CHAPITRE XVIII
Titres de Marcelle à Tadmiration de Jérôme. — Mort d^Eustochium à Betbléhem. — La grande douleur du saint ravive toutes les douleurs du passé. — Affaiblissement de ses forces. — 11 voit approcher la mort. — Sa communion dans la grotte de Bethléhem. — Mort et funérailles. — La légende. — Paule et Principie à Ro^me et aux lieux saints. — Marcelle sur les autels. — La propagation de son œuvre en Italie, dans les Gaules, en Espagne, en Angleterre, en Irlande, dans la Germanie et THelvétie. — Son culte s'impose à la fois aux vierges et aux veuves. — La divinité de leur état rend les unes et les autres trois fois victorieuses d^elles - mômes par la pratique de la chasteté, de Tobéissance et de la pauvreté. — Leur vie toute à la prière et à la charité. — L'amour de Jésus-Christ est le secret de leur immolation. — Le salut de la société chrétienne au dix- neuvième siècle est aux mêmes conditions que le salut de la société chrétienne au quatrième. — Espérances qui se dégagent de la vie de Marcelle et de Tétude de son siècle.
L'éloge funèbre de notre sainte par Jérôme manrfeste hautement le culte de confiance, d'honneur et d'amour dont le moine de Bethléhem entoura, dans
la vie et dans la mort , l'illustre descendante des Marcellus. II convenait de placer ici en son intégrité le texte de ce langage apostolique et paternel pour révéler ce que l'âme la plus fortement sacerdotale éprouvait envers l'âme incomparable de la première patricienne religieuse. Les mérites n'y sont point surfaits , et ces louanges signées de la main de la sainteté et du génie étaient justice.
Entre toutes les femmes que les plus grandes maisons de Rome firent passer sous sa direction , Jérôme distingua suréminemment Marcelle. La place qu'elle avait conquise dans son esprit et son cœur, dès l'ouverture des conférences de l'Aven tin, lui fut toujours fidèlement conservée, et ni Paule ni Eustochium, dont le dévouement s'affirma jusqu'au sacrifice de leur famille et de leur patrie, ne firent pâlir jamais l'image de la mère des vierges et des veuves. Le courage de cette jeune matrone engageant la lutte décisive contre les habitudes de la société païenne au IV® siècle , le- grand œuvre de réforme et de transformation morales que sa faible main de femnae, en dépit des plus formidables obstacles, entreprenait et menait à bonne fin, étaient des titres sacrés au culte de Jérôme. De plus, il existait, nous le savons , entre leurs deux caractères , de profondes affinités : élévation d'intelligence, noblesse de cœur, forte trempe de volonté. Quand le saint jetait son rrgard sur les phases de la vie de Marcelle, il n'y découvrait que dignité , dévouement , perfection , héroïsme. La fille d'Albina , veuve dès sa seizième
LA VIE RELIGIEUSE A ROME AU IV« SIÈCLE Kl 9
année , lui apparaissait plus grande que toutes les infortunes et toutes les illustrations; elle repoussait les offres du consul Céréalis ; elle convertissait les somptueux appartements de son palais en cellules et en oratoires; elle se livrait nuit et jour à la prière et à l'étude ; elle introduisait en Occident les austérités et les mœurs de la Thébaïde ; elle faisait des héritières du patriciat les épouses et les servantes de Jésus-Christ; elle était la fondatrice des premiers couvents de Rome et de T Italie , la mère des vierges et des veuves; elle résistait aux barbares et leur arrachait Principie; elle payait enfin ce triomphe au prix de sa propre vie , et devenait, pour ses contemporains comme pour la postérité, un vrai type d'invincibilité morale. A qui connaît Jérôme, il est facile de comprendre qu'une telle figure fût ineffaçablement gravée dans son cœur : Marcelle et lui étaient de même race; l'amour de Dieu et des âmes faisait le fond de leurs deux vies , et les combats et les triomphes pour la vertu et la justice leur furent toujours communs.
Mais Jérôme n'avait pas épuisé la longue série de ses épreuves, et à toutes les désolations qui l'accablaient déjà du côté de l'Église, de la patrie et de Tamitié venaient s'ajouter de nouvelles douleurs. Eustochium, à la suite des crimes que les Pélagiens avaient accomplis naguère à Bethléhem, lui était enlevée soudainement par la mort ^ A ce coup inat-
* Baronius, t. IV, pp. 471 et 473.
tendu , son cœur se sentit encore atteint dans Tintime de ses affections : Eustochium était pour son âme la gloire du passé, la félicité du présent, l'espoir de Tavenir. Victime des désastres dont elle avait été témoin , elle mourut le 28 septembre de Tannée 418 et fut ensevelie , à côté de sa mère , dans la grotte de Bethléhem ' .
En la perdant, le vieux moine sentit que toutes ses attaches à la terre étaient douloureusement brisées , et il renferma dès lors le reste de sa vie entre les tombeaux des deux filles des Spicions, attendant avec impatience le moment de pouvoir prendre place auprès d'elles. La mort d' Eustochium rouvrit en lui les blessures des morts de Paule et de Marcelle, et il s'ensuivit une indéfinissable et extrême douleur. Celui que toutes les gloires de la vertu et du génie, de l'âge et du malheur consacraient comme le gardien des lieux saints , ne trouvait de consolation qu'auprès de Dieu et soupirait après la fin de son pèlerinage.
