CHAPITRE XV
Longévité de Marcelle. — Beauté de la vieillesse. — Admirables paroles de Lacordaire. — La sain le entrevoit les desseins de Dieu sur Rome. — Rome est appelée par Bossuet une nouvelle Babylone. — Alaric. — Les Goths étaient les mandataires de la Providence. — Rome échappe à la ruine. — Les barbares de nouveau à ses portes. — Leur respect pour la religion chrétienne. — Ils envahissent le palais de Marcelle. — Héroïsme de la sainte. — Elle sauve la vierge Principie. — Les Goths conduisent la mère et la fille dans la basilique de Saint-Paul. — Dieu faisait la force de Marcelle. — La férocité des barbares adoucie par la religion. — Mort d' Alaric. — Fin prochaine de la fondatrice de PAventin.
Grâce aux soins pieux de Principie et au dévouement qui conduisait la jeune Paule à Bethléhem , le ciel accordait à Marcelle des consolations pour ses douleurs et des bénédictions de plus en plus grandes pour ses œuvres. La main qui avait jeté la semence recueillait la moisson , et la réunion fervente de FAventin formait une famille dont la sainteté des membres faisait oublier tous les sacrifices de la fondatrice. De plus, Dieu voulant combler Marcelle dès ce monde lui accordait le bienfait
d'une rare longévité, devenue veuve au sortir de l'adolescence, il y avait près de soixante et dix ans que la fille d'Albina portait avec un incomparable honneur le fardeau du veuvage dans l'amour de Dieu le plus ardent et la chasteté la plus austère. Rorbacher dit que Marcelle avait dépassé quatre-vingts ans lors de la prise de Rome ^ , et Montalembert affirme qu'elle survécut à toutes ses compagnes de l'Aventin , quoique leur aînée d'âge et de conversion «. Les BoUandistes reconnaissent que Marcelle avait au moins quatre-vingts ans. Rs appuient leur assertion sur ces chiffres : âgée de douze ans en 341 , époque où saint Athanase vint à Rome et fut logé chez sa mère, elle avait par conséquent quatrevingts ans en 410 ». Ainsi l'histoire pose sur son noble front la couronne des nombreuses et saintes années.
Si la vertu revêt un charme particulier dans la jeunesse, parce qu'elle semble emprunter à cet âge quelque chose des grâces de nos commencements , elle se pare dans la vieillesse de la majesté mélancolique de notre fin et impose la vénération et la sympathie à toute âme délicate et bonne. Que d'exemples vivifiants dans une vie dont la religion a consacré les longues années et dont le cours garde jusqu'au déclin les puretés de la première aurore ! Toujours lumineuse et bienfaisante, parce que Dieu l'a inces-
1 Histoire de V Église,
* Les Moines d'Occident, 1. 1.
• Acta Sanctorum, Vila Marcellse.
samment éclairée et réchauffée au soleil de sa grâce, une telle existence est une éloquente prédication. On ne saurait concevoir rien de plus beau que la vieillesse dans la bonté et la sainteté. Ni la jeunesse ni l'âge mûr n'atteignent à son éclat incomparable ; l'enfance elle-même n'a pas de beautés aussi attendrissantes, car, tandis que la vieillesse mène à la tombe, celle-ci louche encore au berceau. En elle se résument les combats de la vie soutenus avec vaillance, les labeurs de la maturité et les généreux efforts de la jeunesse accomplis pour le triomphe de la justice et de l'honneur. Que d'âmes qui s'abritent à son ombre tutélaire! Sous son égide, les cœurs faibles deviennent forts; c'est l'heure de la lumière, de la paix, du désintéressement et des suprêmes bénédictions I Après le prêtre, rien n'est grand, beau, sacré comme le vieillard. Tous les âges, en se concentrant dans la vieillesse, composent cette couronne de cheveux blancs du sage dont Dieu pare certaines têtes comme d'un diadème d'immortalité. Le temps , le destructeur impitoyable , semble lui-même avoir le remords de son œuvre; il rend en rayonnements célestes ce qu'il prend à l'humaine et fragile enveloppe; il fait au vieillard un attrait de ses ruines et un piédestal de son abandon !
