‹ Histoire de sainte MarcelleChapitre 24 sur 34 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Haute influence de Marcelle au milieu de Rome. — Albinus. — Pammachius. — L'Âventin devenu trop étroit. — La villa suburbaine convertie en annexe. — La vie des vierges et des veuves exerce un véritable empire sur les esprits. — Lettre de Jérôme à Azella. — Mort du pape Damase. — Les attaques les plus indignes sont dirigées contre Jérôme. — Noble défense et justification du saint. — Paule et Eustochium se déterminent à partir pour TOrient. ~ Jérôme déconcerte ses ennemis par Tannonce de la même résolution.' — Adieux de Jérôme adressés à Âzella. — Son départ en 385. — La chrétienté se portait déjà vers les lieux saints. — Paule et Eustochium quittent Rome deux mois après Jérôme. — Tristesse de Marcelle. — Elle apprend la persécution de Timpératrice Justine contre saint Âmbroise à Milan.

L'action bienfaisante de Marcelle ne se bornait pas à la direction des vierges et des veuves; elle s'étendait jusqu'au milieu de Rome pour y moraliser les âmes. Malgré les restes de son paganisme, la société ancienne ne pouvait échapper aux douces influences de la vertu de notre sainte , et , même dans la partie dissidente de sa famille, la fille d'Âlbina exerçait une salutaire autorité. Des hommes considérables, Albinus, son oncle, Pammachius, Tépoux de Pauline,

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appréciaient entre tous le grand caractère de la matrone qui personniQait si bien la beauté de leur race.

Albinus, prêtre des idoles et voué au culte de Jupiter, était le frère de la mère de Marcelle; il s'avançait déjà vers le déclin de la vie. Encore quelques jours, et il allait toucher à ce terme où Fâme, aux leçons de Tâge, du malheur et de la mort, entrevoit l'avenir à travers les espérances et les illuminations de la foi ou les ténèbres et les terreurs de l'incroyance. Â mesure que les années s'accumulaient sur sa tête, un souffle glacé courbait son corps vers la terre; bientôt la cognée allait frapper au tronc de l'arbre et le vent d'hiver dissiper ses illusions comme des feuilles à jamais fanées. Impuissant à retenir une existence qui lui échappait, l'adorateur des faux dieux s'éprenait d'une plus vive admiration pour Marcelle et se rapprochait insensiblement de la Divinité dont elle était l'apôtre ; le temps devait venir où le prêtre de Jupiter brûlerait son encens en l'honneur de Jésus-Christ ^

Pammachius, le gendre de Paule, hommô noble el consulaire, contemplait dans son épouse les grandeurs morales de la femme chrétienne; la sœur de Bléailla et d'Eustocbium avait appris à l'Aventin la pratique des divines vertus, et elle inclinait l'âme de son mari à leur empire ». Nous retrouverons Pamma-

* Baromus, AnnaUê, t. IV, p. 470.

» Id., ibid., p. 471.

chius à l'heure où, frappé par l'adversité, il n'y aura plus aucun partage entre Dieu et lui, et, en entendant alors les témoignages d'admiration que lui^iécernera saint Jérôme, nous bénirons le ciel d'avoir permis à Marcelle de se faire une belle part dans la gloire impérissable dont le sénateur romain deviendra le héros. L'empire exercé sur de tels hommes nous explique l'influence dominatrice de notre sainte sur les maisons patriciennes que le monde avait le plus en faveur.

Aussi, d'année en année, l'Aventin prenait une plus grande extension. La multiplication de la famille spirituelle faisait éprouver la nécessité d'en dilater l'enceinte', et Marcelle, à la vue de sa postérité grandissante, convertissait une de ses villas, située aux portes de Rome, en annexe de son palais. Elle savait que la vertu de ses filles y gagnerait; la contemplation des purs horizons élève l'âme et calme ses agitations. On la vit alors passer d'une maison à l'autre, installant une partie de ses vierges et de ses veuves sous le toit solitaire des champs, courant à la ville pour recevoir les instructions et les conseils du pape Damase et de Jérôme*, se partageant, en un mot, entre sa communauté nouvelle et l'Aventin, premier berceau de son apostolat. Qu'elle était belle à voir dans l'accomplissement de ses grandes œuvres I Comme on sentait que l'inspiration lui venait de Dieu, et comme on est heureux, quand on étudie après quinze siècles les origines de la vie religieuse à Rome,

1 Baroniu9, Annales, t. IV, p. 470.

« Id., ibid., p. 469.

de saluer en Marcelle l'aïeule vénérée des monastères de rOccident I Notre sainte bien-aimée portait sous sa robe de bure un cœur assez grand pour devenir, à Tattouchement de Dieu, le foyer de la plus haute maternité. Cent fois plus fortunée que les mères selon la nature , elle donnait naissance et vie à une race d*âmes que la civilisation la plus prétentieuse n'aurait pu produire, et elle éclairait ainsi comme d*un nouveau rayon céleste cette terre de Rome consacrée déjà par le sang des martyrs, mais à laquelle il manquait le sceau divin de la perfection monastique dans le triple héroïsme de l'obéissance, de la pauvreté et de la chasteté. A vous, ô Marcelle! l'honneur incomparable d'avoir formé, conduit, discipliné la première phalange régulière de la virginité et de la viduité, et cela, en face des derniers débordements de la corruption païenne, pour prouver de par Dieu à la société la plus orgueilleuse et la plus sceptique qu'il y avait entre les deux religions l'abîme qui séparait la croix du Capitole des égouts de la Cloaca Maxima !

