‹ Histoire de sainte MarcelleChapitre 30 sur 34 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Affaissement moral de Marcelle. — Étendue de ses tristesses. — Les descendantes des Anicius quittent Rome. — L^émigration romaine se porte surtout en Orient. — Mort de Marcelle. — Désolation de Principie. — Derniers devoirs. — Douleur de Jérôme, d*Eustochium et de Paule. — La mort de Pammachius. — Sentiments patriotiques de Jérôme sur la prise de Rome. — Le saint dicte Téloge funèbre de Marcelle. — La vierge Démétriade en Afrique. — Mélanie la Jeune et sa famille à Jérusalem. — Pelage. — Sa condamnation. — Réfutation de Jérôme. — Ruine des couvents de Bethléhem par les pélagiens. — Augustin s'unit à Jérôme pour combattre rhérésie. — Lettres échangées entre les deux saints.

La femme forte, qui avait si virilement résisté aux barbares , nous est apparue douée d'une seconde jeunesse dans la défense de Principie. Mais , au lendemain de son triomphe, Marcelle sentait tout à coup son courage fléchir, et celle qui avait eu des élans d'une vaillance si mâle s'affaissait douloureusement sous tous les deuils de la famille , de l'amitié et de la patrie. Sa figure, couronnée de vieillesse, et qui hier semblait encore jeune, tant le rayonnement |

intérieur y révélait un mélange de douceur inalté- '

rable et d'indomptable énergie , ne reflétait plus aussi vivement les émotions de l'âme de la matrone. Le cœur, ce composé ineffable de tristesses et de joies, de blessures et de caresses, de déceptions et d'espérances , animait bien sa belle tête par intervalles; mais Marcelle était allée jusqu'au fond de ce cœur, elle avait mesuré toute sa faculté d'aimer et de souffrir, et le coup qu'elle s'était porté intérieurement avait touché aux sources mêmes de la vie. Depuis lors , le grand ressort de l'existence paraissait brisé chez elle.

La descendante des Marcellus se sentait subitement au déclin de ses forces; l'aube lumineuse de l'éternité l'enveloppait déjà d'heure en heure; à ses clartés, elle voyait grandir les idées, diminuer les choses et les personnes, et, par son détachement, elle résistait à cette disposition naturelle à la vieillesse, qui consiste à donner aux biens dont on ne voudrait se séparer jamais tous les éloges et tous les regrets.

Son regard, céleste rayon, couvrait toujours la jeune Principie; il exprimait une protection si tendre, que l'on n'eût pu demander à une mère ni plus d'affection ni plus de dévouement ; mais il semblait être attiré, fasciné par l'invisible et se fixer dans l'infini, il restait pourtant encore sur la physionomie de Marcelle un reflet de cette jeunesse immortelle qui réside dans le suprême accord des plus exquises qualités de l'âme avec les lignes du visage, et, à quatre-vingts ans, notre sainte avait dans ses traits quelque chose de l'invincible vigueur de son héroïque vertu.

En proie aux tristesses morales les plus profondes, la mère des vierges et des veuves de TAventin était accablée par toutes les infortunes. Elle pleurait sur Rome livrée aux barbares; elle mesurait les conséquences des catastrophes publiques pour l'Église et les institutions monastiques, et, séparée de sa famille spirituelle, elle ressentait vivement toute Tacuité de ses immenses douleurs.

Puis, la scène si terrible de la veille, cette lutte contre la brutalité la pli^s sauvage où elle avait dû préserver et sauver Principie, qu'on se disputait comme un opime butin , cette résistance désespérée où l'âme de la patricienne avait dû faire irruption et apparaître pour arracher la vierge innocente à l'infamie, tant d'efforts, tant de souffrances avaient brisé Marcelle ; l'arc se rompt dans la main quand le but à atteindre est à une hauteur infinie. Toutes les forces de son cœur, concentrées dans cet élan sublime, avaient naturellement fait éclater la frêle enveloppe; l'âme, en s'affîrmant avec une telle véhémence, avait frappé le corps d'un coup mortel.