La beauté de la vieillesse a inspiré ces lignes magnifiques au cœur d'un saint : a Alors tombent les ombres qui restaient de la vie; les yeux voient les vérités de la foi dans des larmes douces et étincelantes ; on ne peut plus ni regretter, ni se plaindre ,
ni maudire; tout le monde, avec ses amertumes, a passé hors du cœur, et au lieu de cette jeunesse troublée qui autrefois et si longtemps a bercé dans ses périls , il monte du plus profond de Tâme une jeunesse pure, ingénue, stable, qui est un crépuscule de l'éternelle jeunesse de Dieu. On dirait que Tamour coule d'une source où toute peine s'étanche et s'évanouit. Cherchez-vous quelque part des restes des passions? Ce ne sont plus que des débris impuissants et dispersés, des vaincus qui baisent la main de leur maître '. Dieu avait entouré les dernières années de Marcelle des plus profondes suavités et des plus pures illuminations; il y avait alors pour son âme comme un surcroît de dignité, de grandeur et de paix, et, en attendant le ciel, son existence recevait le suprême couronnement de l'âge, avantcoureur du couronnement divin. La belle parole de Platon s'était accomplie pour elle: « 11 est une douce compagne , l'espérance qui sert de nourrice à la vieillesse*. » Mais, hélas I les destinées de l'empire allaient faire incliner tristement la tête de la noble matrone. La Romaine pressentait l'approche des malheurs de sa patrie. Douée d'un instinct prophétique qui lui révélait les infirmités mortelles de Rome, elle apercevait les pieds d'argile du grand empire et les points noirs de l'horizon.
Les temps étaient, en effet , venus où les desseins
1 Lacordaire, Conférences de Paris.
s République de Platon.
de Dieu devaient s'accomplir; il n'était plus au pouvoir de Marcelle de retarder l'heure néfaste. Pendant plus d'un demi-siècle, elle avait en vain poussé le cri d'alarme, invité le patriciatet la plèbe à la pénitence et donné l'exemple des hautes vertus. De même que, dans la nature , des signes précurseurs annoncent la tempête , de même des symptômes effrayants faisaient présager une ruine imminente; la foudre, qui grondait sur Rome , allait frapper bientôt le Capitole, et ni Marcelle ni ses compagnes ne pouvaient plus en arrêter lexplosion. C'est qu'à l'heure où les peuples ont comblé la mesure de l'iniquité, le bras de Dieu s'appesantit sur eux , et on assiste alors à ces coups de providence qui boulversent et atterrent le monde. Marcelle ne s'y trompait pas ; elle avait , nous le savons, comme la vue prophétique des prochaines catastrophes : la vieillesse et la sainteté la rendaient sûre voyante de l'avenir.
Les châtiments du ciel sur Rome n'étaient que justice. Les Romains de ces temps, dit Bossuet, continuaient à charger d'opprobres l'Eglise de Jésus- Christ, qu'ils accusaient, à l'exemple de leurs pères, de tous les malheurs de l'empire, toujours prêts à renouveler les anciennes persécutions, s'ils n'eussent été réprimés par les empereurs. Les choses étaient en cet état au iv« siècle de l'Église et cent ans après Constantin , quand Dieu se ressouvint enfin de tant de sanglants décrets du sénat contre les fidèles et des cris forcenés dont la plèbe romaine , altérée du sang chrétien, avait si souvent fait retentir l'amphi-
théâtre. Il livra donc aux barbares cette ville enivrée du sang des martyrs, comme parle saint Jean. Dieu renouvela sur elle les terribles châtiments exercés sur Babylone : Rome même est appelée de ce nom. Cette nouvelle Babylone, imitatrice de Tancienne, comme elle enflée de ses victoires , triomphante dans ses richesses , souillée de ses idolâtries et persécutrice du peuple de Dieu, tombe aussi comme elle d'une grande chute , et saint Jean chante sa ruine. La gloire de ses conquêtes , qu'elle attribuait à ses dieux, lui est ôtée; elle est en proie aux barbares, prise trois fois et quatre fois, pillée, saccagée, détruite. Le glaive des barbares ne pardonne qu'aux chrétiens ^ En effet, le sac de la capitale du monde était prochain , en 408 , l'ennemi frappait à ses portes.
