‹ Histoire de sainte MarcelleChapitre 27 sur 34 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Démêlés de RuÛn et de Jérôme. — L*amitié et ses années de paix. — Origène et ses doctrines. — Judicieuse appréciation faite par Jérôme. — Attitude incorrecte de Rufin. — Phases diverses de la lutte. — Aterbius. — Épiphane de Salamine. — Jean de Jérusalem. — Théophile. — Apparente réconciliation. — Traduction du livre des Principes par Rufin. — L*action de Marcelle aux lieux saints et à Rome. — Témoignage de saint Jérôme. — Il lui décerne Thonneur de la victoire. — Tendres sollicitudes de notre sainte pour le moine de Bethléhem. — Les douleurs de Marcelle et de Jérôme. — L'impression de saint Augustin à ces événements. — Une estampe du dix -septième siècle représente la sainte dans Texercice de ses mortifications.

Les pressentiments de Marcelle exprimés à Fa- f biola, au moment de son départ pour les lieux saints , nous ont révélé que de fâcheuses divisions commençaient à se produire entre les couvents de Bethléhem et des Oliviers. Un ancien ami de Jérôme, Tun de ses compagnons d'études à Âquilée , Rufin , le moine austère qui avait fondé depuis des années , de concert avec Mélanie T Ancienne, un monastère aux portes de Jérusalem , voyait de mauvais œil

Téclat et la prospérité des fondations de Bethléhem et la grande place que prenait Jérôme dans les affaires religieuses de TOrient*. Cédant à une basse jalousie, il osait se poser en rival et engager la lutte contre celui dont le génie et la sainteté avaient fait un oracle auprès des moines et des peuples. Une telle conduite ne s'accordait ni avec le caractère intègre auquel Rufin prétendait, ni avec la charité sacerdotale dont il n'aurait jamais dû se départir : c'était à la fois l'oubli d'un passé honorable et la trahison d'une amitié sainte.

Même aux plus beaux jours de leur liaison, Jérôme, connaissant la nature volontaire et capricieuse de son ami, n'avait pu se défendre d'éprauver de tristes appréhensions, et il avait écrit ces lignes comme un douloureux pressentiment : « Très cher Rufin, ne perdez pas le souvenir d'un ami absent; un ami se cherche , se trouve , se conserve avec tant de peine 1 Resplendisse qui voudra dans l'éclat de l'or, se plaise qui voudra à voir ce métal briller dans de pompeuses cérémonies et sur de magnifiques équipages : la charité ne s'achète point, la dilection est hors de prix! Uamitié qui peut cesser ne fut jamais une amitié véritable*, » Belles paroles, datées du désert de Galchis ; elles disent intimement au cœur de Rufin les craintes et les émotions du cœur de Jérôme ! D'après une autre lettre, il y avait

' Tillemont, t. XII, p. 180.

> Amicttia qtue desinere polesl vcra nunquam fuit. fEpist, ad Ruflnum.)

LA VIE RELIGIBtJSE A ROBfE AU IV* SIÈCLE 391

eu alors un projet de visite réciproque entre les deux amis; mais Alep et Jérusalem se trouvaient séparée par de grandes distances , et ils ne devaient se revoir qu'après des années. La Providence, en efifet, avait fixé leur rencontre aux lieux saints. Qui aurait pensé que, sur la terre de la Rédemption, la vieille amitié serait rompue, et qu'en face du Calvaire le solitaire de Bethléhem serait traité en ennemi par le moine des Oliviers ?

De Tannée 386, époque de rétablissement de Jérôme et de Paule en Orient, à Tannée 396 , époque où Rufîn attaqua son illustre ami, les jours de nos solitaires s'étaient écoulés dans les douceurs de la paix. C'était durant ces temps heureux qu'on appelait Marcelle à Jérusalem, et qu'on la pressait d'abandonner Rome. Alors les couvents des Oliviers entretenaient de bonnes relations avec ceux de Bethléhem : souvent les communautés se mêlaient ensemble, et cette fraternelle union semblait cimenter l'amitié des chefs et réjouir les cœurs des mères. Dans ces entrevues , Jérôme et Rufin traitaient les plus grandes questions; Mélanie, Paule et Eustochium discutaient sur les devoirs de la vie monastique, et la famille des vierges et des veuves, réunie et au complet, s'agenouillait avec le même esprit et le même cœur , tantôt dans la grotte de la Nativité , tantôt sur les flancs de la montagne, où Jésus avait été trahi. Les chers souvenirs d'Aquilée, de TAventin et de Rome trouvaient place dans ces entretiens , et si les noms de Florentius, d'Eusèbe, de Bonose,