Tandis que Marcelle se rapprochait de la mort par toutes ces douleurs, les grandes familles de Rome et de l'Italie, pour échapper aux flots des barbares, couvraient les chemins de l'étranger et demandaient un asile aux pays les plus lointains. Dès l'entrée d'Alaric dans Rome, Proba, la veuve du préfet Pétronius, chef de la puissante race anicienne, s'était sauvée dans un bateau sur le Tibre ; sa fille Juliana et sa petite- fille Démétriade l'accompagnaient. Les

trois fugitives virent de leur barque les flammes qui consumaient la ville éternelle * . Proba , qui possédait de grands biens en Afrique, les vendit pour soulager ses compagnons d'exil et de malheur. Fuyant les barbares, les Romains se réfugiaient en Afrique et en Asie. Saint Jérôme reçut quelques débris de toutes ces grandeurs dans la grotte où le Roi des rois était né pauvre et nu *. Quel spectacle et quelle leçon que ces descendants des Scipions et des Grecques réfugiés au pied du Calvaire! Parmi les vierges et les veuves sans défense qui arrivaient aux lieux saints, Eustochium et la jeune Paule espéraient retrouver Marcelle et Principie , et , en recueillant les épaves du monde romain naufragé, elles cherchaient d'un œil attristé leurs amies de TAventin.

Saint Jérôme décrit ainsi l'émigration en Orient : « Tous les jours la pauvre et sainte Bethléhem voit ces nobles matrones, ces patriciens si opulents jadis, lui demander du pain. Hélas ! nous ne pouvons les secourir tous; nous leur donnons au moins nos larmes : nous pleurons ensemble... Leur nudité, leurs blessures, leur indigence indiquent assez la rage des barbares! Et qui pourrait, sans pleurer et gémir, voir ces infortunés, si opulents qu'ils ignoraient même leurs richesses, aujourd'hui si dépouillés qu'ils n'ont ni toit, ni nourriture, ni vêtements»... » Le saint commentait alors Ézéchiel , et il appliquait à

1 Procop., Hisl. Vaud., lib. L * Comment, sur Ézéchiel»

3 JUd.

Rome les paroles du Prophète sur la ruine de Tyr et de Jérusalem : Je ferai monter contre vous plusieurs peuples, comme la mer fait monter les flots. Ils détruiront vos murailles jusqu'à la poussière,.. Je mettrai sur les enfants de Juda le poids de leurs crim.es.. . Ils verront venir épouvante sur épouvante < . Mais lorsque lisant ces mots : Ils passeront d'unpays à un autre et seront emmenés captifs, le solitaire jetait les yeux sur ses hôtes, il fondait en larmes.

L'émigration , chaque jour croissante, amenait dans les ports de T Egypte et de la Palestine des bandes de fugitifs qu'il fallait abriter, vêtir et nourrir, et peu à peu Œlia-Gapitolina *, renommée par sa richesse, devint la capitale de Tltalie. Il y avait dans le nombre beaucoup de matrones, des vierges ou des veuves liées à TÉglise par leur vocation, et désireuses d'obtenir un refuge dans des monastères placés hors de l'atteinte des barbares. La charité voulait que des asiles fussent ouverts aux plus pauvres : Eustochium recevait les femmes et Jérôme les hommes qui avaient un caractère ecclésiastique. On exigeait de la part des réfugiés des lettres de recommandation : certificats d'évêques ou attestations des églises *. Cependant Bethléhem et le Calvaire n'étaient pas des asiles assurés , car d'autres barbares dépouillaient la Phénicie, la Syrie et l'Egypte *, et

* Prophéties, vu, 12.

* Jérusalem.

3 Amédée Thierry, Histoire de saint Jérôme.

^ Saint Jérôme, Comment, sur EzéehieL

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faisaient des provinces jadis les plus riches et les plus fertiles des contrées ravagées et dévastées comme le désert. Il ne restait, d'après saint Jérôme t quand le torrent dévastateur était passé, que la terre et le cieP. Le mot de Chateaubriand était vrai : « Rome manquait au monde , et la Thébaïde aux solitaires *. »

Mais si Jérôme et Eustochium avaient espéré voir arriver Marcelle et Principie à Bethléhem, ils avaient cédé à des besoins de cœur qui ne devaient, hélas! jamais être satisfaits : la fondatrice de la vie religieuse à Rome allait se présenter aux portes de la Jérusalem céleste , l'heure des divines récompenses sonnait pour elle. Pleine de santé, de vigueur et de force •, dit saint Jérôme, sans aucun signe d'affaiblissement (ni tremblement ni larmoiement séniles), la mère des vierges et des veuves s'endormit doucement dans le Seigneur. Principie se flattait de la posséder encore longtemps, nul symptôme ne lui faisait pressentir un tel malheur. Marcelle pencha la tête, regarda sa compagne bien-aimée qui se tenait auprès d'elle comme l'ange du dernier adieu, et elle expira*.

