‹ Histoire de Sainte MoniqueChapitre 10 sur 58 · DE SAINTE MONIQUE. DIEU LA CONSOLE · texte numérisé non relu

DE SAINTE MONIQUE. DIEU LA CONSOLE

ït- EST IMPOSSIBLE QUE LE FILS DE TANT DE LARMES PÉRÎSSE,

Il y avait alors une doctrine qui exerçait sur les esprits un charme singulier. Son origine , déjà ancienne, ne se rapportait à aucune date précise. Elle était née du mélangfe des doctrines persanes , chaidéennes, égyptiennes, qui s'étaient fusionnées ensemble, et avec la philosophie grecque, à la suite des conquêtes d'Alexandre et des expéditions de Rome jusqu'en Asie. Qui avait fait la mixtion? il était difficile de le dire ; et, de vrai, on ne s'en met^ tait guère en peine. Si un Arabe nommé Scythien en avait occupé ses loisirs plus d'un siècle avant, et, ne pressentant pas l'avenir, l'avait laissée en héritage à son ami nommé Térébinthe; si celui-ci avait

iK

m HISTOIRE

essayé de la produire dans le monde, et ayant échoué, l'avait donnée en mourant à une riche veuve, qui seule avait cru en lui, et que pour cette raison il avait faite son héritière; si celle-ci, qui n'avait pas d'enfants, avait acheté un esclave nommé Manès, l'avait adopté, fait instruire, et, après sa mort, lui avait légué ce fameux système, vieux d'un siècle et encore inédit : c'est ce qu'on racontait dans le peuple ; mais au fond cela importait peu. Qu'il l'ait imaginée, ou qu'il Tait reçue, le fait est que cette doctrine vient de Manès. C'est lui qui lui a donné le souffle qui anime les idées, la forme qui les fait vivre. -C'est lui qui l'a lancée dans le monde et à deux reprises diverses. La première fois, sous une forme toute païenne, et aussi avec un insuccès complet. Manès comprit que le christianisme avait fait trop de chemin pour qu'un système où on n'en tiendrait pas compte fût écouté; il ouvrit donc l'Évangile, et, le mêlant avec un art profond aux doctrines de l'Orient et de 1 Occident, il organisa définitivement ce système célèbre, le plus souvent condamné de tous et le plus vivace ; que les empereurs poursuivirent sans pouvoir l'éteindre; qui reparut au moyen âge et mit en péril l'Europe chrétienne à Theure même où l'Église atteignait sa plus haute puissance; qui rentra alors sous terre , et qui peutêtre n'est pas mort aujourd'hui. Car qui voudrait répondre qu'il n'y a pas, à l'heure qu'il est , des sociétés secrètes qui remontent par une succession non interrompue jusqu'à Manès ?

DE SAINTE MONIQUE i87

On a bientôt fait de dire qu'Augustin tomba dans une hérésie ridicule, la moins appuyée et la pins déraisonnable de toutes ^ En droit, rien n'est plus vrai; car quoi de plus ridicule que de supposer deux principes éternels, l'un du bien, Taulre du mal; deux dieux, ennemis irréconciliables, ne pouvant ni se tolérer ni se vaincre? Quoi de plus absurde que d'admeltre deux âmes dans l'homme, Tune qui le pousse à la Justice, Tautre qui le détermine au péché? Et non -seulement quoi de plus absurde, mais quoi de plus immoral? Il ne faut pas dire si haut à l'homme qu'il est entraîné au mal par une nécessité fatale, de peur qu'il ne tressaille de joie en se sentant dégagé de toute liberté et do toute res^ ponsabilité, et qu'il n'efTraie le monde par la grandeur de sa corruption. C'était là sans doute la doctrine de Manès ; mais il se fût bien gardé de la présenter ainsi. 11 n*y a que la Vérité dont la beauté parfaite n ait pas besoin de voiles. L'erreur eu emprunte toujours au temps où elle apparaît» aux idées et aux passions des hommes ^ afin qu on ne la voie pas telle qu'elle est. Et quand on connaît l'état de l'esprit humain et de la société au iv* siècle, il n'est pas difficile de dire d'où venait à la doctrine de Manès rincoutestable charme qu'elle exerçait alors.