d'Héliodore , d'Ylas, d'Evagre, d'Océanus, remplissaient l'âme des deux moines, les noms de Marcelle, d'Azella, de Léa, de Blésilia, de Pauline, de Fabioia, de Furia, de Laeta, d'AIbina, faisaient tressaillir et pleurer le cœur tendre des trois patriciennes. Durant ces visites, le thème habituel des conversations s'inspirait de ces paroles qui avaient été écrites par Jérôme à Marcelle et à Hiéliodore : « C'est dans ce petit coin de terre qu'est né le créateur des cieux, ici qu'il a été enveloppé de langes, visité par les bergers , découvert par l'étoile , adoré par les mages. Sans doute ce lieu est plus saint que la roche Tarpéïenne, qui n'a été si souvent frappée de la foudre que parce qu'elle déplaisait au Seigneur *. » — « Que fais-tu dans le siècle, mon frère, toi qui es plus grand que le monde? Jusqu'à quand veux-tu demeurer à l'ombre des maisons et être emprisonné dans les villes enfumées? Crois-moi, ici la lumière a je ne sais quoi de plus brillant. Ici Ton aime à se dégager du poids du corps pour s'envoler dans les pures régions du ciel». » Heureux temps où Rufin et Jérôme vivaient comme des frères, et où les familles spirituelles de Bethléhem et des Oliviers ne formaient, elles aussi, qu'une seule âme et n'avaient qu'une même vie 1. Pourquoi ne durèrentils pas toujours ?

La cause des divisions qui éclatèrent entre RuBn

^ Saint Jérôme, Lettre à Marcelle. * Id,, Lettre à Héliodore.

et Jérôme avait pris naissance au sujet des doctrines d*Origène. Tout FOrient , au commencement du troisième siècle, avait proclamé la science du prêtre d'Alexandrie. Digne fils de Léonide le Ma/rlyr, Origène avait passé par la prison , le chevalet , et avait été menacé du gril sous Décius^ Surnommé dans son pays, à raison de son courage, cœur de diamant, homme de bronze et d'airain, il devait se montrer toujours à la hauteur de Timpassible intrépidité de sa jeunesse. On racontait qu*au temps de la persécution de Sévère, sa mère avait dû lui cacher ses habits pour qu*il ne pût courir partager le sort de son illustre père. Il occupa avec honneur dans Alexandrie la chaire des catéchèses chrétiennes. Condamné à Texil, il parcourut l'Arabie, la Syrie, la Phénicie, la Gappadoce et la Palestine pour la diffusion de ses doctrines, et quand, accablé par rage, dédaignant toujours les dangers qui entourent une parole indépendante, il subit la prison et la torture, se.s forces ne purent le trahir, et il lança contre Terreur l'apologie vengeresse du christianisme. Le système d'Origène, qui tendait à cantonner la philosophie païenne dans les révélations de la Bible, imaginait, sur tous les points, des symboles et des figures ; ainsi la Genèse devenait une allégorie où les certitudes du récit mosaïque se fondaient et se perdaient dans la légende*. L'esprit

^ Acla Sanctorum : Vila Origenis,

s Baronius, Annales, t. IV, pp. 667 et 668.

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poétiqHe des Orientaux était séduit par des aperçus qui ne plaisaient que trop à de vives imaginations , et Origène , dont le génie n'avait pas de rival parmi ses contemporains, eut plusieurs de ses écrits condamnés par rËglise. Nous nous empressons de dire que le docteur s'inclina toujours devant les décisions sacrées ; le fils de Léonide supporta le martyre de ses idées avec une héro¥t[be résignation. Doué d'une facilité prodigiettse , Origène composa un si grand nombre d'ouvrages, que saint Jérôme a pu dire sur te fond inépuisable de son savoir : « Il a écrit tant de livres qu'aucun de nous, durant sa vie entière, ne serait capable de tes transcrire ^ -» Aussi, dans tottt l'Orient et à Alexandrie surtout , l'illustre docteur conserva après sa mort une grande célébrité; beaucoup d'esprits élevés se déclaraient ses admirateurs et ses disciples, et cette renommée de génie nous explique le nombre de ses partisans à la fin du iv« siècle, même en Ocddent. Cet historique, si ÊTuccinct qu'il soit, éclairera d'une certaine lumière la lutte qui va s'ouvrir et dont nous devons être à la fois , entre Wrôme et Rufin , les témoins et les juges.

Origène, ce haut représentant -de la science des premiers siècles, était le docteur, nous ne te dissimulerons pas, le plus admiré de Jérôme. Le solitaire de Cèthléhem éprouvait une vraie jouissance dans la lecture de ses œuvres , et il aimait surtout ses tra-

« Tillemont, t. Xfl, p. 40.

LA VIE RELIGIEUSB K ROME kV 1Y<» SIÈCLE 395

vaux exégétiques. Toutefois il n'en acceptait pas les erreurs * ; il -répudiait la témérité de certaines de ses allégories; il séparait, en un mot, le bien du mal, la vérité de la fiction. Â l'exemple du maître d'Alexandrie, Jérôme poursuivait l'accord de la raison et de la foi , mais à la condition rigoureuse de soumettre la raison faible et faillible à la foi infaillible et divine. C'était dans cette mesure qu'il voulait faire servir les connaissances profanes à la science sacrée, et s*emparer des vases des Égyptiens pour en former un tabernacle au vrai Dieu. Génie de grande race, Jérôme avait de profondes affinités de nature avec Origène; on le reconnaissait, et à la trempe austère de leur pensée et à la pointe incisive de leur style ; cependant, en dépit de ces ressemblances, l'irréprochable orthodoxie du docteur resta pure de tout alliage dans l'étude des œuvres du célèbre Alexandrin.

