‹ Histoire de Sainte MoniqueChapitre 9 sur 58 · C8 HISTOIRE · texte numérisé non relu

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gustia, sa corbeille remplie des oflfrandes funèbres» elle en goûtait, et distribuait le reste, ne se réser-* vant que quelques gouttes de vin, autant que l'honneur des saintes mémoires en pouvait demander à son extrême sobriété. Si le même jour célébrait plus d'un pieux anniversaire , elle portait , sur tous les monuments, un seul petit flacon de vin trempé et tiède, qu'elle partageait avec les siens en petites libations; car elle satisfaisait à sa piété, non à son plaisir ^ »

Elle assistait chaque matin à la sainte messe , à laquelle elle communiait avec un profond respect et une tendre ferveur ; et, soit à la sainte table, soit dans ses oraisons, Dieu la comblait des grâces les plus privilégiées. Elle avait le don des larmes. Souvent elle était ravie en extase , surtout aux jours où l'Église célèbre le souvenir des grands anniversaires de notre salut. Mais, entre tous les mystères, celui qui avait le pouvoir d'élever son âme le plus haut et de l'attendrir davantage, c'était le mystère de la Passion de Notre -Seigneur. Elle ne pouvait soutenir la pensée de Jésus-Christ en croix *.

Un jour en particulier qu'elle contemplait à l'église le mystère de la Rédemption, et qu'elle essayait de comprendre l'immensité des bienfaits qui découlent de la Passion du Sauveur, Dieu remplit son âme d'une si grande abondance de lumière et d'a-

1 Confess., lib. VI, cap. ii.

2 Grucem ejus in corde ejus infixit et passionem. {Boll., 4 maii.

mour, et elle sentit monter à ses yeux de tels flots de larmes^ que, près de défaillir, voulant cacher cette grâce , elle sortit à la hâte de l'église. Mais il n'était plus temps. Ses larmes coulaient à flots. On s'empressa auprès d*elle, cherchant à la consoler, car on croyait que c'étaient des larmes de douleur; mais que peuvent les créatures dans des moments pareils? Son cœur venait de recevoir une de ces profondes blessures que l'amour de Dieu fait quelquefois aux âmes dignes de les recevoir, et ses larmes croissaient toujours et ne tarissaient plus^

C'est le seul fait de ce genre qui, dans cette partie de la vie de sainte Monique, ait échappé à l'oubli. Mais quel horizon il ouvre ! quelles vertus il indique ! quelle union avec Dieu il fait soupçonner ! et que c'est un amer regret de ne pouvoir contempler dans le détail une vie qui a dû être si belle ! Ce regret, du

1 Dum autem quadam die, praeventa et visitata a te, Domine, bénéficia tua, quae tu in carne humano generi clemens exhibuisti, anciUa tua consideraret , tantam gratiam , tantamque lacrymarum copiam^ torculari tuae crucis expressam, in passione tua adinvenit^ quod vestigia ejus per ecclesiam lacrymae desuper pavimentum defluentes ostendebant ; et quanto plus ab effluentia lacrymarum bortabatur desistere, tanto plus fluvius lacrymarum oriebatur. {BolL, 4 maiû)

0 matrona gratiosa Quam transfigunt amorosa

Grucifixi stigmata.

His accensa sic ploravit, Lacrymis quod irrigavit

Pavimenti schemata.

(Hymn. sanctœ Monte)

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resté, nous réprouverons bien des fois encore dans la suite de ces récits. Qu'est devenue, par exemple, toute la vie d'oraison de notre Sainte ? oii retrouver le détail de ses mortifications et de ses pénitences , qui durent être prodigieuses aux jours des grands égarements de son fils? et ses exemples de détachement de la terre et d'abnégation ? et ses vertus plus humbles de vie de famille? et les traits héroïques de sa charité? On dirait que Dieu a tout voulu nous cacher d'elle : la fille, l'épouse, la servante des pauvres, la contemplative ; il n'a voulu nous montrer que la mère.

