CHAPITRE IX
Marcelle entreprend la conversion de Blésilla. — Mondanité de cette dernière. — Ses résistances. — Mort de son époux. — Maladie. ~ Menaces de mort. — Son retour à Dieu. — Elle professe la sainte yiduité. — Ses merveilleux progrès dans la perfection. — Sa tendresse pour Marcelle. — Critique des païens contre sa nouvelle vie. — Blésilla reprise par la maladie. — Ses remords. — • Ses sentiments admirables. — Sa mort. — Ses funérailles. — Douleur de sa mère , de sa sœur, de Marcelle, des vierges et des veuves. — Deuil de Jérôme.
— Ses deux lettres pleines de tristesse et d'affection. — Mort de Léa. — Son éloge par Jérôme. — Les ennemis de TAventin. — Faux prêtres et faux moines. — Indignation de Jérôme.
— Douce intervention de Marcelle.
Tandis que les charmes divins de la virgnité inspiraient à Jérôme sa magniûque lettre à Eustochium, Marcelle, qui avait à cœur la félicité et la paix de chacune de ses compagnes, poursuivait avec un zèle infatigable la conversion de Tainée des filles de Paule. Dans sa tendresse de mère, elle semblait avoir adopté la famille de son amie, et son âme, si pleinement dévouée à Eustochium , recherchait d'un
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amour inquiet Blésilla, la sœur mondaine de cette vierge bien-aimée. La veuve, dont le malheur avait anéanti toutes les espérances humaines, satisfaisait aux besoins de sa nature affectueuse en portant aux flUes de son infortunée compagne un dévouement qui embrassait à la fois les intérêts de la terre et ceux du ciel '. Après avoir rendu à Dieu la mère désolée, elle avait obtenu de garder sa plus jeune flUe à TAventin pour former cette douce et intelligente enfant à la pratique des vertus les plus hautes. Nous avons entendu Jérôme, au chapitre précédent, appeler Marcelle la seconde mère d*Eustochium et son institutrice dans la sainteté. Mais cette œuvre, digne d'illustrer à elle seule toute une existence d'apôtre , cette œuvre poussée jusqu'à l'idéal de la perfection ne suffisait pas à l'excès de son zèle, et ce n'était que la moitié de la mission que lui imposait son amour à l'égard de la famille de Paule. Dans l'intimité de sa vie commune avec Eustochium , dans les confidences avec la mère de cette enfant, Marcelle avait appris que Blésilla menait dans Rome une existence légère , et dès lors elle s'était vouée à la conversion de la fille mondaine de son amie avec l'ardeur de son âme de sainte. S'il nous a été donné déjà d'admirer les richesses de l'intelligence de la directrice de l'Aventin , nous pourrons apprécier maintenant les trésors de tendresse de son cœur.
Soutenue par la partie païenne de sa famille,
1 Tillemont, l. XII, p. 88.
Blésilla résista longtemps aux prières , aux larmes , aux exemples de Marcelle, d'Eustochium et de Paule, ainsi qu'aux conseils et aux enseignements de Jérôme. Le malheur, dont les coups désenchantent si fort des biens d'ici-bas, ne put l'ébranler dans son train de vie luxueuse et bruyante; la mort même de son époux, survenue subitement et en moins d'une année d'union , ne l'arracha pas à ses vanités. Au lendemain de ce triste événement, Jérôme montre la jeune patricienne toujours tancée dans le tourbillon de ses habitudes frivoles et cédant à son irrésistible attrait pour le monde. Telles sont les couleurs sous lesquelles il la dépeint : « Notre veuve s'ajustait avec une affectation puérile, et tout le jour demandait à son miroir ce qu'il manquait à sa parure. Alors ses femmes arrangeaient ses cheveux avec art, et sa tête innocente était pressée sous des mitres de frisure; 'alors les lits de plume lui semblaient trop durs, à peine si elle pouvait reposer sur une couche délicate; alors elle souillait sa figure de fard et de céruse , elle portait des souliers dorés et une ceinture toute brillante d'or et de pierreries ^ . » Mais, sous l'influence de la grâce, cette passion de Blésilla pour les pompes du siècle allait s'évanouir. Le dégoût du monde, que la mort d'un époux n'avait point produit, la maladie l'amena, et, sous la menace de la mort, on vit enfin la sœur d'Eustochium renoncer à la recherche d'elle-même et aux
^ Saiot Jérôme, lettre xii«. « Tune crines ancillulas disponebant et mitellis crispantibus vertex arctabatur innoxius. »
vanités qu'elle avait aimées si follement. Frappée par le mal dans la fleur de sa jeunesse et en parfaite santé, Blésilla fut en quelques heures aux portes du tombeau *. Heureusement la grâce obtenue par les supplications et les souffrances d'une mère, d'une sœur et d'une amie était à la poursuite de son âme et lui venait en aide. A la lumière de l'éternité, Blésilla comprit toute l'inanité des biens fragiles de la terre; elle voyait les patriciennes de l'Aventin en possession d'une dignité et d'une paix inaltérables, et elle se détourna du monde pour se fixer en Dieu, choisissant enûn, elle aussi, la meilleure part. Cette résurrection morale impressionna vivement Jérôme; le saint la décrivit ainsi à Marcelle : « Et nous aussi, ma chère Marcelle, nous avons vu notre bien- aimée Blésilla livrée, durant trente jours environ, aux ardeurs d'une fièvre incessante , mais c'était pour qu'elle apprît à ne pas nourrir dans les délices un corps qui devait bientôt être la pâture des vers. Le Seigneur Jésus est venu vers elle, et voilà que, se levant, elle le sert. Jusque-là, il perçait en elle je ne sais quelle négligence; enlacée dans les liens des richesses, elle gisait dans le tombeau du siècle. Mais Jésus a frémi, il s'est troublé en lui-même, et criant il a dit : Blésilla, viens dehors I A cet appel , elle s'est levée et sortie du tombeau; elle mange avec le Seigneur. Que les Juifs menacent et s'irritent, qy'ils cherchent à faire mourir
^ Saint Jérôme, lettre xn*.