L'attitude de Rufln n'était pas aussi correcte. Imbu des doctrines d' Origène par Théophile, patriarche d'Alexandrie, l'esprit de Rufîn s'était assimilé ces enseignements , et il en déduisait toutes les coaséquences. Dépourvu de style et d'éloquence, logicien froid et tenace, Ruûn s'identifiait par ses idées tout le fond de l'origénisme et acceptait la doctrine en son entier. Son ambition était de se créer des disciples ; il se mettait en cause plus que le maître dont il prétendait répandre l'enseignement;

1 Tillemont, t. XII, p. 161.

il s'efforçait de gagner à son système les prêtres et les moines; il voulait ranger à son opinion Jean luimême, Févêque de Jérusalem ^ Il ne devait que trop réussir. Ce qui n'était pas un faible secours pour Rufln provenait de la conduite qu'il attribuait à Jérôme en ces matières. La ligne sage adoptée par le solitaire de Bethléhem, consistant dans une grande admiration pour le génie d'Origène, mais dans une non moins grande répulsion pour ses écarts , n'empêchait pas Rufin de l'inscrire au nombre de ses partisans». Ainsi le moine des Oliviers poussait l'audace jusqu'à étayer son enseignement des idées qu'il prêtait faussement à son rival. Cette malhon* nête et odieuse tactique prouve à elle seule que l'honneur et la justice se trouvèrent toujours, dans ces graves conjonctures, du côté de Jérôme. Tel était l'état des esprits en Orient au moment où la lutte éclata.

Un moine du nom d'Aterbius, étranger à Jérusalem, se trouvant de passage dans la ville sainte, jeta le brandon de la discorde. S'étant aperçu que les doctrines d'Origène étaient en faveur dans les couvents des Oliviers, et supposant qu'il en était de même dans ceux de Bethléhem, il accusa les supérieurs d'origénisme et porta la même accusation contre l'évêque Jean*. A cette imputation, Jérôme opposa une profession de foi formelle pour ce qui le

» Tillemont, t. XII, p. 244.

« Baronius, Annales, t. IV, p. 673.

s TiUemont, t. XII, p. 163.

concernait, mais Rufln et Jean gardèrent le silence, se refusant de répondre aux attaques d*un étranger qui, malgré une certaine érudition, n'avait aucun droit d'examen sur leurs idées. Naturellement, la réponse nette et spontanée de Jérôme déplut aux deux inculpés, et ils ne dissimulèrent pas le mécontentement de ce que leur ligne de conduite n*avait pas été suivie à Bethléhem. Peu de temps après, la question s'envenima davantage ; Épiphane, l'évêque de Salamine, ayant appris à Chypre, par un religieux du monastère d'Ad, les erreurs attribuées à Rufîn, se rendit à Jérusalem et, dans une conférence publique, à la chapelle du Saint-Sépulcre, combattit vigoureusement les doctrines d'Origène^

L'évêque Jean, entouré de ses prêtres, osa désapprouver celui dont l'orthodoxie était universellement connue, et on l'entendit aussitôt après présenter dans l'église de la Croix la justification de l'origénisme et accuser ceux qui s'élevaient contre les idées du docteur d'Alexandrie à! anthropomorphisme *. Cette hérésie grossière attribuait à Dieu un visage et un corps ; elle provenait de l'abus de l'interprétation littérale des livres saints. L'évêque de Jérusalem prononça son discours avec une grande vivacité dans le geste, le regard et la voix ; tout l'auditoire comprit que c'était une protestation véhémente à l'adresse d'Épiphane et une menace contre le docte

1 TiUemont, t. XII, pp. 163 et 166.

2 Id., ibid., pp. 164 et 168.

et saint vieillard. Soûs le coup de cette attaque, l'évêque de Salamine demeura calme; seulement, lorsque Jean eut fini, il se leva, et, saluant l'assemblée du regard et de la main, il répondit avec gravité : Tout ce que Jean, mon frère par le sacerdoce, mon fils par Vâge, vient de vous dire contre Vanthropomorphisme est la vérité, et je le proclame avec lui, mais il est juste de condamner en même temps les dogmes pervers d'OrigèneK Une acclamation d'assentiment fut la réponse du peuple à cette irréprochable réplique; dans la primitive Église, l'assemblée des fidèles s'octroyait le droit de blâme et d'approbation. On le comprend, la situation s'aggravait. Dès le départ d'Épiphane, les couvents de Bethléhem furent frappés d'interdit ; Jean et Rufin ne pardonnaient pas à Jérôme d'avoir approuvé et reçu l'évêque de Salamine*, et ils se vengeaient de son orthodoxie en édictant des mesures de persécution contre les prêtres, les vierges et les veuves. Il y eut même, de la part de Jean, une sentence de bannissement contre Jérôme. Ainsi Rufin l'emportait à Jérusalem. A cette heure, le découragement semblait s'être emparé de Jérôme. Les lettres à Paulin et à Héliodore, sur Népotien, reflètent les sentiments pénibles qui oppressaient son âme ; une tristesse mortelle avait saisi l'athlète infatigable. L'action de Marcelle et de Paule eurent à relever alors le cou-