La vierge recueillit les dernières paroles de son amour et de sa sainteté, les novissima verba de son âme. Le regard de la mourante fut une caresse maternelle, où toutes les douleurs se fondaient dans

^ Saint Jérôme, ad Sophron.

1 Études historiques, p. 528.

■ Epist. ad Principiam.

4 Tillemont, t. XII, pp. 301 et 303,

toutes les tendresses, et où le plus pur et le plus fort des amours emprunta au ciel la suavité des consolations et des espérances qui ne passent pas. Morte, Marcelle semblait sourire au Juge invisible et parler au Maître bien-aimé. Chère et sainte image qui devait demeurer aussi vivante que le jour même de la séparation et deTadieu, et qui se reproduisait, en se rajeunissant , dans le cœur de Principie et de ses compagnes, comme la lumière sousTalbâtre, pour se transmettre toujours pure jusqu'à Téternelle résurrection!

Notre sainte recevait de Dieu la couronne de justice qu'elle avait si bien méritée. La louange sacrée lui convenait à tout titre : elle avait comballu le bon combat, elle avait fini la course de son pèlerinage, elle avait conservé invariablement la fçi, et elle avait droit au diadème, La fin de cette belle vie , dont les rayonnements avaient été si féconds , nous paraît comparable à la beauté mélancolique d'un brillant coucher de soleil, au milieu des ruines de Rome, après le plus violent orage.

Entre toutes les vierges de TAventin qui pleurèrent sa mort, Principie fut la plus désolée. Elle perdait infiniment davantage que les autres : Marcelle était une mère. 11 y eut dans sa douleur une profondeur aussi grande que dans celle d'Eustochium à la mort de Paule. La maternité spirituelle inspire dans l'ordre de la grâce des sentiments non moins forts que ceux de la nature. « C'est vous , s'écrie saint Jérôme en s'adressant à l'orpheline, qu'elle fit héritière de ce qui restait à sa pauvreté,

OU plutôt, par vous, les pauvres; dans vos bras elle ferma les yeux, et parmi vos caresses et vos baisers elle expira ; vos larmes coulaient , mais elle était souriante, elle avait la conscience de sa bonne vie et Tespérance des récompenses éternelles ^ »

Les sentiments les plus parfaits de la piété filiale entourèrent ses suprêmes moments; l'amour de Principie , dans l'expression de toutes ses tendresses , eut le dessus sur les souffrances de Marcelle. La vierge lui prodigua les derniers soins; seule, elle voulut lui rendre les devoirs douloureux que le cœur s'impose envers ceux qu'il aime, et si douce fut l'impression qu'elle conserva toujours de ce contact embaumé avec sa dépouille , qu'elle le comparait au parfum d'une fleur rare qui se serait attachée aux vêtements et aux mains, et dont on aspire avec délices l'exquise senteur.

0 visage des saintsjl nous écrierons-nous avec un grand orateur *, douces et fortes lèvres habituées à nommer Dieu et à baiser la croix de son Fils , regards bien-aimés , qui discernez un frère dans la plus pauvre des créatures, cheveux blanchis par la méditation de l'éternité, couleurs sacrées de l'âme qui resplendissez dans la vieillesse et dans la mort, heureux qui vous a vus I plus heureux qui vous a compris et qui a reçu de votre glèbe transfigurée des leçons de sagesse et d'immortalité I

* EpisL ad Principiam.

* Conférences de Paris, par Lacordaire.

Marcelle fut ensevelie, d'après toutes les probabilités, dans la villa suburbaine qui lui avait servi de solitude au milieu de la campagne de Rome , non loin de VAgro verano, où Ton a découvert récemment les sépultures de beaucoup de vierges et de veuves qui avaient été ses contemporaines.

Ses funérailles durent se ressentir naturellement de l'occupation de Rome par les Goths. Le séjour de la ville tombée aux mains des barbares n*ofifrait plus assez de sécurité aux familles du patriciat pour qu'elles attendissent que le torrent de Tinvasion se fût retiré; de tous côtés les habitants avaient pris la fuite ^ Mais si les descendants des consuls et des hauts dignitaires de Tempîre ne purent accompagner en grand nombre la dépouille sacrée de Marcelle, les soldats d*Alaric, en apprenant la mort de la matrone qui avait repoussé si victorieusement leur farouche agression, se mêlèrent au convoi de la sainte , rendant ainsi un hommage nouveau à son courage et à sa vertu.

