‹ Histoire de sainte MarcelleChapitre 26 sur 34 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Marcelle s'efforce de satisfaire aux plus chers désirs de sa mère.

— Lœta intéressée dans cette œuvre. — Le ciel doit triompher d'Albinus par Tinnocence d^une enfant. — Beautés de Tenfant et du vieillard. — Influence toute-puissante de la fille chrétienne. — Saintes industries recommandées à Lseta par Jérôme. — Dernières résistances du prêtres des idoles. — La petite Paule est Tinstrument divin qui porte le coup décisif sur son âme. — Allégresse de la famille partagée à l'Aventin et à Bethléhem. — Les sollicitudes de Marcelle se tournent vers la jeune Paule. — Elle demande à Jérôme une lettre pour réducation de cette enfant. — Sages et saintes recommandations à ce sujet adressées à Lœta. — Il voudrait que Paule fût confiée à ses parentes de Bethléhem. — Furia. — Son veuvage. — Elle se donne à Dieu. — Lettre de Jérôme à cette dernière. — Fabiola en Orient. — Résolution d'y demeurer.

— Son retour à Rome à rapproche des Barbares. — Saint Ambroise et Théodose le Grand, défenseurs de l'Église et des institutions religieuses. — Leurs discours et leurs actes en faveur des vierges et des veuves.

Marcelle n'était pas seulement retenue à Rome par des soins et des devoirs de tout genre envers les vierges et les veuves, elle s'y trouvait encore fixée, nous le savons, par la poursuite du plus cher désir

d*AIbina , elle s'y dévouait à l'œuvre qui formait la partie la plus sacrée du testament maternel. Son oncle, dont nous avons déjà parlé, n'avait pas rompu avec les erreurs païennes. Albinus, renommé pour son savoir et son honnêteté ^ , tout en admirant les vertus pratiquées au sein de sa famille , n'avait pas accompli le grand acte qui devait le donner au vrai Dieu. L'ébranlement produit dans ses anciennes croyances était profond; la mort d'Albina, en frappant sur son âme un coup douloureux, lui démontrait l'impuissance de tous les systèmes opposés à l'Évangile, et l'action bienfaisante de Marcelle tendait à hâter le dénouement favorable. Aussi l'on comprend avec quelle ardeur notre sainte poursuivait de ses prières l'âme de celui dont la conversion avait été si vivement désirée par sa mère. Elle était puissamment aidée dans cette œuvre par Lasta , la fille d' Albinus , en attendant que le ciel fît entrer dans la pieuse coalition la petite-fille elle-même du vieillard* : un doux ange qui portait le nom de Paule. Ces trois âmes devaient travailler à l'envi l'une de l'autre au salut du néophyte bien-aimé.

L'unique enfant d' Albinus , Laeta , avait épousé , aux vœux de Marcelle , Toxotius , le fils de l'illustre Paule et le frère d'Eustochium et de Blésilla*. La jeune fiancée possédait pour première dot un bien

1 TiUemont, t. XII, pp. 233 et 234.

* Saint Jérôme, lettre lvu* à Lœta.

> Id., ibid.

qu'elle ne tenait pas de son père : une foi religieuse profonde et un zèle ardent pour la propagation de la vérité chrétienne. Cet héritage lui venait de sa propre mère, de sa tante Âlbina pt de sa cousine Marcelle. Aussi, avant tout, Lœta ambitionnait le bonheur de communiquer ses croyances à l'âme de l'auteur de ses jours, et elle employait incessamment toutes les délicatesses et les sollicitudes de la piété filiale à cette œuvre. Son amour, cette tendresse d'une pure jeune fille qui est si puissante sur le cœur d'un père, lui faisait pressentir que les résistances céderaient et qu'elle établirait enfin , avec la grâce et les persuasions de son cœur, le règne de la vérité sur l'âme aimée.

Pénétrons dans cette famille du patriarche des sacerdoces païens de Rome. Albinus se dispose à passer au culte nouveau, non pour y exercer de hautes fonctions et y jouir d'un pontificat somptueusement rémunéré, mais pour y être admis comme le dernier et le plus humble des disciples. Bien longtemps les plus saintes influences avaient été impuissantes à opérer cette transformation. Toutefois les âmes attachées à cette œuvre avaient reçu du ciel des encouragements, et Marcelle n'avait jamais manqué de confiance. Dieu venait de leur donner l'aide qui , malgré sa faiblesse apparente , allait contribuer efficacement au salut du prêtre des idoles et assurer sur lui le triomphe définitif de la grâce. Laeta était devenue mère d'une angélique enfant, et cette innocente créature, offerte et consacrée à Dieu

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avant même sa naissance \ devait conduire Albinus au pied des autels de Jésus-Christ.

Saint Jérôme avait pressenti l'heureuse solution que le ciel ménageait en faveur du père de Lseta quand il écrivait de Bethléhem : « On comprendra , en considérant la maison de votre père , cet homme d*une haute naissance et d*un profond savoir, mais qui marche encore dans les ténèbres , que le corfseil de TApôtre a été utile chez vous , puisque les fruits qui y: sont nés ont adouci Tamertume de la racine, et que d'une mauvaise tige a découlé un baume précieux. Vous êtes née d'un père et d'une mère qui n'avaient pas la même religion; de vous et de mon cher Toxotius est issue la jeune Paule. Qui eût jamais pensé qu' Albinus le pontife serait un jour aïeul d'une fille accordée aux vœux d'une mère chrétienne, que cet aïeul prendraitplaisir à entendre chanter l'alléluia du Christ à une enfant qui ne fait que bégayer, et que ce vieillard élèverait dans son sein une viei^e du Christ? Nous avions eu une heureuse espérance. Une sainte et fidèle maison sanctifie un infidèle*. Il est déjà candidat de la foi celui qu'environne une troupe croyante de fils et de petit -fils. J'en suis persuadé, Jupiter lui-même, s'il eût eu une semblable famille, aurait pu croire en Jésus-Christ. » N'y avait-il pas dans ces paroles comme la pro-

1 SaÎDt Jérôme, lettre lvii* à Lseta. Quœ prius Christo conseorata est quam genita,

'.* Et bene feliciterque expectavimus, Sancla et fidelis domus virum aanctificat infidelem. (Epiât, ad Lmtam.)

phétie de la conversion prochaine d'Âlbinus opérée par rinnocence et les grâces enfantines de la fille de Laeta?