Dans le souvenir de celles qui n'étaient plus, il redemandait leur imagfe aux sites qu'elles avaient aimés, et y recherchait leurs traces. La mère et la fille avaient souvent reposé leurs regards sur les montagnes de Jérusalem; elles connaissaient les noms des collines et des vallées qui se succèdent de Bethléhem à Emmaûs. Là , sur l'emplacement de l'hôtellerie inhospitalière qui n'avait pas ouvert
» Tillemont, l. XII, p. 3'j6.
ses portes à Marie et à Joseph , les deux généreuses patriciennes avaient élevé, au prix de leurs riches héritages, les monastères et Thospice de Bethléhem, dont la renommée remplissait le monde et qui abritaient présentement les fugitifs de Rome. Ici la basilique de la crèche, où Paule et Eustochium conduisaient les vierges , recouvrait de ses splendeurs la grotte obscure de la naissance de Jésus ; c'était dans cette église que, dignes émules des mages, elles avaient apporté tout Tor de leur patrimoine, tout l'encens de leurs prières et tout le dévouement de leur amour.
Puis l'existence de l'Aventin passait sous les yeux de Jérôme, et le vieillard contemplait, avant de mourir, ces patriciennes devenues les vierges et les veuves de Rome, toutes si gracieuses, si extatiques, si nobles, si savantes, prémices des gloires monastiques de l'Occident, et que Marcelle conduisait avec l'amour et le génie d'une mère et d'une sainte. Vivants souvenirs, qui conservaient toute leur fraîcheur, mais qui oppressaient cruellement l'âme du grand homme!
Jérôme faisait ainsi repasser devant lui les figures des temps heureux ; certes il y avait de l'amertume, mais il trompait l'isolement des dernières années en opposant ces visions du passé aux tristesses du présent. Son regard embrassait alors tous les lieux de son apostolat; il se portait jusque dans les Gaules, et le saint revoyait, sur les plages de l'Armorique, les (Jescondantes de ces fajnilles druidiques dont il avait
été le directeur et le correspondant, et qui s'appelaient Hébidia , Algasia , Artemia i.
Cependant, au plus fort de ses souflfrances, Jérôme poursuivait sans trêve ses œuvres de charité et de savoir. Si son corps s'affaiblissait de jour en jour (la maigreur l'avait rendu comme transparent), son âme conservait toute son énergie ». En vain le mal, le labeur et le poids des longues années ont creusé sur son large front des rides profondes, voilé son regard, courbé sa noble et belle tête. Qu'importe? l'âme commande toujours , et tandis que les membres deviennent languissants, l'esprit agit et gouverne. L'histoire montre le glorieux athlète sur le lit où il est retenu, saisissant avec effort une corde fixée audessus de son grabat. 11 est là, la partie supérieure du corps droite, dans l'attitude d'un vaillant infatigable, toujours à l'œuvre jusque dans l'agonie et dans la mort. Près de rendre le dernier soupir, il dicte , il conseille encore , et ce n'est que sur l'ordre de Dieu qu'il se soumet au repos. Mieux que le lutteur vieilli dont avait parlé Virgile, Jérôme pouvait dire:
Cognoscite Teucri qusB fuerint juvenili in corpore vires, Et mihi^
En ces heures de combat suprême, le saint puisait ses forces au cœur de Dieu lui-même. C'était dans
1 Questio, Hehid., questio, Algas., 4. Aitson., Clar, Prof. iv.
2 Squalor corpoi'is. VHa Hiero. ah incerto aitclore; apud fJened.f l. V, p. 516.
' Enéide.
TEucharistie qu'il renouvelait sa jeunesse, et, fortifié par elle , il soulevait le poids de la mortalité.
Du vivant de Marcelle, Jérôme n'avait jamais consenti ni à Rome, ni à Bethléhem, tant son humilité était profonde, à gravir les degrés de Tautel pour immoler le Dieu dont il était le ministre. La paroledivine : J'enivrerai l'âme de mes prêtres de douceur, n'avait pu le faire passer sur le mot : Tremblez à l'approche de mon sanctuaire. Sa foi répandait sur l'oblation. eucharistique des clartés si éblouissantes, que les désirs de son cœur brûlant d'amour s'arrêtaient au pied de la montagne sacrée. La tradition rapporte, en effet, que, durant sa longue carrière sacerdotale, le saint ne put se résoudre à oflfrir le sacrifice dont la Divinité se constitue la victime, et qu'il ne s'approchait de l'Eucharistie, comme les simples fidèles, que par la communion ^
Aux derniers jours de son pèlerinage, le pain des forts devint sa seule nourriture; les regards du docteur semblaient percer les voiles qui lui cachaient Dieu et se perdre et se fixer dans de célestes visions. Nous nous sentons impuissant à peindre Jérôme dans ses extases. L'art a pu inspirer le génie pour rendre l'expression plus qu'humaine de sa tête dans ses ravissements, épuiser toute la délicatesse de ses couleurs et toute la magie de ses pinceaux pour incarner l'idéal dans un de ses plus beaux types, et toutefois cette figure si divinement expressive, avec ses yeux
* Vita Hiero, ah incerto auctore.
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plongés dans l'infini, avec ses tons si bien pris sur rhumain et le céleste, pâlit, quel que soit son rayonnement, devant la réalité: la scène de la communion de Jérôme, dans la grotte de Bethléhem, l'emporte sur tous les chefs-d'œuvre.
