‹ Histoire de sainte MarcelleChapitre 22 sur 34 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Le ministère de la direction des âmes fondé par rÉyangile. — Besoin qu'en éprouve la femme. — Ses prodiges. — Direction de Jérôme à,rAventin. — Elévation. — Fermeté. — Douceur. — Le commerce du prêtre avec les âmes. — Une page de Lacordaire. — Sollicitudes paternelles de Jérôme pour les vierges de l'Aventin. — Ëustochium était le modèle de ces créatures angéliques. — La fille de Paule avait triomphé des résistances d'une partie de sa famille. ~ Idée de .la virginité dans le monde. — Les Vestales. — Jérôme dédie à Ëustochium sa lettre sur la virginité. — Beauté de cet écrit. — Élévation et sagesse de ses conseils. — Traits lancés contre Jovinien et ses adeptes. — Sentiments profonds de gratitude envers Jérôme de la part d'Eustochium, de Marcelle, des vierges et des veuves. — Envoi de quelques petits présents. — Leur signification. — Suavité des relations établies par la grâce.

Si Marcelle et ses studieuses compagnes avaient trouvé en Jérôme le plus docte des maîtres , elles possédaient encore en lui un directeur incomparable. La direction des âmes est née du christianisme ; c'est une des merveilleuses institutions de la vraie foi. Le paganisme n'a jamais pu prétendre à ce gouvernement, le plus difficile mais le plus important de tous; les passions, divinisées par lui, avaient

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déshérité rhommc de sa conscience en Tentraînant à tous les égoïsmes de l'esprit et du cœur. La voix des prêtres païens, organe de la fausseté des idées et de la bassesse des sentiments, ne pouvait pénétrer avec autorité dans le for intérieur des âmes; elle n'avait rien de bon à leur dire. Seul, Jésus a fondé le ministère de la direction spirituelle, parce que seul il a respecté et aimé l'homme infiniment. Pour en convaincre l'humanité, il lui a suffi de proclamer que l'âme, fille de Dieu, créée à son image et à sa ressemblance, est appelée à la pratique des plus belles vertus, et de prouver qu'elle satisfait entièrement son cœur divin lorsqu'elle s'attache à la poursuite de la perfection. La sublimité des conseils évangéliques a montré au monde où peut et doit atteindre l'idéal des âmes rachetées, et les témoignages de la charité infinie, depuis la crèche jusqu'à la croix, manifestent combien le Christ a aimé les hommes. En établissant le ministère de la direction des âmes , le Sauveur ne faisait qu'assurer et faciliter l'œuvre de la réhabilitation humaine. Il fallait ce secours aux âmes de tout âge et de toute classe : un guide est indispensable à chacune , et l'histoire des consciences démontre la nécessité d'une sainte direction môme pour les meilleures.

Depuis l'Évangile, la femme, affranchie des servitudes anciennes, a la responsabilité de ses actes; mais, en raison de sa faiblesse native, elle ressent l'impérieux besoin , l'homme n'échappe pas à cette nécessitée , d'une lumière pour éclairer sa marche

sur les chemins de la dignité que le Christ lui a si largement ouverts. A celte fin, Dieu lui présente le prêtre , le prêtre qui doit vivre au milieu du monde tout en n'étant plus du monde, qui doit s'y mêler toujours sans s'y souiller jamais. Pour cela, le directeur des âmes devra tempérer l'austérité d'indulgence , donnera son maintien une gravité douce, n'oubliant pas qu'il est posé par Dieu comme un modèle, et que ses exemples aussi bien que ses conseils doivent être une lumière pour conduire les autres et les sauver. De tout temps , notre nature déchue a souffert des mêmes infirmités morales, et le prêtre, dans la direction des âmes, doit tout ensemble panser et guérir, assainir et préserver. Jamais peut-être ce ministère ne fut plus important et opportun qu'au iv® siècle. Renfermée jusque-là dans le gynécée ou admise à un foyer damestique dont les caprices du maître pouvaient à toute heure, en invoquant une loi barbare, lui ravir la place et l'arracher même aux étreintes de ses enfants , la femme était vouée à toutes les injustices et à toutes les hontes. Il fallait donc donner à la pauvre esclave, enfin devenue libre, des conseils et une direction que toute sa nature réclamait. Aussi , aucun des Docteurs et des Pères de l'Église n'y travailla avec plus d'ardeur que Jérôme et ne l'égala dans ce ministère de consolation et de salut ^ Saint Ambroise et saint Augustin devaient être les premiers en Oc-

* Baronius, t. IV, p. 470.

cident à suivre Jérôme dans cet apostolat ; l'un et l'autre, à Milan et à Hippone, se préparaient à renouveler les prodiges de son zèle. Le xvii® siècle , le siècle d'Arnaud , de Pascal, de Fénelon , de Bourdaloue, de Bossuet, a accordé une immense place au ministère de la direction des âmes, et saint François de Sales en a prouvé l'excellence auprès des Dames de la Visitation.

A Rome, saint Jérôme apporta à ce ministère les ardeurs de sa foi, la générosité de son caractère, l'infatigable activité de sa grande intelligence , les ressources immenses de son savoir, et les puissances de sa parole éloquente. Directeur des patriciennes, comme l'a dit un illustre écrivain , pendant quarante ans, à Rome d'abord, puis à Bethléhem, il les instruit, les gouverne, les enflamme, les attire aux biens supérieurs >. Ayant déjà vécu, au temps de sa jeunesse, dans cette Rome dont l'Église travaillait à refaire les mœurs , Jérôme comprenait que la situation ne comportait pas de ménagements et de demiinesures, et que, pour fonder la morale chrétienne, il fallait former des âmes capables d'en démontrer la perfection par l'héroïsme de tous les sacrifices. La virginité et la viduité, alors plus que jamais, devaient s'alimenter et vivre de renoncement et de pureté, d'humilité et de souffrance. Le saint visait droit au but; la pratique des conseils évangéliqiies formait son programme. La direction de Jérôme

^ Montaiembert, les Moines d'Occident,

LA VIE RBLIGIEUSfi A ROMB AU IV^ SIÈCLE 241

s'adressait aux âmes qui s'étaient vouées à la vie religieuse naissante de TAventin ; tel était le. côté exceptionnel de son apostolat.