Eustochium, Jérôme et la jeune Paule payèrent un douloureux tribut de larmes et de prières à la mémoire de Marcelle ; ils prodiguèrent à la veuve de TAventin les meilleures affections de leur cœur. Le solitaire de Bethléhem fut aussi sensible à cette perte qu'à celle de Paule. Arrivé au seuil de la vieillesse , il voyait se briser Tun après Tautre les anneaux de la chaîne de ses saintes affections , et la

1 Saint Jérôme, pa$t%m.

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mort de Marcelle , succédant à celle de la mère d'Eustochium , enveloppait de deuil ses dernières années.

Mais la mort n'épouvantait pas le grand athlète, la pensée lui en était familière , et il pouvait appliquer à son âme les paroles qu'il prononçait sur la descendante des Marcellus : « Elle aimait fort le mol de Platon : Philosopher, c'est apprendre à mourir; et mieux encore celui de l'Apôtre : Je mewrs chaque jour < / » C'est que les saints comprennent que la mort enfante la vie; le mystère que les philosophes entrevoient et enseignent, les saints le pénètrent, et si les sages en parlent, eux seuls l'expliquent. Du reste, qu'importe la mort, si notre âme est pure et si notre souvenir fait battre sur la terre les cœurs généreux après notre vie!

La colonie monastique de Bethléhem apprit , en même temps que la mort de Marcelle , la mort de Pammachius. L'époux désolé de Pauline , accablé déjà par le deuil conjugal , ne put survivre aux malheurs qui frappaient Rome; son cœur se brisa sous les coups lamentables qui ruinaient sa famille et sa patrie ^ On ne sait rien de la mort de ce chrétien et de ce Romain , si ce n'est qu'elle arriva à la suite de la prise de Rome par les barbares et au milieu de tous les désastres de l'invasion. Elle fut connue à Bethléhem à la même heure que celle de la fille des Marcellus, et Eustochium et Jérôme mêlèrent dans

* Saint Jérôme, Epiât, ad Principiam.

ï Tillemont, t. XU, pp. 319 et 320.

les prières et les larmes de la douleur les noms de Pammachius et de Marcelle. La mémoire de ces deux âmes devait être consacrée par TÉglise et participer aux mêmes honneurs dans la vénération et la sainteté.

Mais les calamités qui affligeaient Rome venaient s'ajouter à ces tristesses de cœur. La ville que Jérôme avait tant aimée, et dont le christianisme avait fait l'incomparable cité et l'unique capitale des âmes, était sous la domination des barbares , et le moine de Bethléhem, qui la regardait toujours comme sa patrie adoptive , pleurait sur ses abaissements et faisait entendre des cris dont aucun patriotisme ne dépassera jamais l'expression.

Quelle leçon pour ces Romains avilis dont la dépravation avait attiré ces châtiments! Quelle réponse à ces prétendus défenseurs de l'empire qui s'arrogeaient à eux seuls la compréhension de ses besoins et de ses destinées ! Il se dégageait du fond de ces catastrophes comme une sentence de justice rendant hommage à l'amour et à la fidélité des âmes les plus

nobles pour l'Église et pour la patrie. Jamais Rome n'avait, même aux plus beaux jours de ses triomphes , entendu les accents d'un tel patriotisme.

Écoutons Jérôme : « J'allais mettre la main à mon grand travail sur les prophètes , quand tout à coup on vient m'annoncer la mort de Pammachius et de Marcelle, la prise de Rome et le trépas d'un grand nombre de nos frères et de nos sœurs. Ces nouvelles me jetèrent dans la consternation et la stupeur; jour et nuit je n'avais plus d'autres pensées; la captivité

des saints me paraissait ma propre captivité. J'étais suspendu entre l'espérance et le désespoir. Ces malheurs me torturaient. La lumière du monde éteinte, la tête de Fempire romain coupée , ou plutôt le monde entier périssant après la ville. Je suis demeuré muet, humilié; la parole expirait sur mes lèvres , et ma douleur se renouvelait , et mon cœur s'embrasait dans ma poitrine, et les agitations de mon esprit activaient cette flamme... Et cette pensée du poète me revenait : Où y aura-t-il assez si Rome est peu de chose ^ ? Rien n'est long qui prend un terme; les siècles écoulés le sont à jamais. On a bien raison de le dire, tout ce qui a commencé périt, tout ce qui a grandi connaît la décadence. Il n'y a pas d'œuvre créée que la ruine n'attaque et ne consume. Mais Rome 1 qui eût pu croire qu'enrichie des dépouilles du monde vaincu , elle tomberait à son tour et deviendrait pour ses peuples tout à la fois une mère et un tombeau ? Cette fière dominatrice des nations , la voilà maintenant qui couvre de ses fils et de ses filles fugitifs et esclaves tous les rivages de l'Orient, de l'Egypte et de l'Afrique !