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celle qui a été ressuscitée ; c'est aux apôtres seuls à triompher. Elle sait qu'elle doit sa vie à Celui qui la lui a rendue. Elle sait qu'elle embrasse les pieds de Celui dont naguère elle appréhendait les jugements. Son corps était étendu presque inanimé, et les approches de la mort ébranlaient ses membres haletants. Où étaient alors les secours de ses parents? '\ où ces paroles plus vaines que la fumée? Elle ne \ vous doit rien , ô ingrate famille , celle qui , morte au ' monde, est ressuscitée pour le Christ. Que celui qui est chrétien se réjouisse; quiconque s'indigne montre par là qu'il n'est pas chrétien *. »
On le sent à ces paroles , la conversion de Blésilla était un triomphe. Jérôme chante la belle victoire de ce retour vers Dieu. Il représente les païens de Rome semblables aux Juifs témoins de la résurrection de Lazare; à force de menaces et de colère, ils voudraient pouvoir frapper de mort celle que le Christ a ressuscitée. Il montre Blésilla, nouvelle Madeleine, embrassant les pieds du Sauveur, à qui seul elle consacrera désormais tout son amour. Il apostrophe énergiquement la famille coupable à laquelle l'heureuse ressuscitée ne doit rien , si ce n'est d'avoir été entraînée dans la vanité et l'erreur, et enfin proclamant le triomphe des apôtres, c'est-à-dire des âmes de Paule, d'Eustochium et de Marcelle, pour qui la guérison spirituelle de la jeune veuve était l'objet des plus vivest sollicitudes, il dévoile la
^ Saint Jérôme, lettre zii*.
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confusion et stigmatise l'indignation de tout le parti païen de Rome. Cette transformation de Blésilla mondaine en servante de Jésus -Christ était le prix des supplications ferventes des belles âmes de TAventin. Il nous est doux de reconnaître que la santé du corps revint à la fille de Paule en même temps que la vie de Tâme.
Qui n'admirerait ici la puissance infinie de la grâce? Cette patricienne, hier encore si fière de sa naissance, de sa fortune, de sa jeunesse, abdique soudain tout ce qui la passionnait, et à vingt ans on ne la voit plus s'afficher dans Rome par son luxe et son orgueil. Brisant avec ses rivales en vanité, elle méprise toutes les promesses de félicité et de grandeur, et, à l'étonnement universel, celle que l'on citait la veille comme l'une des reines de la mode et Tune des idoles de la société mondaine se revêt d'habits pauvres, s'enferme dans la solitude, macère son corps et ferme la porte à la foule de ses adulateurs. Le jour était venu où le courant qui avait emporté aux abîmes l'âme de Blésilla s'arrêtait comme le flot des mers devant la main divine. La grâce reprenait possession de ce cœur pour le purifier et féconder. Cette réhabilitation était plus qu'un avenir prochain, elle s'appelait le présent. C'est que Dieu, en dépit de tous les efforts du monde, reste plus fort que l'homme, et devant ses éclairs de vérité et ses appels d'amour on ne résiste pas toute une vie.
Pour Blésilla, les journées présentes étaient les journées suprêmes ; elles ne devaient ressembler en
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rien à ces journées de folle jeunesse où elle avait eu Taveuglement de croire qu'elle pouvait seule et sans Dieu élever l'édifice de son bonheur. Aussi le passé , à ses yeux, n'était plus que le néant, le remords, la ruine, et elle en demandait au ciel, dans la prière et les larmes, l'oubli et le pardon. Ce fut avec une indicible joie que Marcelle reçut la sœur d'Eustochium au nombre de ses filles. Mais la jeune femme ne devait que passer à l'Aventin; Dieu, qui est si bon, semblait impatient de la récompenser déjà de son sacrifice : Blésilla n'avait qu'à faire une bien courte halte dans le paisible et saint milieu.