Le chrislianîsrae venait de réveiller l'intelligence humaine, qui, lasse de scruter les grands problèmes

1 Tillemonlj Hi&L eccUs., tom, Xill, p. 18.

sans les pouvoir résoudre, s'était endormie dans l'indifférence, ou s'amusait dans le sophisme. Rajeuni et fortifié par cette vive lumière, l'esprit se reprenait avec ardeur à toutes ces questions qui passionneront éternellement l'humanité : Dieu , l'âme , la chute, la lutte du bien et du mal, l'avenir du monde, le triomphe définitif de la vérité. Or sur tous ces points apparaissaient coup sur coup, depuis trois siècles, une foule de systèmes curieux, profonds, périlleux, où Ton trouvait à la fois les vieilles idées de l'Orient sur la lutte des deux principes; les doctrines de Pythagore sur la déchéance des âmes ; celles de Platon sur la purification du cœur; c'està-dire toutes les traditions de l'Orient et de l'Occident unies et harmonisées, disait-on, en Jésus-Christ; car dans tous ces systèmes , et en particulier dans celui de Manès , né le dernier et plus que tous les autres greffé sur l'Évangile, il était sans cesse question de Jésus- Christ. La venue du Messie , Tincarnation du Verbe, la rédemption par la croix, Tillumination par le Saint-Esprit, tout cela, interprété, il est vrai, à sa façon, formait la base et comme le pivot principal du système de Manès.

A côté de la question éternelle, celle de Dieu et de l'âme, se trouvait aussi traitée dans ce système la question temporelle, celle de la société. Le monde souffrait alors comme il a rarement souffert; et toute doctrine qui eût passé indifférente à côté de ses douleurs et n'eût pas promis un remède n'aurait pas ému une seule âme. Aussi le manichéisme annonçait la

réforme du monde, une amélioration complète de ses lois, de ses mœurs, de ses institutions; une régénération inimédiate et totale par la prochaine effusion du Saint-Esprit. Doctrine un peu mystique, avouons-le, et qui séduirait peu d'âmes aujourd'hui; mais qui convenait à merveille à une époque où Ton n'espérait plus rien de l'homme, et où le monde, découragé et voyant que les efforts des empereurs chrétiens n'aboutissaient pas plus que ceux des Césars païens, sentait que Dieu seul le pouvait-lirer de l'abîme.

Voilà quel était le manichéisme. C'était à la fois une philosophie, une théologie, une religion, un culte, avec la perspective d'une prochaine et complète réforme sociale. Sans doute le lien logique manquait à toutes ces idées peu d'accord entre elles ; mais est-ce la logique qui gouverne le monde, et surtout qui le passionne ? Sans doute aussi il y avait dans ce chaos des choses ineptes, mais elles étaient mêlées à des idées sublimes; des aspirations élevées et des conséquences honteuses; un but divin avec des moyens impossibles, c'est-à-dire précisément ce qu'il faut pour enchanter de jeunes esprits inconséquents et hardis. Montrez- leur uûe grande idée,' un but généreux; pour y atteindre, ils dévoreront sans s'en apercevoir un monde d'absurdités.

Ajoutons à toutes ces séductions le charme plus grand encore des initiations successives et mystérieuses ; car le manichéisme était une société secrète.

La doctrine n'en était livrée qu'à demi-mot et successivement; ce qui permettait à l'esprit qui sentait naître une objection de croire qu'elle se dissiperait dans la suite, et qu'un jour il verrait la lumière totale dans une révélation complète; ce qui permettait aussi de cacher la corruption profonde qui déshonorait la secte, sous un voile qui ne se levait que peu à peu.