Les succès de Marcelle dans la diffusion des idées monastiques tenaient du prodige. Elle n'avait pas seulement entraîné à sa suite les patriciennes les plus illustres; elle avait, ce qui était infiniment plus difficile , imposé le respect de la nouvelle vie à des esprits qu'en éloignaient toutes les préventions et tous les préjugés ^ A la vue de l'extension de son

i Saint Jérôme, Lettre à Principie,

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œuvre , au moment de l'ouverture de sa maison suburbaine, où notre sainte se plut à recevoir, avec des vocations nouvelles, les vierges et les veuves de la communauté de Léa, les fidèles comprenaient qu'un mouvement religieux si fortement accentué se répandrait dans l'Église entière, et qu'il y aurait désormais, au sein des campagnes et des villes de l'Occident comme dans les solitudes et les cités de l'Orient, des abris et des refuges pour les âmes qui voudraient s'unir indéfectiblement à Dieu. Marcelle avait jeté la semence à pleines mains , et sur ses pas la moisson croissait merveilleusement. C'est que pour fonder il faut savoir se dévouer et aimer; l'égoïsme est stérile, l'amour seul est fécond.

Aussi, en admirant cette propagation rapide, saint Jérôme ne pouvait se défendre de voir dans l'Aventin et ses annexes la reproduction des cellules de la Tbébaïde et du désert, et il s'écriait dans son ravissement : « Rome est devenue une nouvelle Jérusalem <. » Quelle entreprise gigantesque, en effet, que celle d'avoir osé soumettre les natures les plus flères au joug volontaire de l'obéissance^ de la pauvreté et de la chasteté, et d'avoir inauguré cette existence dans la ville qui avait commandé au monde I 11 suffit de dire que Marcelle fut la divine directrice de ce mouvement pour que tous les éloges restent au-dessous de ses mérites.

Mais suivons la mère des viei^s et des veuves

^ Saint Jérôme, Lettre à Principie.

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dans le soin de ses jeunes communautés. Avant tout, elle s*occupait des progrès spirituels de ses filles. Pour cela , elle s'épuisait en conseils , en instructions, en exemples S et, quand elle avait payé de toute sa personne, elle s'adressait à Jérôme pour obtenir un discours, un entretien, une lettre afin de porter ses compagnes à une plus haute perfection. Elle avait trouvé Taide qu'il lui fallait. Dans son ardeur, elle n'aurait pu consentir à voir ses filles stationner sur la voie, et , pour les stimuler, elle arrachait au cœur du saint ces pages admirables traitant de la vii^inité et du veuvage , qui sont demeurées en ces matières les peintures sans rivales du génie chrétien. Et alors c'était un plus large essor vers l'idéal, l'infini, le divin,. les mâles ivresses du sacrifice, car les vierges et les veuves s'efiTorçaient de suivre dans les hauteurs Pâme de leur mère.

Dans ce but, Marcelle, après avoir obtenu de Jérôme les lettres à Blésilla, à Léa, à Eustochium, lui demanda une épitre nouvelle à l'adresse d'Âzella; nous ne savons rien de plus édifiant et de plus gracieux que le portrait de cette vierge, la plus ancienne compagne de la fondatrice de l'Aventin; nous le présentons à nos lecteurs comme le digne pendant de celui de la jeune Erstochium.

« Si , dans mes lettres , je vante ou censure quelques personnes, l'on ne doit pas me blâmer : reprendre le vice , c'est corriger les méchants, et louer

i TiUemont, t. XII, p. 71.

163 gens de bien, c'est inspirer aux autres l'amour de la vertu. Naguère j'avais dit quelques mots de Léa, d'heureuse mémoire. J'éprouvai aussitôt un remords : il me vint on pensée que je ne devais pas me taire au sujet d'une vierge, après avoir parlé d'une chasteté du second degré. Je vais donc écrire en peu de mots la vie de notre Azella ; mais je vous priq de ne lui pas lire cette lettre, car les louanges lui sont importunes; montrez-la plutôt aux jeunes ûUes, afin que, ia prenant pour modèle, elles regardent sa conduite comme la règle d'une vie parfaite ^ .

« Je ne dis point qu'elle a été bénie dans le sein de sa mère avant sa naissance; que durant le sommeil son père la vit comme à travers un cristal éclatant et pur, symbole de sa future virginité; qu'enveloppée encore des langes de l'enfance et dépassant à peine sa dixième année , elle a été consacrée au Seigneur et a ainsi anticipé la béatitude future. — J'en viens à ce qu'elle-même a fait depuis sa douzième année, au genre de vie qu'elle a choisi, embrassé et suivi avec persévérance, aux devoirs qu'elle s'est imposés et qu'elle a remplis*.

a Renfermée dans les bornes étroites d'une petite cellule, elle jouissait de la vaste étendue du paradis. La terre nue lui servait à la fois d'oratoire et de lieu de repos. Le jeûne était son plaisir, et la faim son aliment. C'était moins pour contenter un désir na-

^ Éloge d' Azella, lettre à Marcelle, traduction de M. J.-P. Charpentier.

* Ibid.