Pour un cœur aussi romain que celui de Jérôme, l'empire géant n'existait plus , et ce vers d'un vieux poète venait à la mémoire et aux lèvres du solitaire de Bethléhem : Qui pov/rrait donc survivre quand Rome a péri*? C'est que toutes les infortunes et les

1 Quis saiis est ai Roma parum est f * Quis salvum est si Roma périt f

ruines de l'amitié et de la patrie pesaient alors sur l'âme du moine et du citoyen comme la tombe de tout ce qu'il avait le plus aimé.

Sous le coup de ces désolations, Jérôme dut écrire l'éloge funèbre de Marcelle. Après des années, sa douleur n'avait encore rien perdu de sa vivacité. Il voyait toujours la plus sainte de ses amies enlevée cruellement aux vierges et aux veuves , aux moines et aux solitaires dont elle avait été la providence et la mère, et le grand homme poussait de douloureux gémissements. Longtemps la tristesse lui imposa silence , et ce ne fut qu'après une longue période de deuil qu'il se détermina à payer la dette de sa vénération et de sa tendresse. Durant des années, son âme avait été tout entière à la désolation : tant de cruelles images l'obsédaient , il avait à pleurer sur tant de grandeurs tombées et sur tant d'amitiés évanouies I Enfin sa tristesse, par la force même de sa concentration intérieure, éclata , son amour pour Marcelle s'épancha alors au dehors, et, dans sa véhémence, Jérôme dicta , dufant la veillée d'une nuit, l'oraison funèbre de notre sainte qu'il intitula : Ma/rcellœ viduœ Epitaphium ».

Naturellement il dédia ce travail , l'œuvre de son cœur, à Principie ; l'éloge de la mère revenait de droit à la fille. La vierge fut heureuse de posséder, dans des pages comme Jérôme seul pouvait les écrire, quelque chose de l'âme dont l'absence dé-

* MarcelUB Epitaphium ad Principiam,

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solâit la sienne. En recevant de la main du saint le précieux et cher travail , il lui sembla ne pas avoir tout perdu. Ce portrait si Adèle ne faisait-il pas revivre cet esprit et ce cœur échappés à la terre, et ne donnait -il pas comme la sensation réelle de la présence de Marcelle à ceux qui l'aimaient tant?

Nous placerons avec un culte religieux rojraison funèbre de la sainte par Jérôme à la suite de ce chapitre; nos lecteurs ne comprendraient pas que nous ne leur en donnions que des fragments ; ils doivent connaître cet éloge en son entier. Qui oserait altérer ce langage si pur en mysticisme et en amour, et profaner en les divisant les précieuses larmes de ce reliquaire?

Mais, dans l'accablement de tous ces maux, le ciel soutenait Jérôme. Les héritières du patriciat, qui avaient quitté Rome pour échapper aux barbares, portaient sur la terre de Texîl la semence divine qu'elles avaient reçue des leçons et des exemples de Marcelle, et cette propagation des idées et des vertus de l'Aventin fortifiait Tâme d'apôtre du solitaire de Bethléhem.

La vierge Démétriade, dont nous avons décrit la fuite entre sa mère Juhana et son aïeule Proba , au moment où Rome était en flammes , faisait l'admiration de l'Église d'Afrique*. Sa famille, pour la défendre contre les nombreux dangers de ces temps troublés, avait voulu lui donner un protecteur en

1 Tillemont, t. XII, p. 324.

Tunissant à un de ses plus nobles compagnons de captivité. Et elle, nouvelle Agnès, abandonna toutes ses parures, se revêtit d'une tunique grossière, se couvrit la tête d'un voile épais et vint se jeter en larmes aux pieds de son aïeule et de sa mère. Exaucée dans ses vœux, la vierge consacra sa vie au service de Jésus-Christ, son divin Époux. Saint Augustin adressait à la mère et à Taïeule une éloquente lettre % et saint Jérôme comparait l'effet de cette nouvelle à celui des journées où un consul relevait les espérances de la république abattue par quelque désastre.