Sous la direction de Marcelle et de Jérôme, elle reçut un tel élan de ferveur, qu'elle se distingua bientôt dans la pratique de toutes les vertus. Son âme s'élevait si haut, qu'elle regrettait plus la perte de sa virginité que la perte de son époux *. Elle, si délicate et toujours souffrante, était devenue un vrai modèle de perfection. Maintenant elle néglige sa coiffure et ses vêtements, maintenant elle prie , elle s'humilie et pleure ; elle sait qu'il suffit à sa tête qu'elle soit voilée; maintenant elle se lève en toute hâte pour prier et commence la première à louer le Seigneur. Elle porte la tunique de couleur sombre, et sa chaussure est modeste*. Tel est le portrait de Blésilla après sa conversion ; et comme Jérôme n'ignore pas que , sous ces nouveaux traits , elle déplaît aux
* Saint Jérôme, lettre xii«.
< Saint Jérôme, lettre xii«. « Nunc neglectum caput... Cingulum non auro gemmisque distinctum, sed laneum... »
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païens, il ajoute avec l'assurance de conserver toujours sa conquête : « Notre veuve se rira d'eux et ne craindra pas d'entendre leurs coassements impurs* ». Ces louanges prouvent que la nouvelle convertie était réellement digne de vivre à l'Âventin, et l'on sent combien la mère selon la nature et la mère selon la grâce jouissaient avec Jérôme de voir Eustochium et Blésilla, dont les idées et les goûts se ressemblaient si peu la veille, rivaliser désormais d'une sainte ardeur dans l'œuvre de la perfection. La dernière venue affectionnait Marcelle de toute la puissance de son cœur; elle le lui devait à bien des titres, tant à cause de la voie sublime qu'elle lui avait ouverte qu'à cause de la tendresse dont elle n'avait jamais cessé de la poursuivre au temps de ses dissipations. Infiniment plus heureuse qu'aux jours de sa brillante existence, Blésilla faisait à toute heure l'édification de ceux qui l'entouraient : ravissant Jérôme par son intelligence, émerveillant les vierges et les veuves par la pratique des plus éminentes vertus. Nous sommes déjà loin de ce passé où , victime de la frivolité , la fille de Paule sacrifiait tout au culte de sa personne; elle si superbe était maintenant reconnaissable , au milieu de ses compagnes, à l'extérieur le plus modeste et le plus négligé *. Le malheur et la vertu s'étaient chargés de ses années de noviciat.
* Saint Jérôme, lettre xti*.
« Id., ibid.
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Entendons Jérôme défendre Blésilla des critiques dont elle était l'objet de la part de Romaines demeurées les esclaves du luxe et de l'orgueil : « Mais on se scandalise de lui voir un vêtement brun; que l'on se scandalise aussi de Jean, lui le plus grand parmi les enfants des hommes , lui qui fut aommé l'Ange et qui baptisa le Sauveur lui-même! On trouve mauvais qu'elle vive dans la simplicité... Ah! que plutôt un œil chrétien se scandalise de ces femmes qui peignent les joues et les yeux de vermillon et de je ne sais quel autre fard; de ces femmes dont les visages de plâtre, déSgurés par des couches de blanc , ressemblent à des idoles ; de ces femmes qui , laissant par hasard échapper quelques larmes involontaires , en conservent la trace et les sillons ; de ces femmes qui ne peuvent pas même apprendre des au* très qu'elles sont déjà vieilles, qui élèvent sur leur tête des étages de cheveux empruntés, qui veulent ramener sur des fronts ridés une jeunesse disparue; de ces femmes qui, chancelantes déjà, prennent des airs de jeunes filles devant une foule de petit- fils et d'arrière-neveux. Qu'elle rougisse, la femme chrétiennne qui , pour paraître et se faire belle , violente la nature*. » Sous le coup de ces virulentes admonestations, le ridicule écrasait les matrones coupables de tels abus. A TAventin, Blésilla réagissait contre ces extravagances désordonnées; mais son exemple, si saisissant pour les mondaines de Rome, ne devait
* Saint Jérôme, lettre xn«.
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pas, hélas I se faire sentir longtemps : la fille de Paule allait quitter la terre pour le ciel.
Après un répit de quatre mois , la terrible fièvre vint de nouveau saisir Blésilla. Que de prières , de larmes, de mortifications Dieu ne reçut-il pas alors pour elle I Vainement tous les nobles cœurs de TAventin s'efforçaient de la retenir; les affections les plus saintes furent impuissantes à obtenir ce miracle; Dieu était impatient de l'introduire dans son éternité. A Theure suprême, il y eut, en présence de sa mère, de sa sœur et de Marcelle, une de ces scènes que la foi chrétienne peut seule produire ; elle est ainsi racontée par saint Jérôme : a Alors que Tardeur de la fièvre brûlait son faible corps et que , mourante , elle avait autour de son humble couche un cercle de parents, elle exprimait ainsi ses dernières volontés : Priez le Seigneur Jésus de me pardonner, parce que je n'ai pu accomplir ce que je voulais ^ . » Quelle était la volonté non accomplie de Blésilla? Quel était le désir dont la mort lui interdisait la réalisation? Sans doute la veuve , qui n'avait encore que vingt ans, trouvait le temps de l'épreuve et de la conversion trop court; elle aurait voulu offrir à Dieu de nombreuses années de pénitence; son âme, dont elle connaissait maintenant le prix, n'était purifiée et . fidèle que de la veille, et elle ambitionnait, après son baptême de repentir et d'amour qui ne datait que de quelques mois , la régénération de toute une
^ Saint Jérôme, lettre xii«. « Orate Dominum Jesum ut mihi ignoscat, quia implere non potui quod volebam. •»
vie de sacrifice. Au moment de passer à Dieu , Blésilla pleurait amèrement sur ses années dont elle n'avait fait au ciel qu'une part trop tardive; les souvenirs du monde et de ses vanités l'effrayaient comme les déchaînements de la tempête effrayent le naufragé qui lui échappe et qui entrevoit le port, et, tandis que la famille, l'amitié, la religion l'entoutouraient de tendresse, de consolation et d'espérance, elle disait à sa mère, à sa sœur, à Marcelle, à Jérôme : Priez, priez le Seigneur Jésus de me pardonner, car je n'ai pu accomplir ce que je voulais! Ah ! ce que voulait la jeune patricienne, ce qu'elle désirait au point de mépriser tout le reste, c'était une longue vie d'humilité et de souffrance. Depuis sa conversion, elle avait prouvé combien elle était avide des soins de l'âme, et Dieu, jugeant l'œuvre entreprise à la pureté de ses désirs et à la grandeur de ses regrets, l'appelail au partage de sa gloire et de sa félicité. Blésilla , qui aurait voulu occuper longtemps une place à l'Aventin afin de lutter, à l'exemple des filles de Marcelle, contre les influences païennes de Rome, dut se soumettre; elle jouissait d'une trêve à échéance prochaine, l'heure du départ suprême allait sonner.