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turel que pour satisfaire les besoins du corps, qu'elle se laissait entraîner à prendre de la nourriture; aussi du pain, du sel et de Teau froide : tels étaient les aliments qui servaient plutôt à irriter sa faim qu'à ^apaiser^

« J'avais oublié ce que je devais vous dire d'abord. Aussitôt qu'elle eut embrassé ce genre de vie , elle vendit, à Tinsu de ses parents, son collier d'or, que Ton appelle communément une murène , parce qu'il estcomposéde plusieurs petits filets d'or entrelacés les uns dans les autres et qui s'allongent en serpentant. Puis elle se revêtit d'une tunique de couleur brune, qu'elle ne pouvait obtenir de sa mère, et , inaugurant pieusement son renoncement au monde, elle se consacra tout à coup au Seigneur, pour que toute sa parenté comprît bien que l'on ne pouvait obtenir autre chose de celle qui, dans ses vêtements, avait déjà condamné les vanités du siècle *,

« Or, comme j'avais commencé de le dire , elle se conduisit toujours avec tant de régularité, et mit tant de soin à se cacher dans le secret de sa cellule, que jamais on ne la vit paraître en public, jamais parler à un homme; et, sacrifice plus admirable encore, ayant une sœur vierge aussi, elle se contentait de l'aimer, et se privait du plaisir de la voir. Elle travaillait de ses mains, sachant qu'il est écrit : Qvs celui qui ne travaille pas ne mange pas. Elle

^ Saint Jérôme, Éloge d'Azella à Marcelle. « Id,, ibid.

s'entretenait avec l'Époux céleste ou parToraison ou par la psalmodie. Elle allait visiter les tombeaux des martyrs sans presque se laisser voir. Au milieu des jouissances que lui procurait son genre de vie, son plus grand plaisir était de n'être connue de personne. Durant toute Tannée, un jeûne continuel faisait sa nourriture; souvent même elle vivait ainsi deux ou trois jours; mais c'était en carême surtout qu'elle déployait l'ardeur de son zèle, passant de la sorte, et l'air joyeux, presque toutes les semaines. Ce que l'on regarderait peut-être comme impraticable , si la grâce de Dieu ne l'eût rendu possible; elle a vécu de cette manière jusqu'à cinquante ans, sans éprouver aucune douleur d'estomac ni d'entrailles, sans que ses membres se crispassent à coucher sur la terre nue, sans que dans le sac dont elle était déchirée sa peau prît malpropreté ni odeur fétide; le corps toujours sain, l'esprit plus vigoureux encore, elle faisait de la solitude toutes ses délices, et savait trouver au milieu d'une ville bruyante le calme que trouvent les moines au désert. Au reste , ces détails vous sont mieux connus qu'à moi, puisque vous m'avez appris le peu que j'en sais; puisque, de vos yeux, vous avez vu le calus pareil à celui des chameaux qu'elle a contracté à force de prier. Moi je dis ce que je peux savoir. Rien de plus enjoué que sa gravité, de plus grave que son enjouement; rien de plus triste que sa douceur, de plus doux que sa tristesse. La pâleur de son visage est telle que, indice de ses austérités , elle n'a rien cependant qui sente

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rostentation. Elle parle sans rien dire, et ce silence même est éloquent. Sa démarche n'est ni précipitée ni lente. Toujours le même maintien. Cest une propreté sans recherche, un vêtement sans ornements; c'est la simplicité dans Télégance même^

« Elle a dû à la seule égalité de sa vie cet honneur unique : dans une ville de luxe, de plaisirs et de délices où Thumilité passe pour misère, les gens de bien la comblent d'éloges, et les méchants n'osent la calomnier; les veuves et les vierges l'imitent, les matrones la respectent, les femmes de mauvaise vie la redoutent, les prêtres l'admirent*. » En présence d'un tel modèle, les compagnes de Marcelle poursuivaient avec une plus vive ardeur le grand œuvre de leur sanctification, et leurs regards se détournaient sans regrets d'un monde dont elles n'attendaient plus rien et auquel elles n'avaient plus rien à demander. On garda toujours à l'Aventin le souvenir d'Azella, et, môme après sa mort, les patriciennes qui l'avaient connue devaient éprouver la vivifiante impression du charme divin que la vertu avait mis en elle.

Mais , tandis que Marcelle obtenait ainsi de Jérôme le concours le plus intelligent et le plus actif, le ciel soumettait les vierges et les veuves et l'homme de génie qui était leur guide à de cruelles épreuves. Le pape Damase, le bienfaiteur de Jérôme et le pro-

1 Saint Jérôme, Éloge d'Azella à JHoneeMe. » Id., ibid.

LA VIB HELIGlEUSfi À ROMB À(l IV« SIECLE 311

lecteur de TAventin, louchait à la limite extrême de la vie; la mort le frappait dans sa quatre-vingtième année ^ Intrépide défenseur de la vérité catholique, le pontife succomba en 384; il était demeuré, durant un pontifical de près de vingt ans, le centre de FÉglise en dépit de tous les efforts de Thérésie. A rinaligalion de Jérôme, il avait réuni le concile de Rome , où fut condamné Apollinaire , et travaillé à Fexplanation des saintes Écfitures. Sa mort devait «voir de fâcheuses conséquences : Jérôme allait être livré à de nombreux ennemis. On ressentit à TAventitt l'étendue d'un tel malheur ; le coup, en frappant douloureusement l'Église, n'allait-il pas atteindre aussi Marcelle et ses œuvres? Le pape Damase fut enseveli dans une église qu'il avait fait bâtir aux catacombes, sur la route d'Ardée, entre sa mère et sa sœur. Rossi reconnaît que les travaux entrepris par lui dans les hypogées chrétiens s'étendaient à toute la Rome souterraine. Son nom est écrit dans toutes les catacombes sur le tombeau des martyrs les plus illustres. Les trésors que la piété des matrones mettait à sa disposition, et dont Ammien-Marcellin ose lui reprocher l'emploi , il les consacrait à la décoration des lieux sanctifiés par la présence des reliques des saints. Il composa les inscriptions lumulaires : carmina et inscriplionee , les éloges damasiens*. Le nom 4e Damase domine toute l'histoire

^ fiaroniuB, t. IV, p. 509.

