciel , ni sur la terre, ni aux enfers, saint Jean se prit à pleurer de ce que personne ne pouvait ouvrir le livre et le voir ; et il lui fut dit : Ne pleure pas , voici le lion de la tribu de Juda qui a vaincu, le rejeton de David qui ouvrira le livre et qui brisera les sceaux * . Les Ecritures sont le livre fermé de sept sceaux, mais le prêtre représente le lion de la tribu de Juda; il porte la lumière dans les ténèbres, et, interprète accrédité du magistère infaillible de l'Église , il enseigne les saintes Lettres aux peuples, et si ce n'est pas avec le génie, c'est avec la même certitude doctrinale que le plus grand des docteurs.

Dans une Bible illustrée du ix® siècle, dédiée à

* Apocalypse.

Charles le Chauve par un moine de Tabbaye de Saint- Martin de Tours, se trouve une gravure qui représente Jérôme expliquant les Écritures aux patriciennes de l'Aven tin. L'artiste a dépefnt avec une charmante simplicité le saint assis sur une haute estrade, la tête entourée d*un nimbe, tenant d'une main le livre des Écritures ouvert sur ses genoux, et de l'autre faisant un de ces gestes qui suppléent à la parole. Marcelle et ses compagnes , revêtues de l'habit religieux, sont groupées autour de Jérôme et suivent attentivement ses leçons; chacune a devant elle le livre sacré entr'ouvert et une feuille de parchemin déroulée. Cette gravure naïve est d'une beauté dont nous ne saurions rendre le caractère; par l'idée de sa composition , elle nous est apparue digne de prendre place à côté des nombreux chefsd'œuvre qu'a inspirés la vie du saint. Un maître pourrait en tirer le pendant du tableau du Dominiquin, intitulé: le Songe de saint Jérôme, cette toile que l'on ne se lasse pas d'admirer, à Rome, au couvent de Saint -Onuphre.

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