Alaric, Goth d'origine, créé comte de l'empire, promu au grade de capitaine des légions romaines , fut l'instrument dont Dieu se servit pour l'accomplissement de ses vengeances. Mécontent de ses vains titres, fatigué des intrigues de cour du faible Hono-. rius, s'ennuyant de son rôle secondaire , désireux de venger la mort de Stilicon , son ancien allié , Marie avait envahi l'Italie et s'était porté sur Rome à la tête de ses hordes. Aucune armée ne s'était opposée à son passage V Les Romains, dégénérés, auraient peut-être consenti, devant la lutte inévitable, à
* Discours sur l'histoire, t. II, p. 5. « Théodoret.
combattre à la condition de triompher dès le premier engagement, ou de se soumettre dès la première défaite. Alors Tamour de la patrie et le courage , pour employer le mot de Bossuet, ne faisaient plus tout le fond d'un Romain '. A l'honneur de l'Église , il s'était trouvé , il est vrai , un homme pour la résistance. C'était encore celui qui avait vaincu naguère à l'amphithéâtre, et mis fin aux jeux sanglants des gladiateurs. Un pauvre moine avait osé, de sa parole libre, arrêter l'envahisseur en lui montrant l'étendue des maux dont il allait couvrir le monde. Mais il n'avait obtenu que cette réponse du farouche conquérant : a Je ne suis point maître de m'arrêter. Une force inconnue me pousse; j'entends une voix qui me crie sans cesse: Va et saccage Rome *. » C'en était à jamais fait de la ville superbe, si le ciel , cédant aux prières et aux larmes des âmes saintes , n'était intervenu pour lui obtenir quelques jours de sursis. Les Romains ouvrirent des négociations , et Alaric, moyennant une énorme rançon, consentit à traiter la paix. Le gouvernement et le peuple, dont le patriotisme ne s'éleva pas à la hauteur des événements, ne purent fournir l'indemnité exigée, et le sénat fut réduit, pour satisfaire aux exigences du vainqueur, à faire fondre les ornements des temples et les statues d'or du Courage et de la Vertu * 1 Pour un jour, les supplications de Marcelle et des vierges
* Discours sur l'histoire,
* Théodoret.
3 Jornandès, de Reb. Geticis.
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de TAventin avaient donc fléchi la justice divine; les mérites des saints et des martyrs obtenaient grâce en faveur de cette Rome qui, durant trois siècles, avait été inondée de leur sang. Échappée à la ruine, la ville coupable aurait dû renoncer à ses idoles et à ses voluptés , et se consacrer au Dieu dont elle venait d'éviter la colère. Mais le vieil esprit païen survivait toujours, et il ne devait désarmer que sous le coup des plus terribles catastrophes. L'univers, asservi par les Romains , réclamait des vengeurs , et la luxure païenne , plus formidable que les armes , se chargea , au v« siècle , d'infliger la plus sanglante expiation». Le traité conclu avec Alaric fut violé, et , dans son indignation , le roi barbare vint de nouveau bloquer là ville voluptueuse: cette fois il ne devait pas y avoir de merci. La peur rendait déjà Rome muette; la reine-du monde était semblable à la mer sulfureuse dont parle l'Écriture, et sur laquelle pèsent les malédictions des hommes et du ciel.
En vain le pape saint Innocent se présenta comme suppliant à la tête d'une députation du sénat pour qu'Honorius traitât de nouveau avec le redoutable eavahisseur; la cour de Constantinople , aveuglée, s'opposa à un accommodement. Par suite , la rage d' Alaric se déchaîna , une main de fer scinda l'empire. Rome se vit imposer un fantôme d'empereur en la personne d'Attale, et, le 24 août 410, elle tomba déshonorée et vaincue au pouvoir des Gk)ths*.
* Juvénal, sat. vi% p. 292.
• Zozime, 1. V.
L'heure vengeresse avait irrévocablement sonné ;
Dieu , malgré les prières des vierges et des veuves de TAvenlin, laissait, cette fois, les deslins de Rome s'accomplir. C'en était fait; on ne pouvait plus défendre le vieil honneur, ni empêcher les barbares de jouer aux dés la robe impériale.