En effet, que de beauté et de mélancolie entre cette enfant à Taube première de Texistence et ce vieillard arrivé presque au terme! C'était le rayon d'un printemps céleste qui éclairait et réchauffait un hiver glacé. Couple plein d'harmonie, malgré ses dissemblances; figure fraîchement éclose, comme celle d'un ange de Raphaël , s'appuyant sur une tête blanchie et dénudée; extrêmes divins qui, loin de se heurter, unissaient dans leur contraste le berceau à la tombe et allaient se fondre suavement dans une même auréole de foi, d'espérance et d'amour I Cette âme de la jeune Paule, dont l'innocence remuait. si profondément le cœur d'Albinus , était la force irrésistible qui devait le conduire à Dieu.

Du reste, le frère d'Âlbina cédait à un empire dont l'homme ici-bas subit la puissance et la grâce ; le cœur, parvenu à un âge de la vie , ne résiste pas aux sollicitations de Dieu exprimées par les prières et les larmes d'une pieuse enfant. C'est la force de ses sentiments qui a inspiré ces immortelles paroles qu'on ne peut lire ou eûtendre sans ressentir au fond de l'âme les attendrissements les plus célestes : <x Quel est l'homme à soixante ans qui , n'apprend pas de sa fîUe? Quel est l'homme qui n'ayant pas connu Dieu dans la vie et dans la raison , et voyant sa jeune enfant s'agenouiller chaque soir devant l'invisible Majesté , ne soupçonne à la naïveté de se

prière et de sa joie, à la paix de son cœur, quelque chose du mystère qui s'approche de lui par une si vive représentation? 0 tendresse des voies de Dieu ! notre mère nous apprenait son nom quand nous étions enfants; l'épouse l'a redit dans l'intimité nuptiale à l'âme enivrée du jeune homme; la fille le raconte au vieillard courbé par l'âge, et lui ramène dans ses jours de décadence une révélation toute jeune et toute vierge! Le ciel dira combien d'âmes ont été le fruit de cette dernière conquête de la vérité; combien, qui n'avaient rien vu et rien entendu, se sont réveillés du songe de l'erreur sur leur lit de mort, et ont adoré de leur souffle expirant l'éternel amour, se montrant à eux sous la forme angélique d'une fille bien-aiméé ^ I »

Comment Albinus, poursuivi d'un côté par l'amour filial de Laeta , aurait-il pu résister de l'autre aux grâces caressantes de la jeune Paule? Il suffit de connaître les douces industries auxquelles la mère, d'après les conseils de Jérôme, avait habitué la fille pour comprendre la toute- puissance de l'enfant sur le vieillard : « Quand elle verra son aïeul, qu'elle se jette dans ses bras, s'attache à son cou et malgré lui chante Alléluia, Que sa grand'mère l'arrache aux mains de l'aïeul, et qu'en souriant à son grand-père la petite-fille lui prouve qu'elle le connaît •. » Jérôme

* Lacordaire, coDf. XXXIV«.

* Non debeo sileniio praeterire quanto exuUaverit gaudio quod Paulam neplem suamaudierat balbuiiente lingua alléluia caniare. (Epitaph, PaulteJ

appréciait justement les besoins et les faiblesses du cœur d'Albinus; il savait qu'il y aurait une victorieuse puissance dans les attentions, les caresses et les gentillesses de sa petite-fille ; le vieillard, désenchanté des hommes et des choses, ne pouvait entrevoir le ciel que si un ange lui en ouvrait les portes ; et la jeune Paule avait dans son limpide regard le reflet des clartés mystérieuses qui révèlent au monde visible les beautés du monde surnaturel. Ces intimes recommandations faites à Lœta forment comme un tableau de vie de famille, devant lequel Tâme se sent imprégnée des plus purs enivrements, et, à cette scène délicieusement belle du vieillard et de Tenfant, le cœur bénit Dieu d'avoir ensoleillé avec des teintes si sereines les dernières années de l'existence. Bienheureux les hommes qui ont de telles visions avant de mourir I ils emportent dans l'autre monde des images dont ils vont retrouver la céleste ressemblance; au milieu des chœurs des Anges, ils croient revoir et aimer les idéales figures de leurs petits-enfants. Laeta avait suivi les conseils de Jérôme avec toute la délicatesse d'amour dont une fille chrétienne est prodigue quand elle veut sauver l'âme de son père.

Cependant il en coûtait infiniment au prêtre de Jupiter de rompre avec le passé et de se séparer de la société païenne de Rome, dont il avait été si longtemps le guide et l'oracle. La lutte engagée dans son âme était terrible, et à certaines heures Marcelle

et Laeta désespéraient de la victoire. Dans une cir-

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constance, le vieillard avait repoussé avec colère une lettre de Jérôme où il était parlé de conversion , et telle avait été alors l'impression fâcheuse ressentie par sa nièce et sa fille, qu'elles n'avaient pu cacher leurs terreurs au solitaire de Bethléhem. Inébranlable dans sa confiance, Jérôme répondait : « Qu'Albinus rejette ma lettre avec mépris et en rie, qu'il me traite de fou , qu'il m'appelle insensé ; avant de croire, son gendre en faisait autant *. On détient, on ne naît pas chrétien. Rome elle-même est devenue un désert pour la gentilité. Aujourd'hui la croix est l'étendard des légions ^ et le signe du salut étincelle sur le diadème impérial. Les anciens dieux sont relégués dans les combles des demeures avec les oiseaux de nuit. Les murs dorés du Capitole sont aujourd'hui sales ; tous les temples de Rome sont remplis de poussière et de toiles d'araignées. La cité se lève de ses fondements , et le peuple , passant en foule devant ses temples à demi ruinés , court aux tombeaux des martyrs-... 0 Laeta, que ceci soit dit afin que vous ne désespériez pas du salut de votre père, et que, par la même foi qui vous a mérité une fille, vous obteniez la conquête de l'auteur de vos jours et vous

^ Despuai licel epistolamque meam irrideat, et me vel stulum vel insanum damiiet, hoc et gêner ejus faciebat antequam crederet. {Epièt, lvii».)

* Vexilla militum cruds insignia sunt, Begum purpuras ardentes diadematum gemmas patibuU salularis pictura condecorat. Auratum squalel Capitolium... populus antè deluhrà semiruta, currit ad martyrum lumulos, {Epist, ad Laetam.)