Celle-ci grandissait à chaque épreuve. Et, sous ce rapport, la mort de Patrice en fut une bien cruelle aussi. Patrice avait peu de biens, et c'était, on s'en souvient, à force de privations, qu'il avait pu fournir aux frais de l'éducation de son fils. Encore avait- il excédé ses ressources, et il laissait à sa veuve une position embarrassée. Certes, Monique se souciait peu pour elle-même de ces sacrifices. Elle se voulait vouer à la pauvreté, et la pauvreté qu'on n'a pas* choisie est^ aux yeux des saints, meilleure que l'autre; mais Monique était mère, et les privations qu'on accepte pour soi , on n'en veut pas pour ses enfants. Et puis, quel malheur qu'Augustin interrompit ses brillantes études, brisât son avenfr, et retombât, pour la perte de son esprit et de son cœur, dans la vie oisive, monotone et vide de Thagaste? Plutôt que de le permettre elle résolut de s'imposer les plus durs sacrifices.

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Augustin réalisait aloi-s, ou plutôt dépassait toutes les espérances qu'avait fait concevoir sa brillante adolescence. L'éclat qui avait accompagné ses études littéraires n'était rien à côté du succès qui couronnait ses études philosophiques. On commençait à entrevoir que son don principal ^ m ne serait ni son éloquence, qui pourtant fut admirable j ni sa sensibilité» qui était exquise, ni même son esprit, si agréahlc, si brillant et si fin. Au -dessus de toutes ces qualités, qui avaieot apparu les premières, il devait avoir un don souverain qui éclipserait tout? et précisément y en. 372 ^ au moment où Monique était livrée aux tortures d une mère qui ne peut pas achever Téducation de son fils ^ ce don venait de se révéler avec un éclat merveilleux. Voici comment : •*

Lorsqu'il s'occupait encore d'études littéraires, Augustin avait plusieurs fois entendu parler à son maître de rhétorique des Catégories d'Arislote comme d'un livre d'une telle profondeur, qu'on ne pouvait le comprendre qu'assisté des maîtres les plus habiles et au moyen de figures qu'on traçait sur le sable , pour rendre sensibles aux yeux les obscurités métaphysiques des choses. Impatient deconnatlre ce qu*il estimait être si extraordinaire^ et n'ayant pas le courage d'attendre l'époque où on le lui expliquerait» il ouvrit ce livr£ et commença à l'étudier seul. A son grand étonnement, il n'y trouva nulle difficulté. Il errait à son aise au milieu de ces problèmes ardus, et lorsque plus lard il en suivit les explications pu^

bliques, on ne lui put rien apprendre que ce qu'il vivait parfaitement entendu seul. Il lut de même , sans être aidé par personne, tous les livres de dialectique, de géométrie, de musique, d'arithmétique; il ne trouvait de difTicullés nulle part, ou plutôt il ne commençait à s'apercevoir des difficultés que lorsqu'il cherchait à les expliquer aux autres; car alors il s'étonnait de la peine qu'avaient les personnes les plus intelligentes à le comprendre; il n'y avait qu'un très- petit nombre d'esprits, même parmi les plus excellents, qui pussent le suivre, et encore de loin*, Quoiqu^il n'eût que dix -neuf ans, il était évident qu'un jour il aurait de l'aigle et cette limpidité de regard pour laquelle nulle lumière n'est trop éblouissante, et ce large et puissant coup d'aile pour lequel nul sommet n'est trop élevé.

En même temps qu'apparaissait le génie d'Augustin, son âme, son caractère, son cœur, achevaient de se révéler. Les rébellions et les caprices de son enfance étaient tombés. Us avaient fait place à la plus charmante douceur. Augustin était de plus en plus réservé et modeste; il craignait le bruit et l'éclat; il évitait les folles réunions de ses condisciples; il aimait la dignité; il sentait vivement l'honneur; il s'attachait pour toujours à ceux qui lui faisaient du bien. Et de même qu'il avait dans l'esprit une qualité maîtresse, il avait dans le cœur un don souverain ; c'était une source inépuisable de la plus profonde tendresse.

I Confess., lib, i\\ cap, svi.