Alaric entra dans la ville des dieux en impitoyable maître. Le prestige du passé ne défendait plus les murailles déshonorées du vieux Capitole, et tandis qu'Ânnibal , après avoir ravagé l'Italie , vit Rome et n'osa l'assiéger, tandis que Pyrrhus, dans son respect pour la gloire romaine , s'était éloigné vainqueur de ses portes, n'osant regarder une ville qu'on lui avait représentée comme la cité sainte , le chef barbare força son enceinte sacrée et s'y établit en souverain. Du reste, qui aurait pu l'arrêter dans sa marche triomphale? Un historien, dont la vie s'est écoulée dans les camps , a dépeint sous ses tristes couleurs les légions romaines: « Aujourd'hui, dit-il avec une sanglante ironie , plus d'inquiètes tribus , plus de centuries turbulentes; calme plat au Forum , par^ tout la sérénité du temple de Numa. Le peuple est digne des soldats et des patriciens : ce n'est plus qu'un amas de fainéants abrutis par l'ivrognerie et la débauche , n'ayant plus que la passion du cirque et tentant parfois quelques insurrections, afin d'avoir, non pas du pain pour se nourrir, mais du vin pour s'enivrer. Le matin, cette populace sort des repaires où elle gîte sous les monceaux de pierres des monuments en ruine, et elle court mendier la sportule
450 sâintb margelle
de chaque jour. A midi elle dévore la viande cuite et le bouillon qui se débite dans les tavernes, et, repue, elle va pendant les chaleurs dormir sous les portiques ou sous les tentures inventées par l'édile Catulus. Le soir venu, elle s'entasse dans les amphithéâtres pour assister aux combats des bêtes féroces et aux courses des chars. En attendant le spectacle, elle se livre à d'ignobles grossièretés, charge les matrones d'injures obscènes et engage des querelles qui changent les gradins en une véritable arène ^ » A ce tableau du peuple et de l'armée, on se demande ce qu'étaient devenues l'antique grandeur des patriciens et l'antique valeur des légions. Rome était digne de passer sous le joug, et, à ces révélations de l'histoire, il faut voiler l'image de la grande patrie.
Nous ne dépeindrons pas les maux déchaînés sur les vaincus dans ces malheureuses circonstances par la rage des vainqueurs. Non, quand nous aurions cent bouches, une voix d'airain, non, jamais, s'écrie saint Jérôme, je ne pourrais redire tant de malheurs et de forfaits V Rome fut livrée au pillage; les barbares étaient enfin les maîtres de l'opulente proie; ils passèrent sur elle comme un torrent, en emportant ses dépouilles. Les cris des vainqueurs et des victimes se mêlaient dans un tumulte indescriptible; les palais en flammes éclairaient sinistrement mille
* Ammien-Marcellin, 1. XIV.
* Non mihi si linguss cenlum sint, orotque ceniuml ferrea vox.,. (Saint Jérôme, Lettre à Ageruchia,)
scènes d'horreur; un orage effroyable ajoutait à Tépouvante et au désordre, et le ciel semblait se manifester lui-même à travers les éclairs et les foudres. L'histoire raconte que Scipion pleura en voyant tomber Carthage enflammée, et qu'il répondit à ceux qui s'en étonnaient : « Je songe au jour de Rome ! » A quatre cents ans de distance , les larmes du grand homme sur la cité rivale présageaient les effroyables représailles des barbares d'Alaric.
Mais les Goths sont dans Rome. Saint Jérôme , le contemporain de ces événements, les dépeint du fond de sa grotte de Bethléhem, et il raconte ainsi les désastres et les ruines dont ils sont les auteurs : a II vient, on ne sait d'où, des races neuves et innomées ; elles regardent de loin cet empire usé qui semble encore vivant par ses fonctions, ses magistratures, ses armées et ses souverains, mais qui n'a plus de substance ni de ciment, parce qu'il n'a plus de vertus. Elles se disent : « Voilà Rome I » Et quelque chose leur répond : « Venez , mes Goths ! Venez , mes Parthes ! N'ayez point peur de cette vieille pourpre qui est encore au dos de la maîtresse du monde, car elle ne couvre plus Scipion : elle ne couvre que le vice et la mort avec lui. Passez le Rhin, insultez le Danube, renversez l'Euphrate, étendez à terre vos peaux de bêtes , et jetez -y votre proie. » Entendons encore le moine de Bethléhem décrire les invasions périodiques des barbares sur les terres de l'empire et énumérer leurs crimes : « Entre Constantinople et les Alpes Juliennes, le
sang romain coule chaque jour... Combien de matrones , combien de vierges consacrées à Dieu , combien de personnes distinguées par la naissance et le mérite sont devenues le jouet de ces monstres I Les évêques ont été chargés de fers , les prêtres massacrés, ainsi que les clercs de tous les ordres. Les églises ont été renversées , les chevaux attachés aux autels , les reliques des martyrs jetées au vent. Le monde romain croule, et pourtant nos têtes superbes ne savent pas encore se ployer ^ . » Ammien-Marcellin, à la fin de son ouvrage , cherche à rassurer les Romains sur les succès des Goths. Dans ce but, il rappelle, à la mort de Valens, les invasions des barbares depuis celles des Gimbres , et s'efforce de prouver qu'elles ne pourront jamais réussir. Le soldat grec n'était pas bon prophète.