1 Tillemont, t. XII, p. 175.

* Baronius, t. IV, p. 672.

rage vacillant de Thoinme qu'elles appelaient le soldat inébranlable de la vérité. Jérôme ne doutait pas de la victoire définitive; il savait que l'Église ne peut trahir une cause juste, mais sa noble nature souffrait de voir les passions les plus misérables mêlées aux plus saintes questions. Heureusement, Dieu prenait en main la défense de la vérité. Le patriarche d'Alexandrie qui, depuis l'ouverture de la lutte, n'avait fait que passer d'un camp à l'autre, se déterminait tout à coup à condamner les doctrines d'Origène; et ainsi Théophile, l'évêque dont Rufin et Jean de Jérusalem avaient sollicité le jugement, se prononçait en faveur de Jérôme ^ Sentant sa cause perdue en Orient, Rufin consentit alors, aux prières de Mélanie et de Paule, à un simulacre de réconciliation avec son ancien ami ; les deux adversaires se tendirent la main sur le sépulcre du Sauveur, devant le peuple assemblé , dans l'église de l' Anastasie, le jour de Pâques de l'an 397*. L'interdit qui frappait les couvents de Bethléhem fut levé; les fidèles se réjouirent de l'accord survenu entre Rufin et Jérôme; mais la paix devait être, hélas ! de courte durée , car le vaincu des Oliviers allait continuer la guerre sur un autre théâtre. Du côté de Jérôme, la réconciliation était sincère; il s'y mêla quelque chose des anciens souvenirs de l'amitié et de la jeunesse ; du côté de Rufin , elle était froide et con-

1 Baronius, t. IV, p. 168.

» Id., ibid, pp. 198, 199 et 644.

trainte ; il n*y eut qu'un faux semblant de rapprochement couvert des marques de Thypocrisie. Le moine des Oliviers quitta Jérusalem comme un ennemi qui change de position.

Tandis que l'on se réjouissait en Orient à la pensée que Tère des conflits et de la persécution était close (on avait tant souffert durant trois longues années dans les monastères de Bethléhem), on apprit soudainement que Rufin, à peine arrivé à Rome, engageait de nouveau la lutte. Il s'efforçait, comme par le passé , d'envelopper Jérôme dans les réseaux de son astuce, tout en affectant de le combler d'éloges. La traduction du livre d'Origène, les Principes, (0epi Apxc5v), fut le signal de sa nouvelle agression. Pour ne point alarmer les consciences, il se permit de le tronquer et de le mutiler ^. Ainsi, il en supprima les principales erreurs, retranchant les passages relatifs aux mystères de la Trinité et de V Incarnation, et il se contenta de voiler les textes concernant V origine des âmes, la résurrection des corps et la vie future. Pour comble d'hypocrisie et afin de faire accepter ses doctrines en Occident et d'égarer l'opinion publique, il déclara, dans une préface louangeuse, qu'il plaçait son travail sous la protection de Jérôme lui-même, espérant que la haute estime dont le moine de Bethléhem jouissait à Rome servirait de couvert et de sauvegarde à sa publication. Il avait formé le dessein, pour le cas

1 Tillemont, t. Xll, pp. 212 et 214.

OÙ son enseignement serait censuré, de compromettre Jérôme et de lui faire porter en partie le poids de sa propre responsabilité. Dieu permit que ces plans coupables fussent déjoués. Un exemplaire de sa traduction parvenait en Orient, et les amis de Rome, qui l'adressaient à Jérôme, lui demandaient, par l'intermédiaire de Pammachius, une version authentique du livre des Principes comme réfutation de celle que Rufin n avait pas craint de fausser <. Le solitaire de Bethléhem fit ce que Ton jugeait utile pour la défense de la foi et la sauvegarde de sa dignité sacerdotale, et il accompagna sa traduction d'une lettre où il protestait énergiquement contre les louanges dont il était l'objet de la part de son rival. Ainsi démasqué, Rufin s'empressa, avant que sa conduite ne fût trop connue, d'obtenir des lettres de communion de la main du pape Sirice et de gagner Milan pour aller se réfugier à Aquilée *. Sur ces entrefaites, la mort frappait le pontife dont l'hérésiarque venait de surprendre la bonne foi, et Anasthase était appelé à le remplacer sur la chaire de saint Pierre. Le nouveau pape somma Rufin de se rendre à Rome pour s'y expliquer sur ses doctrines ; le coupable se garda d'obtempérer à cette injonction, prétextant divers empêchements et osant en appeler à son orthodoxie*. Il eut l'audace, bientôt après , de publier son apologie ; mais ni ses