Encore n'était-ce pas le dernier piège. En avançant pa$ à pas dans l'initiation , on ne dépouillait pas l'indépendance de s» raison. Il n'y av^it point là d'autorité qui gouvernât l'intelligence. Cette dure et terrible autorité de l'Église , comme disait alors Augustin, était bafouée et mise à la porte. On ne croyait que ce qu'on voulait. Mille ans avant Luther, la liberté de l'examen privé était érigée en dogme.

Que fallait-il de plus pour séduire un jeune homme las du joug de l'autorité et enivré de la puissance de sa raison ^ ; avide de vérité, mais ne voulant la trouver que par ses propres forces * ; passionné pour la solution des grands problèmes , mais ne concevant pas qu'on pût les résoudre sans Jésus-Christ^; consumé de passions , et n'étant pas fâché de trouver une doctrine qui le dispensât du repentir, en lui ôtant le remords^? Toutes les séductions étaient là :

1 De Utilitate credendi, cap. i, p. 35.

2 Confess., lib. III , cap. vi.

3 Confess., lib. III , cap. rv.

^ Confess,, lib. III , cap. vu et vui.

il y fut pris, et, vainement protégé par l'Église, qu'il n'écoutait plus; sans consulter sa mère et en s'en cachant, il renonça publiquement à la foi de son enfance, et donna son nom pour être inscrit au nombre des auditeurs. C'était le premier degré d'initiation dans la secte.

Arrêtons-nous ici un instant pour contempler l'espace immense qu'avait déjà parcouru Augustin avant d'atteindre sa vingtième année. La pensée ne le mesure qu'en tremblant. Que la marche des passions est rapide, et qu'elle est effrayante ! Augustin, à seize ans, sent gronder dans son âme les passions coupables. Il ne les étouffe pas; elles grandissent. A dixneuf ans, le voilà lié par le cœur, enchaîné par une paternité coupable, jeté, pour quinze ans, dans une de ces situations misérables et honteuses qui empoisonnent la vie. Et en même temps que son cœur se gâte, son esprit s'obscurcit; les ténèbres s'épaississent; sa foi s'éteint. Il cherche la vérité, et, ne la voyant plus dans l'Église, parce qu'elle n'est visible qu'aux cœurs purs, il se jette tête baissée dans une hérésie grossière, oii il se va débattre misérable pendant neuf ans. Il n'a pas atteint sa vingtième année, et déjà il traîne deux boulets à la fois : une femme illégitime et une doctrine immorale. 0 éternel Roi des siècles ! s'écrierait ici Bossuet, voilà ce que vous préfère Augustin ! voilà ce qui éblouit cette âme si grande! tant les passions offusquent l'esprit, et tant elles aveuglent le cœur ^ !

1 Oraison funèbre dç la princesse Palatine,

On fixe à l'année 374 l'entrée d'Augustin dans le catéchuménat des manichéens. Nous verrons plus tard pourquoi il ne sortit jamais de ces premiers rangs, et ne fut ni élu ni prêtre parmi eux; disons seulement qu'à peine admis dans la secte, il y porta l'ardeur, la sincérité, la passion qu'il mit toujours dans toutes ses recherches de vérité, et qui furent à la fois son honneur et son salut au milieu des erreurs diverses qu'il embrassa. 11 se ât l'apôtre du manichéisme; il le propagea autour de lui. 11 provoqua les catholiques à des conférences qu'ils acceptèrent, et où, malheureusement pour eux et plus malheureusement encore pour lui, il avait toujours le dessus; car de tels triomphes enflaient de plus en plus son cœur, et le conduisaient peu à peu à ce qui est le plus grand péril de ceux qui errent : l'opiniâtreté et l'entêtement*.