Ce fut après une de ces communions que le saint cessa de vivre aux peines et aux misères de ce monde; sa voix ne se fit plus entendre % et la jeune Paule, comme le bon ange de la mort, lui ferma les yeux*. Le ciel s'était plu à placer auprès de la couche funèbre du vieux solitaire la dernière héritière des Scipions; elle était là pour représenter Marcelle, Paule, Eùstochium; et Jérôme, mourant, revit en elle tout ce qu'il avait aimé s'envelopper dans l'ombre suprême.
L'Église, en perdant Jérôme , perdit un héroïque défenseur, et l'œuvre de Dieu un grand témoin. C'est que la grâce avait marqué le géant de son sceau, comme s'il eût été d'une race supérieure. A la nouvelle de sa mort, ses ennemis s'inclinèrent de respect, pareils aux lions de l'amphithéâtre qui tombaient aux pieds des martyrs. Son âme , en quittant la terre, avait fait entendre un bruit d'ailes; l'aigle s'était envolé vers les sphères de la lumière où il avait toujours vécu.
On déposa la dépouille de Jérôme à côté de celle des patriciennes , ses amies.
Le pèlerin peut voir, encore de nos jours, son tombeau creusé dans le rocher et lire l'inscription qui ,
* Vocis tenuitas,
î Tillemont, t. XJI, p, 049.
Là VIË HËLltilÈtlSË À ROME AU IV* SliCLlC S25
en dépit des siècles, marque le lieu de sa dormi tion dans le Seigneur. Le vieux moine ne survécut que deux années seulement à Eustochium ; il mourut le 3 septembre 420, à Vàge de quatre-vingt-un ans \ A côté de la chapelle souterraine qui occupe remplacement du berceau du Sauveur s'ouvre la crypte de son tombeau, vis-à-vis celui de Paule.et d'Eustochium -.
La légende s'empara de l'existence de Jérôme pour l'entourer des plus belles images et des plus enthousiastes admirations. Un hagiographedu ix® siècle décrit la scène du lion blessé qui avait été guéri par Jérôme au désert, et qui vint le rejoindre à Bethléhem pour ne plus le quitter >.
Saint Cyrille, parlant de ses miracles, rapporte que trois chrétiens morts en se recommandant à lui , ressuscitèrent au contact de son cilice, et racontèrent que le saint les avait conduits à travers l'enfer, le purgatoire et le paradis, leur montrant le bonheur des élus et la désolation des réprouvés *.
Dès le vil® siècle, une tradition de l'Église romaine avait accrédité qu'un moine de Bethléhem avait vu en songe Jérôme lui-même qui, d'une voix impérieuse, lui avait ordonné de porter son corps à Rome dans l'église Sainte-Marie-Majeure*. Ainsi la postérité couronnait Jérôme d'une auréole de prodiges et célé-
^ Baronius, Annales, t. IV.
' Les lieux saints, par MfP^ Mislia.
• Vita Hieronymi, ah incerio auclore, apud Bened., t. V.
• De Miraculis Hieronymi apud Bened», t. V, p. 485.
• Pelr. de Natal, I, iv, p. 145. Martyrol. Rom,, die 30» sep-
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brait sa sainteté, ainsi la piété des peuples et la poésie du moyen âge s'agenouillaient devant ses cendres et lui décernaient la plu^ glorieuse apothéose.
Il se dégage de ce culte à la mémoire de Jérôme comme un parfum d'encens qui embaume Tânie de Marcelle; la sainteté du père semble ajouter à celle de la fille I
Après la mort de Jérôme , il ne resta du groupe primitif de l'Aventin que Paule et Principie , ces deux vierges, Tune à Bethléhem, Tautre à Rome, faisaient revivre les grandes âmes qui les avaient formées , et si l'on remarquait chez elles quelque chose de plus jeune et de plus gracieux , elles portaient l'empreinte de cette mélancolie douce, indulgente et sympathique , le cachet des natures ayant beaucoup de cœur et Tun des traits distinctifs de leurs deux mères. Les héritières de Marcelle et d'Eustochium se consacrèrent à leurs œuvres avec un zèle dont aucun dévouement humain ne^ saurait rendre l'étendue ; elles firent revivre par leurs mérites les fondatrices respectées dont elles étaient les descendantes, et elles soutinrent ainsi de leur ferveur et
iembris. Pridiè Kalendas oclobris. In Beihlehem Judae deposilio SancU Hieronymi presbyteri et Ecclesiae doctoris, qui omniwn studia litierarum adeptus, ac prcbatorum monachorum imi" tator faclus, vnuUa haeresum vnoitstra gladio suas doctrinse confodit : demum ewn ad decrepitam usque vixisset aetatem, in pace quievil, sepuUusque esl ad Prxsepe Domini : cujus corpus poslea Bomam delatum, in basilica Sanclse Marias — Majoris condltum fuit Romas, septima die Idus maii, Translatio Beali Hieronymi p^^esbyteri et Ecclesiae doctoris. (Ibid.)
Là VIK RELIGlEdSE A ROME AU IV^ SIÈCLE 527
de leurs richesses les couvents de Rome et de Bethléhem', s'efforçant de démêler de leurs mains d'adolescentes les difficultés des deux communautés. Quand la mort, à son heure, vint les visiter, elles transmirent à des saintes les houlettes du troupeau sacré , et , en s'envolant au ciel , elles assurèrent à leurs œuvres les bénédictions de Dieu ».