* BuHetin archéologique.

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monumentale de l'Église de Rome pendant la période de la paix.

Un homme supérieur, aussi grande que soit sa valeur, suscite presque toujours Tenvie et l'inimitié de ceux qu'il dépasse en mérite. Possède-t-il les titres de la vraie grandeur, tous les dons du génie et de la sainteté, il se forme autour de lui comme une coalition de rivalités basses et implacables. La nature humaine semble Vouloir se venger de la petitesse qui constitue son commun héritage en s'attaquant à ceux qui l'ennoblissent, et alors la tourbe des indignes et des incapables fait la guerre aux hommes supérieurs dont elle n'accepte point le sceptre; elle croit se grandir en sapant le trône de ces demi-dieux. A^insi en a-t-il toujours été, ainsi en sera-t-il toujours. L'homme, si grand qu'il soit, ne peut, malgré la dignité de son caractère, de ses paroles et de ses œuvres, obtenir le respect absolu et prétendre à l'admiration unanime. Tel était au milieu de Rome, à la mort du pape Damase, le cas de Jérôme.

Cette personnalité si puissante n'avait point cbtenu grâce auprès de ceux qui n'auraient dû que la bénir et l'exalter. Le génie, la vertu, une haute position dans Rome avaient rendu Jérôme souverainement impopulaire à la foule des intrigants ; et des prêtres et des moines , faux prêtres et faux moines s'il en fût, se passionnaient à calomnier les intentions, les paroles, les écrits, la personne de celui qui est demeuré, depuis quinze siècles, l'une des plus

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belles gloires de TÉglise. Ses ennemis Taccusaient de crimes dont ils étaient seuls coupables. Â les en croire, celui qui, dans son respect pour le sacerdoce, n'avait jamais osé offrir les saints mystères aurait été dévoré d'ambition ^ ; celui qui avait enseveli au désert les espérances de la terre et de la jeunesse aurait été tout entier à la recherche et à la fréquentation des matrones * ; celui qui ne vivait que de Dieu par Toraison, Tétude, la direction des âmes, la mortification , n'aurait vécu que de Tesprit et de Tamour du monde. On entourait ces accusations de sous-entendus pleins de malice, de réticences qui permettaient les plus honteuses suppositions, et les mains qui déchiraient Jérôme dissimulaient souvent leurs pointes félines sou8 le vélin d'un eucologe ou Texpression de la prière. Grandes sont les hardiesses de la calomnie : plus la tête et le cœur de ceux que Ton veut flétrir sont en haut, plus Ton descend pour fouiller dans la fange. Mais Dieu , sensible à Toutrage de ses saints, rend toutes les rages impuissantes, et alors les accusations les plus monstrueuses , loin d'atteindre ceux qui sont l'objet de ces haines abominables , les couvrent d'un attrait douloureux qui ajoute à leur grandeur, et, lorsqu'il a passé un temps, la postérité tresse des couronnes d'autant plus belles aux victimes que les imputations furent fausses et hideuses. Oui, l'histoire, qui est le temple de la

1 BaroDius, t. IV, p. 508.

« Id., ibid., p. 509.

conscience publique, célèbre à son jour la glorification des justes persécutés et leur fait de splendides apothéoses.

Sous le coup de ces attaques, la douleur fut profonde à TAventin. La famille spirituelle dont Jérôme était tout ensemble le guide, Tami et le père, ressentait vivement ses épreuves. Marcelle comprenait qu'une semblable hostilité élait une menace pour ses fondations, et que les ennemis ne s'acharnaient aussi vivement contre Jérôme que pour soumettre les vierges et les veuves à leur joug'. Tout, du reste, semblait alors favoriser leur projet : le pape Damase ne couvrait plus de son autorité souveraine celui qu'il avait toujours considéré comme l'incomparable défenseur de l'Église ; on pouvait impunément déchirer Jérôme dans son honneur et le bafouer dans son génie. A Rome, il existait, même chez les chrétiens , tout un parti contraire aux idées et aux institutions religieuses ; on y accusait Jérôme d'avoir condamné les secondes noces et déconsidéré le mariage, comme si le grand docteur avait soutenu une doc^ trine audacieuse en affirmant la supériorité de Tétat de chasteté *. On allait plus loin : après s'être efforcé d'atteindre le saint dans son orthodoxie, on osait l'attaquer jusque dans les sentiments de son noble cœur; on lui reprochait un commerce trop assidu et trop familier avec les patriciennes de l'Aventin, et,

1 Tillemont, t. XII, pp. OT et 96.

s BaroniuB, t. IV, pp. 467 et 489.