Là vie religieuss a home au iv« siècle 363

jouissiez du bonheur de toute votre maison, connaissant bien cette promesse du Seigneur : Les choses impossibles avac hommes sont possibles à Dieu. 11 n'est jamais trop tard pour se convertir ^ » Ainsi parlait Jérôme; il n'éprouvait pas le moindre doute; il comptait tout ensemble, pour triompher des résistances les plus opiniâtres, sur les prières et les larmes de Marcelle et de Laeta, l'assistance de l'âme d'Albina et l'innocence de la jeune Paule. La confiance du saint ne devait pas être déçue, et le jour arrivait où Albinus, se dégageant des entraves de toute une vie , désertait Tau tel des faux dieux pour offrir ses adorations à Jésus-Christ.

Elle avait donc sonné l'heure bénie si impatiemment attendue; enfin l'âme du pontife païen s'anéantissait devant la majesté du Dieu de TEvangile. Les voiles épais des erreurs anciennes étaient tombés , et la lumière chrétienne éclairait de tous ses rayons rintelligence si longtemps sceptique et railleuse du vieillard. Le père de Laeta partageait la foi de toute sa famille, et une paix ineffable inondait son cœur d'une félicité inconnue. L'aïeul mêlait maintenant sa voix tremblante aux chants divins de la jeune Paule, et son âme s'élevait à l'unisson de la sienne. Dieu s'était servi de ce qu'il y a de plus faible et de plus fort tout ensemble pour conquérir Albinus ; il

* Eadem fide qua meruisti filiam, et patrem redpias, sciens illttd a Domino repromissum : quse g,pud homines impossibilia apud Deum possibilia sunt. Numquam est sera conversio. {Epis^, ad Paulam,)

avait fait parler à son cœur les grandes voix de la naissance et de la mort, du berceau et de la tombe pour lui dévoiler les horizons infinis de Téternelle vérité. En présence de ces réalités les plus saisissantes de toutes, le vieillard avait éprouvé un besoin de lumière dont Tintensité répondait au dénuement auquel le paganisme l'avait toujours condamné. Les mystères de notre origine et de notre fin, inondés des clartés chrétiennes, étaient devenus les attaches ou, plutôt les ancres qui avaient fixé cette âme dans le port du salut. Dès lors celui qui, par expérience, connaissait le vide de tous les biens du monde, s'était épris d'un vif attrait pour l'étude d'une religion dont chaque croyance reposait inébranlablemenl sur la parole divine, et, renfermant son cœur entre le tombeau d'Albina et le berceau de la jeune Paule, il éprouvait un avant-goût des félicités du ciel. Belle et touchante conversion I qui fut l'œuvre de beaucoup de cœurs et qu'il faut attribuer surtout à Marcelle , à Laeta , à Albina et à l'angélique petite-fille dont Dieu s'était servi comme d'un instrument divin pour porter le coup décisif de sa grâce sur l'âme attendrie du prêtre idolâtre. C'est que Paule avait associé dans ses naïves prières les mystiques douceurs de son premier amour pour Dieu aux amères sollicitudes de la difficile conversion de son aïeul. Nous ne savons rien de plus touchant que ce pouvoir de l'innocence sur le vice, de l'âme pure sur l'âme souillée!

Nous n'essayerons pas de peindre l'allégressç pro-

duite par cette conversion ; toute expression serait impuissante. L'erreur était donc chassée de cette demeure où elle avait établi jusque-là sa principale citadelle. Enfin il n'y avait plus qu'un seul et même culte dans cette famille, le symbole des enfants était passé dans le cœur du père, et V alléluia de Paule était répété par les lèvres de l'aïeuP. Admirables dispositions de la Providence I le plus docte et le plus respecté des sacrificateurs, après avoir consacré son existence presque entière au service des faux dieux, s'inclinait devant les croyances de ses enfants et, changeant de prière et d'autel, apportait ses adorations aux pieds du Dieu du Calvaire! Ce triomphe d'un nouveau genre, Rome pouvait l'inscrire dans ses annales les plus glorieuses ; c'était la victoire de la vérité et de la vertu remportée par des femmes et une enfant sur l'esprit le plus cultivé * et le cœur le plus fidèle à la religion des ancêtres. Le paganisme, en perdant Albinus, voyait sortir de ses rangs son chef le plus autorisé, et le coup que cette conversion lui. portait devait avoir de terribles conséquences. A l'Aven tin, on bénissait Dieu d'avoir exaucé les vœux d'Albina mourante : la sœur se retrouverait donc avec le frère; réunis dans la même foi, ils devaient participer aux mêmes récompenses. En Orient, la joie de cet événement n'était pas moins vive ; on se réjouissait des bénédictions ob-

1 Saint Jérôme, lettre lvip à Lseta.

« Tillemont, t. XII, p. 233.

tenues , et Jérôme , Paule et Eustochium adressaient aux membres si aimés de la famille monastique de Rome leurs félicitations les plus tendres. Une lettre de Bethléhem célébra alors l'entrée d*Albinus dans rÉglise; un prêtre du vrai Dieu donnait les doux noms de frère et d*ami à l'ancien prêtres des idoles *. L'âme en repos du côté de son oncle, Marcelle tourna ses sollicitudes vers un autre objet de sa tendresse. La fille de La&ta était douée d'une intelligence vive et précoce , et il fallait former au bien la belle nature de cette enfant. Marcelle sentait qu'il était indispensable d'opposer aux faiblesses d'Albinus, dont la tendresse excessive pour l'aimable créature était «n danger, une direction mélangée de fermeté et de douceur. L'éducation chrétienne, ensemble divin d'obéissance , de respect , de reconaaissance , d'amour, soumet l'âme humaine à la volonté souveraine de Dieu. Afin de plier au devoir, sous toutes «es formes , le caractère de la jeune Paule , notre sainte dainanda, au nom de L^ta, des lumières et des conseils à l'expérience de Jérôme % et le solitaire de Bethléhem écrivit alors cette lettre admirable jusque dans les plus petits détails, qui est demeurée le plus parfait programme de l'éducation chrétienne pour une jeune fille. Fénelon , avec son cœur si tendre , ne devait rien écrire de mieux sur cet important sujet. La lettre est adressée à Laeta

^ Saint Jérôme, lettre lvip à Lseta.

' Sanctx Marcellae et tuis precihuê inmtato.