Pour saisir l'élévation de son ministère auprès des patriciennes, il nous faudrait retrouver les lettres de direction qu'il adressait à Marcelle. Ces lettres formaient tout un volume, recueilli et transcrit pour les vierges et les veuves, et dont le saint parle luimême dans son ouvrage sur les écrivains ecclésiastiques; malheureusement ce livre n'existe plus ; il ne dut pas échapper au pillage du palais des Marcellus. Mais les lettres qui nous restent révèlent de quellëfe sollicitudes il entourait la veuve, la vierge, l'enfant même, et avec quels soins il leur traçait des règles de conduite et de préservation. On ne peut s'en faire une juste idée qu'en voyant les filles des Scipion ,• des Camille , des Fabius , des Marcellus , bâtir des monastères et des hôpitaux avec les pierreries , les diamants et les héritages de leurs ancêtres. Jérôme obtenait ces résultats en dirigeant les superbes matrones dans le véritable esprit de leur vocation et en leur montrant Jésus, le divin Époux des âmes, comme le modèle de leur sainteté. Connaissant à merveille le milieu où s'exerçait son zèle, il pénétrait, avec la distinction de sa nature, dans les besoins de dignité et de grandeur morale dont les compagnes de Marcelle éprouvaient le désir, et, comme s'il eût trouvé dans son propre cœur le secret des autres, il faisait jaillir autour de lui les plus vives sources de la spiritualité. Pendant trois ans on admire au mi-

lieu de Rome les vierges si pures et les veuves si vénérables groupées à ses côtés , et Ton suit avec attendrissement ce beau mouvement de piété, de générosité, de vie austère, de vertus héroïques dont il se fait avet; Marcelle le foyer et le centre au mont Aventin i. Là, au cours de ses leçons et de ses conseils, Jérôme sentit se développer la vocation et le goût de son grand ministère, et, jusqu'à l'heure de sa mort, il s'y consacra tout entier: la direction des âmes, qui l'avait si fortement attaché à Rome, devait le captiver avec non moins de puissance à Bethléhem.

Disons encore que, dans ce troupeau de prédilection réuni sous la houlette de Marcelle, les vierges et les veuves montraient une docilité parfaite envers Jérôme, toujours disposées à le consulter et à le prendre pour guide. C'est que le rayon de feu que le soleil de l'Orient, avait mis sur le front du solitaire de Calchis lui donnait l'air inspiré et attractif d'un saint et d'un prophète. Aussi, quand Jérôme mêlait à ses entretiens spirituels ses considérations sur l'abaissement, la mollesse, les licences de la société païenne et sur les fléaux de tout genre qui désolaient l'empire : catastrpohes et persécutions, invasions des barbares et défaites des armées romaines, toutes les têtes se courbaient, et les vierges et les veuves croyaient entendre l'annonce des jugements de Dieu. Les exemples de Marcelle complétaient ses

* Baronius, t. IV, pp. 469 et 472.

LA VIE RELItJlEUSE A ROME AU IV« SIÈCLE 243

enseignements. Le ciel avait prédestiné Jérôme et la fondatrice de TAventin à l'établissement de la perfection religieuse; à eux deux, ils devaient donner le cachet véritable aux institutions nouvelles de la virginité et de la viduité chrétiennes au sein de Rome.

Revêtu de la confiance de ces consciences délicates, l'éminent directeur s'efforçait de les fixer dans la plus haute perfection. Pour cela, il faisait de son ministère un mélange de fermeté et de douceur. II demandait à Dieu la connaissance des replis et des ruses du cœur humain; il voulait voir plus clair dans les âmes qu'elles-mêmes, rendre sa main capable de cicatriser les blessures sans les envenimer, posséder l'art difficile de proportionner le régime à la force du convalescent ou à la faiblesse du malade, tempérer les impatiences, modérer les exagérations, secouer la mollesse et réchauffer la tiédeur. Il appréciait justement que le prêtre , dans la direction des âmes, est un guide qui doit éclairer le chemin, faire éviter les mauvais pas, montrer le but, soutenir de la voix et de la main, se pencher même au-dessus de l'abîme et retirer du fond des gouffres. Telle était la grande idée qu'il avait de ses fonctions. De là mille soins, toutes les sollicitudes d'une mère!

Jérôme avait puisé au cœur de Jésus cet amour passionné des âmes , et ce sentiment , infiniment supérieur à tout ce qui. est humain, était le principe d'une paternité spirituelle dont aucune tendresse créée ne saurait se prétendre égale. Nous pouvons

lui appliquer ces belles paroles du Père Lacordaire : a Le commerce avec les âmes s'était révélé à lui , commerce qui est la véritable félicité du prêtre quand il est digne de sa mission , et qui lui ôte tout regret d'avoir quitté pour Jésus-Christ les liens, les amitiés et les espérances du monde. Il voyait naître ces affections et ces reconnaissances, dont aucune qualité naturelle ne peut être la source, et qui attachent rhomme à Tapôtre par des liens dont la douceur est aussi divine que la force. Quand une fois on a été initié à ces jouissances, qui sont comme un arôme anticipé de l'autre vie, tout le reste s'évanouit, et l'orgueil ne monte plus à l'esprit que comme un souffle impur dont le goût amer ne peut plus le tromper i. » Jérôme éprouvait à l'Aventin ces douceurs ineffables; aussi, quand viendra l'heure de quitter Rome, il en emportera le souvenir, et bien des années après, dans la grotte de Bethléhem, à la pensée des vierges et des veuves de l'Aventin , se sentira-t-il profondément ému I

Pour juger de sa tendre et sage direction, il nous faut le suivre un moment dans les conseils qu'il donne aux vierges. Il veut que les filles spirituelles de Marcelle préviennent, par la tempérance et les jeûnes , les révoltes de la chair, qu'elles luttent par la prière contre les rêves de leur imagination, qu'elles se séparent des compagnies mondaines , qu'elles se dépouillent de toutes les vanités, qu'elles se livrent

* Conférences de Notre-Dame de Paris.

à l'étude et à la méditation des Écritures , qu'elles se préoccupent en tout de plaire à leur divin Époux i. Et cela sans exagération ni ostentation, et sans que l'extérieur trahisse le secret de cette sainte existence. Ces touchantes sollicitudes, dont il entoure les âmes virginales, il ne lui suffit pas de les exprimer de vive voix, il éprouve le besoin de les fixer par écrit pour les mieux graver dans les cœurs, et , dans tous ses ouvrages , il revient avec une nouvelle insistance à leur énumération. A ses yeux, la virginité, dans la Rome du iv« siècle, était une fleur précieuse et embaumée dont la délicatesse se trouvait exposée à des souffles impurs , et il craignait que la corruption ancienne, entretenue par les suprêmes efl'orts du paganisme expirant, ne l'atteignit de ses contagions.

Les vierges de l'Aventin ne devaient avoir rien de commun avec ces prétendues vierges qui , sous une apparence simple et humble, se rendaient alors coupables de mondanité et qui , avec leur robe de couleur sombre, sans porter sur leur tête une coiffure à plusieurs étages , sans vermillonner leurs joues et leurs lèvres, sans étinceler du feu des pierreries, conservaient, en dépit de leur extérieur modeste, la vanité païenne dans leur cœur*. Une simple robe de bure, la mortification de Tesprît et du corps, la pâleur des jeûnes : tels étaient les signes distinctifs des véritables vierges, et nous allons voir Jérôme

1 Saint Jérôme, lettre xi«.

•i Id., ibid.

se complaire à les parer de ces traits dans le portrait de la jeune et pudique Eustochium , qu'il se disposait à leur présenter pour modèle. C'est là que nous apparaîtra tout le génie du saint dans le grand œuvre de la direction des âmes.