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poussant rimpudence à Textrême, on formulait contre lui les plus odieuses accusations. A ces infamies, Jérôme, indigné, se dressa de toute la hauteur de sa taille, il écrasa ses détracteurs sous les foudres de la vérité; c'était comme la voix incorruptible de la justice vengeant la cause de l'innocence en face de ses ennemis , et imposant le respect de la vertu à ces pygs^ées.

Le glorieux athlète s'adressait ainsi à Azella, qui venait dans ces pénibles circonstances de lui exprimer tout ce qu'éprouvaient de respect et de reconnaissance, de conQance et d'admiration , les vierges et les veuves de l'Aventin : « Si je croyais pouvoir m' acquitter envers vous, je serais un insensé. Dieu seul est capable de rendre à votre sainte âme ce qu'elle mérite. Indigne que je suis, jamais je n'ai dû espérer de votre part une si grande amitié en Jésus-Christ. Et bien que certaines gens me prennent pour un scélérat plongé dans tous les crimes , ce qui est fort peu de chose en comparaison de mes péchés; toutefois vous faites bien de juger bons ceux mêmes qui sont méchants, car il est dangereux de 'condamner le serviteur d'auirui, et l'on obtient difScilement le pardon quand on parle mal des gens de bien\ »

Ainsi débute la lettre admirable où le saint se justifie victorieusement; l'on comprend à ces paroles que s'il y eut une part faite aux sentiments de la

t Saint Jérôme, Lettre à AzeUa,

nature, la part faite aux sentiments de la grâce dominait.

Jérôme continue en ces termes : « Je suis un infâme, un fourbe et un artificieux , un menteur et un homme qui trompe avec Tart de Satan. Vaut-il mieux avoir cru cela, ou Tavoir imaginé contre des innocents, ou même de ne l'avoir pas voulu croire touchant des coupables? Quelques-uns me baisaient les mains , et avec leur langue de vipère déchiraient ma réputation ; ils me plaignaient des lèvres et se réjouissaient du fond du cœur. Le Seigneur les voyait et riait d'eux , et moi, son pauvre serviteur, il me réservait avec eux pour le jugement futur. Celui-ci calomniait ma démarche et mon rire; celui-là médisait de mon visage; cet autre suspectait ma simplicité. J'ai vécu de la sorte près de trois ans avec eux. Souvent un cercle nombreux de vierges m'environnait. J'expliquais les livres divins à quelques-unes le mieux possible. Cette étude avait amené l'assiduité, l'assiduité la familiarité, la familiarité la confiance. Qu'elles disent si jamais elles ont observé en moi quelque chose qui ne fût pas digne d'un chrétien? Ai-je reçu de l'argent de l'une d'elles ? Les dons, grands et petits, ne les ai-je pas dédaignés? L'or d'autrui a-t-il jamais retenti dans mes mains? Mon langage a-t-il été équivoque? mon regard passionné? On ne m'objecte que mon sexe, et encore ne me l'objecte-t-on que lorsque Paule se rend à Jérusalem. Soit : ils ont ajouté foi à la calomnie; pourquoi ne croiraient-ils pas à la dénégation? C'est tou-

jours le même homme ; il avoue mon innocence , lui qui depuis longtemps me disait criminel; et certes, la vérité sort bien mieux des tortures que des plaisanteries; mais peut-être croit-on plus facilement des impostures, parce qu*il y a plus de plaisir à les entendre et qu'on force les autres à les débiter ^ . » Quelle connaissance des procédés hypocrites de ses adversaires ! comme l'innocent démasque leur duplicité , leur cupidité, leur impudence, et met en relief par le contraste toutes les vertus de ces femmes qu'on lui fait un crime de connaître, d'estimer, de diriger et de perfectionner! Ainsi la calomnie avait distillé ses poisons les plus détestables sur la personne de Jérôme et des patriciennes ses saintes amies; la vertu qui régnait à l'Aventin n'avait pu mettre le père et les filles à couvert des honteux propos des Térence de ce temps. Les détracteurs faisaient de chacun de leurs mécomptes un grief, de chacun de leurs griefs une menace; ils auraient voulu souiller les vierges et les veuves, Marcelle et Jérôme, des obscénités et des gravelures de leur langage et de leur vie.

La détermination de se Tendre à Jérusalem prise par Paule vint fournir un aliment de plus à ces lâches calomnies. On ne voulait pas comprendre qu'une veuve encore jeune, mère de plusieurs enfants, pût quitter Rome et s'exiler au fond de l'Orient pour satiafaire à des besoins de perfection et de sain-

^ Hieronymus suavn defensionem scripait in epistola ad Aidlam. (Baronias, pp. 508 et 506.)

'dis SAINTE MARCELLE

teté^ La ]y)ble romaine n'était pas cependant la première des matrones à agir ainsi. Dès 372, on avait vu Mélanie partir pour Jérusalem, poussée par le même motif; elle était ailée sanctifier son âme aux lieux mômes où la Divinité avait laissé Tempreinte bienfaisante de son passage. Mais la malice trouvait une occasion nouvelle dans le départ de Paule pour attaquer Jérôme , et elle la saisissait avidement et l'exploitait d'une manière indigne*. Fort de sa conscience, défendu par l'austérité de toute sa vie, le saint ne se laissa point abattre, et il déconcerta ses ennemis en déclarant, dans sa lettre à Âzella, que lui aussi se disposait à partir pour Jérusalem. Il fallait toute la sainteté de Jérôme pour pouvoir prendre une semblable résolution; il fallait être bien sûr de l'opinion publique pour oser braver ainsi ses adversaires et leur porter ce défi. Il est vrai que le directeur de TAventin ne présumait pas trop de sa force; il était généralement estimé et aimé dans Rome; aussi la nouvelle de son départ provoqua chez ses nombreux amis une explosion de regrets et causa à ses ennemis une cruelle, mystification. La vertu , lorsqu'elle est alliée au génie, rend toujours populaire. Jérôme se montrait grand et fort parce qu'il avait appris les hommes et le devoir.