Le mal empira, en effet, avec une rapidité effrayante; il n'y eut plus espérance de guérison; la malade succomba à un dernier accès de fièvre, et, dans l'ardeur du repentir et de l'amour, son âme s'envola au ciel. La mort a de cruelles préférences pour les natures d'élite , pour les créatures exquises
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auxquelles la vie se présente avec de belles espérances. A peine dégagée de son enveloppe mortelle, on fît, selon la coutume, les apprêts de ses fujiérailles. Des personnes de distinction marchaient en ordre devant le cercueil recouvert d'un voile d'or. Saint Jérôme, qui y assistait, avec Marcelle et Paule, mêlé au cortège des parents et des amis , a écrit , comme un hommage rendu à l'humilité de la défunte , qu'il croyait entendre Blésilla lui crier du haut du ciel : Je ne reconnais pas ces habits; ce vêtement nest pas le mien, ces ornements ne m'appartiennent pas ^ .
De pénibles incidents marquèrent ses funérailles. Paule, qui avait toujours beaucoup aimé sa fille et dont la tendresse pour elle semblait, depuis les quatre derniers mois, devenue plus vive, voulut accompagner la dépouille de son enfant; mais la mère avait trop compté sur son cœur, les forces la trahirent , et , au milieu du convoi , elle tomba à terre comme foudroyée. Les païens , implacablement hostiles au genre de vie inaugurée à TAventin , profitèrent de la désolation et de l'évanouissement de la mère infortunée pour faire du scandale. Ni le respect dû à la mort , ni les bienséances de rigueur envers des femmes malheureuses, rien ne put empêcher la manifestation de leur haine. On cria contre les chrétiens, on vociféra contre les moines, et Jérôme, témoin attristé de ces désordres, les relate en ces termes : a Lorsque du milieu du convoi on vous rapportait à demi morte, le peuple murmurait : N'est-ce
^ Saiat Jérôme, lettre xii«.
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pas là ce que nous disions souvent? Elle s'attriste de ce que , tuée par les jeûnes, sa fille ne lui a pas laissé de petits-fils. Que ne chasse-t-on enfin de la ville cette race détestable des moines? Pourquoi ne pas les lapider? Pourquoi ne pas les précipiter dans les flots? Ils ont séduit cette pauvre matrone, qui a embrassé malgré elle la vie monastique, on le voit bien, car jamais païenne ne pleura de la sorte ses enfants ^ » L'expression de cette apparente commisération était une insulte cruelle pour la mère courageuse qui avait donné à sa famille le conseil et l'exemple d'une telle immolation. Ainsi se faisaient une arme de la douleur de Paule ceux qui détestaient les institutions religieuses de l' Aventin ; leur colère ne provenait pas seulement de ce que la vie des vierges et des veuves était la condamnation de leur vie coupable, mais encore de ce que ces vocations saintes jetaient le plus grand lustre sur la société chrétienne de ces temps. De là l'empressement à saisir toutes les occasions pour répandre le dénigrement et la calomnie et susciter même en public des troubles et des désordres.
Nous n'essayerons pas de dépeindre l'affliction de Marcelle dans ces douloureuses circonstances; le cœur de Paule et celui d'Eustochium trouvèrent une consolation dans la tristesse de leur amie. Si la mère selon la nature était inconsolable, comme l'atteste la longue lettre que Jérôme lui adressa * , la mère
^ Saint Jérôme, lettre xii*.