LA VIE RELIOljijJSIS A ROME AU lY^ SIÈCLE 367

et débute ainsi : « Mon dessein était, puisque notre Marœlle et vous m'en avez prié, d'écrire à une mère , c'est-à-dire à vous-même, et de vous montrer comment vous devez instruire notre Paule, qui a été consacrée au Christ avant d'être née , promise avant que vous l'eussiez conçue. Choisissez-lui un maître d'un âge mûr, d'une vie bien réglée, d'une instruction solide. Je ne crois pas qu'un homme savant puisse avoir honte de faire pour une parente ce qu'Aristote faisait pour le 81s de Philippe, à qui il enseigna les premiers éléments des lettres , ainsi qu'un maître à gages. On ne doit pas regarder comme au-dessous de soi ce qui sert nécessairement de base aux grandes choses. La pronondation des syllabes, Texplication des premières règles sont autres dans la bouche d'un ^ homme instruit que dans celle d'un ignorant. Empêchez que par une ridicule délicatesse de femme votre fille ne s'accoutume à prononcer les mots à demi, ou à jouer sous l'or et sous la pourpre, car elle nuirait à son langage et à ses mœurs. Dès leur bas âge, les Gracques, dit-on, durent beaucoup pour l'éloquence à la manière dont leur mère s'exprimait. Ce fut entre les bras de son père qu'Hortensius apprit à bien parler*. On efface difficilement les impressions que reçoit une jeune âme. La laine, une fois bien teinte, qui pourrait lui rendre sa couleur? Un vase neuf garde longtemps l'odeur et le goût de la première liqueur dont il fut rempli. — Défendez-vous

* Hortenni ovalio in sinu patemo cactkéU.

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de lui percer les oreilles , de lui farder le visage avec la céruse et le rouge , de cacher son cou sous Tor et les perles , de charger sa tête de pierres précieuses , de lui roussir les cheveux, de crainte que cette couleur ne soit pour elle un présage des feux de Tenfer '. Servez-lui de maîtresse, et que son enfance inexpérimentée vous imite. Qu'elle ne voie rien en vous ni en son père qu'elle ne puisse imiter sans pécher. Parents d'une vierge, souvenez-vous que vous pouvez l'instruire bien plus par vos exemples que par vos paroles ! Une fleur est si vite fanée ! Pour flétrir les violettes et les lis, il suffit d'un souffle impur. Que jamais votre fille ne paraisse en public sans vous; que sans sa mère elle n'aille point aux basiliques des martyrs ni aux églises. Que nul jeune homme ne lui sourie. Les veilles des fêtes solennelles , que votre jeune vierge les célèbre sans s'éloigner même d'un pas de sa mère*. Qu'elle apprenne aussi à faire des ouvrages de laine, à tenir la quenouille, à mettre sa quenouille sur ses genoux , à tourner le fuseau , à former le fil avec le pouce. Qu'elle dédaigne les tissus de soie, les toisons de Sères et les ouvrages où l'or s'allonge en fils. Que ses vêtements préservent son corps du froid, sans le découvrir». » Vivifiant régime dont les salutaires prescriptions devaient marquer les traits d'une belle âme et former une chré-

* Ne caput gemmis oneres, ne capillum irrufea, t Nec traruverso quidem ungue à matre discedat, 3 Spemat Sérum veUera, bombylicum telas* Non qu%bu9 veslita corpora nttdentur.

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tienne, digne sœur d'Eustochium et digne fille de Marcelle et de Laeta.

Mais le saint poursuit ainsi : « Qu'elle ait toujours entre les mains les œuvres de Gyprien ; qu'elle étudie, sans crainte d'un faux pas, les lettres d'Athanase et les livres d'Hilaire. Qu'elle se plaise aux traités et à Tesprit des écrivains en qui ne chancellent ni la piété ni la foi ^. » Non content de prescrire de si efficaces moyens , Jérôme fixe le milieu où la jeune Paule devait vivre, et conseille jusqu'à l'air qu'il lui serait bon de respirer : « Donnez, continuet-il , à la chambre de Marie cette perle précieuse et enchâssez-la dans le berceau de Jésus vagissant*. Confiez à Eustochium une enfant dont les bégaiements sont déjà une prière pour vous; donnez-lui pour compagne de sa sainteté celle qui en sera l'héritière. Dès ses premières années, qu'elle voie, aime, admire celles dont les discours, la démarche, les manières sont des leçons de vertu. Qu'elle vive entre les bras d'une aïeule qui recommence pour sa petitefille ce qu'elle a' fait autrefois pour sa fille; d'une aïeule à qui une longue expérience a appris à élever, à garder, à instruire des vierges qui embellissent chaque jour sa chaste couronne». Heureuse Paule! heureuse la vierge fille de Toxotius, elle qui reçoit

* In quorum librU pieias fidei non vacillet. (Lettre'Lvip à Laeta. )

* Redde pretiosissimam gemmam cubilo Mariss et cunia Jesu vagientiê impone. (Ibid.)

3 Trade Eustochio parvulam cujus vagitu^ pro te oratio est, (Ibid,)

plus d*éclat des vertus de son aïeule et de sa tante que de la noblesse de sa maison I Oh ! si vous pouviez voir votre belle-mère et votre belle-sœur, ô Ldsta , et contempler ces grandes âmes dans de frêles corps, j'en suis persuadé, vous devanceriez votre fille... Offrez dans votre enfant ce que vous ne pouvez offrir en vous-même *... Si vous nous envoyez Paule, je m'engage à être son maître et son nourricier; je la porterai entre mes bras, et, tout vieux que je suis, je l'aiderai à former ses premiers bégaiements , tout glorieux d'instruire une servante et une épouse du Christ*. » Quel éducateur que Jérôme, et combien sa sagesse est profonde! La pratique de ses préceptes et de ses conseils fera de Paule un type de perfection, et les mères qui voudront doter leurs filles des beautés de l'idéal chrétien devront s'inspirer de cette lettre, qui est le plus parfait traité d'éducation.

Le solitaire de Bethléhem révèle, dans ces pages, l'identité des sentiments qui unissaient les patriciennes de rOrient aux patriciennes de l'Aventin. Il parle autant et plus au nom de Paule et d'Eustochium qu'en son propre nom. Il ne cache pas que l'on aurait voulu posséder aux lieux saints, ne pouvant y attirer ni la tante ni la mère, au moins la jeune Paule ; il eût été si doux aux exilées de se rat-

* Sed teipsam magis o/feres Deo. (Lettre lvii» à Lœta.) < Geilabo humeris, balbutienlia senex verba formabo el sponsam Chrisli erudiam, regnis celeslibus offeiendam (Ibid,)

LA VIE RELIGIEUSE A ROME AU lY^' SIÈCLE '3*74

tacher, en cette enfant, quelque chose de Marcelle et 4e Ld^ta. Mais de longtemps il lie devait en être ainsi; ea un .âge aussi tendre, le ciel ne pouvait pern^ettre que I9. délicate. et odorante tfleur fût transplantée si iQin; Paule avait jà .grandir et à se former, à Rome, h Técole de la noble femme, «a parente, qui avait i^s^ugu^é la vie religieuse de l'Âventin. En effet, confiée. è la direction de Marcelle % l'innocente créature appartenait à la belle famille de ses vierges, et là les conseils de Jérôme, scrupuleusement suivis, et les soiqs les plus maternellement intelligents prodigués, Tenfapt allait croître, comme son divin Époux, en âge et en sç^ge^se, reproduire les vertus les plus subliopes, et, en attendant Tbeure de la destinée, se préparer à faire revivre un jour, entre la crèche et le sépulcre du Sauveur, la sainteté d*Ëustochium.