A cette époque Jérôme venait de voir rentrer Mélanie l'Ancienne à Jérusalem ; il apprenait d'elle que toute sa descendance devait l'y suivre. Les monastères de l'Orient avaient déjà reçu des sommes immenses de la part de sa nièce, Mélanie la Jeune; cette dernière avait vendu , pour accomplir ces libéralités royales, les vastes domaines qu'elle possédait en Espagne et en Aquitaine, dans la Tarraconaise et dans les Gaules*, Mais, avant l'arrivée de sa famille, Mélanie l'Ancienne mourait dans son couvent des Oliviers, à Jérusalem, quarante jours après son retour.

Ce fut en l'année 417 que Pinianus, Albine et Mélanie la Jeune réalisèrent le projet de se fixer aux lieux saints. Sortis de Rome, sur l'invitation de leur tante et à l'approche des barbares, ils traversèrent la Sicile et se rendirent en Afrique , où les attendait

» Tillemont, t. XII, p. 579.

* Pallad., Hi»t, Lauaiaca, c. xix.

saint Augustin. De là ils passèrent en Egypte , visitèrent les solitaires de Nitrie et de la Palestine , et vinrent enfin se fixer à Jérusalem ^ A peine âgée de trente ans, Mélanie la Jeune s'enferma dans une cellule du couvent des Oliviers qu'avait fondé son aïeule, construisit une église et un monastère de pénitentes, tandis que Pinianus, l'ancien préfet de Rome , se vouait de son côté à la vie religieuse et devenait le fondateur d'un couvent d'hommes*. Saint Jérôme, Eustochium et la jeune Paule leur firent un fraternel accueil ; les dissensions de Torigénisme étaient éteintes, et la mort de Mélanie TAncienne ainsi que celle de Rufin avaient entièrement anéanti les vieilles rivalités. Alors les couvents des Oliviers et de Bethléhem ne formaient qu'une famille. Toutefois le temps des épreuves n'était pas passé pour les habitants des lieux saints; les malheurs de rOccident ne faisaient que présager les malheurs qui allaient fondre sur rOrient, et si les premiers étaient causés par les invasions, les seconds devaient l'être par de nouvelles hérésies.

Dès l'année 413, arrivait à Jérusalem un homme dont les doctrines avaient porté le trouble en Occident et avaient mérité les condamnations de l'Église. Il se nommait Pelage. Il niait les conséquences du péché originel , la nécessité de la grâce et faussait le mystère de la Rédemption. Une tradition bretonne

* Pallad,, Hisl. Lausiaca, c. cxxi.

> Id., ibid.

affirme qu'il avait été abbé du monastère de Bangor. Venu , Tan 405, du fond de l'Hibernie à Rome, il y avait répandu ses erreurs sur les forces de la natwre,Vinutiliié delà grâce, s'était attaché à Rufin et n'avait quitté ce champ de bataille , que l'élément païen rendait favorable à ses idées , qu'à l'approche des barbares. Passé en Afrique , il tenta de gagner à sa cause la vierge Démétriade, dont nous avons admiré les vertus, s'efforça de surprendre la bonne foi d'Augustin et engagea, sous le couvert d'un de ses disciples ^ une polémique où le génie de l'évêque d'Hippone triompha des sophismes du novateur. Sentant que son système allait être condamné par les évêques d'Occident au concile de Garthage , Pelage partit pour l'Orient. Il avait appris de Rufin et de Mélanie les démêlés de Jean et de Jérôme au sujet de l'origénisme, et il espérait trouver un appui auprès de l'évêque de Jérusalem.

Sa doctrine, exagération orgueilleuse des forces de l'âme, flattait la nature et fut accueillie avec faveur par une partie des réfugiés romains et par le peuple. Au iv® et au v« siècle , on se passionnait pour les questions religieuses ; le génie de ces temps se portait avant tout vers les intérêts surnaturels. Jérôine dut donc forcément rentrer dans l'arène; il combattit les erreurs nouvelles dans sa Lettre à Clési" phonei dans des Dialogue à la manière de Gicéron, où il opposa victorieusement la défense de la grâce

^ August., Epist conlra Pelag., 105.