Cependant , il faut le reconnaître , les hordes d'Alaric ne suivirent pas, dans la prise de Rome, la férocité habituelle de leurs instiucts sauvages et se montrèrent, à un certain degré, respectueuses envers les personnes et les choses qui tenaient à la religion. Durant ce sac épouvantable , à côté des scènes les plus sinistres , il se passa des faita dignes d'admiration. Dans leur respect pour le christianisme, les barbares , au plus fort de leur licence , ne franchirent pas en armes le seuil des basiliques de Saint- Pierre et de Saint- Paul , et respectèrent ces deux
* Romanus or bis ruit, et tamen cervix noslra erecta non flectUur. {EpisL ad Heliodorum.)
LA VIE RELIGIEUSE À ROME AU lY® SIÈCLE 453
églises comme des asiles inviolables ^ On rapporte qu'un officier goth trouva, dans une maison dépendante d'une église, une vierge déjà avancée en âge qui , sommée de livrer ses trésors , répondit en posséder de magnifiques et montra des vases d'une richesse incomparable, ajoutant : « Ce sont les vases de l'apôtre saint Pierre; prenez-les, si vous l'osez. Gomme je ne puis les défendre, je n'ose les retenir. » L'officier crut devoir en référer à son chef, et Alaric ordonna qu'on apportât les vases sacrés à la basi lique de Saint- Pierre et qu'on y accompagnât la vierge qui en avait été si fidèle dépositaire. Ce fut un surprenant spectacle que cette translation solennelle : on vit des barbares porter respectueusement les vases sacrés entre deux rangs de soldats , qui leur faisaient escorte l'épée à la main*. Cet hommage rendu à la religion chrétienne par une soldatesque victorieuse, alors que tout s'effondrait dans Rome, mérite d'être rappelé. On y découvre la force invincible de Celui dont la puissance seule pouvait faire tomber les armes des mains des soldats goths. Sans doute la vierge courageuse qui fit respecter ainsi les vases sacrés de la basilique du prince des Apôtres était une des nobles filles spirituelles de Marcelle, et elle avait puisé Théroïsme dont elle faisait preuve dans le cœur de la mère de l'Aventin. Mais l'histoire enregistre d'autres hauts faits à la
1 Zozime, 1. V.
« Id., ibid.
gloire des vierges et des veuves; ce sont des titres personnels d'honneur pour la descendante des Marcellus. Les passer sous silence serait manquer à Tintégrilé historique de ce livre. Du reste le courage de ces femmes romaines réconforte; il repose de toutes les lâchetés des hommes de ce temps. Ce fut encore alors que les barbares, dans l'ivresse du triomphe, envahirent le palais de l'Aventin. « Au milieu de cette confusion, dit saint Jérôme, le vainqueur pénétra sanglant dans la demeure de Marcelle ^ » Heureusement la communauté des vierges et des veuves avait pu se disperser dans Rome. La mère avait pourvu à ce que chacune de ses filles , durant ces heures de désordre, eût un asile au sein d'une famille chrétienne et dévouée. Seule avec la vierge Principie, elle étaitdemeurée sousle toitde ses ancêtres. Aussitôt en présence delà matrone, les soldats d'Alaric demandèrent des richesses et des trésors. Vainement il leur fut répondu que tous les biens avaient été versés dfns les mains des pauvres; ils ne voulurent pas ajouter foi à cette déclaration, et ils poussèrent l'audace jusqu'à se précipiter brutalement sur Marcelle, osant même l'injurier et la frapper. Cette lâche agression est ainsi racontée par Jérôme : « On rapporte qu'elle reçut les barbares avec un air calme et intrépide, et que ceux-ci lui ayant demandé de Ter, elle voulut, par la pauvreté de sa tunique, leur mon-
^ AfarceUœ domunt cruentua viclor ingreditur, (Ep. ad Prin' cipiam.)