Bu reste , le palais du mont Aventin ne cessait d*être le foyer de la .plus haute perfection; il y entrait toujours, comme au temps de son ouverture, quelqup vierge ou veuve chrétienne désireuse de devenir l'imitatrice de Marcelle et de ses compagnes. On s'entretenait alors beaucoup d'une semblable détermination à la veille d'être priçe par la patricienne la plus brillante de Rome : Furia, de la race de Gamillus Furius, la bru de Probus, ancien consul. La fille de Titiana et la belle-sœur de Blé^^illa venait de perdre son époux, et se trouvait veuve et sans enfants à la fleur de l'âge*. Retenue par son vieux

1 Tillemont, t. XII, pp. 71 et 134.

» Id., ibid., pp. 149 et 637.

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père , elle n*osait se séparer brusquement et définitivement de sa famille en revêtant les insignes de la viduité religieuse. Partagée entre les besoins de son âme et les désirs de son amour filial , elle demanda conseil à Jérôme avant de prendre un parti. Le saint tint à la filte le langage qu'il avait tenu à la mère, et alors circula dans Rome cette lettre admirab^e qui peut être considérée comme le traité le plus parfait que Tesprit chrétien ait inspiré sur le veuvage. Il est facile de comprendre, à certains de ses passages, que Marcelle ne fut pas étrangère à sa rédaction '.

« Par votre lettre (Jérôme s'adresse à Furia), vbus me priez , vous me suppliez de vous répondre et de vous écrire, en outre, comment vous devez vivre pour ne point perdre la couronne de la viduité et pour conserver une pureté inviolable. Mon cœur se réjouit, mes entrailles s'émeuvent, mon affection triomphe de voir que vous désirez être, après la perte de votre époux , ce que Titiana , votre mère , de sainte mémoire, a été longtemps dans le mariage. En vous le ciel a exaucé ses vœux et ses prières. Un privilège qui, depuis Camille, semble attaché à votre race, c'est qu'on n'y a pas vu, ou du moins qu'on n'y a vu que peu de veuves qui se soient remariées. Aussi vous seriez bien moins digne d'éloges que de blâme, si vous abandonniez la route que pendant tant de siècles ont suivie les femmes païennes ».

1 Tilleroont, t. XII, p. 150.

* Habes prxterea generis tui grande privilegium. (Epist. ad Furiam.)

tk VIE RELTGIÈÛSE A ROME AU lY® SIÈCLE 373

Je ne dis rien de Paule et d'Eustochium , ces fleurs de votre famille; je craindrais, en vous exhortant à la vertu , de sembler profiter de l'occasion pour les louer. Je ne dis rien non plus de Blésilla, qui, ayant suivi de près son mari , votre frère , acheva en peu de temps la longue carrière des vertus. Plût Dieu que les hommes suivissent le noble exemple des femmes , et que Ton pût obtenir d'une vieillesse décrépite ce que nous donne d'elle-même une jeunesse florissante * I » Ces nobles traditions de famille, Furia ne devait pas les répudier, l'héritage d'honneur des Camille était en bonnes mains.

« Nous ne nous connaissons que par nos lettres et la charité, qui seule peut avoir établi une telle intimité entre des personnes qui ne se virent jamais, continue Jérôme. Honorez votre père , mais pourvu qu'il ne vous détache pas du père véritable. Ecoutez la voix du sang, tant qu'il reconnaîtra la voix du Créateur. Autrement, David vous crie aussitôt : Ecoute, ma fille, et vois et prête r oreille et oublie ton peuple, ainsi que la maison de ton père, et le roi convoitera ton cœur, car il est le Seigneur ton Dieu. Que votre père, je le nomme ici par respect, non parce qu'il est consulaire et patricien, mais parce qu'il est chrétien, que votre père remplisse les devoirs que son nom lui impose. Qu'il se

* Taceo de Paula et HustOGhio, atirpis vestrœ florilms, etc. {EpisL ad Furiam.) «

réjouisse d*çivoir engendré une fille au Christ et non point au siècle*. »

Dans rénumération ces dangers qui entourent une veuve , au milieu de la société païenne du quatrième siècle, Jérôme s*élève contre le luxe des vêtements, les excès de toilette, la recherche des mets exquis, les fréquentations .^lopdaines, le désir des richesses et les secondes noces. Après avoir prémuni Furia contre ces périls , il fait passer devant elle les grandes figures des femmes de la 3ihle qui ont ennobli Ift pro£^i^ion du veuvpge : Anne la prophétesse, la veuve de Sarepta, Judith, Dél^ora, Noëqiie.e.t la yeuye de l^Éyangile. .Puis, voulant déterminer la jeune .Romaine è suivre de tels modèle^, .il ajoute : « Mais pourquoi .rappeler des choses anciennes et chercher dpns tes JiyrQs des femmes vertueui^es , quand , à Rome où .vpus êtes , vous en avez sous Içs yeux dont vous devez limiter l'exemple ? Je ne veux pas les louer toutes en particulier , on me soupçonnerait de flatterie ; il vou^s suffit de noire sainte Marcelle, qui, soutenant la gloire de sa naissance, nous retrace quelque chose de ce que raconte VÉvangile * : a Anne vécut ^ept ans (c avec son mari depuis qu'elle Tavait épousé étant « vierge; » Marcelle a vécu sept mois avec le ^ien. Celle-là attendait la venue du Christ; celle-ci possède le Sauveur que l'autre espérait. L'une publiait

^ Detetur filicmi genuisse Christo, non sœculo. {Epist, ad Fibriam.) * Sufficit tihi sancta Marcella. (Ej^sL ad Furiam.)

le Messie vagissant encore; Tautre chante ses triomphes. Celle-là parlait du Sauveur à tous ceux qui croyaient à la rédemption d'Israël; celle-ci ne cesse de dire , avec les nations rachetées : Le frère ne rachète point le frère, mais l'homme étranger le rachètera. Et comme dit encore le Psalmiste : Un homme est né en elle, et le Très -Haut lui-même Va fondée K » Jérôme termine sa lettre parce dernier conseil : « Pensez chaque jour à la mort, et jamais vous ne songerez à vous remarier *. » Le règlement de vie que le solitaire de Bethléhem venait de tracer à la descendante du grand Camille, contenait les principes les plus purs, et Furia devait trouver dans sa pratique la paix et l'honneur pour le temps et pour Téternité. Ainsi, du fond de sa retraite, Jérôme exerçait encore son sublime ministère de direction auprès des premières matrones de Rome, et dans ses lettres , soit aux vierges , soit aux veuves, c'était toujours la belle âme de Marcelle qu'il leur offrait pour type.