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On commençait aussi à voir ce que seraient ses traits, sa physionomie^ son extérieur enfin , et quelle forme aurait le yase précieux où habiterait ce grand esprit. Sa taille était peu élevée , et ne devait pas dépasser les tailles moyennes; son tempérament était frêle, délicat, nerveux, comme il arrive d'ordinaire dans les âmes d'élite, selon la remarque de saint Grégoire de Nazianze; il avait la peau fine et transparente; le regard pénétrant, mais doux, reposé, baigné de sensibilité et de tendresse. Sa voix faible, sa gorge délicate, sa poitrine peu dilatée et trèsioflammable, indiquaient qu'il était plutôt fait pour contempler que pour parler, ou du moins pour persuader que pour dominer; pour la parole mtime, affectueuse, persuasive, qui se dit dans un cercle d'amis choisis, que pour les éclats de la grande éloquence dans les assemblées tumultueuses. Tout l'ensemble enfin de sa personne était de la plus parfaite élégance et de la plus rare distinction *.

1 G*est ainsi que saint Augustin est représenté dans un portrait très-ancien qui se conserve à Milan , et où on le voit dans sa première jeunesse, avant sa conversion, à l'époque où il enseignait l'éloqueâce dans cette ville. Il ritratto, nous apprend un excellent juge, cela présenta vesiiio in una forma, che in volgo dice MANiCHiSA, ma veramente propria, o di quei tempi, oper la meno de* paesi delV Africa; ne è molio dissi^ mile da quella ché anco ne' nostri giorni ai costuma gêneraimente in Levante, Il colore è vermiglio tendente al fosco ; la fronte stessa ; la sguardo pénétrante si, ma dolce e sospeso : la struttura del corpo ristreita e geniile. Du reste , tous les écrits du saint docteur concordent à lui donner les mêmes caractères.

Si Monique eut été une femme mondaipe , de tels dons, un génie si précoce et si brillant, Tauraîent exaltée et remplie d'orgueil; mais sous cette belle enveloppe, elle voyait les horribles ravages du mal ; une plaie qui s'agrandissait tous les jours, une conscience^ une âme éternelle, Tâmedeson cherenfaat, qui allait porir. Cette vue couvrait tout le reste d'un voile de deuiL lit ce qui achevait de la désoler, c'est qu'avec la vertu, la foi elle-même avait baissé dans l'âme de son Augustin. Du cœur, où elles étaient uées, où elles naissent toujours, les ténèbres commençaient à monter dans son esprit; et Ton pouvait prédire qu'après avoir abandonné la vertu, Augustin renierait la foi; ou plutôt il n'y avait plus rien à prédire. Du premier abîme, il avait déjà roulé dans le second, et la perte de la foi avait suivi de près la disparition des mœurs, ce Hélas! dit- il, à quoi me servait alors cette [promptitude et cette- vivacité d'esprit avec laquelle je pénétrais toutes les sciences et j'éclaircissais seul, sans le secours de personne, tant de livres obscurs et difficiles, puisque j'étais tombé dans des excès si horribles et dans une indifférence si honteuse pour les choses de la piété? Et les petits et les simples, qui avaient l'esprit plus lent, n'étaient-ils pas plus heureux, puisqu'ils ne s'égaraient pas comme moi , et que , restant dans le nid de la sainte Église, ils y attendaient en paix la venue de leurs ailes ^ ? 7>

1 Quid ergo mihi tune proderat ingenium per illas doctrinas agile, etnullû adminiculo humani magisterii lot nodosissimi libri

Monique suivait avec épouvante tous les progrès de ce terrible mal, mais sans se décourager. Elle avait foi en Dieia ; elle avait foi au cœur si grand, si profond d'Augustin ; elle avait foi aussi à la solidité, à la forte trempe de son esprit; et voilà pourquoi, espérant que la science le ramènerait à Dieu, plutôt que de lui voir interrompre ses études, elle se décida à faire les plus grands sacrifices > et , afin de le soutenir à Car i h âge j elle résolut de s'imposer toute espèce de gênes et de privations- Mais , hélas ! que peuvent procurer de ressources les privations d'une femme? Monique portait sileocieusement et discrètement cette tristesse, mêlée à tant d'autres, lorsqu'un ami de Patrice, un des principaux citoyens de Tbagaste, dont le nom doit passer à la postérité la plus reculée entouré de la reconnaissance de rÉglise et de Thumanité tout entière, Romanien, devina ces anxiétés de Monique, et vint, avec une délicatesse et des ménagements infinis, lui offrir sa bourse pour l'aider à achever les études d'Augustin,