LA VIE RELIGIEUSE À HOME AU lY» SIÈCLE 455
trer qu'elle n'avaitpas de richesses enfouies ; mais elle ne put leur faire croire à cet état de pauvreté volontaire. Frappée de fouets et de verges, elle ne sentit point sa douleur, et, prosternée à leurs pieds, elle les supplia de ne point la séparer de sa jeune compagne ^ » A cet ignoble traitement, la vaillante patricienne se montra digne de sa race et de sa foi ; elle demeura calme et courageuse, et, se défendant seule, avec toute la force de ses droits, elle en imposa à ses détestables ennemis. Les Goths crurent voir le génie de TAventin debout à côté d'elle , prêt à défendre la vieille demeure envahie.
Marcelle , qui avait sacrifié à Dieu le plus riche patrimoine, possédait un trésor infiniment plus précieux pour elle que tous les biens. La pensée de le perdre ou de l'exposer la faisait trembler de crainte, et elle aurait donné mille fois sa vie pour n'en être jamais dépouillée. Quelque temps après le départ d'Eustochium pour l'Orient, la mère de l'Aventin avait reçu auprès d'elle la vierge Principie , et cette dernière était devenue , par sa nature d'élite et ses qualités rares, l'enfant de ses prédilections. En ces circonstances critiques, elle n'avait point consenti à s'écarter du giron maternel ; elle savait que l'amour qui veillait sur elle était capable de la défendre contre tout ennemi et de l'arracher à tout danger. Par sa beauté et sa jeunesse, Principie ne pouvait qu'ex-
^ Cœsam fustibus flagellisque, aiunt, non sensisse tormenia. (Ep, ad Principiam.J
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citer les convoitises des barbares. Marcelle souffrait cruellement en voyant le front pudique de la vierge rougir au contact de leurs regards. Et alors, comme inconsciente de ses propres douleurs , elle suppliait par ses larmes les vainqueurs de ne pas la séparer de sa compagne, de crainte, dit saint Jérôme, que sa jeunesse ne se trouvât exposée à dès outrages que sa vieillesse n'avait point à craindre ^ La fille des Marcellus éprouvait les sentiments d'indignation qui devaient inspirer le vers sublime du vieux don Diègue :
N^ai-je donc tant vécu que pour cette infamie 1
Dans cette extrémité, la fondatrice de TAventin se sentit le courage de tout braver et de tout souffrir. Que lui importait la mort I Elle savait que la vertu vit toujours. Ne voyant que l'honneur de sa fille en péril, elle se dressa devant ses farouches ennemis comme si elle eût été armée de pied en cap et fût devenue invincible. Principie , dans des angoisses mortelles, se serrait contre elle, semblable à la colombe timide qui cherche une défense. La vierge avait des cris d'enfant en détresse, et sa figure candide, bouleversée par la terreur, reflétait toutes les délicatesses émues. A ce spectacle, les barbares subjugués fléchirent; ils avaient à compter avec deux faiblesses qui étaient plus fortes qu'eux : l'intrépidité
1 Ne 8\A8iineat adolescentia quod senilis xtas Hmere tum poterat. (EpisL ad Prindpiam.J
d'une mère et rinnocence d'une vierge I L'histoire dira toujours à leur louange que , dans cette circonstance fameuse, ils respectèrent l'une et l'autre.
Le cœur d'une mère ne craint rien ; il se sent capable pour le bien de son enfant de commander aux passions les plus audacieuses; car si, pour sauver la vie du corps, il arrache leur proie à la gueule des monstres, quand il faut sauver l'âme, son héroïsme devient supérieur à tout.
En face de cette femme, faisant de son corps un bouclier comme si elle eût été taillée en athlète, les Goths cédèrent; tant de bravoure leur en imposa; ils s'inclinèrent devant la matrone qu'ils auraient pu fouler sous leurs pieds et qui s'opposait à eux comme un rempart infranchissable avant de les laisser toucher à son enfant. 11 y avait chez Marcelle, naguère SI craintive, un élan de mère blessée; c'était un réveil de lionne !