Nous n'ignorons pas que, sous le coup de l'infortune, Paule avait trouvé de douces consolations à l'Aventin, et que, ne pouvant s'y fixer entièrement , elle y avait placé , pour l'y représenter, Eustochium, la plus aimée d'entre ses flUes. A la vue de cette enfant, vivante image de son amie, Marcelle avait conçu le dessein d'élever son âme dans la pratique de toutes les vertus. Des filles de Paule , Eustochium était la plus douce, la plus modeste, la plus intelligente, la plus tendre *. Saint Jérôme l'appelait la flewr des vierges, et Marcelle la regardait comme la perle de la communauté. Tandis que ses deux sœurs, Pauline et Blésilla, brillaient au premier rang de la société romaine, réputées pour leur ton , leur distinction et leur grand état de vie , Eustochium dédaignait les parures somptueuses , les colliers et les bracelets d'or dont ses aînées étaient si envieuses. Encouragée dans ses projets de retraite et de vocation religieuse par sa mère », elle avait reçu , au moment de l'arrivée de Jérôme à Rome , il y avait près d'un an , le flammeum et l'habit virginal des mains du pape Damase. Son bonheur était

1 Baronius, t. IV, pp. 471 et 473.

2 RoBSweyde, p. 401.

de vivre dans le secret de la chambre de Marcelle, de partager son temps entre la prière et Tétude , mille fois plus heureuse que ne Tétaient ses sœurs sous les caresses^et les applaudissements du monde. Jérôme, de son œil de saint, distingua bientôt cette créature d'élite, et ce fut avec un indicible bonheur qu'il consentit, à la demande de Marcelle, à écrire sa magnifique lettre sur la virginité : ces pages admirables où il ne fit que saisir et graver la physionomie divine qu'il contemplait enEustochium comme ridéale beauté de la vierge chrétienne. Montalembert appelle cette lettre le Code de la virginité^. La fleur de tout ce qui est beau, noble, pur, saint, embaume de son parfum ces pages divines. Dans cette figure il n'y a pas un atome d'alliage terrestre ; la vierge vit au milieu d'un monde céleste où pénètre seul son ange gardien. Le génie de Jérôme apparaît tout entier dans la ciselure fine et savante de ce caractère ; il y glorifie les plus intimes et les plus fières délicatesses de notre cœur. Mais , pour apprécier cette beauté plus qu'humaine , il faut lire la lettre de saint Jérôme; seul il peut esquisser dignement une aussi pure création.

Montrer au monde païen de Rome la beauté morale de la virginité n'était pas le seul mobile de Jérôme. Le saint se proposait encore de fortifier la jeuAe Eustochium dans le noble parti dont elle avait fait choix. Craignait-il que la résolution de l'angé-

1 Les Moines d'Occident.

lique enfant ne fût pas irrévocable? Non, sans doute, il connaissait trop Télévation de l'âme formée par Marcelle pour avoir de telles appréhensions. Mais il savait qu'au sein de sa famille Eustochium trouvait des contradicteurs, et c'était afin de la prémunir contre leurs sollicitations et de l'arracher à leur influence , qu'il s'était déterminé à lui dédier l'apologie de son saint état. Eustochium avait à Rome un oncle, nommé Hymétius, qui unissait à une grande fortune la dignité de pontife païen, et que Jérôme considérait comme le plus redoutable ennemi de la jeune vierge. En toute circonstance, c'était de sa part et de celle de son épouse , qui participait à son sacerdoce comme prêtresse de Gérés , des excitations à l'abandon d'une vie aussi austère.

Un jour qu'Eustochium était allée leur rendre visite toute seule , elle avait eu , en l'absence de sa mère , à subir le plus terrible des assauts. Livrée, pour ainsi dire, de force aux mains des caméristes de sa tante, on fait asseoir la vierge modeste devant un grand miroir, on déroule ses cheveux, que l'on parfume et dispose à la manière la plus mondaine; on colore ses paupières, ses joues et ses lèvres, puis on lui enlève ses habits de couleur sombre ; on la revêt de magnifiques étoffes, et ainsi, sous l'éclat de la soie et des pierreries et dans les artifices du luxe le plus raffiné, son oncle la présente malgré elfe à la société légère qui fréquente sa maison ^ A sa vue

1 Saint Jérôme, Lettre à Laeta,

La vie KEL1U1£(JSK a ROME AU iV» SIÈCLE 249

on applaudit, on admire sa transformation; Tun vante sa beauté, l'autre sa distinction; tous la félicitent d'avoir abandonné un état de vie déshonorant pour une personne si parfaite , et son oncle et sa tante osent même critiquer la conduite de sa mère, qu'ils font responsable des prétendues erreurs de leur nièce. Ce traitement causa à Eustochium la plus profonde horreur. Les vanités qu'on lui vantait, et dont on lui imposait ainsi les livrées pour une heure, elle les détestait trop pour ne pas se sentir aussi libre d'âme à leur contact que lorsqu'elle sentait battre son cœur sous son vêtement de bure. Au lieu de lui faire aimer la mondanité, on la lui rendait de plus en plus odieuse; aussi, dès qu'il lui fut possible de se débarrasser de ces parures incommodes , elle les rejeta loin d'elle avec dégoût comme des dépouilles méprisées et qui ont perdu toute séduction. Le fard dont on avait chargé ses joues n'avait pas affadi son noble cœur. En écrivant sa lettre sur la virginité, Jérôme se proposait donc de rendre hommage aux éminentes vertus de la jeune fille et de l'animer de plus en plus de cet indomptable courage des saints , qui leur fait sacrifier tout pour le bien de l'âme et l'amour de Dieu. Le malheur ne tarda pas à frapper la tante d' Eustochium ; elle perdit subitement son époux et ses enfants, et mourut elle-même bientôt après; ainsi le Christ défendait ses perles et ses joyaux, les vierges i^

^ Saint Jérôme, Lettre à Lxta,

Avant de proposer à radmiration de nos lecteurs la lettre de Jérôme sur la virginité, nous devons ouvrir ici une courte parenthèse. Les vierges consacrées à Dieu se trouvent partout à toutes les époques de Thumanilé. L*antiquité n'imagina rien de plus célèbre que ses vestales. Numa avait compris que pour les rendre saintes et vénérables il fallait leur prescrire la virginité. Memphis, Athènes, comme Rome, eurent l'honneur de respecter leur caractère et de protéger leur institution. De tout temps la virginité fut une idée commune à tous les peuples : née de Thomme, elle appartient à Tessence spirituelle qui le constitue. Mais tandis que cette institution, avant l'Évangile, n'était qu'une tentative stérile, elle prit avec le christianisme les plus splendides développements. Le secret de cette fécondité merveilleuse est tout entier dans la parole du voluptueux législateur de l'Asie : Les disciples de Jésus gardent la virginité à cause du désir qu'ils ont de plaire à Dieu ^ . Aussi , dès le iv® siècle , était-il facile de marquer la différence entre la licence des vestales païennes et la vertu des vierges chrétiennes. On savait à Rome que, sur les six prêtresses de Vesta , plusieurs avaient été convaincues d'infidélité. Même aux premiers jours de leur institution, les Verrouilla, les Occellatae, les Cornélia n'avaient point gardé leur vœu, et, dans la suite, les chutes devinrent si fréquentes que le sénat, après s'être relâché à l'égard des vestales des

1 ÂlCoran.