Ainsi disparurent les trois générations de femmes que les plus grandes familles du patriciat avaient fournies à l'Aventin et aux saints lieux, et n'était l'immortelle fécondité de la race spirituelle des Marcelle et des Eustochium, nous ne nous consolerions jamais de voir tant de grandeur s^éteindre et tant de sainteté s'évanouir! Heureusement les institutions des saints sont immortelles, et Ton peut dire que chaque coup porté à leur lignée devient une semence et une moisson de vie.
Les couvents de Rome et de Bethléhem survécurent à la mort de Principie et de Paule , et tandis qu'à leur intérieur ces pertes répandaient le deuil sur toutes choses, une nouvelle mère prenait la place de celle qui n'était plus , et les vierges et les veuves sentaient bientôt planer sur elles le même regard, le même esprit, le même amour. Telle fut, en Orient et en Occident , la destinée des deux jeunes patriciennes que l'on a pu voir, au cours de cette histoire, se former et grandir sous la direction de Marcelle, d'Eustochium et de Jérôme.
1 Tillemont, t. XII, p. 235.
* Baronius, Annales, t. JV, pp. 470, 471 et 472.
Le moment est venu de poser au front de notre sainte la couronne dont l'Eglise récompensa ses éminentes vertus. La fondatrice de la vie religieuse à Rome eut Thonneur d'être inscrite dans les fastes des saints et d'être placée sur les autels. Cette distinction suprême était due à Marcelle , et nous savons à quels titres. Reine par la naissance, elle était devenue servante par la volonté. La matrone dont les consuls s'étaient déclarés les clients n'avait brigué que la faveur des infortunés et. des pauvres. Jeune patricienne, elle avait inauguré par la prière, l'étude, 1 humilité et la chasteté, le monachisme au sein de la société la plus aristocratique; et, en retour de ses éclatants mérites, l'Église la proposait pour exemple , consacrait sa mémoire et vouait son nom au culte du monde tntier. Sa fête fut fixée au 31 janvier; le martyrologe romain la mentionne en ces termes : a A Rome, la déposition de sainte Marcelle, la veuve dont le bienheureux Jérôme écrivit les insignes louanges ^ . » Suivant Baronius , le 31 janvier serait plutôt le jour de sa translation que celui de sa mort *. La fête de notre sainte fut d'abord célébrée avec dévotion par les fidèles de l'Italie et de l'Occident, et, à leur tour, les Orientaux l'introduisirent dans leur calendrier et la solennisèreat avec pompe.
Il nous reste à signaler le mouvement monastique
^ Romae Sanctae Marcellae vidtiœ cujus bealus Hitronymuê prseclaras laudes scripêxL Pridie Kalendas februariù « Annales, t. IV.
Là vis Religieuse à rômë au iy^ siècle 82d
qui se produisit tout aussitôt après la mort de Marcelle. L'élan des plus belles âmes pour la vie religieuse montre la faveur qui avait accueilli les idées de la fondatrice de l'Aventin. Dressons donc le tableau des progrès du monachisme en Occident dès ses origines , tant de conquêtes pacifiques établissent la gloire de notre sainte et forment un fond lumineux d'où se détache affec relief sa puissante personnalité.
En Italie, d'abord, les patriciennes des v® et VI® siècles se montrèrent les dignes émules de leurs aînées de l'Aventin , et saint Grégoire le Grand a pu écrire à leur louange : « C'est à leurs prières , à leurs abstinences que Rome doit son salut du glaive des Lombards *. » Gomme nous sommes en droit d'affirmer que c'est à la sainteté de Marcelle et de ses compagnes que Rome échappa à la ruine complète sous Alaric.
Vers la même époque , les Gaules donnaient à la profession religieuse les filles et les sœurs des leudes et des rois. C'était Alboflède, la sœur de Clovis, baptisée en même lemps que lui , et qui embrassait la vie parfaite; c'était Théodechilde, la fille de Clotaire, qui fondait le monastère de Saint- Pierre-le-Vif au cœur même la capitale gallo-romaine de Sens*. Peu de temps après, l'épouse de Childebert, la reine Ultrogothe , établissait aux portes de Paris la grande
1 Saint Grégoire, de la Virginité*
* Bolland., Vila sanclss Theodechildae.
abbaye mérovingienne de Saint-Gerraain-des-Prés. Plus tard , sainte Radegonde suivait ces royales traditions, et, préférant la profession de servante du Christ à toutes les félicités, abandonnait le trône et ses grandeurs pour vivre méconnue dans son bienaimé couvent de Sainte-Croix de Poitiers, saintement dédaigneuse de toutes les couronnes que son époux déposait à ses pieds ^ En Bourgogne, près de Luxeuil, illustré déjà par saint Colomban, la fille d'un des ministres de Théodebert, Burgondafore , nom qui signifiait la noble et douce baronne de Bourgogne, bravait la mort pour se vouer à la vie religieuse et fonder le monastère de Faremoutier, saint asile qui, malgré les plus vastes proportions, fut bientôt trop étroit pour recueillir les femmes et les filles de la noblesse franque. Encore à la même époque, et sur ce sol si généreux des Gaules que le christianisme avait baptisé du doux nom de France, Salaberge, fille d'un seigneur de Laon, jeune veuve d'une grande beauté, avait dû se remarier pour éviter la colère de Dagobert , qui ne consentait que très difficilement à la vocation religieuse des filles de ses leudes, et qui réglait lui-même leur mariage avec des seigneurs de leur rang. Mais ayant gagné le cœur de son époux à la vie de perfection , elle se consacra à Dieu en même temps que son mari et fonda près de Luxeuil un monastère où elle gouverna plu% de trois cents vierges, issues la plupart, comme
* BoUand., Vila aanctss Badegundse,
Là vie religieuse a ROME AU IV» SIÈCLE S31
elle, de la fière race des Sicambres, ainsi que se plaisait aie constater un hagiographe du vu® siècle •.