Romanien était puissamment riche; mais ce qui valait mieux que sa grande fortune, c'était son âme, la noblesse, la générosité et la délicatesse de son coeur, que servait une vive et belle intelligence ',11

enodati , cura deformiter et sacrilega turpitiidine in doc tri na pietatîs errarem? A ut quid tafitum obérât parvuUs tuis ionge tardius ingenium, cum a te longe non recédèrent j ut in nido Ecctesise tuœ tuti pliimescerent et alas charitatis alimento iidei nutrirent? (Confess,, lib. IV, cap, xvi.)

i AugusL, Corttra Acad., lib, I , cap. i ; lib. ITj cap. J et in,

devina le génie d'Augustin ; et, afin qu'il pût à moins de frais continuer ses études, il vint offrir à Monique de l'établir à Carthage dans une maison qui lui appartenait.

Il fait bon, du reste, obliger des cœurs comme celui d'Augustin. A toutes les pages de ses écrits éclate le cri de sa reconnaissance. «0 Romanien, pourraisje ne pas te remercier? N'est-ce pas toi qui, au moment où je m'en allais, jeune et pauvre, continuer mes études dans une ville éloignée , m'as offert ta maison, ta bourse et, qui plus est, ton cœur? Et quand j'eus la douleur de perdre mon père, n'est-ce pas toi qui m'as consolé par ton amitié, soutenu par tes conseils, aidé par ta fortune? Oui , à Tha— gaste, dans notre petite ville, tu as jeté sur moi un commencement de gloire, en m'honorant publiquement de ton amitié et en m'offrant la moitié de ta maison ^ »

Sainte Monique fut encore plus touchée qu'Augustin de tant de générosité unie à tant de délicatesse. Elle en conserva une reconnaissance éternelle; et quand Romanien eut un fils, Licentius, pendant la brillante , légère et périlleuse jeunesse de cet enfant, elle l'entoura de la plus tendre affection, de la

1 Tu me adolescentulum pauperem ad peregrina studia per^ gentem et domo et sumptu et, quod plus est, animo suscepisti ; tu pâtre orbatum amicitia consolatus es , hortatione animasti , ,ope adjuvisti. Tu in nostro ipso municipio favore, familiaritate, communicatione domus tusB pêne tecum clarum primatemque fecisti. {Contra Acad,, lib. II , cap. ii.)

DigitizeabyCiOOQlC

TÎgîlaoce la plus inquiète et la plus jalouse. OnToyait qu'elle voulait servir de mère à Licenlius, pour remercier Romauien cFavoir été le second père d*Augustiu.

Soutenu par une générosité qui venait si à propos; plus libre du côté des passions, qui avaient trouvé dans le lien coupable qui enchaînait sa vie une sorte d'apaisement; relevé peut-être à des pensées plus hautes par la commotion que lui tit la mort de Patrice, car, quoique livré au mal, il était difficile qu'avec un tel esprit et un tel cœur il ne comprit cette leçon de vertu et d'immortalité qui sort toujours de la tombe d'un père, Augustin reprit ses études, vers lesquelles du reste sa mère ne cessait de le pousser* Cette femme éminente, qui semble avoir eu je ne sais quel pressentiment que le retour de son fils à Dieu commencerait par la science S et qui en tout cas puisait daus son beau génie cette lumière que tout ce qui élève l'homme le rapproche de Dieu , trop discrète pour mettre entre les mains de son fils les livres saints, que son cœur passionné n'eut pas goûtés, ou les écrits des apologistes chrétiens, que sa foi affaiblie n'eût pas compris^ le poussait aux grands rivages de la philosophie antique, et, sous prétexte de polir son style , le harcelait sans cesse afin qu'il ne donnât aucun repos à son esprit -,