1 Tillemont, t. XII, pp. 219, 220, 223 et 226. * Id,, ibid,, pp. 218 et 219.

» Id,, xbid,, pp. 246 et 248.

habiletés ni ses mensonges ne parvinrent à désarmer Fautorité pontificale : Rufin fut jugé comme hérétique dans un concile tenu à Alexandrie par Honorius, et Anasthase en convoqua un à Rome, qui se prononça dans le même sens^ Ainsi, après une si longue et si scandaleuse lutte , Torigénisme était condamné dans les écrits et la personne de Rufin en Orient et en Occident.

Le temps est venu de montrer Faction de Marcelle dans ces combats de la vérité contre l'erreur, et de lui assigner sa part dans le triomphe. Dès le début des différends que nous venons d'exposer, notre sainte s'était intéressée à la lutte où le génie et la vertu de Jérôme durent le céder longtemps à la duplicité et à l'orgueil. Les nouvelles qui, dans ces tristes circonstances, lui étaient toujours parvenues d'Orient lui avaient permis de suivre les phases diverses des lamentables divisions. Elle avait pu juger la situation faite aux couvents de Bethléhem en voyant les communautés de Paule poursuivies par la jalousie de Rufin et menacées et frappées par l'autorité partiale de l'évêque de Jérusalem *. A l'heure où les dissentiments avaient été les plus profonds et les passions les plus ardentes , la mère des vierges et des veuves de Rome, mesurant les dangers auxquels la nature impétueuse de Jérôme pouvait l'entraîner, avait usé de toute son influence

1 Tillemont, t. XII, pp. 242 et 245.

2 BaroniuB, Annales, pp. 671 et 672.

sur celui dont elle proclamait la cause juste et sainte pour lui persuader la modération ^ Et ainsi, régulièrement instruite de tous les incidents qui survenaient entre les deux partis, elle n*avait cessé d'entourer ses amis de conseils dont la sagesse était inspirée de Dieu même. Grâce à ses sollicitudes, dans les deux communautés del'Aventinetdela villa suburbaine, ainsi que dans les autres familles religieuses de Rome, on avait adressé au ciel des prières ferventes pour le triomphe de la justice. L'âme de notre sainte demandait à Dieu de prendre en main la défense des persécutés et de leur rendre la paix dont ils avaient joui et au partage de laquelle ils avaient si généreusement voulu l'associer. Sa haute raison lui faisait juger ces dissentiments dans toute leur gravité ; elle y découvrait des questions de personne sous des questions de doctrine, et, en pensant à l'ancien directeur de l'Aven tin, elle sentait combien il lui était difficile de demeurer invariablement le défenseur incorruptible de la vérité et l'apôtre infatigable de la charité. Seule Marcelle pouvait apprécier les rudes combats qui se livraient en Jérôme, parce que mieux que Paule et Eustochium elle connaissait toute la fougue de son caractère de Dalmate, toute la délicatesse de son orthodoxie et toute l'élévation de sa sainteté.

Ce fut surtout au moment où l'évêque de Jérusalem avait pris, à l'instigation de Rufin, des mesures

* Tillemont, t. XII, pp. 97 et 98.

violentes contre les communautés de Jérôme, que l'influence de Marcelle s'était montrée salutaire. Il ne lui avait fallu rien moins que sa puissante autorité pour contenir le moine de Bethléhem et le faire incliner devant un évêque dont la doctrine était suspecte, et dont l'autorité fulminait contre lui et ses œuvres des lois d'exception. Plus tard encore, quand le patriarche d'Alexandrie, que les ennemis de Jérôme avaient choisi pour juge, abandonnait ceux qui l'avaient attaché à leur mauvaise cause, Marcelle manifestait son empire et son admirable esprit de conciliation en obtenant de Jérôme qu'il consentît à la réconciliation publique dont nous avons parlé. Ce fut elle qui avait formé ce projet de pacification et qui l'avait fait, en y intéressant Mélanie et Paule, réussir à l'édification générale ^ Dans cette circonstance, elle s'était adressée surtout à Mélanie, et, s'inspirant de l'amour qui leur était commun pour l'Église et pour les institutions monastiques, elle lui avait persuadé que tous les intérêts de la foi et de l'amitié seraient assurés, si elle amenait Rufin à l'accomplissement d'un devoir que la conscience et les événements lui imposaient plus impérieusement qu'à Jérôme*. Ainsi Marcelle, malgré les distances qui séparaient Rome de Jérusalem, rapprochait Jérôme et Rufin, Mélanie et Paule, les vierges et les veuves des couvents des Oliviers et de Bethléhem ,

1 BaroniuB, l. IV, p. 676.

» Tillemont, t. XII, pp. 217 et 218.

et délivrait l'Orient des troubles dont il avait été si longtemps le théâtre.