L'Espagne, dont la foi religieuse a été toujours si ardente , apportait un magnifique tribut aux institutions monastiques de TOccident. Au vi° siècle, une jeune vierge du nom de Florentine, sœur des rois visigolhs, renonçait à une existence de luxe et de plaisir, et la première , dans la patrie qui devait donner naissance à sainte Thérèse, fondait un monastère autour duquel elle vit s'élever quarante annexes abritant mille vierges *. Un peu pins tard, sur cette belle terre de Tlbérie, Bénédicte, la jeune fiancée d'un puissant officier de la cour, devait briser tous les liens qui l'attachaient au monde pour s'envoler, comme la colombe échappée aux filets , dans la sphère des âmes pures ».
En Angleterre, peut-être plus qu'ailleurs, les races conquérantes et souveraines, issues du sang d'Odin, donnaient leurs filles à la vie religieuse. C'étaient Ebba, Hilda, Ethelburga avec ses parentes : Elfléda et Eadeburga, Erménilda, reine de Murcie, devenue abbesse d'Ely, et cent autres. Quelques-unes d'entre elles avaient été formées dans les abbayes mérovingiennes de Faremoutier, de Chelles et de Jouarre. Fille, sœur, épouse des rois de la^orthumbrie, Ethelburga fondait le monastère de Lyminge, dans
^ BoUand., Vila sanclss Salabergss.
' Saint Léandre, Traité des Vierges, 3 Bolland , Vita sancii Fructuosi,
le comté de Southampton ^ Sa sœur, Eadeburga, suivait son exemple en fondant celui de Falkestone, dans le comté de Kent, vaste et sainte maison dont la tour, bâtie sur les hautes falaises de l'Océan , se dressait comme un phare indiquant l'entrée du port aux âmes en péril. Hildélida, à la tête de Tabbaye de Barking, dans le comté d'Essex, appliquait ses religieuses aux études littéraires, bibliques et ascé- . tiques *, et le fameux Aldhelm , abbé de Malmesbury, dont le couvent était situé sur les plages qui forment aujourd'hui le littoral du Dorsetshire, se faisait leur maître, comme Jérôme à l'Aventin, et leur dédiait son Éloge de la Virginité. Enfin , dans le Wessex, deux sœurs du roi Ina gouvernaient le monastère de Winbourne «, l'une des plus grandes communautés féminines de l'Angleterre et où cinq cents religieuses assistaient, toutes à la fois, à l'office de la nuit *. Ces fondations devaient être comme le berceau des grandes créations universitaires de Westminster et d'Oxford.
Nous ne sortirons pas de File des saints sans nous incliner devant le souvenir d'Ursule; sa vie forme la fieur la plus exquise de toutes les légendes. Nos lecteurs ne nous pardonneraient pas de la passer sous silence. E^ 450, Ursule, fille d'un roi chrélien de la Grande-Bretagne, est demandée en mariage
* Bolland., Saintes Norlhumhriennes.
« Bède, Hisl. eccles.^ IV, 6.
» /rf., ibid. IV, 6.
* 3olland., l^ila sanclse Liohan,
par un prince idolâtre ; elle donnne son consentement, afin de sauver son père, mais on lui accordera trois ans pour jouir de sa virginité , et pour présent de fiançailles , dix jeunes filles de la plus pure noblesse des deux rovaumes. Chacune de ces dix sera, comme elle, suivie de mille compagnes. Alorselle fait équiper onze galères, et chaque jour elle exerce sa timide troupe à déployer les voiles, à soulever les rames. Les évolutions de la flotte virginale charment la multitude rassemblée sur le rivage; ce sont les derniers jeux de ces filles de navigateurs. Un soir, le vent du nord se lève; les onze galères fuient sur l'Océan, arrivent aux bouches du Rhin, et le remontent jusqu'à Bâle. Là, averties par un ange, les voyageuses prennent terre et passent les Alpes pour accomplir le pèlerinage de Rome. Elles revenaient joyeuses et descendaient le Rhin sur leurs navires; déjà elles reconnaissaient les clochers de Cologne, quand elles aperçurent les tentes des Huns, campés autour de la ville. Enveloppées de toutes parts, brebis parmi les loups , entre le déshonneur et la mort, elles meurent jusqu'à la dernière. Ursule, menée aux pieds d'Attila, refuse de partager son trône , et, percée d'un trait , la reine de cette blanche ai'mée rejoignit ses compagnes dans le cieP.
L'Irlande, elle aussi, aux v® et vi® siècles, voyait ses prairies se peupler de cellules. Sainte Brigitte fondait le monastère de Kill-Dara, et saint Patrice,
* Ozanain, Etudes germaniques.
témoin des accroissements de la communauté des cellules du Chêne, se félicitait de voir les filles des clans se ranger sous la loi de perfection en si grand nombre, qu'il ne pouvait plus les compter*. Laverie Erin possédait les monastères de Bangor et de Luan, et TÉcosse avait vu s'élever dans Tune des Hébrides le monastère d'ïona.