Nulle part toutefois, il n'est pas besoin de le dire, Augustin ne faisait plus de victimes qu'au milieu de ses amis et de ses condisciples ^ On commençait à voir se grouper autour de lui toutes ces belles amitiés que la tendresse de son âme, le charme infini de son esprit et de sa parole, l'ardeur de ses affections, devaient lui maintenir si fidèles. Nous connaissons déjà Romanien ; nous apprendrons plus tard à connaître chacun de ses autres amis : le doux et chaste Alype; Nébridius, encore adolescent, mais

1 August., De duahus Animahus, cap. ix.

2 August., Ad Prospcrum et Hilarium, lib. II, cap. XX; Con" fess,, lib. IV, cap. i , et lib. III , cap. XîU

d'une admirable nature * ; Honorât, que le seul mot : Vérité, faisait tressaillir. Avec quelle ardeur Augustin les aimait tous, et en quels termes il a chanté le bonheur de vivre en leur société I ce Échange de doux propos entre amis, dit-il, agréables lectures faites ensemble, badinages honnêtes, affectueuses prévenances, rares dissentiments sans aigreur, comme on en a avec soi-même et qui relèvent par un peu de contradiction l'unanimité trop constante; instruction réciproque, impatient- regret des absents, joyeux accueil à ceux qui reviennent ; doux témoignages qui coulent des cœurs aimants et que les lèvres, les yeux, la langue, trahissent en mille mouvements pleins de caresses; foyers divers où dans le feu de l'amitié les esprits se fondent, et de plusieurs arrivent à n'être qu'un , qui dira par quels attraits puissants vous vous empariez de mon âme, et vous enchantiez ma jeunesse* ! » Voilà le cœur d'Augustin. Il aimait beaucoup, c'est pourquoi il était beaucoup aimé; et tel était l'ascendant qu'il avait sur ses amis, que la plupart quittèrent l'Afrique pour le suivre à Rome, à Milan, à Ostie, partout. Une fois qu'on l'avait connu , on ne pouvait plus vivre sans lui. Comment donc ne les aurait -il pas séduits à ses erreurs? Hélas! presque tous succombèrent : Alype, Honorât, Nébridius, même Romanien, et cet autre jeune ami dont nous ignorons le nom, et qui, par sa mort,

1 Nebridio, adolescenti, mirabilis animœ. (Confess,, lib. VU, cap. VI.)

2 Confess.y lib. IV, cap. viii.

arrachera tout à l'heure à Augustiu de si tendres larmes.

Sainte Monique était trop vigilante, elle suivait son fils d'un regard trop inquiet pour qu'il pût lui dissimuler un seul de ses mouvements. Déjà elle avait vu qu'au triomphe des passions dans le cœur d'Augustin avait succédé l'affaiblissement de la foi ; et si elle avait espéré un instant en voyant l'amour de la vérité et le dégoût du monde se réveiller en lui par la lecture de VHortensius, le mépris avec lequel il avait fermé les livres saints , l'orgueilleuse confiance qu'il avait en lui-même et le dédain qu'il affichait pour l'autorité de l'Église, en faisant pressentir à sainte Monique de nouvelles catastrophes , l'avaient replongée dans de plus grandes angoisses. Elle suivait de l'œil cette crue des mauvaises passions dans le cœur d'Augustin , comme une mère qui est sur le rivage , qui voit son fils au milieu des flots irrités, et qui, entendant se déchirer les voiles et se briser les ancres, prévoit le moment inévitable du naufrage, et s'abîme impuissante dans sa douleur.

Mais quand après tous ces égarements elle apprit tout à coup qu'Augustin avait publiquement apostasie, ce qu'elle n'eût jamais prévu; quand les familles éplorées d'Alype , de Romanien et de ce jeune ami, qui tous trois étaient deThagasle, lui eurent raconté quels étaient le zèle et l'opiniâtreté d'Augustin dans son hérésie, qui pourrait peindre l'étonnement et la douleur de sainte Monique.^ Saint