1 Non solum nuUo detrimento, ac eîiam nonnullo adjumento ad ie adipiscetidum futura existimabat (mater) usitata iUa atudia doctrine. {Confess., lib. Il , cap. m*

5 Co?t/fiss.j lib, III j cap. iv,

Ces excilatioDS de sa mère, son génie qui voulait prendre son essor, le cours de ses études qui l'amenait aux monuments de la pensée dans les temps anciens, firent à cette époque, vers 373, ^tomber dans les mains d'Augustin VHortensius de Cicéron. C'était un livre dans lequel ce grand orateur expliquait et discutait tous les systèmes de la philosophie. Il les clariâait avec sa haute raison. Il écartait, ou plutôt il écrasait du pied tous ces petits sophistes qui avaient compromis la vraie philosophie par leurs subtilités , ou qui l'avaient déshonorée en en faisant un métier. Il revenait aux traditions de Platon et de Socrate, et, pour chanter cette belle et noble philosophie qui élève rame à Dieu, qui la dégage de la terre, dont Socrate a divinement dit : « Philosopher, c'est apprendre à mourir, » il laissait couler de ses lèvres des flots d'éloquence, de sagesse et d'harmonie. Cicéron est un des trois ou quatre hommes qui ont le mieux parlé en ce monde, c'est-à-dire qui ont mis une plus grande âme sous une plus belle parole ; car l'éloquence n'est pas autre chose : c'est le son que rend une âme ravie hors d'elle-même par la vue du bien et du beau. Il est vrai qu'en Cicéron ce son est si ample et ce vêtement si splendide, que le vulgaire s^arrête à l'admirer; mais l'âme qui bat sous ce vêtement est plus ample, plus profonde, plus harmonieuse et plus splendide encore ^ .

Saint Augustin en fut ravi . Ses pensées , qui traî-

1 Ciceronis, cujus linguam fere omnes mirantur, pectus noa ita. (Confess., Jib. III, cap. iv.)

naient par terre , se relevèrent subitement. Il méprisa le monde y la fortune, l'ambition, le succès, la gloire, et il commença à tourner vers Dieu toutes les pensées de son cœur. < Ce livre, dit- il, renouvela mon âme. Mes prières, mes vœux, mes aspirations les plus profondes prirent une autre route. Le monde me sembla vil. Je brûlais d un amour incroyable et d'une passion ardente pour cette Sagesse immortelle , et je commençais à me lever pour retourner vers vous, ô mon Dieu *. »

Si cette commotion fût arrivée un an plus tôt, qui sait ce que serait devenu Augustin? Il eût peut- être secoué ses ailes, qui n'étaient encore qu'engourdies, et aurait retrouvé le chemin de la lumière. Mais en 373 , au lendemain de la chute que nous venons de raconter, son âme n'était plus libre; elle n'avait plus tout son élan. Car ce n'est pas seulement l'Évangile, c'est Platon, dont Cicéron n'était que l'interprète, qui dit quefle Bien est le père de la Lumière^ que le mouvement de J'esprit qui monte à Dieu doit s'appuyer sur les forces de l'amour; que ce procédé, qu'il nomme si admirablement le mouvement des ailes de Vâm^, implique une condition morale, la purification du cœur ; et que l'âme enfin ne développe ses ailes que par la vertu *.