Mais écoutons le saint poursuivre sa défense dans sa lettre à Azella.

1 Tillemont, t. XII, pp. 101 et 102.

* Paula in crimen objecta Hieronymo, (Baronius, t. IV, p. K09.)

LÀ VIE RELIGIEUSE k ROME lU IV* SIÈCLE 319

« Avant que je connusse la maison de Paule, Rome entière m'avait en haute estime, Au jugement de presque tout le monde, j'étais regardé comme digne du souverain sacerdoce. Damase, de bienheureuse mémoire , s*en rapportait à mes discours. On me disait saint, humble et discret. Suis-je entré dans la maison de quelque femme peu régulière? Des vêtements soyeux, des pierreries éclatantes, un visage fardé, l'amour de For ont-ils jamais pu m'entraîner ou me séduire? N'y avait-il donc, parmi les matrones romaines , d'autre femme capable de subjuguer mon cœur qu'une femme pénitente et mortifiée, négligée dans son extérieur, presque aveuglée par les larmes; une femme qui passait les nuits à fléchir la miséricorde du Seigneur, et que le soleil trouva plus d'une fois en prière; une femme qui avait pour tout chant les Psaumes, pour tout entretien l'Évangile, pour tout plaisir la continence, pour toute nourriture le jeûne? Nulle autre femme ne pouvait-elle me séduire, que celle que je ne vis jamais manger? Mais à peine , ravi de sa merveilleuse chasteté, avais-je commencé à l'avoir en vénération , en admiration, que toutes mes vertus m'abandonnèrent. 0 envie, qui toujours te déchires toi-même la première I 0 astuce de Satan, qui attaques toujours la sainteté I De toutes les matrones, les seules qui soient devenues la fable de la ville, c'est Paule et Mélanie, elles qui, méprisant leurs richesses, se séparant de leurs enfants, ont arboré la croix du Seigneur comme un étendard de piété. Si elles allaient

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à Baïes, si elles usaient de parfums exquis, si elles se faisaient de leur opulence et de leur veuvage un moyen de luxe et de liberté, on les appellerait et souveraines et saintes. Mais elles veulent, dit-on, paraître belles sous le sac et la cendre, et descendre dans Tenfer avec leurs prières et leurs mortifications; apparemment elles ne peuvent, aux applaudissesements publics , se perdre en même temps que la foule. 0 crime I ce sont des chrétiens qui blâment leur projet de vie religieuse ^ ! »

Il continue : « Vous aimez à prendre le bam chaque jour; un autre regarde comme quelque chose de sale cette sorte de propreté. Vous êtes rassasiés de francolins, et vous vous faites gloire d'avoir mangé de Testurgeon ; moi , c'est de fèves que je me nourris. Vous vous placez au milieu des rires d'un cercle de bouffons; moi, ce qui m'enchante, ce sont les larmes de Paule et de Mélanie. Vous désirez ce qui est à autrui; elles méprisent ce qui est à elles. Vous savourez les vins mêlés de miel ; elles trouvent l'eau fraîche plus agréable. Vous croyez perdre tout ce que vous ne possédez pas, tout ce que vous ne mangez pas, tout ce que vous ne dévorez pas dès à présent; elles désirent les biens futurs et regardent comme vrai ce qui est écrit. Je le veux , elle est ridicule et vaine cette conduite, fondée sur l'espérance de la résurrection des corps; que vous importe? Pour nous, au contraire, votre vie nous déplaît.

^ Saint Jérôme, lettre xx« à Azella.

LÀ VIE RELIGIEUSE À ROME AU lY^^ SIÈCLE 321

Soyez donc rempli d'embonpoint; mais ce qui me charme, c'est la maigreur et la pâleur. De telles gens, vous les regardez comme malheureux; à nos yeux vous êtes plus malheureux encore. Nous nous rendons la pareille, et nous nous traitons réciproquement d'insensés ^

a Noble Azella, c'est ainsi que, triste et les yeux pleins de larmes , je vous écris au moment de m'embarquer; je rends grâces à Dieu d'avoir été digne d'être haï par le monde. Obtenez-moi par vos prières que je puisse retourner de Babylone à Jérusalem et avoir pour maître, non point Nabuchodonosor, mais Jésus. Vienne Esdras , et qu'il me reconduise en ma patrie. Insensé! je voulais chanter les cantiques du Seigneur sur une terre étrangère, et, abandonnant le mont Sinaï, j'ai recherché le secours de l'Egypte; je ne me rappelais pas l'Evangile, qui nous apprend qu'au sortir de Jérusalem on tombe aussitôt dans les mains des voleurs, on est dépouillé, blessé, tué. Mais, bien que le prêtre et le lévite me méprisent, il reste ce miséricordieux Samaritain; ce qui chez vous est appelé gardien est appelé samaritain chez les Hébreux. Quelques-uns m'accusent de magie; serviteur du Christ, je reconnais le titre de ma foi. Les Juifs donnent à mon maître le nom de magicien; l'Apôtre lui aussi a été traité de séducteur. Dieu veuille que je ne sois exposé qu'à des tentations humaines et ordinaires I Quelle part ai-je encore prise aux an-