Âugustia cherche une comparaison pour nous le faire entendre ^ et ^ après nous avoir dit sous mille formes que les larmes de sa mère n'avaient plus de trêves ; qu'elles ressemblaient par leur abondance à des fleuves ; qu elles inondaient la terre ; mécontent de ces images incomplètes^ en cherchant une meilleure, il n'en trouve point d'autre que la douleur d'une mère qui a perdu son fils unique, (c Elle me voyait mort devant vous^ ô mon Dieu, dit- il ; elle le voyait par l'œil de la foi et par cette vive lumière que vous aviez mise en elle. Et c'est pourquoi elle versait sur moi plus de larmes que les mères n'en ont jamais versé sur le cercueil de leur enfant *. »

Toutefois, en apprenant cette affreuse nouvelle, sainte Monique ne se contenta pas de pleurer. C'était bon, si j'ose ainsi dire, quand il n'y avait que le cœur d'Augustin de malade ; que la conscience survivait à cette ruine , et que la foi brillant encore comme une lumière dans son esprit laissait à sainte Monique une espérance; mais maintenant que, non content d'offenser Dieu par ses crimes, il l'avait renié en apostasiant Jésus -Christ et sa sainte Église, pleurer ne pouvait plus suffire ; et l'heure était venue de déployer, pour sauver son enfant, toutes les forces dont Dieu a armé les mères.

Les vacances approchaient , et Augustin allait revenir à Thagaste. Sainte Monique résolut de l'at-

1 Flebat amplius quam flent matres corporea funera. (Con* /ess., lib, lll,cap. XT.)

tendre pour se bten' assurer de son apostasie ; car elle ne pouvait pas croire que son fils eût été capable d'un si grand crime, et, comme toutes les mères , elle espérait contre l'espérance même. Mais quand nulle illusion ne fut plus possible ; quand Augustin rentrant à la maison paternelle y apparut avec l'orgueil du sectaire, au premier mot qu'il laissa échapper de son hérésie, ô devoirs des mères chrétiennes, que vous êtes terribles ! sainte Monique se redressa indignée, j'allais dire outragée. Elle se sentait atteinte dans ce qu'il y avait en elle de plus délicat et de plus profond. Et l'amour qu'elle avait pour Dieu, l'attachement à la sainte Église, sa tendresse pour un fils égaré, la crainte de le voir perdu à jamais, l'horreur du mal s'unissant à la fois dans son âme, lui inspirèrent un des plus beaux actes d'énergie chrétienne dont l'histoire des saints ait gardé le souvenir. Elle chassa Augustin de chez elle , lui déclara qu'elle ne le souffrirait plus ni à sa table ni sous son toit; et, détestant les blasphèmes dont il faisait profession , pleine de cette colère auguste qui investit une mère d'une si irrésistible autorité, elle lui ordonna de sortir de sa maison et de n'y plus remettre les pieds. On ne résiste pas à de tels ordres. Augustin baissa la tète et se retira chez Romanien*.

Ce sont là sans doute de cruelles nécessités; et si Dieu ne venait immédiatement et directement à leur

1 August., Contra Acad,, lib. II, cap. ii.

DE SAINTE MONIQUE m

aide, il y a des mères qui ne survivraient pas à une pareille douleur. C'était l'état de sainte Monique, On eût dit qu'il venait de se briser en elle, dans le cœur et dans les entrailles, je ne sais quoi de plus profond encore que ce que brisent les douleurs humaines. Aussi, quand saint Augustin fut sorti de cette maison d'où elle l'avait chassé, elle qui aimait tant son fils qu'elle ne pouvait passer un jour sans le voir , se retrouvant mère , elle tomba à genoux , laissa couler ses larmes, et appela Dieu à son aide \

Dieu l'écouta ; car peu après , et probablement dans la nuit qui suivit cette terrible journée, la Sainte, reposant un instant épuisée, eut un songe qui lui rendit un peu de calme en lui rendant l'espérance, ce II lui semblait, dit saint Augustin, être debout sur une règle de bois, triste et accablée, lorsqu'elle vit venir à elle un jeune homme rayonnant de lumière, gai de visage et qui souriait à sa douleur. En l'abordant, ill'interrogea sur la cause de ses larmes; mais on voyait à son air qu'il la savait, et qu'il n'interrogeait que pour consoler. Monique ayant répondu qu elle pleurait la perte de son fils : « Oh ! reprit le jeune homme, ne vous inquiétez pas ainsi. » Et, montrant du doigt la règle de bois sur laquelle elle était, il ajouta : « Voyez votre enfant. Il est là où vous êtes. » Elle regarda alors plus attentivement , et elle m'aperçut en effet, dit Augustin, auprès