Enfin la Germanie et THelvétie fournissaient encore leur contingent. Les héritières des maisons royales et aristocratiques entraient dans cet immense mouvement de la vie religieuse sur les bords du Rhin et les montagnes de la Rhétie. Au fond de la Suisse allemande, Friedeburga quittait le château ducal d'Uberlingen. Déjà fiancée à Sigebert , fils aîné de Thierry II , elle renonçait à tous les biens du monde , oubliait les lieds et les ballades qui avaient charmé son adolescence , se revêtait du voile des vierges, et, inébranlable dans sa résolution, obtenait cette réponse de son royal époux : « Telle que tu es là parée pour mes noces , je le cède à celui que tu me préfères, à mon seigneur et maître Jésus *. » La Germanie possédait les abbayes de Remirement » et de Marmoutier *. Ainsi partout , en Occident, les institutions monastiques se propageaient, grâce, presque toujours, à quelque âme de grande race : au siècle des patriciennes de Rome ,
* Girald. Comb., de MirabiL Hiberniœ.
* Sirabon, c. xv, 21.
3 Remesberg (en allemand).
* Mauermiinsler (en allemand).
le ciel faisait succéder les siècles des princesses et des reines religieuses.
Ces vocations des descendantes du plus beau sang, il nous est permis de le supposer, avaient pris souvent naissance au récit des prodiges des vierges et des veuves de TAventin, et ainsi la vie nouvelle, inaugurée au iv® siècle par Marcelle, participait à la fécondité spirituelle des fondations de la Thébaïde et du désert. Nous pouvons donc appliquer à notre héroïne le fameux mot de Rome grandissante : « Elle aussi a reculé les frontières de la patrie ^ » Ce résumé des conquêtes pacifiques du monachisme chez les peuples appelés à constituer l'Europe chrétienne avait ici sa place; toutes ces existences des vierges et des veuves, les religieuses des premiers siècles, forment à Marcelle un piédestal qui donne à sa statue une grandeur monumentale et la montre dans les splendeurs de son divin couronnement.
La vie de notre sainte s'offrait avec des beautés trop grandes pour ne pas s'imposer au culte des âmes les plus généreuses; aussi devait -elle surtout attirer à sa pratique les veuves fidèles à leur deuil. Ces âmes, plongées dans la désolation la plus profonde, pouvaient , à ses exemples , marcher dans la voie du sacrifice que le malheur leur avait ouverte , et apaiser ainsi les rigueurs de la destinée. Elles trouvaient, dans l'existence de la brillante patricienne, une force pour supporter leur infortune;
1 Et auxii fines palriœ.
elles y apprenaient qu'il y a d*ineffables douceurs à se réfugier en Dieu, Tobjet des amours non périssables.
Marcelle , dans Taustérité de ses devoirs , était bien le modèle de la veuve chrétienne ; elle démontrait aux païens de Rome , si acharnés à jouir et si incapables de souffrir et de se dévouer, que , lorsqu'on s'attache véritablement à Dieu , les douleurs les plus profondes ne sont pas sans consolations. Se résigner, c'est-à-dire trouver la paix dans l'amertume, le repos dans la souffrance, la joie dans la tribulation; se résigner, ce qui veut dire encore porter sa croix, la placer sur ses épaules ou plutôt sur son cœur, chercher du regard de Tâme Jésus sur le chemin du Calvaire, fut le grand acte de la vie de notre sainte , et comme notre héroïne eut le courage de l'accomplir en tout temps et en tout lieu , elle demeura constamment digne , sereine , forte , admirable; son âme ne se courba jamais !
Le culte de la fondatrice de l'Aventin ne devait être ni moins cher ni moins sacré aux jeunes filles et aux vierges. Marcelle avait la première présenté à la société romaine l'idéale création de la virginité dans tous les rayonnements du sacrifice religieux. Les païens et les mondains avaient pu admirer le groupe virginal de TAventin : toutes les jeunes filles qui avaient habité ou seulement fréquenté le chaste cénacle étaient des modèles. La plupart des compagnes de Marcelle avaient porté la couronne de la virginité et formé la plus forte assise de celte communauté, si intéressante et si enviée, où toutes les
noblesses et toutes les distinctions s*étaient fait une place dans la personne des plus illustres patriciennes. Parmi elles , quelques-unes avaient vécu en recluses volontaires dans leurs maisons, espèce d'état intermédiaire entre la famille et le cloître; mais toutes étaient librement assujetties aux devoirs de leur vocation, avides de prière, de renoncement, de pauvreté, et seulement ambitieuses d'obéissance, de pureté et de perfection < . Les vierges de T Aventin , à la suite des Azella, des Eustochium, des Principie, avaient sacrifié les grâces les plus recherchées de leur sexe en se coupant les cheveux et porté le voile ou le ftammeum *.
Saintement éprises de Dieu , ces douces et pures créatures s'étaient efforcées de ressembler aux types divins des vierges sages et prudentes glorifiées par l'Évangile, et dont la lampe, c'est-à-dire l'amour, doit briller et brûler toujours. Elles formaient la première et blanche phalange de la génération sans souillure promise à la terre par la pratique des conseils évangéliques « ; c'était l'épanouissement de la race des âmes pures et belles, l'éclosion parfumée des fleurs mystiques que le xix« siècle s'acharne si grossièrement à flétrir et à déraciner! Ainsi Marcelle, en donnant l'exemple des grands courages et des vertus nouvelles, avait eu la consolation et la gloire d'adapter les âmes de ses contemporaines à des moules divins , et les no-
1 Saint Jérôme, Lettre à Eustochium.
> Saint Ambroise, de Virginitale, 1. III, c. i.