LA VIE RELIGIEUSE A ROME AU iY« SIÈCLE 251

sévérités de la loi, dut rétablir la rigueur de leur supplice, sentant que pour assurer leur vertu il fallait plus que la menace de les enterrer vivantes. Le paganisme romain, vermoulu jusqu'à la moelle, comprenait que le parallèle n'était pas avantageux pour lui; le portrait de la vierge chrétienne offert par Jérôme aux patriciennes mettait en relief ses plus hideuses laideurs.

Faisons place maintenant à ces pages d'une éloquence si vraie, et qui sont comme le chant séraphique de la plus divine des conditions. Doublement inspiré par son génie et par sa sainteté , Jérôme adresse tout d'abord au cœur d'Eustochium les douces paroles de l'appel divin : « Écoutez, ô ma fUle ! et voyez. Prêtez l'oreille, oubliez la maison de votre père et votre peuple, et le roi sera épris de votre beauté i. C'est ainsi que Dieu parle à l'âme pour rinviter à sortir de son pays et de sa famille. Mais ce n'est point assez de sortir de votre pays si vous n'oubliez votre peuple et la maison de votre père et' si, au mépris de toutes les sollicitations de la chair, vous ne devenez digne de vous unir aux embrassements de l'époux». » Ainsi, dès les premières lignes, Jérôme indique d'un mot le grand parti que doit adopter l'âme divinement appelée. Pour entendre' la voix du ciel, la vierge doit avoir choisi entre le monde et Dieu, être sortie d'elle-même, mieux en-

* Traduction de M. J.-P. Charpentier.

* Saint Jérôme, lettre xi«. Et carne contempla, sponsi jun» garis amplexibus.

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corë que de la demeure de son père et des frontières 4e sa patrie, car alors seulement elle aime assez pour que Tépoux soit épris d'elle et l'admette à son .alliance. Là est le grand sacrement de l'union divine; l'alliance chrétienne de l'homme et de la femme n'en est qu'une figure imparfaite, quoique cependant les deux époux ne fassent qu'une seule et même vie. Quelque temps avant, Jérôme avait proclamé l'excellence de la virginité et sa supériorité sur le mariage. « Quoi, dira-t-on, faisant allusion aux attaques d'Heividius, vous osez calomnier le mariage, qui a été béni de Dieu ! Ce n'est pas mal parler du mariage que de lui préférer la virginité. Personne ne compare le mal avec le bien. Que les femmes mariées se glorifient aussi , puisqu'elles marchent après les vierges. » Et plus loin , il ajoute: « Je loue les noces, je loue le mariage, mais c'est parce qu'il enfante des vierges; je cueille dans les épines une rose, de l'or dans la terre, une perle dans un coquillage. On ne

saurait mieux honorer le mariage qu'en aimant beaucoup le fruit qu'il produit. » Et à l'appui de ces paroles il cite Tertullien, saint Cyprien, Damase et Ambroise, soutenant la même vérité.

Ayant ainsi marqué la supériorité des noces spi- ' rituelles, Jérôme décrit à Eustochium le combat sans trêve que doit livrer une vierge, et où doit triompher

toujours l'amour de son divin Epoux. « Cette vie, dit-il , est un stade *; nous combattons ici pour être

. 1 Lellrc XI*. Slcuiium est v'ta motlalibus, hic cùniefidimui itl alibi coroncmur.

couronnés ailleurs. L*on ne marche jamais en sûreté parmi les serpents et les scorpions. Mon glaive, s'écrie le Seigneur, s'est enivré de sang dans les deux, et vous espériez trouver la paix swr une terre qui produit des épines et des ronces/ Nous sommes environnés de bataillons innombrables d'ennemis ; tout en est plein. Une chair fragile, et qui bientôt sera poussière, soutient seule tous les assauts. Mais lorsqu'elle sera dissoute , lorsque sera venu le prince de ce monde et qu'il n'aura rien trouvé en elle , alors pleine de sécurité , vous entendrez le prophète dire : VoiLS ne craindrez ni les alarmes de la nuit, ni la flèche qui vole durant le jour, ni la contagion qui s'avance dans l$s. ténèbres, ni les attaques du démon du Midi, Il en tombera maille à votre gauche et dix mille à votre droite, et la mort n'approchera point de vous. Que si, troublée par leur multitude, et tremblante à chaque mouvement de la passion, vous vous dites à vous-même dans votre pensée : Que ferons-nous? le prophète vous répondra : Ne craignez pas, car il y a plus de gens avec vous qu'il y en a avec eux\ et il priera et dira : Ouvrez , Seigneur, les yeux de votre servante , afin qu'elle voie. Alors, ouvrant les yeux, vous verrez un char de feu prêt à vous enlever dans les airs, comme Élie; et, joyeuse, vous chanterez : Notre àine a été délivrée, ainsi que le passereau, du filet de l'oiseleur; le filet a été rompu, et nous avons été délivrés. Nous ne savons rien de plus saisissant que ce spectacle de Tâme humaine luttant à toute heure, malgré ses faiblesses , contre le

mal et la corruption, et remportant, grâce à la force divine dont elle dispose , ce triomphe suprême qui lui mérite la couronne en lui ouvrant les portes de l'éternité. Quel courage ne devaient pas communiquer de tels accents aux vierges et aux veuves de Rome , et quelle intrépidité ne devaient-ils pas inspirer à des cœurs aussi grands que ceux d'Eustochium et des compagnes de Marcelle 1 Elles s'armaient alors des armes spirituelles de la prière , de la vigilance , et elles étaient invincibles. Ainsi Jérôme pose les conditions de la victoire : La vierge doit déjouer toutes les embûches et toutes les agressions de ses ennemis.

Puis il interpelle en ces termes si énergiques la vierge coupable : « Descendez, asseyez -vous dans la poussière , vierge, fille de Babylone ; asseyez-vous à terre^ ; il n'y a plus de trône pour la fille des Chaldéens , on ne vous appellera plus désormais prudente et délicate. Attachée à la meule de l'esclavage, les cheveux couverts de cendres , jetez au loin cette écharpe qui orna vos épaules, dépouillez -vous de votre chaussure , passez les fleuves. — Votre ignominie sera dévoilée, votre opprobre mis à découvert. Après avoir partagé la couche du Fils de Dieu , celle dont le prophète avait dit : La reine est restée debout à la droite, revêtue d'une robe d'or où brille une merveilleuse variété, elle sera dépouillée; les actions qu'elle cacha seront sous ses yeux, et elle

* Descende, sede in terra, virgo filia Babylonis, sede in terra*

LA VIE RELIGlEnSE A ROME AU IV® SIÈCLE 2SS

s'assiéra aux eaux de la solitude^ son vase dans la poussière, livrée à tous les passants, souillée jusqu'à la tête. »