482 SAINTE MàRGELLS

au système hétérodoxe de Pelage. La vérité s'affirmait d*une manière si puissante, que les partisans de ces coupables nouveautés durent recourir, pour sauver leur mauvaise cause , à la force du bras séculier.

Les pélagiens, soutenus par la faveur impériale et par révoque de Jérusalem, osèrent attaquer à main armée les couvents de Bethléhem. Les solitaires n'échappèrent que par miracle au massacre pendant le pillage de leurs monastères; et Eustochium, Paule, Jérôme , les moines et les vierges durent se réfugier dans la tour de défense qui avait été construite pour résister aux barbares ^ Le sang fut versé, les bâtiments détruits parles flammes, et, sans Tintervention du gouverneur romain , les hôtes de Bethléhem seraient tous devenus les victimes des fanatiques partisans de Terreur. L'ordre à peine rétabli , les monastères furent relevés de leurs ruines, et les vierges et les moines rentrèrent dans leurs cellules. Sous le coup de cette odieuse persécution , Eustochium et Paule s'adressèrent au pape Innocent pour obtenir de lui justice et protection, et le pontife écrivit une lettre de blâme à Tévêque de Jérusalem , lui reprochant de ne pas avoir empêché de telles violences •.

Saint Jérôme continuait à se montrer toujours l'intrépide athlète de la foi, et, après avoir confondu Pelage par ses écrits , il écrivait à un de ses amis : « Sachez que , par un jugement de Dieu , Gatilina

1 Tillemont, t. XII, p. 337.

> Id„ ibid., p. 338.

est chassé non seulement de la ville, mais de la Palestine entière. Nous sommes seulement peines qu'il soit resté avec Léntulus bon nombre d'affiliés de cette conjuration qui sont encore au camp de Joppé ^ » Ces événements douloureux émurent de pitié les descendants eux-mêmes de Mélanie TAncienne; devant de tels malheurs , ils oublièrent leurs rancunes de famille et devinrent de vrais amis pour Jérôme, Paule, Eustochium et leurs communautés.

Au milieu de toutes ces douleurs, le ciel accordait une satisfaction bien douce à Jérôme. Augustin, Tévêque d'Hippone, qui n'avait pas applaudi en tout à la polémique du docteur de Bethléhem sur Torigénisme, approuvait pleinement sa conduite à l'égard de Pelage, et, après avoir lui-même condamné ses erreurs , publiait son traité de la Natwre et de la Grâce*. Dans l'impossibilité d'entreprendre un voyage en Orient, il députait vers Jérôme un jeune prêtre espagnol nommé Orose. Ce dernier avait eu l'honneur de collaborer avec Augustin au grand ouvrage historique et philosophique de la Cité de Dieu, Il était chargé d'une lettre toute filiale où Augustin consultait le moine de Bethléhem sur l'origine de l'âme.

Nous savons dans quelles désolations se trouvait plongé celui que l'ange de l'Église d'Afrique faisait consulter comme un oracle. Père inconsolable, Jérôme pleurait sur la perte de sa famille, et quand l'envoyé de l'Occident, au nom de la plus noble des

1 Episi. a Ctésiphon,

' Baronius, Annales, t. IV, p. 704,

amitiés, vint frapper à la porte de sa cellule , il trouva rinvincible défenseur de la vérité désolé comme une mère. Jérôme reçut le visiteur avec bonté, parla avec tendresse d'Augustin, lut sa lettre avec émotion, et, sur les supplications d'Orose, consentit à terminer ses Dialogues contre Pelage ^

Entendons Augustin exprimer ainsi les sentiments qu'il éprouve : « Il faudrait être bien malheureux pour ne pas écouter avec obéissance et respect un homme tel que vous , et ne pas rendre grâce au Seigneur de la gloire de vos travaux, car c'est Dieu qui vous a fait ce que vous êtes. S'il me convient d'apprendre de qui que ce soit ce que je ne dois pas ignorer, plutôt que d'enseigner ce que je sais, il n'est que trop juste de demander ce service de charité à celui qui a poussé l'étude des saintes lettres plus avant que tout autre». »

Et, dans l'impossibilité de se rendre auprès de lui, il ajoute : « Malheur à moi de ne pouvoir vous trouver. Ému, affligé, inquiet comme je le suis, je me jetterais à vos pieds, je pleurerais de toutes mes forces, je vous supplierais de toute mon affection. Orose ne pourra jamais entendre de votre bouche autant de choses que je le désirerais, et, à son retour, lorsque je recueillerai de son cœur tous les trésors que vous y aurez déposés, il ne comblera pas le vide qui est en moi, et il n'apaisera pas la soif que j'ai de vos nouvelles ». »

* Baronius, Annales, t. IV, p. 704.