» Id., ibid.
selon la grâce ne fut pas moins affligée. Marcelle ressentait pour Blésilla une prédilection; elle avait vivement souhaité partager entre elle et Eustochium toutes les tendresses de son cœur, et réunir dans ses embrassements ces deux têtes si chères. On sait avec quelle ardeur elle avait travaillé à la conversion de celle qu'elle pleurait. Lui connaissant une nature qui, par bien des côtés, ressemblait à la sienne, rien ne lui avait coûté pour la conquérir à Dieu; elle avait prié, pleuré, souffert,, puis intéressé Jérôme au salut de son âme S et , au moment où ses vœux paraissaient comblés , alors qu'elle possédait à TAventin la créature aimée dont elle se proposait de faire Tidéal des veuves , Blésilla lui était enlevée. Ah ! si Paule sentait à ce coup terrible le déchirement de ses entrailles, si elle éprouvait le brisement de son cœur, Marcelle souffrait des tortures non moins cruelles, et, frappée dans ses sentiments les plus élevés, elle pleurait non moins amèrement sa nouvelle fille en religion. Blésilla, fauchée par la mort, était le fruit précieux de la fécondité de son âme, inexorablement ravi : perte dont elle devait toujours sentir le vide et porter le deuil I
Jérôme , lui aussi , pleurait sur cette fin si prématurée; il savait pourtant que la mort vient toujours à son heure et rarement à celle que nous croyons. Les jeunes morts sont la plus forte émotion de la vie humaine, et cette émotion redouble d'intensité
* BaroQius, t. IV, p. 470.
lorsqu'elle oppresse des cœurs qui ont déjà longtemps vécu. Il écrivit deux lettres à Toccasion de ce malheur; elles sont pleines de sentiments de foi , de tristesse et d*espérance. « Mais que faisons-nous là? s'écrie-t-il. Je veux arrêter des larmes de mère et je pleure moi - même. Je ne puis maîtriser mon émotion; cette lettre tout entière est écrite avec mes larmes. Jésus, lui aussi, pleura Lazare parce qu'il l'aimait. Il n'est pas un consolateur efficace, celui qui succombe à sa propre douleur et dont les entrailles sont émues , dont la voix est brisée par les sanglots. Ma chère Paule, j'en atteste Jésus, que Blésilla suit maintenant , et les saints anges , en la société desquels elle se trouve, je ressens les mêmes douleurs que vous; j'étais son père selon l'esprit, son nourricier selon la charité, et je ne puis ne pas dire quelquefois : Périsse le jour où je suis né,.. Dieu est bon , et tout ce que fait un être bon doit nécessairement être bon. La mort m'a- 1- elle ravi mon enfant? Cette infortune est cruelle sans doute, mais supportable; Dieu a repris ce qu'il avait donné. Et nous nous indignons lorsque nous perdons une enveloppe mortelle, une personne qui a été enlevée peut-être de crainte que le mal ne changeât son cœur, car son âme est agréable au Seigneur. S'il s'est hâté de la retirer du milieu des iniquités, c'est afin que dans ce long pèlerinage de la vie elle n'allât pas s'égarer dans des sentiers perdus ^ » Quel lan-
*. Saint Jérôme, leltre xii«.
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gagel comme il est plein des regrets de Tamitié et des espérances de la foi , et combien dut être suave le baume qui en découla sur le cœur de Tinfortunée mèrel Mais ce n'est pas assez pour la tendresse paternelle de Jérôme; il faut que son affection éclate encore dans des expressions plus puissantes, et le saint termine par cette protestation de fidélité dont l'accent nous émeut encore. Tout au culte de la chère mémoire de Blésilla, il ajoute : « Aussi, tant qu'un faible souffle animera mes membres, durant le pèlerinage des jours qui me restent, je m'y engage, je le promets, je le jure, c'est Blésillà que ma voix célébrera , c'est à elle que seront consacrés mes travaux, pour elle que se fatiguera mon esprit. Aucune page dans mes livres qui ne parle d'elle. En quelques lieux que parviennent mes ouvrages, elle voyagera avec eux. Les vierges, les veuves, les moines, iès prêtres liront ses traits gravés dans mon âme. En dédommagement d'une courte vie, elle obtiendra une éternelle renommée. Celle qui vit dans les cieux avec le Christ vivra aussi dans la bouche des hommes. Le siècle présent passera, viendront les siècles futurs qui la jugeront sans amour et sans haine. Je la placerai entre les noms de Paule et d'Eustochium, et elle m'entendra toujours parlant d'elle avec sa sœur, avec sa mère^ » 0 Blésillà! ô vous dont la beauté de l'âme captiva si impérieusement le cœur
* Saint Jérôme, leltre xii». « Spondeo, promitto, polliceor, illam mea lingua resonabit... Nunquam in mois moritura est libris...