1 Saint Jérôme, lettre. xx* à Azella.

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goisses du Christ en combattant sous Tétendarcl de la croix? On a jeté sur moi la honte d'un faux crime, mais je sais qu'à travers la bonne ou mauvaise renommée on parvient également au royaume des cieux^. » Ainsi répond Jérôme à ses accusateurs, et comme leur infâme chef, traduit devant les tribunaux de RomQ , dut avouer et reconnaître soa imposture , le saint ajoute : « Pourquoi ceux qui ont cru au mensonge ne croiraient-ils pas à la vérité *? » On rapporte que Virgile, à cause de la pureté de ses mœurs, fut surnommé la Vierge de Naples : mille fpis plus justement Jérôme aurait dû être appelé rhonneur virginal de Rome. Aussi était-il digne de toutes les sympathies délicates et généreuses.

La magnifique lettre à Azella se termine par ces adieux : « Saluez Paule et Eustochium, qui sont toujiours, en dépit du monde, mes sœurs dans le Christ. Saluez Albina notre mère et Marcelle notre gloire. Saluez encore Marcelline et Félicité; dites-leur : Nous serons tous un jour devant le tribunal du Christ, où chacun montrera la conscience qu'il aura eue pendant la vie. Pour vous, ô modèle admirable de pudeur et de virginité! souvenez-vous de moi, et par vos prières apaisez les flots sur ma route ». » Touchants adieux, que l'âme meurtrie de Jérôme exprimait dans des déchirements intérieurs terribles , au moment même où le vaisseau qui devait Tem-

* Saint Jérôme, lettre xx* A Azella.

* Id,, ibid, 8 Id., ibid.

porter vers TOrient livrait ses voiles aux vents étésiens. Le cœur ensanglanté par tant d'injustices, le s^int soupirait après la solitude; il lui fallait encore le désert; il avait besoin d'opposer aux lâchetés et aux indignités de ceux qui ne respectaient pas même une sainte les vertus et Théroïsmede ceux qui paarsuivaient l'idéal de la perfection dans les grandes œuvres de la vie religieuse.

Ce fut au mois d'août de l'année 385 que Jérôme flortit de Rome pour n'y plus revenir ^ . Accompagné du Jeune Paulinien, son frère, de Vincentius, d'Océanus, de Damnion, de Pammachius et d'un grand nombre de prêtres et d'amis, il s'avança jusqu'au portd'Ostie, non comme un coupable qui s'enfuit, mais comme un soldat fatigué de la lutte et qui se retire glorieusement du champ de bataille où il a toujours remporté la victoire. Les âmes les plus nobles lui firent cortège, tout ce qu'il y avait de grand et de bon dans Rome aurait voulu se mêler à son escorte d'honneur. C'est que Jérôme emportait avec lui ce qui ne manque jamais à l'homme de Dieu à l'heure où il s'éloigne du champ de son apostolat, victime des passions les plus viles : tout un trésor de vénération et de dévouement composé de prières, de regrets, de larmes , de souvenirs à jamais fidèles.

On a dit qu'il est plus doux de s'associer aux douleurs des grands hommes qu'à leurs gloires ; nous comprenons que le cœur distingue entre les unes et

« Tillemont, t. XII, p. 102.

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les autres; les premières ne touchent que ceux qui les aiment. Jérôme s'éloignait digne et ûer, sans peur et sans reproche, comme on Test toujours quand on a été fidèle à la droiture et sincère dans ses démonstrations; il n*y a que la fausseté et Thypocrisie qui puissent craindre d'être démasquées.

Qui n'aurait applaudi à son départ? Â quarante ans , à ce point culminant de la vie , dans cette forte maturité qui est encore la jeunesse, malh ur à l'homme , malheur surtout au prêtre assez déshérité de courage pour repousser l'abnégation et le sacrifice ; agir ainsi , c'est s'ensevelir de ses mains , dans la lâcheté et l'égoïsme, pour le reste de ses jours ! Jérusalem et les cellules du déserti n'était-ce pas là qu'était la vraie et la grande patrie de Jérôme? La Judée rappelait au solitaire de Calchis le bonheur du passé; la vue de ces rivages adoucissait les amertumes du présent, et dresser sa tente sur ce sol béni, c'était assurer l'avenir. Glorieux pèlerin , qui devez vivre et. mourir en terre sainte , partez , vous avez à décrire Jérusalem , Bethléhem , les Oliviers , le Calvaire avec la plume d'un séraphin trempée dans le ciel d'or de l'Orient; vous composerez, entre le berceau et le sépulcre de l'Homme-Dieu , les immortels chefs-d'œuvre dont votre génie doit doter l'Église; partez , car les barbares frapperont demain aux portes de cette Rome dont vous avez été l'honneur, et qui ne vous aura plus pour sa défense I

Du reste, à cette époque il y avait dans la chrétienté un mouvement qui portait les âmes à visiter