Qui pourrait la dépeindre en son altitude? Ses yeux , à travers leurs larmes , jetaient des reflets d'acier; sa poitrine était haletante , sa voix poussait de ces cris où l'âme elle-même se fait entendre; le sang de ses pères , qui avait si souvent coulé pour la défense de l'empire, bouillonnait dans ses veines gonflées, et sa verte vieillesse, qui portait fièrement ses années, semblait s'être divinement retrempée dans une jeunesse pleine de courage et de force. Marcelle parla aux barbares avec la double autorité de la vertu et du malheur; on eût dit que dans sa parole inspirée s'était incarnée l'âme de laTlome des chrétiens.
Quant à la vierge , rayonnante de son innocence , elle était d'une chasteté idéale, angélique, presque surnaturelle; son âme de cristal, devenue comme transparente , resplendissait d'une blancheur immaculée ! Saisis de respect et d'admiration , ressentant l'indéfinissable influence d'une maison habitée par des saintes , les soldats d' Alaric s'émurent ; la dureté de leurs cœurs n'avait pu résister à tant de grâce ni à tant de majesté , et , comme l'a écrit saint Jérôme , la pitié trouva place parmi leurs épées sanglantes ^
Rome fut alors témoin d'un spectacle encore plus beau que celui de la translation des vases sacrés dans la basilique de Saint- Pierre : Marcelle et Principie, escortées par les barbares , furent conduites dans la basilique de Saint-Paul , et le lieu de leur refuge ne fut point violé •. Nous ne saurions traduire la joie céleste de notre sainte à la vue de Principie adressant à Dieu ses actions de grâces au pied des autels protecteurs. C'était un spectacle infiniment supérieur à celui des vases consacrés ; il y avait ici le respect des âmes , et ce solennel hommage à la divinité des vertus chrétiennes rendait la marche de la veuve et de la vierge de l'Aventin à travers les rues de Rome plus glorieuse que toutes les ovations des anciens triomphateurs. Ainsi Marcelle, qui avait inauguré la vie religieuse dans la capitale du monde,
1 Inter cruentoa gladios invenil loeum pielcu. (Ep, ad Principiam.J * Zozime, 1. V.
eut l'honneur, pour couronner son existence monastique, d'arracher sa phis jeune compagne, cette fleur éclatante de virginité, à la fureur des Goths. Le salut de Principie devait être la dernière joie et la suprême victoire de notre héroïne.
Le principe de la force de Marcelle venait de Dieu.. Si elle avait remporté un tel triomphe , c'est qu'elle allait chercher plus haut que sur la terre les moyens de résistance et de domination. Dans les choses de l'âme , on est toujours fort, on est même invincible, quand on agit pour Dieu , la vertu , la justice et l'honneur. Alors on ne craint rien au monde, on brise les liens qui enchaînent et qui entravent, et, s'il y a des dangers à courir, la mort elle-même attire, et on ne recule pas. C'est que Dieu ne peut manquer jamais àl'âme juste et sainte; il se doit à l'amour qui se donne, à la générosité qui se sacrifie, à la confiance qui se livre , à l'espérance qui attend , et la fidélité de Dieu est au-dessus de toute défaillance. Marcelle avait donc retrouvé au centuple tous les biens dont elle s'était dépossédée. Librement dépouillée des ornements de sa condition , la vertu lui avait fait de ses mérites une auréole plus brillante que les couronnes de la jeunesse et de la beauté. Librement sevrée des douceurs d'une famille personnelle, les vierges de l'Aventin formaient pour elle un foyer inébranlablement établi sur le respect, le dévouement et l'amour. Librement séparée des protecteurs puissants que sa naissance lui assurait, elle jouissait des faveurs de Celui dont la beauté est inef-
fable. La fille des Marcellus savait que tout ce que l'homme envie pour se grandir démontre la fragilité des biens dont il se fait un piédestal. La noblesse, la fortune , Tinfluence , choses toutes d'emprunt et de convention , étaient à ses yeux dépourvues de valeur réelle, et, pour atteindre à la solide grandeur, elle montait jusqu'à Dieu.