A ce tableau de la plus déshonorante dégradation, Jérôme mêle ces supplications touchantes : « Que la fidèle Sion ne devienne pas une cité prostituée , qu'en un lieu où résida la Trinité les démons ne viennent pas s'établir, que la bandelette pectorale ne soit point déliée ', mais, dès que la passion nous sollicitera, écrions-nous : Le Seigneu/r est mon aide; je ne craindrai pas ce que la chair fera contre moi. Et si l'homme intérieur hésite entre le vice et la vertu , dites alors : Pourquoi es-tu triste, ô mon cme! pourquoi me troubles-tu? Espère au Seigneur, parce que je lui rendrai des actions de grâces, comme à celui qui est mon salut et mon Dieu, Qu'en vous ne grandisse rien de ce qui est de Babylone , rien de ce qui sent la confusion. Pendant que l'ennemi est faible encore, exterminez-le... Écoutez le Psalmiste : Malhewr à vous, fille de Babylone : heureux celui qui vous rendra les m,aux que vous noxjbs avez faits ! Heureux celui qui prendra vos enfants et les brisera contre la pierre! Il est impossible, en effet, que les feux d'une concupiscence née avec nous , et qui s'insinue jusqu'à la moelle de nos os, ne vienne pas assaillir nos sens ; on loue donc et on estime bienheureux celui qui , lorsque la pensée impure s'élève en son âme, la chasse et détruit aussitôt, et la brise

^ î^on iolvatur faseia pectaralis.

256 SAINTS MâRCELLB

contre la pierre ; or, la pierre, c'est le Christ. » Après ces pressantes invitations , Tancien pénitent de Calchis fait allusion à ses luttes du désert , où , en présence des décevantes images de sa jeunesse, il ne s'assurait la dignité et la paix»de Tâme qu'à force de prières et de larmes, de veilles et dç mortifications 1. On a pu lire dans le cours de ce récit cette page d'une éloquence si émouvante où l'on assiste à une tempête plus effrayante que celle de tous les éléments courroucés: orage du cœur qui agite Jérôme comme un roseau , et où l'on croit entendre se mêler à des cris de douleur et d'angoisse le bruit des coups de cailloux dont le saint s'ensanglantait la poitrine.

Mais continuons à énumérer les préservatifs et les moyens dont la vierge doit toujours user pour être digne de sa céleste condition. Les conseils de Jérôme sont comme autant de degrés qui conduisent l'âme virginale à la possession de l'aimable vertu.

La mortification est de rigueur. S'ils soutiennent de pareils assauts, continue Jérôme, ceux même qui dans un corps tout abattu ne sont assiégés que par les pensées » , que ne souffrira pas une jeune fille vivant au milieu des délices l L'Apôtre nous l'apprend : Elle est morte , quoiqu'elle vive. Si vous me répondez : Issue de race noble, élevée et entretenue dans les délices , je ne puis me priver de vins et de

^ Oh! quoties ego ipse, in eremo constiiutus, pulabam me RomanU interesse deliciis.

* Si autem hoc stislinent hi qui, exeso cùrpore, solis cogiich' HonihtM oppugnanhir.

mets exquis et rares , ni me soumettre à de si austères habitudes, je n'ai qu'à vous appliquer ces simples mots : Vivez selon vos désirs, vous qui ne voulez pas vous conformer à ceux de Dieu. Et il ajoute : Mon premier conseil , la première grâce que je demande, c'est qu'une épouse du Christ évite la bonne chère et s'abstienne du vin comme d'un poison. Le vin et la jeunesse sont un double foyer de volupté. Faut-il jeter de l'huile sur la flamme? Saint Paul ne permet à Timothée duser d'un peu de vin qu'à cause de son estomac et de ses fréquentes infirmités; l'Apôtre se souvient d'avoir dit : Le vin est une source de dissolution. Tel est le régime réparateur auquel doit être soumise la vierge. Ainsi s'éteint le foyer sensuel que nous portons en nous, foyer qui ne fait que grandir par l'usage immodéré des mets recherchés et des boissons excitantes. C'est à cette condition rigoureuse de l'abstinence que Jérôme répond de la plus délicate vertu ; sans cela la pudeur ne saurait être en sûreté ^

A la sobriété qu'inspire la mortification dans le boire et le manger, il faut que la vierge ajoute l'éloignement des relations mondaines. « Je voudrais, dit Jérôme, que vous ne fréquentassiez pas les personnes de qualité ; je ne voudrais pas que vous vissiez souvent ce que vous avez méprisé pour demeurer vierge. Pourquoi vous, l'épouse de Dieu, vous empresseriez-vous auprès de la femme d'un homme mortel?

* Sed quod aliter pttdidtia luta eêse non po8sit%

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Apprenez à montrer en ceci un saint orgueil; sachez-le, vous êtes au-dessus de ces femmes. Pour compagnes, choisissez celles que les jeûnes abattent, celles que recommandent et leur âge et leur vie, celles qui disent au fond de leur âme : Je désire être dégagée des liens du corps et vivre avec le Christ, » Il supplie Eustochium, qu'il considère comme la plus distinguée entre les vierges de Rome , d* abhorrer ces habitudes : n'avoir sur les habits que de légers filets de pourpre, se coiffer négligemment afin que les cheveux tombent avec abandon , porter une chaussure délicate , un léger voile qui voltige sur les épaules , des manches courtes et serrées, marcher d*un pas brisé et avec mollesse ^ .

Il lui défend encore le commerce de ces fausses veuves qui, satisfaites d'avoir changé d'habits seulement, ne changent rien à leur luxe et à leur va^ ni té : « Une troupe d'eunuques précède leurs superbes litières, et, à les voir le visage plein et vermeil, on ne croirait pas qu'elles ont perdu leur époux, mais qu'elles en cherchent un. Leurs maisons sont pleines de festins et de convives , parmi lesquels , chose honteuse, on voit des clercs qui se font mépriser par leurs basses adulations «. Fuyez encore celles qui , oisives et curieuses , courent de maison en maison , ayant toujours sur les lèvres ces paroles de relâchement : Ma petite amie , profitez de votre aisance, et pendant que vous êtes en santé, jouissez

^ HsBC est apud illas tota virginilcts,

' Plena adulaioribus, domus plena conviviis.

de la vie. Économisez -vous pour vos enfants, vous qui n'en avez pas. » Jérôme ne se borne pas à défendre à Eustochium tout commerce avec les fausses vierges et les fausses veuves; il lui défend encore la fréquentation des faux moines et des faux prêtres, et il le fait avec la même vigueur.

Nous aurons à parler des désordres de ces derniers au chapitre suivant. Disons seulement qu'ils avaient pour chef un moine renégat du nom de Jovinien. Connu de toute la ville par ses austérités, il avait donné tout à coup dans le plus triste relâchement. Celui qui, d'abord exténué de jeûnes, avait été vu tombant d'inanition au coin des rues et sur les places de Rome , ne se nourrissait maintenant que des mets les plus recherchés. Chez cet homme, le désordre des idées avait amené le désordre des mœurs. Jovinien soutenait les doctrines les plus fausses et les plus dangereuses , et s'attirait à tout instant les réfutations mordantes et triomphantes de Jérôme. Quelques ecclésiastiques des derniers rangs s'étaient groupés autour de lui, et le directeur de l'Aventin en signale un entre tous les autres sous ces traits : Que me veut donc cet élégant petit moine, frisé, parfumé, chaussé délicatement et drapé comme un mime? que me veut-il avec sa troupe de clercs aux cheveux bouclés? Pourquoi revient-il toujours à la charge pour se retirer couvert de mon mépris? Qu'a- 1- il donc pour me déchirer entre les fuseaux et les corbeilles des jeunes filles ^ ? On sent à ce« accents d'indigna- ^ Saint Jérôme, lettre xix*.

lion combien Jérôme avait ces tristes personnages en horreur.