3 Quam pulchra est C(Mla generalio cum claritate»
S38 Saints margelle
bles cœurs attirés à sa suite par des analogies d'origine, d'éducation, de distinction, en même temps que par des besoins de ferveur et de sainteté, s'identifiaient fièrement avec elle et mêlaient les grâces les plus exquises à toutes les austérités du sacrifice.
Ces natures d'élite, toutes faites de dévouement, offraient à l'humanité les personnifications de la vertu sans tache; elles traversaient le monde sans souiller à son souffle la blancheur de leurs ailes, et elles levaient les yeux vers le ciel et ne les abaissaient plus jamais. La poésie devait les chanter un jour dans ces vers graves et religieux :
11 est des cœurs fermés aux bruits légers du monde, Où le bonheur n^a plus d'écho qui lui réponde^.
Les vierges et les veuves de Rome avaient donc embrassé, dès le iv« siècle, la vie religieuse dans ses grandes et belles lignes. Pour elles, devenir filles de Marcelle consistait à se retirer du monde et à ne travailler qu'au perfectionnement et au salut. En courant vers la retraite, leurs âmes cédaient à une impulsion divine. Trois fois victorieuses d'elles-mêmes, il leur fallait prendre dans l'Évangile non seulement le précepte, mais le conseil; non seulement éviter ce qui est défendu, mais renoncer à ce qui est permis et s'astreindre volontairement par des vœux à une existence de chasteté et- d'obéissance, de pauvreté.
1 Lamartine, le Dernier chant du pèlerinage d'Harold, XXXV.
La divinité de leur état se trouvait démontrée avec la clarté la plus éblouissante. Jésus-Christ n'avait-il pas fondé les institutions religieuses lorsqu'il avait dit au jeune homme qu'un seul regard lui avait fait aimer : Une seule choses le manque pour être parfait ; va vendre tout ce que tu a^ et donnes -en le prix aux pauvres; tu auras un trésor dans le ciel; puis viens et suis - moi ^, Dès lors les patriciennes , en contemplant la réalisation exacte de cette parole dans la vie de Marcelle à TAvenlin, avaient reçu du même coup l'illumination et la force, et s'étaient consacrées à Dieu par la pratique de toutes les vertus. L'on s'expliquait aussi qu'à toute heure la louange de Dieu montât vers le ciel du fond de leurs cœurs; les prières des vierges et des veuves de Rome ressemblaient à ces eaux pures et murmurantes qui, dans les jardins des rois célébrés par Bosquet, ne se taisaient ni jour ni nuit.
Quant aux œuvres de charité , les patriciennes s'y montraient infatigables. Elles semblaient faire le bien par une disposition toute naturelle , elles souffraient des douleurs d'autrui plus que de leurs propres douleurs; en soulageant l'infortune, on aurait dit qu'elles se soulageaient elles-mêmes. Leur délicatesse les faisait prévenir les demandes et éviter toute expression de reconnaissance et de remerciement ; la pudeur de leur âme se serait offensée du moindre éclat. L'immense charité de la descendante des
* Saint Marc, x, 21. — Matth., xix, 21,.
Marcellus avait enivré le cœur de ses saintes filles de l'amour de la pauvreté, de cette pauvreté', comme le chante le Dante, qui était demeurée veuve, méprisée, obscure dans le monde jusqu'au jour où elle devint la divine fiancée de Jésus 'Christ^. Ainsi le cœur de la mère des vierges et des veuves , quoique glacé par la mort, demeurait un foyer inextinguible dont la chaleur s'accroissait toujours en se propageant. L'héritage sacré n'avait donc point péri dans le naufrage de Rome ; les filles et les femmes du patriciat le recueillaient avec amour, et de nouvelles compagnes , dignes de leurs aînées , devaient, sans interruption, le recevoir et le transmettre à d'autres pour ennoblir et illustrer à jamais l'Église d'Occident des traditions et des vertus de i'Aventin !
En présence de toutes ces merveilles, les païens eux-mêmes avaient enfin la clef de ce mystère, et ils commençaient à comprendre quelle était la puissance souveraine qui faisait des premières héritières de l'empire les recrues de la race nouvelle dont la naissance ne s'opérait que par la vertu et par l'esprit. A ceux des Romains encore attardés dans le paganisme, osant demander quelle était la force qui portait les patriciennes à franchir ainsi tout obstacle, on répondait que le courage de leur élan et le secret de leur enthousiasme venaient directement de Dieu.
La vieille Rome païenne sentait que l'objet parfait, qui attirait si irrésistiblement la jeunesse, la beauté,
1 Paradis, XI, 58.
LA VIE RELIGIEUSE A ROME AU lY» SIÈCLE 541
fortune, la noblesse et qui s'imposait si victorieusement pour premier et dernier amour, devait avoir un charme supérieur à tous les autres.