A Rome même, durant ces fâcheuses polémiques, Marcelle se montrait Tappui de Torthodoxie. Sous les pontificats de Sirice et â'Anasthase, elle soutint constamment la vérité, se montrant toujours la gardienne vigilante des divines croyances. Un savoir théologique profond lui faisait saisir le faible et le faux de Torigénisme. Les prêtres les plus renommés dans les connaissances ecclésiastiques : Océanus et ses confrères ; les laïques les plus influents : Pammachius et ses amis, venaient frapper à la porte de TAventin pour conférer sur les points les plus obscurs de ces controverses. Les papes eux-mêmes aimaient à connaître sa pensée sur ces graves questions , et ils considéraient un si riche fonds de doctrine dans l'intelligence d'une femme comme le plus merveilleux don de Dieu. Anasthase, disent les lettres de saint Jérôme, avait l'opinion la plus haute de Marcelle ; il estimait ses mérites et respectait son caractère. Baronius ne craint pas d'avancer que, dans les luttes contre Torigénisme, l'illustre pontife l'accepta pour son auxiliaire et son inspiratrice *. Il y avait chez elle, en effet, un tel amour de la vérité , qu'elle en plaidait les droits avec une force de persuasion irrésistible. Le ciel, en illuminant ainsi Marcelle de l'auréole rayonnante des docteurs, se plaisait à montrer à la société romaine du iv® siècle

* Tillemont, t. XII, p. 240. (Baronius, conf. 397.)

que cette existence religieuse si décriée devait être la carrière où beaucoup d*âmes frappées de l'éclair divin manifesteraient Dieu le plus éloquemment.

Mais , pour bien marquer la part que la mère de r Aventin prit à ces luttes , nous devons , à son honneur, laisser Jérôme lui-même la lui assigner. Après avoir parlé des étroites et fréquentes relations qui unissaient les hôtes des couvents de Rome etdeBethléhem, le grand docteur ajoute : « Nous jouissions de cette tranquillité et ne pensions qu'à suivre le Seigneur, quand Thérésie excita dans nos provinces une tempête qui troubla tout. Non contente d'avoir ici tout bouleversé , elle fit entrer au port de Rome un navire plein de blasphèmes. Alors parut l'infâme traduc^ tion du livre sur les Principes; alors l'auteur eut un disciple qui eût été véritablement digne du nom d'heureiix, s'il ne fût tombé dans les pièges d'un tel maître; alors les réfutations de nos docteurs ruinèrent cette doctrine, et la chaire des pharisiens fut dans le trouble; alors enfin, après s'être longtemps retenue et de peur de paraître agir par émulation de zèle, Marcelle voyant la foi louée par l'Apôtre se corrompre en bien des choses, les prêtres et quelques moines, mais surtout les gens du peuple, embrasser le parti de l'erreur et abuser de la simplicité d'un évêque, qui jugeait des autres par lui-même , Marcelle préféra plaire à Dieu qu'aux hommes*, et ré-

^ Tune saneta Marcella quas diu se cohibuerat puhlice

restility malens Deo placere quam hominibus. {Epith. Marcella.)

sisla publiquement. Mais une petite étincelle ayant allumé un vaste incendie, et comme il n'était plus possible de cacher que plusieurs avaient été trompés, les hérétiques demandèrent et obtinrent des lettres ecclésiastiques, afin de sembler, en partant de Rome, être restés dans la communion de l'Église ^ Peu de temps après fut élevé au pontificat un homme remarquable, Anasthase, que Rome ne mérita pas de posséder longtemps, le ciel ne voulant pas que la ville, tête du monde, fût ruinée sous un tel évêque, ou plutôt il fut ravi et emporté , de peur que par ses prières il ne s'efforçât de détourner la sentence une fois lancée. » Samt Jérôme termine ainsi : « Mjarœlle fut la cause première de la condamnation des hérétiques, partisans d'Origène; elle leur opposa ceux mêmes qui, endoctrinés par eux, avaient été ramenés de Terreur; elle montra quel nombre infini de personnes ils avaient séduites; dénonça les livres impies des Principes que le scorpion avait corrigés de sa propre main , somma par de fréquentes lettres les hérétiques de venir se défendre; mais les coupables n'osèrent se présenter : leur conscience parla si haut, qu'ils préférèrent être condamnés absents que confondus présents. C'est à Marcelle que revient l'honneur de cette grande victoire, et vous savez que , je dis la vérité*. » Tels sont les glorieux témoignages

* Ut communicantes Ecclesiœ non discessisse viderentur. fJi'pith. Marcellx.)

* Damnationis hœreticorum hsec fuit principium. Hujus victorise MarceUa causa fuit. (Epith. Marcellas.J

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de Jérôme rendus à l'action puissante de notre sainte dans ces graves circonstances ; le moine de Bethléhem reconnaît et proclame que la cause de la vérité n'eut pas de champion plus énergique et mieux autorisé que Marcelle, et que le triomphe sur l'origénisme fut dû principalement à l'influence de la fondatrice de TAventin *.