Afin de prémunir Eustochium contre tous ces ennemis, il continue : « Habitez toujours le secret de votre chambre; dans cette retraite, vivez en la compagnie des martyrs, que votre divin Époux vous garde toujours. Priez-vous? c'est à lui que vous parlez. Faites- vous quelque lecture? c'est encore lui qui s'^entretienl avec vous... 11 vous dira : Vous êtes un jardin fermé, une source scellée, 0 ma sœur! gardez-vous de sortir de votre maison et de voir les filles d'une région étrangère, eussiez-vous pour frères les patriarches et pour père IsraëP. Dina sort de chez elle et perd son innocence. Je ne veux pas que vous cherchiez votre époux sur les places publiques, il ne peut s'y trouver; le sentier qui conduit à la vie est étroit. Vous seriez blessée, dépouillée, et vous diriez dans votre douleur : Les gardes qui parcourent la ville m'ont trouvée , ils m'ont frappée et blessée, ils m'ont même enlevé mon yoile. Or si, pour être sortie de sa maison , elle est exposée à de pareils traitements, celle qui avait dit : Je dors et mon cœur veille; mon bien-aimé est pour moi comme un faisceau de myrrhe, que deviendrez-vous, jeunes filles , qui demeurez dehors exposées à tous les dangers? » Il insiste encore : « Je vous en conjure devant Dieu, devant le Christ et devant les Anges, ne montrez pas en public les vases du Seigneur, de peur

^ Cave ne domum exeas et videos' filÎM regionia cUtente,

qu'un œil profane ne voie le sanctuaire de Dieu. Oza n'ayant pas craint de poser la main sur l'Arche, que nul ne pouvait toucher, fut soudain frappé de mort. Mais , sachez-le bien , il n'est pas de vase d'or et d'argent aussi précieux à Dieu que le temple d'un cœur virginal. Une épouse du Christ, c'est cette arche d^alliance toute dorée au dedans et au dehors où repose la loi de Dieu. Et de même qu'il n'y avait rien autre chose dans l'arche que les tables du Testament, de même il ne doit pas entrer une pensée étrangère à Dieu dans l'âme d'une vierge. »

Quelles doivent être les occupations des âmes consacrées? Jérôme recommande en première ligne la prière, et il la demande, pour ainsi dire, continuelle : « Bien que l'Apôtre nous conseille de toujours prier, et que pour les saints le sommeil lui-même soit une prière, il faut néanmoins régler les heures où l'on prie Dieu, afin que si quelque occupation retenait alors , le temps seul rappelle le devoir de la prière. Qui ne connaît l'heure de Tierce, de Sexte, de None, celle de Matines et des Vêpres? Il ne faut jamais prendre sa nourriture sans avoir prié auparavant, ni quitter la table sans remercier le Créateur. Avant de sortir de sa demeure , il faut s'armer de la prière ; en rentrant chez soi et avant de s'asseoir, prier; n'accorder de repos à son corps qu'après avoir donné à l'âme cette nourriture spirituelle ^ Et à chaque action , à chaque démarche , tracer sur soi le signe de

^ Egredienies de hospitio armet oratio.

la croix. Enfin il faut se lever la nuit deux ou trois fois afin de repasser dans sa mémoire les textes des Écritures appris pendant la journée. Ne vous amusez pas au chant, à la poésie légère. Qu'ont à faire Horace avec le Psautier, Virgile avec TÉvangile, Cicéron avec r Apôtre? Lisez souvent, apprenez beaucoup. Que le sommeil vous surprenne le Livre saint à la main; et si votre tête tombe de fatigue, que cela soit sur la page sacrée. Voyez dans TÉvangile comme le repos de Marie aux pieds du Sauveur fut préféré à Tempressement de Marthe. Eustochium, soyez Marie; à la nourriture matérielle, préférez l'aliment de l'amer Laissez vos sœurs courir et chercher comment elles recevront le Christ dans leur demeure; vous , à ses pieds , dites : J'ai trouvé Celui que mon cosm* aime; je le tiendrai et ne le laisserai pas s'en aller. »

A ces divins enseignements, Jérôme ajoute ces appellations de tendresse : «Ainsi donc, Eustochium, ma fille, ma souveraine, ma compagne, ma sœur»; ma fille par Tâge, ma souveraine par le mérite. » Il lui donnait déjà ce titre au commencement de sa lettre en le justifiant de la sorte : « Je dois appeler ma souveraine l'épouse de mon Maître * ; ma compagne par la profession religieuse , ma sœur par la charité , écoutez le prophète Isaïe , disant : « M®n peuple, entrez dans l'intérieur de vos maisons,

* Esto et tu Maria, cibis preferto doctrinam.

* Mi Eiistochium filia, domina, conserva, germanot.

3 Dominam quippe vocare debeo sponsam domini met.

fermez vos portes, tenez-vous caché jusqu'à ce que la colère du Seigneur soit passée. Qu'elles errent çà et là les vierges folles; pour vous, demeurez dans le secret de votre maison, parce que si vous fermez votre porte et que, d'après le précepte de l'Evangile, vous priez votre père dans le secret, il viendra, frappera à la porte et dira : Me voici et je frappe; si quel' qu'un m'ouvre, f entrerai et je souperai avec lui, et lui avec moi, » Vous lui répondrez aussitôt avec empressement : « C'est la voix de mon bien-aimé. » Levezvous et ouvrez, de peur que, si vous tardez, il ne passe outre, et qu'affligée vous ne disiez : « J'ai ouvert à mon bien-aimé; il était passé. »