1 lUe liber mutavit affectum meum... Vota ac desideria mea fecit aliter. Yiluit mihi repente omnis vana spes, et immortalitatem sapientiae concupiscebam œstu cordis incredibili, et surgere cœperam ut ad te redirem. (Confess., lib. III, cap. iv.) - 2 Gratry, De la connaissance de Dieu, tome I, ch. ii; TTiéo-

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Et néanmoins, bien qu'Augustin n'eût pas le courage de briser l'obstacle et que par conséquent il n'eût pas tout son élan, avec quelle ardeur il se jetait à la poursuite de la Sagesse ! « Oh! s'écrie-t-il, comme je brûlais de m'arracher aux choses terrestres et de revoler de la terre à vous , ô mon Dieu ! Je me sentais excité à aimer, à chercher, à atteindre, à embrasser ardemment la Sagesse, quelle qu'elle fût. Car ce qui me ravissait, c'est que VHortensius ne proposait pas à mon choix telle ou telle secte, mais la sagesse elle-même; il n'offrait à mon amour, à mes désirs, à ma poursuite que cette chaste possession. J'en étais tout embrasé , et je débordais d'enthousiasme *. » Pendant plusieurs mois ce fut une sorte.de délire, et la première des grandes crises que va traverser Augustin à la recherche de la vérité.

Deux causes , outre celle plus profonde que je viens d^ndiquer, refroidirent peu à peu Augustin. dans cette étude passionnée èe la sagesse antique. En quelques mois, il eut dévoré tout ce que la philosophie a conçu de systèmes sur Dieu, sur l'âme et sur le monde , et ce qui le frappa bientôt , ce qui

dicée de Platon, p. 51. On y trouvera les textes mêmes de Platon.

^ Quomodo ardebam , Deus meus, quomodo ardebam revolare a terrenis ad te!... Sapientiara ut diligerem, et quaererem, et assequerer, et tenerem, atque amplexarer fortiter, excitabar sermone isto, et accendebar, et ardebam. {Confess,, lib. III, eap. IV.)

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le découragea ensuite, ce fut rincertîtude de tous ces systèmes, II cherchait la lumière; il la voulait, comme la voudra toujours l'homme, pleine, certaine, immuable; et il ne trouvait que des éclairs , des entrevues, des fragments. Rien de précis, rien de complet, rien de sûr. Tout dépendait d'un homme, ou plutôt tout dépendait de lui-même; car il était obligé de chercher à travers tout ce chaos de la philosophie ce que chacun avait dit de vrai; de faire le triage, de composer son ensemble, et d'être ainsi à lui-même sou docteur et son juge. 11 l'essayait; mais ce qui lui paraissait vrai un jour pâlissait le lendemain; chaque jour d'étude apportait une nouvelle lumière, et plus souvent encore un nouveau doute, et, ballotté ainsi, croyant chaque jour tenir, serrer dans ses bras, embrasser la vérité; s'apercevant bientôt que ce n'était pas encore elle, que c'était seulement une ombre, une apparence; semblable à un homme dévoré de soif et auquel on n'offrirait qu'un vase presque vide, il commença à se persuader que la vérité n'était pas là, au moins au degré de certitude où il avait besoin de la rencontrer.

Une seconde chose acheva de détourner Augustin de cette étude, 11 y trouvait d^admirables lumières: DÎGu, rame, Tinfinî, le bien, le beau, le vrai, Tordre^ mais la plus lielle de toutes, il ne l'y trouvait pas, je veux dire Jcsus-Christ, a Ce nom de Jésus-Christ, dit" il, je Tavajs amoureusement bu dans le lait de ma mère, et il était demeuré au fond de mon coeur,

Et sans ce nom, nul livre, si rempli qu'il fût de doctrine, d'éloquence et de vérité, ne pouvait m'arracher l'âme tout entière. Il restait au plus intime de mon être des fibres qui n'étaient pas atteintes *. d Et quelles étaient ces fibres si heureusement rebelles? Le lecteur le sent, bien : c'étaient celles que sa mère avait touchées quand il était encore au berceau , et qui, consacrées et comme transfigurées par cet attouchement chrétien, n'étaient plus capables de frémir qu'au seul nom dfe Jésus-Christ.