du plus saint et du plus éloquent des hommes , nous vous félicitons, rien ne manque à votre gloire 1
La famille monastique de T Aven tin ne faisait qu'où* vrir, par la mort de Blésilla, la période de ses deuils. Aux larmes de Marcelle et de ses compagnes d'autres douleurs bien amères se mêlaient encore. Léa, la noble patricienne que nous avons vue l'une des premières embrasser la vie religieuse au milieu de Rome, allait recevoir la récompense de ses mérites; c'était Tamie de Marcelle qui s'était adjointe au groupe formé par saint Athanase alors que les vocations commençaient à se dessiner. Elle avait appris , à côté de notre sainte, que la femme chrétienne ne se montre à la hauteur de ses épreuves que lorsqu'elle se détache assez généreusement du monde. Aussi , trouvant tout sacrifice léger, Léa, après s'être formée à l'esprit religieux, avait employé ses immenses biens à l'entretien et à la direction d'une famille de veuves et de vierges et fait de son palais une annexe de TAventin \ Jérôme l'aidait de ses conseils; il visitait sa maison comme une dépendance de celle de Marcelle; il réunissait parfois les deux familles pour leur imprimer le môme esprit et leur donner la même direction. Tel était le rang de Léa dans les institutions religieuses de Rome lorsque la mort vint soudainement l'enlever à ses filles et à ses amies. Nous trouvons le récit de cet événement dans une lettre de Jérôme à Marcelle : « Vers la troisième heure
1 Tillemont, t. XII, pp. 64 et 65.
du jour, nous avions commencé Texplication du psaume lxxii , quand tout à coup on est venu nous apprendre que la très sainte Léa était sortie de ce monde. A la pâleur qui couvrit alors votre visage , j'ai connu qu'il n'est pas d'âmes qui ne se contristent en voyant se briser notre pauvre argile. Pour vous, si vous étiez attristée, ce n'était pas qu'il vous vint des doutes sur sa destinée, mais vous regrettiez de ne lui avoir pas rendu les derniers devoirs. Ënfin^ au milieu de nos douloureux entreliens, nous avons appris que ses restes avaient été transportés à Ostie^ »
A cet hommage rendu à l'amitié de Marcelle pour Léa succède l'éloge de la noble défunte. « Qui pourrait, en effet, dit^il, louer dignement la conduite de notre Léa? dire comment on l'a vue se donner tout entière au Seigneur, gouverner un monastère, devenir la mère des vierges ? comment , après avoir été accoutumée à la mollesse des habits, elle déchirait ses membres avec un rude cilice, passait les nuits en prières et instruisait ses compagnes par ses exemples plus que par ses paroles? A son humilité si grande et si profonde on l'eût prise pour la servante de tous, elle qui jadis avait commandé à beaucoup de personnes. Ses habits étaient grossiers, sa nourriture commune, sa coiffure négligée, et elle pratiquait toutes ces vertus saûs ostentation, de peur de recevoir sa récompense en ce moade. Maintenant
1 Saint Jérôme, lettre xiu* à Marcelle.
LA VIB KBLIGtEUSE A BOIf£ AU IV<' SIÈCLE 291 i
donc, pour de courtes souffrances, elle jouit d'une béatitude sans fin. d
Et alors, comparant les magnifiques résultats d'une telle vie aux lamentables conséquences d'une vie mondaine, Jérôme établissait ce parallèle entre le sort de Léa et celui de Pretextatus , l'un des patriciens les plus puissants de Rome qui venait aussi de mourir : « Cet homme , que naguère précédaient les insignes de toutes les dignités , qui montait au Capitole comme pour triompher des ennemis subjugués; cet homme que le peuple romain accueillait avec des applaudissements et des acclamations ; cet homme à la mort duquel toute la ville s'est émue , ce même homme, désolé maintenant et dépouillé de tout, bien loin de siéger dans les palais étoiles du ciel, comme se l'imagine à tort sa malheureuse épouse, est enseveli dans d'horribles ténèbres. Cette femme, au contraire, qui se retranchait dans le secret . et qui semblait pauvre et obscure, dont la vie passait pour une folie, marche maintenant à la suite du Christ et dit : Tout ce qui n(ms avait été annoncé, nous r avons vu dans la cité de notre Dieu,., » Telles étaient les consolations que Jérôme versait au cœur de Marcelle : la certitude de la gloire éternelle pour l'âme de son amie méritée par la pratique des plus belles vertus et par les exemples vivifiants laissés en héritage à ses compagnes.
Au milieu de ces malheurs , Dieu soutenait l*ftme
^ Saint Jérôme, lettre xiii* à Marcelle.
de notre sainte; s'il prenait impitoyablement ce qu'il avait donné, il s'empressait de combler le vide et de réparer les pertes. Ainsi, au lendemain de la, mort de Léa et de Blésilla , l'Aventin, grâce à la sagesse de sa directrice et aux leçons de Jérôme , se trouvait trop étroit. Plusieurs palais, comme celui de Léa, étaient devenus ses succursales , et on sentait que le courant qui portait les âmes vers la profession monastique devenait de jour en jour plus fort. Les vierges et les veuves avaient glorieusement conquis leur place dans la capitale du vieux monde, et l'opposition des païens, dont nous avons encore suivi les odieuses menées à l'occasion des funérailles de Blésilla, ne faisait que grossir le nombre des vocations. Mais si la conversion de la fille de Paule avait surexcité contre l'Aventin la rage de tous les ennemis de la vie religieuse, il nous faut dire que la lettre de Jérôme à Eustochium avait soulevé contre lui la colère d'une partie du clergé de Rome. Il y avait des clercs qui se reconnaissaient dans les tableaux si pleins de vie et de vérité dessinés par le maître, et leur vengeance et leur haine faisaient explosion*. On retrouve dans cette peinture de la société romaine du iv® siècle la physionomie fidèle des faux prêtres, des faux moines, des fausses vierges et des fausses veuves, tous les types d'hypocrisie qui désolaient l'Église et scandalisaient les âmes droites et généreuses de ces temps.