Comme résultat de cette donation entière à Dieu , Jérôme montre les bonnes œuvres qui alors remplissent toutes les heures de la vie. L'or, l'argent, les richesses sont des biens qui nous sont étrangers; mais nos bonnes œuvres, voilà le domaine et les vrais trésors de nos âmes. Mais vous direz : « Je suis une jeune fille délicate, je ne saurais vivre du travail de mes mains. Si je deviens vieille et malade, qui prendra soin de moi?» Jésus vous répond : Ne vov^ inquiétez pas en votre cœur de ce que vous mangerez ni de ce dont vous vous vêtirez; est-ce que Vàm^ n'est pas plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement? Voyez les oiseaux du ciel .• ils ne sèment, ni ne m^oissonnent , ni ne recueillent dans les greniers, et le Père céleste les nourrit. Et aujourd'hui nous voyons la plupart des femmes remplir d*habits leurs garde-robes, en changer tous les jours, sans parve-

nir à les préserver des vers. Celles qui ont un peu plus de religion n'en usent qu'un à la fois, mais leurs coffres en regorgent. Pour elles , le parchemin se colore de pourpre, Tor se fond en lettres, les livres se revêtent de pierreries, et le Christ se meurt de faim à leurs portes. Mais il est une charité supérieure à à celle qui donne les biens matériels, celle qui répandla vérité et la vertu dans les âmes , et Jérôme veut que la vierge se voue à son ministère : « Avez- vous pour compagnes des jeunes filles de condition servile? Ne vous élevez pas au-dessus d'elles; ne prenez pas à leur endroit des airs de supériorité. Vous possédez le même céleste Époux , vous chantez les mêmes psaumes, vous recevez le même corps du Christ. Pourquoi n'auriez-vous pas la même table? Tâchez plutôt d'en gagner d'autres; que l'honneur dont vous entourez ces jeunes compagnes en attire d'autres auprès de vous S celles qui hésitent, qui sont faibles dans la foi , sachez les accueillir, les consoler, les fortifier; que leur persévérance soit votre œuvre et votre mérite. »

Pour réussir dans ce grand œuvre de Tapostolat, il faut, avant toute autre vertu, l'humilité, et Jérôme exhorte les vierges à triompher de l'orgueil , qui est le plus subtil et le plus implacable de leurs ennemis : « Il est un autre péril qu'il faut éviter, c'est celui de la vaine gloire. Gomment I s'écrie le Seigneur, pourrez- vous croire, vous qui cherchez la

* Honor virginum sit invitatià cmterarum.

WaiBKi

Là vie religieuse a ROME AU lY* SIÈCLE 265

gloire qui vient des hommes? Quel mal que celui qui rend la foi impossible! Disons donc : Ma gloire, c'est vous, Seigneur. Si je plaisais aux hommes, je ne plairais pas à Jésus- Christ. Quand vous faites l'aumône, que Dieu seul vous voie; quand vous jeûnez, que votre visage soit souriant. Ne vous mettez ni avec recherche, ni avec négligence; ne vous singularisez en rien ; ne faites pas arrêter la foule quand vous passez; ne vous faites pas montrer du doigt. Ne paraissez pas plus pieuse ni plus humble qu'il ne faut; ne cherchez pas la gloire en paraissant l'éviter. Je ne vous dis point de ne pas vous glorifier de vos richesses, ni de votre naissance, de ne pas vous croire plus que les autres; je sais votre humilité, je sais que vous dites à Dieu : Seigneur, mon cœur n'est pas exalté, mes yeux n'ont pas regardé trop haut. Mais il faut prendre garde que l'orgueil ne se glisse jusque dans le mépris de l'orgueil, et qu'une secrète pensée ne vous vienne de chercher à plaire par la pauvreté des vêtements , après avoir renoncé à plaire par les habits dorés. Quand vous êtes dans l'assemblée des frères ou des sœurs, ne vous dites pas indigne de vous asseoir; n'affaiblissez pas votre voix comme si vous étiez exténuée par le jeûne; ne simulez pas une démarche languissante et ne vous appuyez sur les épaules de personne ^. Il y en a, en effet , qui paraissent avec un visage épuisé afin qu'on sache bien qu'elles jeûnent. A elles s'applique cette

^ QiMii confecta jejuniis, humeriê innitciriê aUerius.

parole : Le Seigneur dispersera les os de ceux qui croient en eux^iêmes. »

Et plus loin , il présente à Eustochium Tidéal qu'elle doit s'efforcer d'atteindre : « Proposez -vous l'exemple de la bienheureuse vierge Marie , qui , par sa pureté admirable, mérita d'être la Mère de Dieu. Quand Tange lui apparaissait sous une forme humaine, la saluant de ces paroles : Je vous salue, ô pleine de grâce! le Seigneur est avec vous, effrayée, elle ne put répondre, car jamais homme ne l'avait saluée. Mais quand elle eut reconnu quel était l'envoyé, elle parla sans crainte avec l'ange, elle qui n'eût pas osé converser avec un homme. Eh bien 1 Eustochium, vous pouvez aussi devenir mère de Dieu. Prenez ce grand, ce nouveau livre dont parle un prophète , et écrivez ce mot mystérieux : Hâtezvou^ d'enlever les dépouilles, et alors il vous répondra : (( Voici ma mère. » Oui , Celui dont vous avez formé l'image dans un cœur dilaté par l'amour. Celui que vous avez gravé comme avec un stylet sur votre cœur, vous en êtes la mère * ; et puis il grandira en vous , et quand il aura dépouillé les puissances ennemies pour les attacher à sa croix, par un prodige nouveau, après avoir été sa mère, vous deviendrez son épouse. Grand labeur, mais grande récompense. »

La source de toutes les immolations et de tous les sacrifices, la force de mener cette vie céleste , Jérôme lus place dans l'amour. C'est dans l'amour seul que

^ Spoiisam le incipit habere de maire.

la vierge trouvera le secret de tous ces renoncements atteignant à Théroïsme. « Ce que je viens de dire dans cette lettre , continue Jérôme , paraîtra dur à celui qui n'aime pas Jésus-Christ. Mais les cœurs qui, pour posséder Jésus, regardent comme de la boue toutes les pompes du siècle et comme de grandes vanités tout ce qui est sous le soleil, ceux qui meurent avec le Sauveur pour ressusciter avec lui, ceux-là s'écrieront librement : Qui me séparera de Vamour de Dieu? Je sens que ni la mort, ni la vie, ni les anges, ni les principautés, ni les choses présentes , ni les choses futures, rien ne pourra me séparer de l'amour de Notre- Seigneur Jésus-Christ, Ne vaut -il pas mieux combattre un peu de temps, se retrancher, demeurer sous les armes, suer sous la cuirasse et goûter ensuite les fruits de la victoire , que subir une peine éternelle pour échapper à une peine passagère? Rien ne coûte quand on aime; rien n'est difficile au <5œur épris. Voyez Jacob combien il souffrit pour Rachel! Jacob, dit l'Écriture, servit sept ans pour obtenir Rachel, et ces années lui paraissaient des jours, parce qu'il l'aimait. Aimons donc Jésus et recherchons ses divins embrassements, et tout ce qui est difficile nous paraîtra facile , et tout ce qui est long sera court, et, blessés d'amour, nous dirons : Combien notre exil est long sur la terre * ! » Alors la vierge sera digne d'entrer dans la gloire de son divin Époux; l'amour seul peut ouvrir les

* Amemus el nos Christum et facile videbitur omne difficile.