C'est que si tout se fane et se meurt sur la terre , seul l'objet divin se présente au cœur ravi avec un éclat et un attrait qui ne changent ni ne trompent jamais. L'Homme-Dieu , mort sur le gibet du Calvaire , exerce une attraction triomphante sur les cœurs les plus jeunes et les plus aimants ; chaque jour, à toute heure , les âmes les plus pures , les plus gracieuses tombent à ses pieds et lui demandent avec une indicible ardeur l'honneur de le suivre. Ce ne sont point pourtant, ces âmes-là, des âmes désenchantées, déçues , blessées , lassées et dégoûtées ; elles ne connaissent que ce qui sourit, attire et charme; la famille les retient, le monde les attend, le ciel les appelle, et, à l'âge où le cœur est dévoré par la soif des tendresses humaines , elles , toutes rayonnantes de jeunesse et de beauté, se détournent des plus séduisantes ivresses de la vie pour ne regarder et n'aimer que Dieu 1 Créatures célestes et charmantes , qui ont donné leur âme à Jésus dans sa première fraîcheur et qui reçoivent, grâce à cette immolation suprême, des trésors de joie et d'allégresse , d'amour et de paix ! Supérieures à tous les attraits et à tous les sacrifices, la grâce les a transfigurées en les trempant de je ne sais quoi de viril qui touche à l'héroïsme, et en les embellissant de je ne sais quoi de tendre qui tient de l'ange et de l'enfant ! Dieu , tel était tout le secret du mystère de l'immolation religieuse dont Rome admirait le ra-
dieux spectacle à TAventin, et dont l'Occident pressentait la révélation avec des tressaillements de fierté et d'espérance.
En écrivant l'histoire de sainte Marcelle , nous avons eu l'inappréciable bonheur d'entrer dans cette grande société chrétienne qui , au iv® siècle, connaissait le péril et luttait si vaillamment pour le conjurer. Nous y avons rencontré avec admiration toute une famille de veuves vénérables, de vierges pures, de chrétiens éloquents et forts, et suivi le mouvement de piété, de générosité, de vie austère, de courage dont Marcelle était le centre et le foyer au mont Aventin.
Le siècle où nous vivons, par ses tendances et ses besoins, a ajouté à ces études un intérêt particulier. Tandis qu'au iv® le monde allait vers l'Église, on sent aujourd'hui avec effroi que le monde s'efforce de s'en séparer. Quinze cents ans d'union semblent avoir été impuissants à sceller l'alliance première , et l'œuvre de Constantin , menacée de toutes parts, serait, d'après de sinistres prédictions, condamnée sans appel à disparaître pour faire place à l'on ne sait quel ordre nouveau. Qu'il en soit ainsi ou autrement, il est hors de doute que Dieu sauvera l'Église. Mais on ne saurait nier que l'histoire du IV* siècle nous touche plus qu'elle ne touchait nos pères sous saint Louis, sous Louis XIV et même sous Louis XV, et que les sociétés chrétiennes contemporaines ne peuvent espérer rajeunir et resserrer leur alliance avec Jésus- Christ que le jour où, re-
trempées dans la vieille foi, elles s'inspireront de l'esprit de TÉvangile pour en suivre les préceptes et respecter les conseils.
Aussi , à la vue des vierges et des veuves qui peuplent nos cloîtres , nous sentons - nous encore du courageet de la confiance, quelles que soient nos défaillances et nos terreurs. La vie de Marcelle nous fait opposer les assurances du passé aux menaces du présent, et Tissùe de la lutte au iv® siècle est d'un heureux présage.
Lorsque les patriciennes de TAventin ont triomphé du paganisme séculaire, pourquoi leurs sœurs , héritières des mêmes vertus , ne triompheraient-elles pas du paganisme renaissant? Les souvenirs recueillis dans les monuments historiques de ces âges reculés nous semblent avoir la puissance non seulement d'éclairer et d'adoucir, d'estomper et de dissiper les ombres et les tristesses de notre malheureuse époque actuelle, mais de les transformer et de les fondre dans de sereines et célestes harmonies.
Grâce à saint Jérôme, nous avons pu voir les erreurs et les vices qui avaient cours et faveur au sein de la société semi-païenne du iv® siècle, et nous avons pu encore, admis dans l'intimité du cercle de PAventin , apprécier les prodiges de vertu eij^antés par la vie religieuse dès ses commencements. Eh bien ! si nous n'avons pas douté un instant de la victoire, sachant qu'elle resterait à la vérité et à la vertu , c'est que, à la lumière des écrits et surtout des lettres du moine de Bethléhem , la mère des vierges et des
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veuves de Rome nous est apparue toujours , à la tête de sa noble lignée, digne d*être placée au premier rang de tout ce que nous connaissons de courage et d'héroïsme, de grandeur et de sainteté.
Les idées et les vertus des patriciennes étouffées ou méconnues , Tégoïsme l'aurait emporté sur lei dévouement, le règne de toutes les injustices et de toutes les luxures aurait été restauré, et Dieu eût semblé vaincu en même temps que Marcelle.
Mais il est des heures où , pour les individus comme pour les peuples, le ciel ne supporte pas Tempire du mal; il en fut ainsi au iv® siècle, et il en sera ainsi encore au xix®. Oui, la prière sera plus forte que le blasphème , la chasteté plus puissante que la volupté, et Dieu, par ses saints, se montrera invincible.
N'aurions-nous retiré de cette étude que la persuasion inébranlable du triomphe final des vérités chrétiennes sur les erreurs monstrueuses qui aspirent à la domination des esprits, nous ne saurions jamais assez bénir la Providence) de nous avoir permis de pénétrer au fond de l'existence de la fondatrice de TAventin pour essayer d'en fixer et couronner la glorieuse et lointaine image !