La fondatrice de TAventin, qui avait résisté aux ardentes prières de Paule, d'Eustochium et de Jérôme lui-même, ne pouvant à aucun prix consentir à s'éloigner de Rome, vit, à cette époque, l'une de ses compagnes partir pour l'Orient. Fabiola , l'opulente patricienne, flUe des Fabius, dont nous avons

* hta tenel quem illa susceperat, ( Epist, ad Furiam. ) 2 Cogita te esse moriluram et nunquam de secundis nupliis cogilabis, (Ibid.)

déjà parlé et admiré la pénitence publique à la porte de la basilique de Latran, cédant aux invitations pressantes de ses amies de Bethléhem , se déterminait à aller visiter les lieux saints *. Si Fabiola eût quitté Rome pour n'y rentrer jamais, elle y aurait fait un vide immense ; les pauvres de l'Italie tout entière rappelaient à juste titre leur mère. Dans sa générosité, elle aimait à satisfaire à leurs besoins et à adoucir leurs souffrances. Sa charité, pour soutenir les monastères et doter les églises, était inépuisable. Quand elle arriva à Bethléhem, accompagnée du prêtre Océanus*, on crut, en la voyant, retrouver la famille de Marcelle. La nouvelle venue semblait rendre aux exilés une part de cette existence de TAventin si doucement menée ensemble; c'était comme une apparition des amitiés fidèles des bords du Tibre sur les bords du Gédron. Fabiola donna à Eustochiumet à Pauledes nouvelles de leur famille, et, lorsqu'en présence de Jérôme elle parlait de l'Aventin, les noms de Marcelle, des vierges et des veuves consacrées succédaient aux noms de Pauline et de Pammachius, de Toxotius et de Laeta, comme si son cœur, sur le chapitre de Tamitié, n*eût pu se lasser et se taire. L'illustre voyageuse remit à la petite colonie romaine les lettres que lui avait confiées Marcelle : c'étaient des renseignements sur la situation de l'Église et des œuvres monas-

* Tillemont, t. XII, p. 189.

3 Id,, ibid.^ p. idO. Océanus, ami de Jérôme, avait aocom pagné ce dernier à son départ de Home jusqu'A Oslie.

tiques de l'Occident, des exhortations pour l'accord et la paix entre les monastères des Oliviers et de Bethléhem , des questions sur certains passages des Écritures , des témoignages de fidélité et des plans de perfection.

A côté de ses amies, Fabiola voulut étudier, sous la direction de Jérôme, les scènes historiques de l'Ancien et du Nouveau Testament sur le sol même où elles s'étaient passées , et son ardeur était si vive dans l'explication des Prophètes et des Évangiles, que son âme ne pouvait s'en rassasier ^. Alors elle semblait avoir Rome en oubli; elle éprouvait un charme ineffable à vivre au sein de ces solitudes remplies de Dieu, et, dans son enthousiasme, à Jérusalem elle se plaisait à réciter devant Jérôme , que l'injustice commençait à poursuivre comme autrefois à Rome, car de fâcheuses divisions s'étaient déjà produites entre Rufln et le directeur des couvents de Bethléhem *, des fragments de la lettre si éloquente que le solitaire de Galchis avait adressée à Héliodore sur les beautés et les douceurs de la vie cénobitique. L'impression des lieux saints était si profonde en elle, qu'elle résolut de s'y fixer; elle voulait passer le reste de ses jours entre la crèche et le sépulcre , entre la montagne des Oliviers et celle du Thabor. Peut-être cédait-elle encore au désir de rétablir la concorde entre Jérôme et Rufin. N'était-

^ Saint Jérôme, Lettre à Océanus, Éloge de Fabiola, ' Saint Jérôme, Quœdam erat apud nos diêsermo.

378 SAIVTE MÀRCILLE

ce pas la mission que lui avait confiée Marcelle? Dans ces dispositions d'esprit et de cœur, la fille des Fabius chargeait Jérôme de lui trouver une demeure à Bethléhem • ; mais de terribles événements la contraignirent bientôt à s*éloigner à jamais des lieux aimés qu'elle voulait adopter pour patrie.

L'amie de Paule et d'Eustochium quitta TOrient au moment même où il était envahi par les Barbares, et voici en quels termes Jérôme raconte leur invasion et son départ : « Pendant que nous cherchions une deioeure digne d'une femme si distinguée, qui voulait vivre dans la solitude, sans toutefois s'éloigner de la retraite où vécut Marie, soudain arrive de tous côtés une nouvelle qui fait trembjler TOrient : de Textrémité des Palus- Méotides, entre les glaces du Tanaïs et la cruelle nation das Gètes , là où les rochers du Caucase, barrières d'Alexandre, retiennent ces peuples barbares , sont accourus des essaims de Huns, qui, volant çà et là sur des chevaux rapides, remplissent de carnage et d'effroi tous les lieux qu'ils traversent. » L'armée romaine était alors absente et retenue en Italie par des guerres civiles*. « Veuille Dieu, continue Jérôme, éloigner désormais de l'empire des bêtes semblables 1 On les voyait arriver partout à l'improviste, et, allant plus vite que le bruit de leur irruption , ils n'épargnaient

1 Saint Jérôme , QfAsedam èrat apud nos dissensto.

* Aberal tum romanus exercituê et belfis cwUibvs in Halia tenehoUur. {Éloge de Fafnola.)