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portes du ciel. Sortez donc, ajoute Jérôme, sortez, ô Eustochium! de la prison de votre corps * et représentez-vous la récompense de l'éternité , récompense telle que Toeil de l'homme n'a rien vu, son oreille rien entendu, son cœur rien senti de comparable. Quel jour que celui où Marie, la Mère du Seigneur, viendra à votre rencontre avec les chœurs des vierges ! Vous aurez passé la mer Rouge et triomphé de Pharaon. Marie alors, sœur d'Aaron, marchera devant vous le tympanum dans ses mains et chantant : Gloire au Seigneur I il est vainqueur, il triomphe , il a précipité dans la mer le cheval et le cavalier. » L'époux s'avancera pour vous recevoir avec ces paroles : Lève-toi, viens, ma bien-aimée, ma colombe; Vhiver est passé, les pluies ont cessé. Les Anges aussi s'écrieront, pleins d'admiration: Quelle est celle-ci qui s'avance belle comm^ Vaurw^e, radieuse comms la lune, resplendissante comms le soleil? Les filles vous verront, les épouses des rois vous célébreront. D'autre part, tout le chœur des chastes femmes viendra à votre rencontre : Sara avec les épouses; Anne, fille de Phaniiel , avec les veuves , viendront encore avec des chœurs divers , vos deux mères selon la nature et selon la grâce : Paule, qui triomphera de vous avoir donné le jour; Marcelle, d'avoir été votre sainte institutrice dans la vie religieuse. Alors retentira autour de vous ce cantique nouveau , chanté sur

^ Egredere de carcere, et praBsenlis labori tibi pinge mer" cedem.

les harpes par les cent quarante-quatre mille qui se tiennent devant le trône, qu'il n'est donné qu'aux vierges de redire : Voilà ceux qui n'ont pas souillé leurs robes et qui sont demeurés vierges; ceux-là suivent l'Agneau partout ow il va.

Ainsi , à la voix de Jérôme , les horizons du ciel s'entr'ouvraient sur la tête d'Eustochium, les bruits lointains du monde expiraient avant d'arriver au cœur de la jeune fîUe, et une vie de céleste pureté s'inaugurait dans l'idéal et tous les rayonnements de l'âme. Le saint avait si bien pénétré la vierge de cette pensée qui devait toujours lui servir d'égide : « Toutes les fois donc que les vains désirs des choses du siècle solliciteront votre cœur, que le monde fera briller à vos yeux ses vanités , transportez-vous en esprit dans le ciel; commencez à être ce que vous serez un jour^, et vous entendrez l'immortel Époux dire à votre âme : Mettez-moi comme un sceau sur votre cœur et sur votre bras, et, fortifiée par ses divines^ paroles, vous répondrez : Les grandes eaux de la tribulation n'éteindront jamais mon amour, les fleuves ne le calmeront pas ^^

Sous la direction de Marcelle, que saint Jérôme appelle si justement la seconde mère d'Eustochium et son institutrice dans la sainteté, l'angélique vierge élèvera son âme jusqu'à cet idéal dont nous venons d'admirer les ravissantes lignes; parmi ses compa-

^ Quoties cumque te vana ueculi delectaverit ambUio, ad paradisum menie tranagrederé , e$$e inctpe quod futura 68.

gnes , elle s'avancera de vertu en vertu comme dans le nimbe d'une apparition, et l'ineffable félicité dont la lettre sur la virginité inondera son cœur s'exprimera toute sa vie par un de ces sourires célestes que les grands peintres nous montrent sur les lèvres des jeunes saintes en extase!

Marcelle , rayonnante de joie et d'enthousiasme à ce nouveau triomphe du défenseur de la profession monastique, voulut témoigner sa reconnaissance à Jérôme. Avec une délicatesse infinie, elle lui fit offrir par Eustochium, comme marque de la gratitude des vierges et des veuves, quelques petits présents. On profita, à l'Aventin, de la fête de saint Pierre, qui se célébrait déjà dans Rome avec grande pompe, pour se permettre d'offrir à l'éloquent apologiste ces témoignages de vénération et de piété filiale. C'était une corbeille de cerises, des bracelets et des colombes; le tout accompagné d'une lettre gracieuse où Eustochium indiquait la signification de chacun de ces objets. Les cerises étaient l'emblème de la pudeur virginale; les bracelets, distinction militaire accordée aux légionnaires, étaient les nobles insignes du courage et du mérite de Jérôme; les colombes faisaient allusion à la tendresse et à la fidélité de son dévouement pour Marcelle et ses compagnes. A cet hommage du cœur de ses filles spirituelles , le saint répondit avec une aimable bonté : « Vous m'avez donc envoyé des bracelets, des cerises , une lettre et des colombes. Il est question de tout cela dans l'Écricriture. Jérusalem , dans Ëzéchiel , est ornée de bra-

Là vie RELIGIEnSB A ROME kV IV« SIÈCLE 271 1

celets. On voit le prophète Baruch recevoir une lettre :

de Jérémie, et il est dit que l'Esprit-Saint est descendu sous la forme d'une colombe. Eh bien, je vous dirai , pour mêler aussi quelque chose de piquant à cette lettre et vous rappeler celle que je viens de vous écrire : Les vrais bracelets que nous devons mettre à nos bras, ce sont nos bonnes œuvres. Il ne faut pas mériter qu'on nous dise comme Osée à Ephraïm : Fous êtes devenus semblable à une colombe sans intelligence. Je vous dirai que vos cerises étaient si fraîches et si colorées de pudeur virginale, que je les aurais crues volontiers récemment apportées par LucuUus, car c'est lui qui, après avoir subjugué le Pont et l'Arménie, apporta de Cérasonte à Rome cette espèce de fruit qu'à cause de cela on appelle cerise, cerasus. Il est question dans l'Écriture d'une corbeille de figues, mais il n'est point, que je sache, parlé de cerises. Permettez donc que j'applique à celles-ci ce qui est dit de celles-là. Je souhaite, Eustochium, que vous ressembliez à ces fruits qui croissaient devant le temple de Dieu , et dont le Seigneur disait que celles qui étaient bonnes étaient très bonnes; car vous savez que Dieu n'aime pas le médiocre, et qu'il vomit les tièdes de sa bouche ^ . »

Qui ne se sentirait attendri à ce commerce familier, mais d'une spiritualité si haute, où les plus sages enseignements prennent une forme enjouée et char-

^ Saint Jérôme, lettres xviii* et xix* à Eustochium.

mante! La voix de l'austère Jérôme s'adoucit devant la vierge dont la vie, qui commence à peine, s'ensevelit dans la fleur de ses quinze ans, et dont Téme se voue sans réserve à Dieu, comme une victime consacrée. Marcelle, Paule et Jérôme, en contemplant Eustochium , subissaient l'empire de toutes les grâces de la terre et du ciel; l'air angélique et doux de la jeune fille était comme l'enveloppe éthérée de son âme innocente et courageuse. Disons enfin que nulle tendresse de ce monde ne crée une paternité comparable à celle qui naît du commerce du prêtre avec les âmes. Même quand il est jeune, le prêtre porte déjà bien des cœurs dans le sien; il compte bien des âmes pour enfants; il est aimé d'une amitié bien filiale! Jésus-Christ l'avait promis à ses disciples : Celui qui quittera sa maison, ses frères ou ses sœurs, ou son père ou sa mère, ou ses enfants ou ses champs, à cause de moi et de VÉvangile, trouvera des maisons, et des frères et des sœurs , et des mères et des fils*.

^ Saint Marc, ch. x, vers. 29 et 30.

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