Les événements qui bouleversaient Rome lui prouvaient éloquemment la vérité de ses appréciations. Aucune force humaine ne pouvait arrêter lé torrent de cette invasion sauvage , et s'il n'emportait pas tout dans ses flots, c'est que l'Église, la seule autorité qui se tenait debout , osait , au nom de Dieu , lui opposer une barrière. L'Église aimait les barbares comme une mère aime des enfants au caractère difficile et violent ; elle connaissait le fond de leur nature fougueuse, et si elle soufl'raitde leurs emportements, elle ne dédaignait pas leur forte nature et fondait sur eux des espérances. Jérôme se lamentait ainsi sur les malheurs qu'ils avaient déchaînés dans Rome : « Ma vie s'éteint et les sanglots étouffent ma voix ! Elle est prise cette ville qui a pris tout l'univers ! que dis-je! elle périt par la faim avant de périr par le glaive, et à peine reste-t-il quelques hommes à mener en captivité!... Qui peindra cette nuit d'horreur? qui pourra aux maux égaler les larmes? Ils croulent, ces antiques remparts jadis imprenables! Dans les rues , dans les maisons gisent çà et là des monceaux de cadavres ! Partout le deuil et l'image de
Là vie religieuse a ROME AU lY" SIÈCLE 461
la mo^t^ » Augustin, à son tour, écrivait ces lignes : a La dernière table de proscription de Sylla fit périr plus de sénateurs que les Goths n'en dépouillèrent. Tout ce qui s'est vu de meurtres , d'incendies et de pillages dans le désastre de Rome est arrivé selon la loi ordinaire des combats. Mais ce qui est nouveau et sans exemple, c'est que la férocité barbare se soit adoucie jusqu'à ce point que nos basiliques soient devenues des asiles où nul n'a été frappé, d'où nul n'a été enlevé , où l'on a conduit tout ce qu'épargnait la fureur de l'ennemi. Celui-là est aveugle qui ne reconnaît pas ici la puissance du Christ et les bienfaits des temps chrétiens *. »
Alaric ne survécut que peu de temps à sa victoire. Le terrible mandataire de la Providence quittait Rome chargé de dépouilles, emportant cinq mille livres pesant d'or, trente mille pesant d'argent, quatre mille tuniques de soie, trente mille peaux peintes en écarlate et trois mille livres de poivre», quand la mort vint soudainement le frapper dans l'ivresse de son triomphe. Les Goths détournèrent les eaux de Busentum, près Cozence, creusèrent une fosse au milieu de son lit desséché, y déposèrent le corps de leur chef avec une énorme quantité d'argent et d'étoffes précieuses , puis remirent le fleuve dans son cours , et les flots rapides passèrent sur le tombeau du conquérant. Les esclaves em-
* Lettre à Principie.
* Paul Orose, Cité de Dieu de saint Augustin. » Zozime, 1. V, p. 106.
ployés à cet ouvrage furent égorgés, afin qu'aucun témoin ne pût dire où reposait celui qui avait pris Rome, comme si Ton eût craint que ses cendres ne fussent recherchées pour cette gloire ou pour ce crime \ Ataulphe, le successeur d'Alaric, ne réalisa point ses plans, qui consistaient à effacer le nom romain de la terre, afin de lui substituer celui des Goths. Voyant que ses compatriotes ne pouvaient supporter le joug des lois, il travailla à restaurer l'empire des Césars, et ainsi l'ambition des barbares se trouva combattue par leur propre chef. A Bethléhem, Jérôme racontait à Orose, au fond de sa grotte, ces inconséquences de la politique et ces variations des idées des nouveaux maîtres du monde*. Mais tandis que les vainqueurs se rendaient impuisants à force d'insubordination et se courbaient sous Tarianisme, la religion chrétienne se choisissait le peuple franc pour apôtre et pour soldat, et les invasions avaient enfin une barrière, et les Romains des successeurs.
Sur ce fond obscur de la prise et du pillage de Rome, comparable à une tenture noire, où la barbarie se dessine farouche et implacable, durant ces rudes journées de fer, de feu , de colère et d'atroces vengeances, les figures de Marcelle et de Principie apparaissent dans des rayons célestes qui leur font auréole. La fondatrice de TAventin assiste avec un
1 Jornandès, de Reb, Geticis, c. xxx.
« Orose, 1. Vil.
mâle courage au coucher de son soleil et de sa félicité ; elle fixe avec inquiétude un long regard d* amour sur sa fille d'adoption, et la vierge au profil angélique semble , sous l'égide maternelle , habiter d'autres lieux et rêver du ciel. Hélas ! la matrone, digne descendante de ces Romains que les Gaulois n'intimidèrent pas en envahissant le sénat, allait ajouter son deuil au deuil de la capitale du monde. Frappée, en même temps que la patrie, sur son dernier champ de bataille , elle était une victime sainte qui devait attirer sur Rome la clémence de Dieu I