On ne saurait dissimuler cependant la douleur que Ces luttes causaient à la mère des vierges et des veuves ; Marcelle y voyait la fragilité des sentiments les meilleurs. Elle pressentait les scandaleuses conséquences que l'esprit du mal ne manquerait pas de tirer de ces discordes , et son âme éprouvait une tristesse profonde. Dans cette mêlée si ardente où se dressaient, les uns contres les autres, des évêques et des moines, personnages renommés pour leurs sciences et leur sainteté , elle avait toujours rempli le rôle d'ange de paix , et quand ses désirs de transaction et d'accord étaient devenus irréalisables (on ne transige pas avec l'erreur), elle avait conseillé l'indulgence pour les personnes tout en réclamant la condamnation des doctrines. Mais, au plus intime de ces tristesses et de ces préoccupations , elle se demandait avec une tendre sollicitude si ce diadème d'honneur qu'elle s'était habituée à voir resplendir au front de Jérôme n'allait pas être terni aux re-. gards de plusieurs. Rufin avait attaqué si outrageusement le caractère, les idées et jusqu'aux senti-

1 Tillemont, t. XII, pp. 217 et 218.

menls de ce grand et saint ami ^ 1 La pensée des souffrances d'Eustochium et de Paule ajoutait à ses perplexités et à ses angoisses ; la mère et la fille n'avaient-elles pas été publiquement rejetées de la communion des fidèles? Ne leur avait -on pas défendu l'accès de la grotte du Sauveur comme à des indignes? Nous ne pourrions exprimer tout ce que souffrit Marcelle en ces conjonctures; son âme était déchirée par la plus vive des douleurs ; elle pleurait tout ensemble sur l'infortune de ses amis et sur les épreuves de l'Église. Jérôme, qui connaissait ses souffrances, aurait voulu les lui éviter; mais ses croyances avaient été mises en cause, et il avait dû les défendre. On lit dans ce grand et noble cœur toutes les violences qu'il avait à se faire pour ne pas abandonner la lice : « J'en atteste, s'écrie-t-il , Jésus , le divin médiateur, c'est bien malgré moi et avec une répugnance indicible que je descends dans l'arène. Ah ! sans une telle provocation, jamais je n'aurais rompu le silence! Quel édifiant spectacle n'allons-nous pas donner à l'Église! voilà deux vieillards, deux prêtres, deux moines, qui tous deux jurent de leur fidélité à la foi catholique, et qui vont combattre l'un contre l'autre à propos d'un hérétique. Gardons-nous donc de patronner les hérétiques, et il n'y aura pas de différend entre nous*. » Ainsi s'explique Jérôme; on

* Rufini ccUumnia in Hieronymum, (Baronius, Annales, t. IV, p. 427.)

• Contra Rufinum, 1. L

sent combien son cœur se déchire à la seule pensée de sa rupture avec Rufin ; mais il est des temps où il faut savoir se séparer avec la tristesse et la résolution du patriarche disant à son plus proche parent : Si vous allez du côté gauche, je me tiendrai du côté droite

L'impression que ces controverses causaient aux esprits les plus doctes et les plus vertueux redoublait l'affliction de Marcelle et de Jérôme. Saint Augustin ayant reçu à Hippone le deuxième mémoire de ce dernier contre les invectives de Rufîn , y répondait en ces termes : « Je ne sais ce que c'est que ces libelles diffamatoires que vous affirmez avoir été répandus contre vous en Afrique. Je n'en ai vu aucun, mais j'ai reçu la réponse que vous y avez faite et que vous avez bien voulu m'envoyer. Je l'ai lue, et j'ai vu avec douleur deux personnes autrefois si amies, et dont l'amitié était connue de presque toutes les églises du monde, en être arrivées à ce point d'inimitié. Je reconnais que dans votre écrit vous vous efforcez de vous modérer et que vous ne dites pas tout ce que vous voudriez. Cependant je n'ai pas laissé, en le lisant, de me sentir le cœur rempli de tristesse et de crainte. Que serait-ce donc si je lisais ce que l'autre a écrit contre vous? Malheur au monde à cause de ses scandales/ Voilà l'accomplissement de ce que la vérité nous a prédit, que l'abondance de l'iniquité refroidirait la charité de plu-

1 Si ad sinistram ieris, ego dexterani tenebo, (Genèse.)

LA VIE RELIGIEUSE A. ROME AU lY^ SIÈCLE 411

sieurs. Où seront après cela les cœurs qui oseront s'ouvrir l'un à Tautre? Où sera Tami dans le sein duquel on pourra répandre en sûreté ses pensées les plus secrètes, et qu'on ne devra point craindre comme un ennemi à venir, puisque nous voyons et pleurons ce malheur entre Jérôme et Rufîn? 0 misérable condition des hommes I Oh ! qu'il y a peu de fondement à faire sur ce que l'on voit dans le cœur de ses plus intimes amis, puisqu'on sait si peu ce qu'il y aura dans la suite M »