LA VIE RELIGIEUSE A ROME AU lY® SIÈCLE 379

ni la religion, ni Tâge, ni la dignité des personnes ; ils n'avaient pas même pitié des faibles enfants, innocentes créatures qui, condamnées à périr avant d'avoir commencé à vivre et ne connaissant pas leur malheur, riaient au milieu des épées et entre les bras de leurs meurtriers. La rumeur commune était que ces Barbares venaient à Jérusalem, et que, attirés par la soif de l'or, ils couraient vers cette ville. On en réparait les murailles , négligées en temps de paix. Antioche était assiégée, ei Tyr, pour se séparer de la terre, cherchait à former son ancienne île^ Fabiola retourna dans sa patrie. Tout ce que je regrettai, ce fut de voir perdre aux lieux saints leur ornement le plus précieux V » Ainsi, tandis que devant les Barbares la fille des Fabius revenait à Rooie, Eustochium et Paule se réfugiaient à Jopp^^., et Jérôme, gardien fidèle de la crèche et du sépulcre, demeurait à Bethléhem, « ne pouvant, disait-il, se résoudre à s'éloigner d'une terre où Tenchaînait un invincible amour '. » Mais les vœux du saint en faveur de l'empire ne devaient pas être exaucés ; les Barbares , qui s'arrêtaient aux portes de Jérusalem, allaient forcer bientôt celles de Rome, et, si Fabiola échappait à leur invasion en pays étranger , la mort seule pouvait l'empêcher d'assister à leur entrée

^ Tyrus se ^olena a terra obrumpere insulam qufisrebof antiqiMim. (Éloge de Fabiola.)

* Nos hoc tantum dolemus^ quod pretiosissimum de sanctis locis monile perdidimus. flbid,)

• Et inveleralum locorum sanctorum desideritAm (Jbid.)

prochaine dans la capitale du vieux monde et de devenir, hélas! comme Marcelle, une de leurs victimes.

Maintenant, pour éclairer les événements qui vont suivre et réfuter d'injustes hypothèses , il nous semble utile de répondre à cette question : quelle fut la vraie cause du voyage de Fabiola en Orient? Nous avons déjà dit que Marcelle n'avait pas été étrangère au pèlerinage que la descendante des Fabius venait d'accomplir aux lieux saints. L'harmonie n'existait plus, nous ne le verrons que trop dans les pages de la fin de cette histoire, entre Rufin et Jérôme, et Marcelle jugeait que la visite d'une des représentantes les plus autorisées des chœurs des vierges et des veuves de Rome inspirerait des sentiments de concorde et d'union. Notre sainte espérait que Fabiola, en combinant ses efforts avec ceux de Paule et de Mélanie, ferait cesser une déplorable division. La patricienne, qui se présentait comme une douce messagère de paix, avait reçu pour mission de visiter les monastères des Oliviers et de Bethléhem, de rapprocher Rufin et Jérôme, et d'enlever toutes les barrières qui séparaient leurs deux communautés. Elle remplit dignement son rôle de médiatrice , car elle résista aux insinuations qui , aux Oliviers , tendaient à la prévenir contre Jérôme , et elle y répondit avec une noble fierté en prenant la détermination de se fixer à Bethléhem ^ .

* Tillemont, t. XII, p. 189.

Mais OQ a attribué un tout autre but à Fabiola au sujet de son voyage aux lieux saints. La critique nouvelle, moins scrupuleuse que celle du seizième et du dix-septième siècle, n'a pas craint d'affirmer que la descendante des Fabius n'était allée en Orient que pour y demander la solution d'un cas embarrassant. Or il résulte des témoignages de * Baronius et des Bollandistes qu'à cette époque la situation de la voyageuse était régularisée ; avant son départ, le ciel avait tranché le nœud de ses difficultés en frappant de mort son second époux*. Aussi nous persistons à penser, en nous appuyant sur les auteurs déjà cités , que Fabiola avait quitté Rome sous l'impulsion des plus louables motifs : elle avait cédé au désir de rétablir l'accord entre Jérôme et Rufin, d'étudier la vie monastique à ses sources, et de connaître les lieux si glorieusement consacrés par la naissance et la mort de l'Homme- Dieu. Ainsi, Marcelle, dont la sainteté imprimait le mouvement à la société religieuse de Rome, faisait sentir son action sur les couvents de Jérusalem et de Bethléhem en exprimant à ses amies, par l'intermédiaire de Fabiola, ses vœux les plus ardents d'union et de paix.

On apprit avec bonheur aux lieux saints , de la bouche de l'illustre visiteuse , l'état de plus en plus prospère de PAventin ; depuis le départ de Jérôme , les vierges et les veuves de Marcelle n'avaient jamais

' Lettre de saint Jérôme à Amandus , écrite avant 385.

été privées des plus nobles et plus puissants appuis. Les noms d'Ambroise el de Théodose disent assez combien les institutions religieuses de Rome devaient se ressentir avantageusement du zèle irrésistible de Tévêque et de la faveur souveraine de Tempereur. La Providence, en associant les deux grands homines à la même œuvre, avait voulu assurer le maintien et le développement des fondations monastiques ; car ce n'était pas sans un dessein de miséricorde que le ciel avait suscité Ambroise et Théodose à la même heure : le premier en 374, et le second en 379 ; il les jugeait nécessaires aux intérêts de TÉglise et de l'humanité. Champions intrépides de la vérité, ils manifestèrent en toute circonstance un inébranlable dévouement pour Torthodoxie. L'évêque de Milan avait défendu les chrétiens contre les violences des ariens, résisté aux ordres injustes de Timpératrice Justine, lutté contre le paganisme dont le préfet Symmaque se faisait Tapologiste, fondé de nombreux monastères de vierges et écrit sur la sainteté de ce divin état les pages éloquentes qui passionnèrent les plus grandes et les plus belles âmes de ce temps ^ L'empereur, dont le génie et la bravoure militaire avaient triomphé de Maxime et arrêté l'invasion des Huns , protégeait le christianisme, faisait abattre les statues des dieux, interdisait les sacrifices païens sur toute l'étendue de l'empire , imposait silence à Libanius et ouvrait

1 Sozoflieni, Hisl. Eccl.y lib. VII, p. 747.

Là VIB RELIGIIEUSB A ROtfti AU IV« SIÈCLE 383

partout des églises et des tnonastères ^ Le prince et révoque avaient compris la divinité de leur mission, et, dignes Tun de Tautre, ils accomplissaient les desseins de Dieu pour la félicité et l'honneur du monde.