1 Tillemont, t. XII, pp. 96^98.
Là vie religieuse a robtb au iv« siècle 293
Nous allons en juger aux divers portraits que le génie de Jérôme a laissés de ces honteux personnages, et au bas de chacun desquels la société contemporaine pouvait inscrire des noms : « Je dois le dire , hélas I la rougeur au front , il y a des gens qui n'aspirent au diaconat et à la prêtrise que pour être admis plus librement près des femmes K Le plus grand de leurs soucis est de se revêtir de riches vêtements, de laisser une traînée de parfums sur leurs pas, d'avoir une chevelure bouclée avec le fer, des pieds chaussés élégamment et des mains étincelantes de diamants. Ils ont l'air de nouveaux mariés... Ils savent le nom, le domicile, les habitudes des matrones; c'est pour eux l'étude la plus importante, et je veux, chère Eustochium , vous esquisser ici à grands traits la journée de l'un d'entre eux : par le maître, vous reconnaîtrez facilement les disciples. — Notre homme se lève avec le soleil; il règle l'ordre de ses visites, étudie les chemins les plus courts , et ce vieillard importun arrive souvent au lit des personnes qu'il visite quand elles dorment encore. Aperçoit -il quelque coussin élégant, quelque nappe délicatement ouvrée, quelque joli meuble d'usage domestique, il le loue, il le contemple, il le tourne et retourne dans ses mains et se plaint de n'en point posséder un pareil, qui lui ferait grand plaisir. Il l'arrache alors plutôt qu'il ne l'obtient , car quelle femme ne craindrait pas d'offenser le porteur de nouvelles, l'écho de tous les
1 Saint Jérôme, lettre xv[ii*.
bruits de la ville ^ La continence est son ennemie, et le jeûne le plus terrible de ses adversaires. Il flaire un repas au fumet des viandes , et comme il se sent un faible pour les salmis de petites grues , on lui en a donné le surnom'... Les chevaux qui le traînent aux quatre coins de Rome pour cet honnête métier sont beaux et d'une vigueur à toute épreuve; il les lui faut tels, et aussi en change-t-il souvent; on jurerait qu'il est de la race de ce fameux roi de Thrace, si renommé par la vigueur de ses coursiers. » A côté des abbés et des prêtres indignes et mondains, le saint place les moines hypocrites et débauchés. « Fuyez, s'écrie-t-il, fuyez , 6 Eustochium 1 comme un fléau ceux que vous verrez porter des chaînes de fer, une longue chevelure à la manière des femmes , malgré la défense de F Apôtre, un manteau noir et marcher pieds nus par toute saison. Ce sont là les industries du diable ». C'est sous cet attirail que Sophronius et Antonius ont naguère fait gémir Rome par leurs scandales. Ces hommes se glissent dans les grandes maisons, abusent les femmes chargées de péchés, et ne font aucun cas du bien et de la vérité, qui à leurs yeux ne sont que de vains mots. Ces moines hypocrites sont tristes et moroses en apparence ; mais si leurs jeûnes sont rigoureux pendant le jour, ils s'en dédommagent pendant la
1 Saint Jérôme, lettre zyiii*.
« /d., ibid, » /d., ibid.
LA VIE RSLIGIEUSB A ROME AU lY* SIÈCLE 295
nuit et mangent du soir jusqu'au matin, afin de mieux jeûner ensuite ^ »
L'avidité des faux moines et des faux prêtres pour l'argent était si insatiable, que Valentinien II avait dû porter des lois prohibitives au sujet des donations
et des legs faits aux personnes ecclésiastiques. Ecoutons Jérôme s'élevant avec amertume contre cette défense motivée par des captations exercées sur des vieillards et des femmes. « Les prêtres des idoles, dit-il, les mimes, les cochers du cirque, les prostituées peuvent recevoir librement des héritages et (tes donations, et il a fallu qu'une loi exclût de ce droit les ecclésiastiques et les moines. Qui a fait cette loi? Les empereurs persécuteurs du Christ? Non, les empereurs chrétiens. Âh ! je ne m'en plains pas; je ne me plains pas de la loi, je gémis de ce que nous l'avons méritée. Un fer chaud est bon dans une plaie, le mal est d'en avoir besoin *, Certes la sévérité prévoyante de la loi devrait être une garantie , et pourtant notre avarice n'en est point refrénée : nous nous rions d'elle en recourant aux ûdéicommis. Âh I quand le prêtre s'approprie la richesse des autres pour l'appliquer à son profit , il commet une infamie. En voici un qui est né dans la dernière indigence, et, il a été élevé sous le chaume d'un paysan ; il pouvait à peine, avec du millet et du pain noir, apaiser les rugissements de son ventre , et ce même homme au-
< Saint Jérôme, lettre xyiu*.