" Ll VIE RSLIGIBUSS Â ROME AU IV* SIÈCLE 325

Jérusalem et les saints lieux. Cet attrait n'était pas particulier à la ville de Rome , où les récits d' Athanase et de Jérôme ainsi que les lettres de Mélanie l'avaient puissamment inspiré. Dès 333, un chrétien d'Aquitaine avait composé un itinéraire de Bordeaux à Jérusalem à Tusage des pèlerins des Gaules et de la Germanie. La pente du monde commençait à se dessiner du côté de TOrient, et, à la suite des premiers voyageurs isolés ou en petit nombre qui visitaient Bethléhem et le Saint Sépulcre, on allait voit venir les nombreuses caravanes des nations catholiques poussées et entraînées par un instinct divin vers la terre sacrée que les chrétiens aimaient comme une nouvelle patrie \

Rome elle-même semblait s^ors vouloir réparer les maux dont elle avait si longtemps frappé Jérusalem. La maîtresse du monde qui , durant de longs siècles , n'avait exercé en Orient que Tabus de la force, l'oppression et la ruine, n'y envoyait plus des tyrans ni des bourreaux; elle allait s'y faire représenter et bénir par de frêles et douces créatures qui devaient apporter aux bords du Cédron comme un rayonnement nouveau du génie de l'Evangile. Mélanie avait depuis longtemps déjà acquis droit de cité à Jérusalem, et Paule et Eustochium ne hâtaient les préparatifs de leur départ que pour y obtenir leur naturalisation au prix d toutes les vertus. Jérôme

^ Ad eremum Paulorum alque Antoniorum pergere ge^ tiebat. Lettre zxvii*.

était heureux à la pensée de retrouver dans son divin refuge quelques-unes des âmes si généreuses de Rome ; leur présence devait être un adoucissement à Tabsence de Marcelle. Le sublime docteur allait donc continuer, à côté de Paule et d'Euslochium , l'explication des Livres saints commencée à TAventin. Se trouvant à la source même de Tinspiration, sur cette terre dont les échos avaient si souvent redit les divins oracles, son enseignement ne pouvait que s'élever encore : les lieux saints étaient pour lui ce que les astres sont au monde; ils devaient inonder son âme de lumière , de chaleur et de vie.

Peu de temps après le départ de Jérôme , Paule et Eustochium quittèrent Rome ; ce fut encore un coup terrible pour Marcelle et ses compagnes. Les liens qui unissaient toutes ces existences étaient si forts et si doux qu'il y eut de part et d'autre, à l'heure de la séparation , de profonds déchirements. Marcelle aimait tant celles qui s'éloignaient; n'était-elle pas pour Paule plus qu'une sœur, et pour Eustochium plus qu'une mère? Il se livrait au fond de son âme une telle lutte, qu'elle aurait voulu tantôt les retenir, tantôt les suivre, «t ne pouvant toutefois ni s'opposer à leur résolution, ni s'associera leur entreprise , elle devait se résigner à ne plus vivre à côté de celles qu'elle avait le plus aimées. Notre sainte fit à Dieu ce sacrifice; elle accepta de remplacer la mère absente auprès des enfants que Paule laissait à Rome mais, au jour de la séparation, Marcelle n'eut point la force d'accompagner ses chères fugitives à Ostie,

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et elle versa dans le secret de rAventin des larmes i

bien amères. Paule et Eustochium partaient en [

compagnie d'Épipbane, évêque de Salamine » et de Paulin , évêque d'Antioche , au mois d'octobre de Tan 385, deux mois après Jérôme *, et tandis que le vaisseau fendait les flots bleus de la mer Tyrrhénienne, la famille attristée et désormais incomplète des vierges et des veuves demandait , de ses plus ferventes prières , des vents heureux pour les voyageuses. Elles s'éloignèrent en emportant au plus profond de leur cœur deux trésors que rien ne leur pouvait ravir : les plus précieux souvenirs et les plus douces espérances I

L'année qui suivit fut marquée par d'autres douleurs. Les habitantes de TAventin apprenaient que le grand Ambroise, Tévêque de Milan, était en butte, comme Jérôme , à la persécution et menacé d'être arraché à son Église. L'impératrice Justine, mère de Valentinien le Jeune , complètement livrée aux ariens, s'acharnait avec fureur contre lui. Elle voulait obtenir qu'il cédât l'église Portia ou bien la métropole de Milan aux hérétiques, afin qu'ils fussent libres de s'y assembler et de professer publiquement la foi souscrite à Rimini dans le courant de l'année 386 «. Ambroise se montra inflexible; il fit courageusement cette réponse à Teunuque qui lui exprimait les volontés de la souveraine : Naboth ne

* TiUemont, t. XII, p. 104.

* Histoire de VÉgliie, par Tabbé Darras, t. I, p. 496 et 497.

voulut point livrer l'héritage de ses pères , et moi je livrerais l'héritage du Christ! La cour de Milan, qui n'était alors qu'un théâtre d'intrigues, se montra offensée de l'indépendance de l'évêque; elle allait le condamner à l'exil si le ciel n'était intervenu en sa faveur. Mais Maxime envahissait l'Italie à la tête d'une armée formidable, et Justine et son fils avaient à peine le temps de s'embarquer pour Thessalonique et de se réfugier sous la protection de Théodose. Ces tristes nouvelles étaient communiquées à notre sainte par Marcelline, la sœur d'Ambroise , dont nous avons décrit la consécration religieuse sous le pontificat de Libère. La vierge formée à l'Aventin aimait à confier à Marcelle ses difficultés et ses douleurs; elle savait que le cœur d'une mère partage toujours , quelles que soient ses souffrances personnelles, les sollicitudes de chacune de ses filles.

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