Un jour cependant, il faut le dire, une barrière se dressa entre Ambroise et Théodose, et l'accord si fécond et si honorable cessa d'exister. Le massacre de Thessalonique fut le moUf de la rupture. On vit alors l'évêque arrêter l'empereur à la porte de la cathédrale de Milan et lui en interdire l'entrée*. Grand exemple, qui apprenait au peuple que la cité de Dieu ne connaît ni puissant ni petit, que la religion rétabit l'égalité parmi les hommes , et que les crimes font descendre au dernier rang ceux qui sont le plus élevés ! Cet acte sacerdotal était la révélation d'une souveraineté supérieure à tous les pouvoirs humains; c'était un fait complet où la vérité religieuse agissait de concert avec la plus haute philosophie et la plus équitable politique; aussi l'empereur le comprit, et, à la voix de l'évoque, Théodose le Grand s'inclina. Après une épreuve de huit mois, le prince fut admis à la pénitence publique; la ville de Milan le vit prosterné sur le pavé du temple *. Le coupable implorait la merci du ciel avec sanglots et prières. Réintégré dans la communion des fidèles, l'empereur se montra aussi attaché à la religion que

* Théodoret, lib. V, c. viii.

* Ambrosius, Episl. LI, n» ii.

> Théodoret, lib. V, HisU cap. xiv.

par le passé ; il était sincère. Dès lors Âmbroise renoua avec Théodose les rapports de l'ancienne amitié; Tévêque et le prince se coalisèrent à nouveau pour le triomphe de TÉglise et le salut des peuples. Aussi, quand la mort vint frapper Tillustre souverain, le saint prélat fît entendre ces cris de cœur dans son panégyrique : « J'ai aimé ce héros qui a pleuré publiquement un péché que d'autres lui ont fait commettre par artifice, et qui Ta pleuré tous les jours de sa vie... J'ai aimé ce héros qui ne voulut pas se présenter à Tautel les mains teintes de sang... Je Tai aimé clément et miséricordieux, et c'est pourquoi je le pleure du fond de mes entrailles •. » Ce fut sous son règne que le triomphe complet du christianisme s'opéra et que l'empire n'adora d'autre Dieu que Jésus-Christ. Les contemporains décernèrent à Théodose les titres de César et de Grand ; il mourut en 395 ; saint Ambroise le suivit de bien près dans la tombe, en 397*. Ces quelques mots suffisent pour marquer l'élévation morale de l'évêque de Milan et de l'empereur d'Orient, ainsi que pour montrer la puissance des défenseurs dont le ciel se servait, au quatrième siècle, en faveur des personnes et des choses de l'Église.

Marcelle et ses compagnes connaissaient à l'Aventin l'entraînante et persuasive éloquence déployée par Ambroise dans son traité sur la virginité; elles

* Ambrosius, Panégyrique de Théodose.

t Darras, Hist, EccLf t. I, chap. iv, p. 503.

sentaient que sa parole les avait vengées de toutes les absurdes accusations, et elles se répétaient l'une à l'autre ces répliques victorieuses tombées des lèvres du saint : « Comment ! ces vierges auront la liberté de choisir un époux, et elles n'auront pas la liberté de fixer leur choix sur un Dieu!... On se plaint que le genre humain va manquer. Je demande : Qui jamais a cherché une femme sans la trouver? Le chiffre de la population s'élève plus haut dans les lieux mêmes où la virginité est plus estimée ; informez-vous combien de vierges l'Église d'Alexandrie, celles de tout l'Orient et de toute l'Afrique, ont coutume de consacrer à Dieu tous les ans. 11 y en a plus que Milan ne produit d'hommes*.» Et cet admirable parallèle entre les vestales et les vierges : « Vous n'en pouvez recruter que sept, et encore à grand'peine; oui, malgré les bandelettes, les diadèmes, la pompe dont vous les ornez, malgré les litières pompeuses, cette nombreuse escorte de serviteurs, les privilèges et les profits immenses que vous leur offrez, c'est là tout ce que vous pouvez enrôler au service de la chasteté. Mais élevez vos yeux et vos âmes. Voyez ailleurs ce peuple d'innocents , cette foule d'âmes pures , cette assemblée de vierges : leur tête n'est pas ornée de bandelettes, elles n'ont qu'un voile grossier ennobli par son usage. Elle ne recherchent pas, elles repoussent tout ce qui relève la beauté ; elle n'ont ni pourpre

* De virginitate.

ni luxe, point de privilèges, point de profit, point de recherches délicates , rien enfin que les devoirs qui raniment en elles des vertus ^ » On se fait une idée par ce passage de Tadmirable réponse d'Ambroise à Symmaque et des sentiments de reconnaissance qu'éprouvaient les vierges et les veuves de l'Aventin ; elles attribuaient à Tévêque de Milan Tun de leurs plus beaux triomphes.

D'autre part, Marcelle et ses filles n'ignoraient pas que Théodose avait rendu l'édit demeuré fameux : Notre loi ordonne de suivre la religion enseignée par saint Pierre aux Romains, de croire à la divinité du Père, du Fils et du Saint-Esprit, autorisant ceux qui professent cette doctrine à se nommer coÀholirques*. Elles savaient encore que, marchant contre une armée de Romains , de Germains , de Maures , de Gaulois, alors qu'il battit Maxime sur les bords de la Save, il avait ouvert le combat par le signe de la croix et ce cri : Où est le Dieu de Théodose*? On racontait en outre, sur la foi de Rufin, d'Orose et de Claudien même, que la veille de la bataille où il triompha de l'empereur Eugène, Théodose avait prié et pleuré toute la nuit, et que les apôtres Jean et Philippe avaient combattu à la tête de son armée dans un tourbillon*. Enfin l'histoire rapporte qu'un

^ Videant piebem pudoris, populum integritatis, concilium virginitatis. Non vitlse capili decus, std ignobile velamen. {De virg.) « Ubi est Theodisii Deusf Amb., t. IV, p. H7. » Orosius, lib. VII, c. xxxv, p. 220.

* Vid, et Vo8s,, de Histor, gr. lib. Il, c. uu.

capitaine des gardes, du nom de Lucius, ayant tenté à Constantinople de tuer Théodose pour rétablir le paganisme, n'avait pu tirer Tépée du fourreau, effrayé qu'il fut par une femme au regard terrible, qui se tenait derrière Tempereur et l'entourait de ses deux bras^ Les religieuses de TAventin gardaient surtout mémoire des vierges que le prince avait placées à Alexandrie dans les temples de Canope et de Sérapis*. Ces traits de foi et de religion, de vertu et de bravoure honoraient le christianisme. Rome et l'empire se tournaient d'esprit et de cœur vers l'Église, et Romains et Barbares saluaient l'ère nouvelle. Les institutions monastiques n'avaient plus à craindre : Ambroise et Théodose avaient éloigné d'elles tout danger, et en mourant ils allaient confier leur garde aux anges de la virginité et de la viduité à jamais triomphantes !

* Oro8, lib. VI, c. xvi.

* Virginea Canopi quoque coUocarùnt, {Eunap., p. 85.)

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