Et ailleurs, dans une autre lettre : « Je ne suis pas peu consolé lorsque je pense au désir réciproque que nous avons de nous voir, quoique ce ne soit qu'un désir et non la réalité. Mais cette pensée réveille en même temps l'extrême douleur que j'ai en voyant qu'après que vous avez été avec Rufîn dans l'état où nous souhaiterions d'être, après vous être nourris ensemble si longtemps du miel des Écritures, on vous trouve présentement pleins de fiel l'un contre l'autre et dans une si grande division. Qui pourrait après cela ne pas craindre qu'il ne lui en arrive autant? En quel temps, en quel lieu peut-on être à couvert de ce malheur, puisqu'il a pu vous arriver à l'un et à l'autre, dans la maturité de l'âge, à une époque où ayant renoncé tous les deux depuis tant d'années aux embarras du siècle , vous suiviez le Seigneur dans un entier dégagement de cœur. Oh! qu'il est vrai que toute la vie de l'homme sur la

^ Œuvres de saint Augustin, Lettres, passim.

terre n*est que tentation! Si je pouvais vous trouver quelque part l'un et l'jautre, je me jetterais à vos pieds dans le transport de ma douleur et de ma crainte; je les arroserais de mes larmes, et, avec tout ce que j'ai de tendresse et de charité pour vous, je vous conjurerais, et par ce que chacun se doit à lui-même, et par ce que vous vous devez l'un à l'autre et à tous les fidèles, et particulièrement aux faibles pour qui Jésus-Christ est mort, et à qui vous^ donnez sur le théâtre de cette vie un spectacle si terrible et si pernicieux, je vous conjurerais, dis-je, de ne pas répandre l'un contre l'autre des écrits qu'on ne pourra plus supprimer, et qui, par cela seul, seront un obstacle éternel à votre réunion ou du moins comme un levain capable à la moindre occasion de vous aigrir à nouveau et de vous remettre en guerre. Je vous avoue franchement que c'est l'exemple que vous donnez qui m'a fait frémir en lisant quelques endroits de votre lettre où perce beaucoup d'émotion <. »

Ces appréciations si sages , si franches , si amicales touchèrent l'âme de Jérôme; il comprit que le cœur d'Augustin , bouleversé par ces discordes , se faisait l'écho de tous les cœurs chrétiens profondément attristés, et alors le grand homme, ayant rempli son devoir de docteur en vengeant la foi de toutes les attaques, passait sur les injures faites à sa personne et s'enfermait dans un silence non moins élo-

1 ŒuTres de saint Augustin, lettre lxxiii*.

quent que les plus sublimes justifications. Certes, il en coûtait au moine de Bethléhem de se bâillonner ainsi et d'étouffer les plus triomphantes répliques ; mais il devait cette immolation de sa parole, la plus chère partie de tout lui-même, à l'édification des âmes et à la consolation de ses amis. On félicita vivement Jérôme de cette résolution généreuse à l'Avenlin. ^

Durant la lutte, Marcellle n'avait pas cessé de demander au ciel avec des prières et des larmes le triomphe de la vérité. Une curieuse estampe du xvii® siècle représente la mère des vierges et des veuves de Rome dans l'exercice de la pénitence qu'elle s'imposait. Retirée dans sa villa suburbaine, on la voit au fond d'une grotte creusée dans une masse de rochers; elle s'y livre à la prière, à l'étude des livres saints et à la mortification du corps. Devant elle se dresse une grande croix, et deux énormes livres sont ouverts. La patricienne porte une longue tunique noire serrée autour des reins; elle a les pieds nus, les mains jointes et les yeux amoureusement fixés sur le crucifix de bois qui lui fait face^ Sa tête, admirable d'expression, saisit et émeut; on croit apercevoir toute la tendresse du cœur dans le regard, et la beauté de l'âme dans le sourire qui court sur les lèvres. C'est bien là une figure de sainte, absorbée dans l'ineffable vue de l'Éternel et

^ Estampe du dix- septième siècle nouvellement éditée par Firmin Didot dans les Femmes de la société chrétienne, par M. Dantier.

du divin 1 Nous comprenons que le siècle des illustres femmes de Port-Royal-des-Ghamps ait ainsi fait de Marcelle une héroïne du sacrifice religieux et se soit plu à la dépeindre avec toutes les austérités des larmes et des jeûnes dans la solitude. Par une pensée délicate, le dessinateur a placé une gerbe de fraîches et odorantes fleurs dans une anfractuosité du rocher; cette moisson de roses et de lis, répandue autour de la sainte, symbolise gracieusement les filles de TAvenlin , dont Marcelle avait été la mère. Dans ce cadre sévère, la patricienne de Rome, au fond de sa grotte, rappelle la grande pécheresse de Jérusalem au désert; seulement il n'y a pas des cheveux déroulés et flottants, mais une tète couverte de longs voiles, et au pied de la croix, à la place des ossements desséchés, une guirlande de fleurs parfumées!

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