1 Confess., lib, III, cap. xi.

d'elle, debout sur la même règle. » — « Et d*oti lui pouvait venir cette consolante lumière , s*écriet-il, sinon de vous, mon Dieu, qui daigniez prêter Toreille à la voix et au gémissement de son cœur ? »

Tout émue, Monique courut chezRomanieii trouver son fils, et elle lui raconta le songe qu'elle venait d'avoir. La joie brillait à travers ses larmes. Augustin écouta sérieusement le récit de sa vision, et, sans le mettre en doute , car il connaissait trop la sincérité de sa mère, il essaya de l'interpréter à son avantage. Cela voulait dire, selon lui, qu'un jour sainte Mo»nique viendrait là où était Augustin. « Non , non , reprit la Sainte, il n'a pas dit : Où il est, tu seras; mais : Il sera où tu es *. » Et pleine d'espérance, certaine maintenant que Dieu lui rendrait son Augustin quand elle aurait assez pleuré sur lui , s'accusant humblement de ne savoir ni assez prier ni assez s'immoler, elle leva une défense qui lui coûtait autant qu'à Augustin, et lui rendit sa place à la maison et à la table paternelle.

Ces événements durent se passer en 374, pendant les vacances de septembre. Peu après Augustin , qui avait vingt ans, et dont les études étaient terminées, quitta définitivement Carthage; et en attendant qu'il pût entrer au barreau, vers lequel l'entraînaient son attrait et son talent, il revint se fixer à Thagaste, et

1 « Non, inquit, non enim mihi dictum est: Ubi ille et tu : sed : Ubi tu et ille » (Confess., lib. HT, cap. xi.)

y ouvrit un cours public de grammaire ^ Il ne revint pas seul, hélas ! et quoique Monique eût levé Tin terdit qui l'éloignait de la maison paternelle, ne pouvant, accompagné comme il Tétait, descendre et habiter chez sa mère, il accepta de la générosité de Roinanien une des maisons que celui - ci possédait dans la ville, et y demeura tout le temps qu'il enseigna à Thagaste. Seulement il était sans cesse auprès de sainte Monique; car ce ma mère, dit-il, m'ainîait tant qu'elle ne pouvait ni me voir triste, ni rester un seul jour sans me voir. » Et d'autre part, malgré ses passions et les entêtements de son hérésie, Augustin était toujours le plus tendre, le plus dévoué et le plus respectueux des fils.

Entre eux il n*y avait jamais de discussions, Tun et l'autre les évitant avec soin : Augustin , par respect pour sa mère; Monique, parce que telle avait toujours été sa méthode, et que vis-à-vis de son fils en particulier elle espérait plus de ses prières que de toutes les controverses. « Pendant que je roulais dans les abîmes et que je me débattais dans la fange, écrit saint Augustin , cette veuve chaste , pieuse et sobre, comme vous les aimez, ô mon Dieu! pleine maintenant d'espérance, mais non moins assidue à pleurer et à gémir, ne cessait, aux heures des prières, d'élever pour moi, en votre présence, la voix de ses soupirs. Vous les receviez favorablement, ô mon Dieu ! bien que l'heure ne fût pas encore ve-

1 Possidius, Augustini Vita, cap. i.

nue de me retirer de la nuit dans laquelle j'étais plongé*. »

Mais si Monique évitait avec son fils toute discussion, parce qu'elle craignait, dans son humilité, de ne pouvoir le convaincre, et qu'elle avait peur, dans sa tendresse, de le blesser inutilement, elle cherchait de toutes parts des hommes qui enssent assez d'autorité et de talent pour se faire écouter par lui. Elle allait les trouver, et les conjurait avec ardeur d'entrer en controverse avec son fils ; elle les harcelait , si j'ose ainsi dire , afin qu'ils essayassent de \n\ montrer clairement la vérité et la beauté de la foi catholique.