* Id,, lettre xzxiv*.
jourd'hui fait le dégoûté < ; il dédaigne la fleur de farine et le miel. Devenu expert en gourmandise , il connaît les espèces, les noms de tous les poissons; il vous dira sur quel rivage ces huîtres ont été pèchées ; il distingue, à la saveur de la chair, de quelle contrée provient un oiseau ; il ne fait cas que des mets rares et souvent pernicieux. L'esclavage de cet autre n'est pas dans la gueule, sans être pour cela moins hon^ teux; sa manie est de pourchasser les vieillards et les femmes sans enfants. Il assiège leur lit quand ils sont malades; il touche sans dégoût leurs plaies pu^ rulentes; il leur donne à boire, et l'infirmière n'est pas plus humble et plus servile que lui dans l'assistance qu'il leur rend. Quand le médecin entre, il tremble; il demande d'une voix mal assurée comment va le malade , si on espère le sauver, s'il se rétablira bientôt. Quelque espoir reste-t-il , la fin de la maladie est-elle annoncée, le prêtre s'esquive avec un amer regret; il maudit entre ses dents cet éternel vieillard qui dépassera les jours de Mathusalem*. »
On s'imagine la fureur de ceux qui passaient ainsi sous la verge de Jérôme; ils se prétendaient diffamés, se posaient en martyrs et couvraient le terrible critique d'accusations de toutes sortes. Ces hommes entendaient faire payer cher à Jérôme le chagrin de n'être aux yeux des honnêtes gens que méprisables, et ils vivaient de leurs blessures comme les mendiants vivent de leurs plaies.
^ Saint Jé^ô^le, lettre xxxiv*.
* Id., ibid.
Mais ils ne parvenaient à s'attirer que de nouvelles flagellations : Onasus de Segeste en était un exemple. « Que me veut donc cet homme ? écrivait Jérôme à Marcelle. Je ne puis dénoncer aucun vice , parler d'aucune sottise, d*aucune difformité, qu'il ne les prenne pour lui. Je parle d'un sot, comme on sait : il est éloquent et il se plaint I Je parle d'un prêtre débauché : il est laïque et il se plaint! Je parle d'un moine qui mendie et dérobe : il est riche et il se plaint! Je parle enfin d'un homme ridicule par la forme de son nez : il se croit beau et il se plaint! Je ne pourrais plus rire de rien au monde , ni des larves, ni des hiboux, ni des monstres du Nil : j'offenserais Onasus de Segeste ^ » Enclins à la cupidité et au sensualisme , les faux prêtres et les faux moines de Rome ne justifiaient que trop, hélas! les vives admonestations de Jérôme; la flétrissure publique dont le rigide réformateur les marquait au front n'était que le stigmate mérité de leurs vices. Même au sein du clergé, l'ivraie se trouvait donc mêlée au bon grain. Tout n'y était pas renoncement et continence , et les passions infectaient des cœurs qui ne devaient appartenir qu'à Dieu. Ainsi , tandis que les vertus évangéliques étaient pratiquées par le plus grand nombre, l'amour du bien-être, du plaisir, du luxe, la soif de l'or et l'ambition avaient leurs esclaves, et Jérôme, dans son indignation, prenait les coupables corps à corps afin de les arracher à leurs dérèglements.
^ Saiat Jérôme, lettre xxvi*.
Il aurait continué à fustiger ceux qui étaient, selon son expression, la honte de l'Église, si Marcelle ne l'eût arrêté. Il avoue qu'elle lui mit la main sur la bouche pour l'empêcher de parler \ et Ton comprend à cette réponse la violence qu'il dut s'imposer pour garder le silence : « Quoi ! il ne me sera pas permis dédire ce que les autres ne rougissent -pas de faire*! » Les clameurs de ses ennemis devinrent si menaçantes, qu'il accepta de suivre la ligne de réserve tracée par la mère de l'Aventin : insensible pour luimême aux imputations les plus odieuses, consentant à être traité comme un fourbe et un séducteur, mais ne voulant à aucun prix attirer sur les vierges et les veuves le contre-coup de ses inimitiés. Ce passage d'une de ses lettres porte la preuve de ses tendres sollicitudes. « Adieu, écrit- il à une de ces. pieuses femmes, je salue avec vous Eustochium, la vierge Félicienne, tout le chœur des autres vierges et l'église domestique, pour qui je tremble, alors même que je n'aperçois pour elle aucun danger *. » Jérôme à ce moment pouvait bannir ses appréhensions. Depuis 379, Théodose était le maître de l'Empire, Damaae occupait encore la chaire do saint Pierre, et les ennemis du monachi^me auraient eu garde d'attaquer trop directement l'institution de l'Aventin en présence de tels défenseurs. Us se bornèrent à vilipender le directeur des vierges et des veuves , atten-
* Saint Jérôme, lettre xxv«.
« Id., lettre xv«.
' Jd.f Lettre à sainte Paule,
dant l'heure où ils pourraient impunément envelopper dans la même hostilité Marcelle et ses compagnes. La mort de Damase approchait, et les païens, coalisés avec les faux prêtres et les faux moines , allaient profiter de cet événement pour assouvir leur rage. Ils voulaient se venger. Jérôme , à la face de Rome entière , avait démasqué leurs vices avec Tincisiôn de Théophraste, la virulence de Junéval, Fironie de Plaute; aussi les coupables lui portaient une haine à mort depuis que sa parole brûlante, comme le souffle du simoun du désert , les avait si vivement flétris.