Sous cette vive impression , dévoré du désir d'atteindre à la vraie sagesse, persuadé qu'elle ne se pouvait trouver là où n'est pas Jésus-Christ, Augustin ouvrit les saintes Écritures. Mais, hélas! s*il n'était plus en état de retourner à Dieu par la route de Platon, combien moins par celle de Jésus -Christ! Pour goûter l'Évangile, il faut un esprit humble, un cœur pur et en paix; les esprits orgueilleux ne sont pas dignes d'entendre de tels mystères, et les cœurs troublés n'en sont pas capables. Aussi, dès les premières lignes, Augustin rejeta le livre. « J'ouvris rÉcriture sainte, dit-il, et voici ce que j'aperçus : Un édifice où ne pénétreront jamais les superbes :

1 Hoc solum me in tanta flagrantia refrangebat , quod nomen Christi non erat ibi , quoniam boc nomen , secundum misericordiam tuam, Domine, hoc nomen Salvatoris mei Filii lui , in ipso adhuc lâcte matris tenerum cor praebiberat et alte retmebat ; et quidquid sine boc nomine fuissel, quamvis litteratum, et expf>litum, et veridicum, non me totum rapiebat. (Con/ess,, lib. 111, cap. IV.)

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entrée basses, voûtes immenses, profondeurs mystérieuses ; or il s'en fallait bien que je fusse en état d'y entrer. Je n'aurais pas voulu plier ma tète si bas. Habitué au verbe sonore de Cicéron, je méprisais cette simplicité, et mon regard orgueilleux n'était pas capable de pénétrer ces profondeurs. J'ai su depuis que cette doctrine ne s'est faite petite que pour grandir avec les petits ; mais alors je dédaignais d*être petit, et, dans mon orgueil, je me figurais que j'étais grand ^ » Il ajoute ailleurs, avec plus d'humilité encore: « Croyezen mon expérience. J'ai essayé dans ma jeunesse de lire les saintes Écritures; mais ma vie coupable m'en fermait Tintelligence; et, comme mon cœur n'était pas pur, je n'y pus jamais pénétrera ]&

Chose admirable, en effet, et qui devrait suffire à prouver la divinité des livres saints! ni l'esprit, ni la science, ni le génie, ni la passion de Tétude n'ont jamais suffi à pénétrer les tendres et profonds mystères du christianisme. Toujours il a fallu y joindre rhumilité, la pureté du cœur, l'amour, l'amour surtout. Par une raison bien simple, c'est que ce sont

i Et non eram ego talis ut întrare iû eam possem, aul incUnare cervicem ad ejiis gresBus... Visa CKt mihi indigna quam Tullianae dignitati compararem... Terum illa erat qaïE cresceret cîim parvulis, éed ego declinabar esse parvulus^ et, turgidas fastu, mîM grandis videbar. {Confess., lib. 01 , cap. v.)

'^ Loquor Yobis aliquando deceptus, cum primo puer ad divÎQas Scnptiiras an te vellem afferre acumen disent iendi quam pietatem quaerendi, ego ipse contra me perv^eiiiis moribus daudebam januam Doraini raei,.. {Senno G5, De Divenùj cap. \\)

des mystères d'amour, et, par conséquent, d'humilité, de pureté et de sacrifice I Aussi, attendez qu'un rayon de ces belles vertus ait touché le cœur d'Augustin : ce livre qu'il ferme aujourd'hui sans le comprendre, demain il le rouvrira, et la première ligne qui tombera sous ses yeux en tirera ces flots de larmes qui ont, plus encore que son génie, immortalisé à jamais son nom. Mais ce demain est loin, et il nous faudra l'attendre longtemps.

En étudiant l'âme d'Augustin dans cette dix-neuvième année de son âge , il était facile de voir qu'il ne reviendrait pas de sitôt à la vraie foi ; car il faudrait pour cela purifier son cœur, briser les liens coupables qui enchaînaient sa vie, ce dont il n'avait pas le courage. Mais on pouvait prévoir aussi qu'il ne retournerait pas au paganisme, ni même à la philosophie purement païenne, car il y a des abîmes où ne descendent plus les âmes formées par des mères chrétiennes; et que si quelque erreur, dans cette course vagabonde, pouvait le captiver un instant, ce serait celle où il retrouverait le nom de Jésus-Christ sans y trouver sa croix ,* et qui lui offrirait les lumières de rÉvangile sans lui en demander les sacrifices. Ce fut ce qui arriva.

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