Un jour en particulier, elle apprend l'arrivée à Thagaste d'un vénérable et savant évêque dont le nom n'a pas été conservé. Il était profondément versé dans la connaissance des mystères chrétiens et des saintes Écritures; et de plus il avait cet avantage qu'il avait été manichéen avant d'être catholique. C'étaient tous les bonheurs à la fois. Monique y court, tressaillant d'espérance, fermement persuadée que sa vision allait se réaliser. Elle lui conte les égarements d'Augustin, et le supplie de venir à son aide. Mais ce vieil évêque, qui avait la science des âmes et le discernement des esprits encore plus que la con-

1 Cum illa vidua casta , pia et sobria, quales amas, jam quidem spe alacrior, sed fletu et gemitu non segnior , non desineret horis omnibus orationum suarum de me plangere ad te... Gum profluentes lacrymae rigarent terram sub oculis ejus, in omni loco orationis ejus... [Confess., lib. III, cap. xi )

naissance des livres , lui répondit en secouant la tète que le moment n'était pas venu , que son fils était encore trop nouvellement entré dans cette hérésie, et par conséquent trop indocile, à cause de la présomption et de la vanité dont cette erreur Tavait rempli, ce Laissez-le, ajouta-t-il; seulement priez beaucoup. y> Et alors , pour la consoler, car sainte Monique pleurait en l'écoutant, il lui raconta sa propre histoire. Il avait été, dans sa petite enfance, livré aux manichéens par sa mère elle-même, qu'ils avaient séduite; devenu plus grand, il s'était mis à lire , et même à transcrire presque tous leurs ouvrages; et, en faisant ce travail, sans controverse, sans lutte d'arguments, il avait vu combien cette hérésie était détestable, et il en était sorti tout seuL d Ainsi, ajouta-t-il, en sera-t-il de votre fils. Il reconnaîtra par lui-même la vanité de cette hérésie. » Et comme sainte Monique ne voulait pas le croire , et que, fondant en larmes, elle le pressait de voir Augustin et de discuter avec lui : a Allez , allez , lui dit Tévêque attendri d'être ainsi importuné, il est impossible que le fils de tant de larmes périsse*.»

Ce mot perça au vif le cœur de sainte Monique. 11 lui sembla qu'il descendait du ciel. Il en venait, en effet, pour sa consolation , pour la consolation aussi et l'instruction de toutes les mères qui lui ressem-

1 < Yade , fieri non potest ut filius istanim lacrymarum pereat. » (Confess., lib. III , cap. xii.)

bleraient un jour; et si c'était le temps et le lieu, et que nos lecteurs n'eussent pas trop hâte d'arriver à la fin de cette histoire, nous essaierions d'indiquer en quelques mots tout ce qui se cache de lumière , de consolation et de profonde instruction dans cette simple et belle parole : 'ce II est impossible que le fils de tant de larmes périsse. »

A notre avis, cette parole du vieil évoque avait deux sens.

C'était d'abord une de ces grandes pensées que donne la foi, une vue pénétrante de la bonté, delà tendresse, de la miséricorde, de l'amour infini de Dieu pour l'homme ; de l'impossibilité où il sera toujours de ne pas s'incliner tendrement vers celui qui soufire, qui pleure, et qui s'agenouille en l'invoquant. Cela voulait dire que si l'homme prie l'homme et parvient à l'attendrir, il est impossible que l'homme prie Dieu, et ne l'attendrisse pasi|Cela voulait dire que s'il venait des jours si tristes que toute prière s'éteignît sur les lèvres de l'homme, il y en a une qui ne s'y éteindra jamais : c'est la prière d'une mère qui pleure sur son enfant; et que si des jours se levaient plus amers encore , oii Dieu jurât dans sa colère qu'il n'écouterait plus la prière de l'homme, il est des larmes qu'il accueillera toujours : ce sont les larmes que verse une mère sur l'âme de son enfant exposée à périrj Cela voulait dire que si Dieu n'écoutait pas une telle prière, la plus élevée, la plus pure, la plus infatigable, la plus désintéressée, la plus attendrissante, et, je l'ose dire, la plus divine de