3 Saint Augustin, Epist, ad Hieronymum,

3 Id., ibid.

LÀ VIB RBLI6IKUSB À ROME AU 1V« SIÈCLE 485

Et tandis que l'évêque d'Hippone presse Jérôme de rentrer dans Tarène , le vétéran des grandes et glorieuses luttes lui répond humblement: « Vous qui êtes jeune et élevé sur le trône épiscopal, instruisez les peuples et enrichissez des moissons d'Afrique les familles romaines fugitives. C'est assez pour moi qu'avec un auditeur et un lecteur je murmure quelques mots dans le secret d'un pauvre monastère K

Au départ d'Orose pour l'Afrique , Jérôme écrivit à Augustin une lettre où il s'exprimait en ces termes : a J'ai toujours eu pour vous le respect qui vous est dû; j'ai toujours aimé un homme en qui réside le Dieu sauveur. Maintenant, si cela était possible , je sentirais cette affection croître encore et combler la mesure; je ne saurais passer seulement une heure sans prononcer votre nom , vous qui , avec l'ardeur de votre foi , avez résisté à tous les vents déchaînés. Courage toujours ! l'univers vous applaudit , les catholiques vous vénèrent , vous admirent comme le restaurateur de la foi antique , et, ce qui relève encore plus votre gloire , les hérétiques vous détestent. Ils ne me haïssent pas moins, et, s'ils n'ont pas le pouvoir de nous tuer l'un et l'autre, ils en ont bien la volonté. Que la clémence du Seigneur vous conserve sain et sauf et vous fasse avoir souvenance de moi , ô vénérable et bienheureux évoque * I » Dans une autre lettre, Jérôme regrettait de

^ Saint Jérôme, Epiât, ad Auguslinum, * Id,, ibid.

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ne pas avoir les ailes de la colombe, afin d'aller serrer Augustin dans ses bras ^

Ainsi , avant de mourir, le vieil athlète sentait le rayon d'une grande amitié réchai^ffer son cœur; malheureusement rage et l'espace le séparaient d'Augustin, et ne lui permettaient pas d'espérer le voir en ce monde *. De plus en plus lié à la garde des lieux saints, Jérôme avait adopté Bethléhem pour patrie; et, en attendant la mort, ses infirmités l'y fixaient sans relâche.

Il est doux de savoir que ces deux grands esprits, si bien faits pour s'entendre, eurent de telles relations ; on ne peut toutefois se défendre de regretter que leur liaison fût si tardive. Quel charme on trouverait à posséder de nombreuses lettres échangées entre ces génies ! Ce fut bien tard que les deux saints se connurent; ce fut de bien loin qu'ils se communiquèrent leurs pensées. Jérôme était presque octogénaire quand il reçut les premières Jettres d'Augustin: puis il y avait entre Hippone et Bethléhem la double distance des terres et des mers ! Chateaubriand, dans les Martyrs, a représenté Augustin et Jérôme, en pleine jeunesse, s'entretenant ensemble, sur le tombeau de Scipion l'Africain, de la fragilité de la vie et de l'immortalité de la vertu. Nous regrettons que cette rencontre fameuse ne repose que sur l'imagination du poète. Quels entretiens su-

^ Epist. ad Augustinum,

* Baronius, Annales, t. IV, p. 705.

blimes la religion et Thistoire n'auraient- elles pas eu à recueillir I

Il faut maintenant donner une place à Téloge funèbre de Marcelle par Jérôme. A la mort de la mère de TAventin , la vierge Principie avait vu tristement s'évanouir le bonheur de toute sa vie, et, dépouillée des trésors de paix et d'amour qu'elle ne retrouvait plus, elle était inconsolable. Toutefois, quand l'orpheline posséda le portrait de Marcelle exécuté par le moine de Bethléhem, elle redevint heureuse. Jérôme avait frappé juste et fort sur le cœur de Principie et trouvé la note qui vibrait à l'unisson de son âme aimante. Cette oraison funèbre fut pour la jeune vierge une vivante réalité. Nous le sentirons nous-mêmes, car il nous reste à faire la lecture de ces éloquentes pages dans le recueillement et l'attendrissement.

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