toutes les prières; si ce cri qui, on l'a vu quelquefois, émeut les bêtes féroces elles-mêmes, trouvait Dieu insensible, c'est qu'il n'aurait ni cœur ni entrailles. Mais dès lors comment serait-il donc cet Être grand et bon, dans lequel nous espérons encore, alors même qu'irn'y a plus d'espérance nulle part? Et par conséquent, ô mères dont les fils s'égarent, n'accusez pas le Ciel. Accusez -vous vous-mêmes. Frappez- vous la poitrine. Pleurez de ne pas savoir pleurer assez. Et soyez certaines que vos fils égarés vous seront rendus le jour où vous aurez empli la mesure de larmes que demande la rédemption d'un fils.

Voilà le premier sens de cette célèbre parole : ce II est impossible que le fils de tant de larmes périsse! »

Mais sous cette pensée, la plus élevée peut-être, il yen avait, à notre avis, une autre, profonde aussi et bien belle; une vue non plus du théologien, mais du moraliste ; non de l'homme de foi qui connaît Dieu , mais de l'homme d'expérience qui a étudié lésâmes. Cette parole : « Il est impossible que le fils de tant de larmes périsse, » on aurait pu la traduire ainsi : ce 11 est impossible que l'enfant d'une telle mère périsse ! » Comme si le vieil évêque, voyant cette femme abîmée dans une si sublime douleur s'était dit à luimême : II est impossible qu'une mère qui pleure ainsi sur un fils égaré ne lui ait pas fait une conscience impérissable; qu'elle ne lui ait pas communiqué quelque chose du feu sacré qui la consume ;

qu'ayant une telle foi, une si grande horreur du mal, un amour de Dieu si intense et si pur, elle n'en ait pas imprégné et embaumé l'âme de son fils à des profondeurs où les passions ne descendront jamais

1 Sans doute le jeune homme pourra s'égarer un instant , le feu de la jeunesse et la crise du siècle pourront l'entraîner; mais quand il oublierait la foi de son berceau, quand il en viendrait à renier, à apostasier même le Dieu de sa mère, ah ! qu'elle ne se décourage pas : le feu couve sous la cendre, la flèche est dans la blessure : sous les laves brûlantes des passions , il restera toujours , dans une conscience formée par une mère chrétienne, quelque chose des leçons qu'elle lui a données, une empreinte de foi que rien n'effacera jamais; comme ces beaux vases d'albâtre qui ont renfermé un parfum précieux , et qui en conservent à travers mille profanations l'indestructible arôme, \

Voilà ce que voulait dire cette belle et profonde parole du vieil évêque. Monique rentra chez elle en la méditant : et comme on voit quelquefois que le dernier rayon du jour fait tomber les vents et met le calme dans le ciel, ainsi ce simple mot d'un vieillard , joint à la vision qu'elle avait eue, commença à l'apaiser un peu, en lui rendant l'espérance.

Dieu, du reste, y joignit encore d'autres signes qu'Augustin n'a pas cru devoir nous faire connaître ; ce gages précieux que Monique conservait dans son cœur; sorte de promesse signée de la

main même de Dieu ^ qu'elle lui présentait sans cesse dans ses prières, afin qu'il n'oubliât pas de l'acquittera »

1 Absit ut tu falleres eam in illis visionibus et responsis tuis quae j[am commemoravi , et quae non commemoravi ; quae illa fideli pectore tenebat , et, semper orans, tanquam chirographa tua ingerebat tibi. {Confeaa., lib. Y, cap. ix.)

Page 1